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Nuits de solitude
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Ses mains se tordaient avec angoisse, ses yeux ne quittant pas la porte fermée devant lui. Elle lui paraissait immense, écrasante, pourtant c'était bien la porte qui menait à la chambre de sa sœur, il la voyait tous les jours. Il pouvait entendre les battements douloureux de son cœur dans sa poitrine chaque fois que le silence revenait ; quand il se rompait, c'était sur l'horrible bruit d'une toux incontrôlable. Son cœur semblait alors cesser de battre pour se tordre et se retordre dans tous les sens, ne consentant à se calmer que plusieurs instants après que le son insupportable se soit terminé pour battre de nouveau, mais restant toujours serré, comme en l'attente du moment où ça recommencerait.
Depuis combien de temps était-il là à écouter se succéder silences pesants et toux déchirantes ? Cela pouvait être une demi-heure, une heure, des heures. Parfois, durant les phases de silence, il pouvait entendre la voix étouffée du médecin ou de Kondo. Kondo, il ne serait pas content de le voir ici. Il lui avait dit qu'il devrait aller dormir. Qu'il ne pouvait rien faire de plus. Qu'il ne ferait que stresser davantage Ane-ue en venant lui montrer son inquiétude, que le mieux qu'il puisse faire était de la rassurer en allant sagement au lit. Il avait raison, bien sûr, mais il ne pouvait pas le supporter. Il se sentait enragé, enragé d'être aussi impuissant face à la détresse de sa sœur. À quoi servait-il de devenir un puissant combattant s'il ne pouvait rien faire pour soulager la douleur de celle qui comptait le plus au monde pour lui ? C'était injuste, la colère le faisait trembler autant que l'inquiétude, il avait l'impression de sentir son sang bouillir. Il se leva d'un bond. C'était trop, il ne pouvait pas rester comme ça, il fallait qu'il évacue cette fièvre qui menaçait de le consumer de l'intérieur. Il avait besoin de crier, de frapper, les deux, peu importe. Ses pieds et son esprit embrouillé le portèrent machinalement devant une autre porte ; il y colla son oreille un instant, puis n'entendant rien, la fit coulisser. Aucune réaction à l'intérieur lorsqu'il se glissa silencieusement dans l'embrasure.
- Hijikata, tu dors ?
Pas de réponse. Ce fut l'étincelle qui acheva de mettre le feu aux poudres. Le salopard, le sans-cœur... Sa douce sœur, qui avait si généreusement insisté pour l'héberger afin de lui éviter de dormir dehors ou dans un bâtiment abandonné à demi-écroulé par ce froid, elle pouvait bien crever dans la pièce d'à côté, ça ne perturbait même pas son sommeil. C'était lui qui devrait souffrir. La colère faisant bouillonner son cerveau, il se précipita sur lui et lui colla de toutes ses forces un grand coup de pied dans le torse. Le réveil fut brutal pour le jeune homme, qui, les traits crispés, plissa les yeux dans l'obscurité pour identifier le responsable de la douleur cuisante dans ses côtes. L'enfant ne ré-attaqua pas tout de suite, il voulait d'abord prendre le temps de contempler la souffrance sur son visage, lui procurant une joie sauvage. Il le méritait, oh oui. Son bouc-émissaire ne mit pas longtemps à revenir de sa stupeur, et Sougo ressentit une bouffée de satisfaction de voir se dessiner sur ses traits la même rage que lui-même ressentait. La bagarre qui s'ensuivit fut sans grâce ni dignité, à base de griffures, de coups de poing d'ivrognes, de cheveux tirés par poignées. Il ne cherchait pas à mener un combat, il avait besoin de se défouler, de se remplir les veines d'adrénaline, d'épuiser le plus de forces possible dans ses coups, pour qu'avec eux s'échappent cette colère, cette frustration qui le torturaient. Juste un échange de violence qui n'appelât pas un mot, ni un cri, rendant l'échauffourée nocturne presque entièrement silencieuse en dehors des impacts des coups et d'une exclamation de douleur étouffée. Quand enfin, Sougo se décida à battre en retraite hors de la chambre, il était à bout de souffle et tout son corps lui faisait mal, mais sa frustration s'était écoulée par les vannes ouvertes. Hijikata ne l'avait pas poursuivi au delà du seuil de sa chambre ; lui s'était réfugié dans la sienne, il se traîna jusqu'au futon sur lequel il se laissa choir, moulu. Le chagrin ne l'avait pas quitté, mais au moins était-il suffisamment vidé pour que le sommeil soit le plus fort et ne l'emporte rapidement.
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Pourquoi... pourquoi cela arrivait-il de nouveau ? Il lui avait pourtant semblé qu'elle allait mieux, aujourd'hui ! Sa toux s'était calmée, elle souriait, elle s'était même levée prendre le soleil sur les marches de l'entrée. Mais ce soir, ça avait recommencé. Le médecin avait dû revenir. Et il se retrouvait à nouveau devant cette porte qu'il ne devait pas franchir, comme un cauchemar qui recommençait après le réveil. Comme la veille, il était assis sur le plancher, ne pouvant rien faire d'autre qu'écouter sa sœur souffrir. Sa tête était baissée, des torrents de larmes coulant de ses yeux sans que rien ne semble pouvoir les arrêter. Il n'arrivait même plus à être en colère, le chagrin prenait toute la place dans son petit corps. Ça faisait mal, si mal...
Presque mécaniquement, il se leva et se mit à marcher avec des mouvements lents. Quand il releva la tête, il constata qu'il était revenu devant la chambre prêtée à Hijikata. Durant la dernière journée, aucune allusion n'avait été faite à leur violente rixe de la nuit dernière. Tous deux avaient agi comme d'habitude, pas vraiment pacifiquement, mais pas pire qu'un autre jour – quoi qu'il crût une ou deux fois sentir le regard bleu inquisiteur sur sa nuque. Il fit coulisser la porte, entra dans la pièce, et posa la même question que la veille. Et comme la veille, il n'obtint pas de réponse. Cette fois, il ne sentit pas la hargne monter en flèche. Il se sentait vide, trop abattu pour cela. Et plein de honte, aussi, en constatant qu'il l'enviait. Il aurait aimé lui aussi, à ce moment-là, pouvoir ne rien ressentir, et pouvoir simplement dormir. Il ne voulait plus rester seul avec ses pensées macabres. Et il n'avait de toute façon plus l'énergie d'être fier ou en colère...
Sougo s'approcha en silence ; Hijikata, couché sur le côté, lui tournant le dos, ne fit pas un mouvement. Il s'agenouilla près du futon, souleva un des bords de la couverture et, avec précautions, se coucha à côté de lui en pivotant sur le flanc, son dos contre le sien. Il s'immobilisa et retint sa respiration : aucun geste, aucune réaction. Il laissa s'échapper son souffle et se blottit un peu plus. Il se réveillerait en premier demain, il se réveillait toujours tôt quand il dormait ailleurs que dans sa chambre. Il avait besoin d'une présence, peu importe laquelle. Il ferma les yeux, attendant le sommeil.
De l'autre côté de la couchette, une autre paire d'yeux était toujours ouverte. Aussi immobile que possible, Hijikata attendit en tendant l'oreille, mais il ne perçut rien d'autre que la petite respiration dans son dos. Il ne voulut pas jeter un œil par-dessus son épaule au cas où l'enfant ne dormirait pas encore ; il laissa finalement échapper un infime souffle en laissant ses épaules se détendre.
Une nouvelle quinte de toux violente se fit entendre de l'autre côté du mur. Hijikata ne prit pas la peine de fermer les yeux. Il savait que, comme la nuit précédente, il ne dormirait pas.
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