Merci pour vos reviews, Quetsche, et Lerugamine. Bonne lecture

Lerugamine: Tout le passage sur Morgana-Merlin-Arthur est une sorte de contextualisation pour les souvenirs de Gamma. J'ai vu plusieurs histoires sur ce fandom où Merlin a vécu après ou en même temps que les fondateurs. C'était juste pour éclaircir qu'ici Merlin est mort en 959 et Poudlard a été fondé en 1005. Dans cette histoire, tout ce qui se passe avant les « Temps obscurs » (1471-1534) tient plus de la légende que du fait historique, et il y a fréquemment une infinité de variantes. Une des différences avant/après les Temps obscurs est dans l'organisation du pays par exemple. Avant, un Seigneur Sombre (ils ne sont pas si rares dans mon histoire, à peu près trois par siècle) se construisait un royaume et s'il tenait après sa mort cela donnait une famille royale, d'où la multitude de royauté avant les Temps obscurs. Après se sont davantage des organismes collégiales (Magenmagot et ses prédécesseurs) qui contrôlent le pays. Même si on en trouve aussi avant les Temps obscurs, et des Seigneurs Sombres après. Cela explique pourquoi Binns ne raconte rien d'intéressant dans ses cours: la factuel vérifié ne couvre que cinq siècles.

-Quels sont vos projets nous concernant ? demanda Gamma de cette voix froide, étrangement rauque et totalement inhumaine qui parvenait toujours à avoir le ton d'une affirmation et que Severus avait depuis longtemps assimilé à lui.

-Que de curiosité, mon ami, s'amusa Mordred en écartant les bras dans un simulacre d'accueil chaleureux, et qu'il est bon de voir son entretien si désiré.

Gamma ne comprit clairement pas l'ironie, et cela avait peu d'importance puisque la petite fille qui devait avoir onze ans et ressemblait singulièrement à Mordred lui-même mordit la main qui la tenait et tenta de filer. La prise de l'enchanteur était néanmoins ferme et elle dû se rabattre à donner des coups de pieds dans ses genoux. Severus ne put que remarquer qu'il avait appris depuis que la plus âgée de ses victimes, une adolescente de quatorze ans environ aux cheveux blancs avait échoué à le geler, le poignarder à mort mais avait réussi un méchant coup à l'entre-jambe. Mordred avait malheureusement eu le réflexe de l'envoyer s'assommer sur le mur par une décharge magique tandis qu'il se pliait en deux. Severus pensait qu'elle était du Peuple de Glace. Gwyneira avait été « presque sûre » que son père était à demi gens de Glace et avait été envoyée dans les Terres de Glace par le Seigneur des Ténèbres lors de la première guerre pour gagner l'appui du Peuple de Glace. Celui-ci s'était installé dans une terre qu'ils avaient rendue invisible aux moldus et qui s'étendait des Iles Féroé aux Iles Orcades. Ils ne relevaient pas du ministère de la Magie, ayant depuis longtemps assurés qu'ils ne seraient jamais trouvés par les moldus et ayant toujours résistés à la conquête, leur valant une réputation de guerrier à peine moindre que celle des gobelins. Le Peuple de Glace n'était pas composé de sorciers, mais les Gens de Glace avaient une forte affinité avec cet élément dont ils faisaient ce qu'ils désiraient. Ils se différenciaient également des moldus par leur apparence : aux yeux oranges semblables aux hiboux grands ducs, ils alliaient une chevelure blanche pure lorsque jeune, qui se paraient progressivement de noir après leur cinquante ans jusqu'à l'être entièrement à leurs quatre-vingts. C'était là leur seul signe de vieillissement car jamais une ride n'avait fait son chemin chez un Gens de Glace pur-sang. La communauté sorcière les ignorait le plus souvent, chacun faisant ses affaires dans son coin depuis des siècles, et même le Seigneur des Ténèbres ne s'était pas attendu trop à la réussite de cette tentative.

Severus ne pouvait s'empêcher de se demander comment Mordred avait trouvé non pas un mais deux gens de Glace. L'adolescente affichait la même aura bleu vive que la première enfant.

-Mon frère te coupera en morceaux et affichera tes entrailles autour de la porte pendant que tu agoniseras ! clama l'enfant.

Severus était prêt à parier tout ce qu'il avait qu'elle venait d'une famille Noire. Ou Sombre, puisque c'était ainsi qu'on les appelait depuis la fin de la guerre du Noir et du Blanc et qu'il ne savait toujours pas la date.

-… Nous autres Sylversword sommes réputés pour…

Ah ? Non, une famille éminemment Lumière : c'était celle de Godric Gryffondor, Gryffondor n'était qu'un surnom et Godric un des Seigneur de cette famille.

-Les Sylversword sont tous des lâches, ton frère courra en entendant mon nom comme ils ont courus à la Bataille des Gorges. Ouch !

Après ce coup de pied particulièrement violent, l'enfant entreprit de proclamer que malgré son arrière-grand-père qui leur avait interdit d'aller se battre, sa famille était la plus honorable et vaillante qui soit, et que son frère était certain de venir l'éventrer pendant que son oncle et ses deux cousins écorcheraient tous les sbires de Mordred. Vifs si possible, sinon on se contenterait des cadavres qu'on pendrait ensuite en avertissement aux limites de leur domaine familial. Les Sylversword étaient-ils Lumière avant Godric ? se demanda Severus. Après tout, l'enfant avait la même aura rouge sombre exacte que Mordred, qui lui était assurément Sombre. Il était possible que les premiers Sylversword soient Sombres…

La menace était assez intéressante et imagée pour que Mordred interrompe ses tentatives de la faire taire, jusqu'au moment où elle manqua de souffle alors qu'occupée à décrire comment sa famille ferait frire les entrailles de Mordred alors qu'il était encore vivant pour les donner à manger aux chiens - parce que nos chiens aiment les mets délicats, méchant bonhomme - avec Mordred comme gamelle et repas. Gamma approuvait le programme. Maintenant, la Bataille des Gorges était-elle en 902, 929 ou 959 ? Et quel âge avait l'arrière-grand-père ? Rassemblant tous ces éléments d'incertitude, Severus estima que les visions de Gamma pouvaient aller du moment de la fondation de Poudlard à plus d'un siècle après. Au moins on pouvait désormais affirmer avec certitude que Mordred avait survécu à Arthur.

-La famille n'abandonne pas les siens sur un champ de bataille ! s'exclama l'enchanteur, profitant du silence pour souligner un point qui était évidemment douloureux pour lui.

-Et on n'enlève pas la fille d'un Seigneur parent ! cria plus fort la fillette qui avait les mêmes cheveux châtains clairs que lui. On était attaqué par les Bones, nous, on devait défendre le domaine ! Tu t'es très bien débrouillé tout seul, enchanteur de mes deux...

La suite fut interrompue par une main, gantée cette fois, posée sur sa bouche. Gamma hésitait entre l'incompréhension devant l'expression, la honte et l'encouragement. Visiblement, deux des précédentes victimes connaissaient l'expression. Etrange, Severus aurait jugée qu'elle était exclusivement moldue. Pendant ce temps, Mordred bataillait pour attacher la petite Sylversword qui se débattait comme un beau diable, chacun hurlant des insultes. Gamma n'avait visiblement pas le même souvenir de Mordred que les sorciers : ceux-ci le voyaient comme la figure emblématique du Seigneur des Ténèbres qui ne se serait certainement pas abaissé à un échange de cris avec une lointaine cousine. Son Maître aurait encore l'impudente sous Doloris à l'heure qu'il était. Quoique son Maître avait aussi eu des attitudes parfois très décalées de ce que le grand public sorcier aurait attendu du lui. Comme faire entrer ses camarades de promotion à son service en leur apprenant le strip-poker puis en les faisant chanter. On découvre parfois des choses amusantes en étant espion.

Mordred acheva finalement d'attacher et bâillonner sa cousine sur l'autel puis se retourna vers Gamma :

-Où en étions-nous ? demanda-t-il d'un ton assez joyeux, comme si la scène précédente n'avait pas eu lieu.

-Quels sont vos projets nous concernant ? répéta Gamma.

Une question que Severus se posait depuis un certain temps. Il y avait peu de doute que Mordred expérimentait et que les détraqueurs étaient ses sujets de test. Mais ce qu'il voulait faire avec eux était beaucoup plus incertain.

-Mes projets…

L'enchanteur fit mine de réfléchir, s'asseyant sur l'autel où sa cousine se débattait comme une carpe en dehors de la rivière.

-Que pensez-vous qu'ils sont ?

Le ton était intéressé, mais Severus savait que ce n'était qu'un jeu. Un de ces jeux qu'il avait eu l'habitude d'aimer alors que jeune mangemort. En fait, il les aimait toujours.

-Ceux qui amènent à votre bénéfice, formula finalement Gamma, probablement avec l'aide des âmes des fillettes.

Mordred s'inclina moqueusement.

-Comment avez-vous deviné ? Mon ami, vous êtes un véritable génie ! Vos deux amis ont été beaucoup moins doués : le premier n'a pas voulu me répondre, j'ai dû le brûler pour qu'il parle et il ne réfléchissait pas très bien. Le deuxième pensait que je ne voulais que sa douleur.

Le premier détraqueur avait fait un mauvais choix, songea Severus : si on jouait à un jeu d'esprit, c'était pour en profiter, s'étonner des réponses. Il lui était même arrivé de donner à sa victime une mort indolore si elle était suffisamment brillante. Ou de venir non pour la torturer mais seulement pour parler. C'était le moment où il avait découvert l'existence du syndrome de Stockholm et voulu tester s'il parviendrait à en établir un. A la place, c'était lui qui avait développé Lima. Il ne savait pas ce que le vieux moldu et sa petite-fille née-moldue étaient devenus. Probablement étaient-ils morts : Lucius avait fait le ménage avant que les Aurors ne fouillent sa maison. Lucius lui avait dit de ne pas trop regretter les temps passés quand il avait demandé.

Le deuxième détraqueur avait fait une erreur. La douleur était simple, mais assez peu intéressante quand on n'était pas Bellatrix. C'était la réaction qui intéressait, l'amusement devant ces grimaces grotesques, ces plaidoyers pathétiques, ces promesses impossibles. C'était l'espoir qui s'éteignait. Mordred baissa les bras et poursuivit :

-Mes projets… Pendant longtemps, cela a été de vaincre le Blanc avant qu'il ne nous détruise. J'avais un frère et une sœur. Ma sœur avait un père Gens de Glace. Le Blanc l'aurait considérée comme une abomination. C'est étrange de mener une guerre pour protéger quelqu'un. Quand on est chef de guerre, on s'attend que ce soit par ambition que l'on se batte. Idiotie. Il y a tellement de raisons de se battre. On ne peut pas les comprendre tant qu'on ne se bat pas soi-même. Sylreia n'avait pas besoin qu'on la protège. Lors de ma première bataille, elle a volé une épée, pris sa baguette, trainé notre demi-frère à sa suite et rejoint le champ de bataille. Elle avait seize ans. Lui quatorze. Moi vingt. Nous nous sommes tous distingués : mère était fière. Ils m'ont appelé Mordred le Marteau du Noir, elle Sylreia Tempête d'hiver, lui Andryn Epée d'Argent. Nous avons pris part à toutes les batailles après. Ils se tenaient à côté de moi devant Camelot quand Arthur est mort. Quelques batailles plus tard, je suis redevenu Mordred Lefay. Le pantin du traître Merlin tombé, la vermine a abandonné sa cause. Nous étions sûrs de notre victoire, et nous avions tort. Merlin avait rassemblé le Blanc comme jamais et nous sommes tombés dans son piège. Mère est morte et nous avons fuis, Andryn me portant à demi, Sylreia dégageant la voie devant nous. Merlin était trop fort pour Morgana Lefay, et il l'était également pour moi. Fuis jusqu'aux confins du monde dans cette terre gelée qu'est l'Ecosse et qui nous avait vu naître. Merlin avait ses chiens à notre poursuite. Il était connu que je voyageais avec ma fratrie. Il était connu que j'étais blessé. Cela les enhardissait. Andryn était mon portrait, excepté qu'il était borgne. Lui et Sylreia ont fuis d'un côté, lentement, comme s'il était blessé, les attirant à leur suite et je suis venu me terrer ici. Et j'ai passé des années à guérir, à tracer, à bâtir cette place forte, à rassembler des armées. D'ici à ce que je sois prêt, ma fratrie était morte. Mais leurs descendants ne l'étaient pas. Stormwinter et Sylversword. Mes lointains neveux et nièces. Ou du moins est-ce ainsi que je considère les Stormwinter ; les Sylversword, eux qui parlent toujours de bravoure, se sont débandés au dernier moment. La Bataille des gorges : Merlin Ambrosius, l'enchanteur ; Eridan Serpentard, le chevaucheur de dragon ; Aster Strombern, le plus grand nécromancien de l'époque. Trois formidables adversaires. Trois pitoyables cadavres.

Mordred leva les bras dans un geste théâtral. Severus essayait de relier cet Eridan au fondateur de Poudlard. Il n'y arrivait pas. Mordred baissa les bras. Son visage, qui avait été exalté un moment avant, était sombre.

-Des cadavres à en bloquer tous les chemins, une rivière de sang qui se jetait dans un lac à proximité. C'était tout. Tout était accompli. J'étais parvenu à mon but, celui pour lequel j'avais été conçu, dans lequel j'avais été élevé, pour lequel je m'étais battu toute ma vie. Je n'avais plus rien à faire. Avez-vous déjà ressenti la solitude incroyable qui vous envahie quand vous êtes en haut d'une falaise, contemplant la somme de votre existence, sans plus voir le futur ? Avez-vous ressenti combien on est inutile quand son existence est vide de sens ?

Il rit, un de ces rires de désespéré comme on en entend souvent à Azkaban.

-Il n'y avait plus rien à faire. Plus de but, plus de sens. Je me suis trainé à travers les décennies sans comprendre leur passage. Les gens m'acclamaient au début, m'appelaient leur sauveur. Puis ils n'ont plus fait que craindre mon pouvoir quand ils pensaient encore à moi. J'étais ce grand seigneur dans son château écossais qui remâchait le passé. Il me fallait un but, un sens. Et il y a quelques années, un écho est venu à moi. La chute de Syr'Agar. Le plus grand Institut de magie du monde, celui qui avait formé les plus grands sorciers depuis un millénaire, n'était plus. Le savoir de milliers de mages aux noms illustres était désormais enfoui sous le sable d'Arabie. Je ne suis jamais allé à Syr'Agar. Mais mes maîtres en venaient. Ils m'ont appris tant de grandeur que je ne pouvais supporter de la laisser s'éteindre. Des décennies durant j'ai étudié ce savoir : j'en suis l'un des plus grands dépositaires. Mais même un enchanteur ne vit pas éternellement : cinq cents ans, bientôt, et je mourrais. Oh, il me reste encore un siècle, mais qu'est-ce qu'un siècle au regard de la tâche qui m'incombe désormais ? Ce savoir je dois le transmettre. Je dois trouver des apprentis, des apprentis dignes de lui. Créer une nouvelle Syr'Agar, ici, en Ecosse, à Ungovir. Un nouvel Institut de Magie noire.

Pourquoi cela semblait-il tellement familier ? Pourquoi ces murs, pourquoi l'Ecosse, pourquoi cette lubie de seigneur sombre vieillissant ? Les yeux de Mordred brillaient. C'était ceux d'un homme qui déplacerait les montagnes pour son rêve. Ceux du Seigneur des Ténèbres quand il parlait du sien.

-Mais pour cela, reprit Mordred d'une voix plus calme, pour cela je dois vivre.

Il se leva, alla jusqu'à Gamma et posa le doigt au même endroit où il avait gravé les runes avec son couteau rituel.

-Qu'est-ce qu'une malédiction à côté de l'immortalité ? Qu'est-ce qu'arracher votre cœur et le mettre dans le mien ? Je sais. Vous n'avez pas de cœur. Et en réalité, ce n'est pas votre cœur qui m'intéresse, mais l'image convient. Il existe de très anciens rituels de guérisons où un aïeul passerait sa magie à un descendant qui en manquerait ou dont la santé serait déficiente. Un sacrifice de ce qu'il y a de plus précieux à l'avenir.

Severus frissonna. Il ne connaissait rien qui puisse voler la magie de quelqu'un. Il n'y avait aucune magie qui le puisse. Les sang-purs avaient fait sûr que ce soit le cas, que rien ne puisse les menacer. Mais il y avait eu des rumeurs. Des rumeurs, portées à travers les siècles, de vols de magie. De la propagande, avait pensé Severus, le prétexte des vieilles familles à leurs cracmols. Mais si c'était le but de Mordred…

-Puis ces rituels ont été interdits. Ils fonctionnaient rarement et seulement pour quelques années. Deux morts : cela ne valait pas le coup des ingrédients du rituel, de l'effort de mémorisation. Les connaissances ont été perdues, l'oralité a cessée. Quelques décennies plus tard, un sorcier a mis ce rituel à l'écrit, parmi d'autres. Il se trompait sur beaucoup de choses, mélangeait les mots, mais la base était là. Et l'ouvrage était conservé à Syr'Agar, pour finalement parvenir jusqu'à moi par un de mes maîtres. Alors j'ai ressuscité cette vieille magie. Je ne manque ni de magie ni de force, mais de longévité. Comme je n'avais pas assez de parents vivants, plus d'aïeux, j'ai dû faire des changements. C'est là que vous intervenez, détraqueur, n'est-ce pas la partie qui vous intéresse ? J'ai condensé les magies de ces jeunes filles à l'ascendance parfaite, ces magies pures dans votre corps. Et vous les avez gelés dans vos crises, comme prévu.

Son doigt appuya sur la poitrine de Gamma et pour la première fois Severus sentit quelque chose autre que le froid. Quelque chose de dur.

-Une pierre d'Abel Riu. Une autre technique de magie noire. Un cristal de magie condensée. La magie de ces enfants s'y est logée, tandis que leurs marqueurs sont demeurés en vous. Cette magie qui va me donner la longévité, tandis que les marqueurs vous détruiront lorsque je l'ôterais de votre poitrine.

Mordred se détourna et alla procéder à son rituel. Gamma tremblait de terreur. Severus aussi. Il agrippa le bras du détraqueur lorsque la vision s'acheva et que le décor curieusement rassurant d'Azkaban se dessina autour de lui.

-Ce n'est pas possible, n'est-ce pas ?

Gamma attira son poignet. Severus resserra sa prise.

-On ne peut pas voler la magie de quelqu'un ?

Gamma abandonna la lutte, le considéra, puis posa un baiser rassurant sur son front.

-On ne peut prendre la magie à un être qui l'a, on ne peut que ne pas la lui accorder.

-Mais Mordred, qu'a-t-il fait ?

-Il ne prenait pas la magie, Cosina, il prenait les âmes. Les âmes transportent la magie et la vie, on ne peut pas prendre l'un sans l'autre. Un mort n'a pas de manque, il est juste mort.

Sa respiration se ralentit un peu, apaisée.

-Lorsque vous embrassez un sorcier, il arrive qu'il survive quelques heures.

-Le corps s'estompe plus lentement, mais le corps n'est pas la vie. La vie est avec l'âme et quand celle-ci quitte un être celui-ci est mort. Ce qui arrive au corps n'est rien. Un corps sans âme n'est pas la vie. C'est votre mot qui vous trompe, Cosina : survivre c'est vivre après la vie. Il n'y a que la mort après la vie, et la vie après la mort. Mais entre deux vies et deux morts, tout est changé, rien ne vit jamais deux fois et rien ne meurt jamais deux fois. C'est inéluctable. Survivre est un mot qui a été inventé par un être qui refusait l'inéluctable. C'était un fou.

Severus relâcha son poignet et le laissa aller. Le détraqueur s'évanouit dans la nuit, tandis que le sommeil lui échappait. Gamma avait beau lui avoir assuré que ce cauchemar d'enfance était définitivement hors de portée, Severus n'était pas rassuré. Presque tous sorciers, sauf peut-être quelques nostalgiques nés-moldus, préféraient infiniment la mort et même la mort dans les pires souffrances à la perte de la magie. C'était une possibilité qui n'avait jamais effleuré l'esprit de Severus jusqu'à ce qu'à onze ans il ne tombe sur un vieux livre extrait de la Réserve par un Serpentard plus âgé et ne découvre l'histoire d'un seigneur sombre du passé. La possibilité y était évoquée, en passant. Et bien que ce Seigneur soit tombé quand ses servants s'étaient aperçus de la nature de ses recherches et s'étaient unanimement retournés contre lui, Severus avait mis des années à cesser de cauchemarder sur le sujet.

Cette fois il fut plus rapide : seules quelques semaines mouvementées y suffirent. Mouvementées car elles avaient été l'occasion de plusieurs phénomènes. D'abord, quelqu'un d'en haut se décida enfin à faire sortir Bran de sa cellule. Severus la regarda passer, décharnée, un ventre immense devant elle, marmonnant toujours qu'elle n'en voulait pas. Il aurait peut-être été préférable, en effet, que l'enfant ne naisse pas. Vu l'état de la mère, le sien ne devait pas non plus être très bon. Il trainerait sans doute toute sa vie une infirmité due aux conditions de la grossesse. C'était l'éternel débat sur l'eugénisme, la sélection des enfants, les avortements en cas de problèmes graves découverts lors des échographies. Sauf que là la question ne se posait manifestement plus, au stade avancé de la grossesse où en était Bran. La scène émut vivement Jessica.

Ensuite, il y eut l'attendue crise de Jamie Arthur qui s'effondra un froid matin de janvier devant la cellule de Rosier, hurlant qu'il n'en pouvait plus. Beck l'entraina à bras le corps hors du quartier de haute sécurité pendant que Wallace, Selwyn et Rosier lui lançaient toutes les obscénités auxquelles ils pouvaient penser, tandis que Swift accompagnait le tout de grognements gutturaux qui semblaient être les seuls sons qu'il soit désormais capable de faire. Severus regretta que ce ne se soit pas passé devant sa cellule, malgré ses efforts en ce sens. L'agitation de ce début d'année deux mille douze compensait cependant le manque partiel d'un des spectacles qui la composait.

Puis, Gamma disparut brusquement pendant plusieurs semaines qui devinrent bientôt des mois. Situation extrêmement frustrante puisque le détraqueur lui avait promis la liberté et ne daignait plus maintenant donner de signe de vie, ou les maigres renseignements sur l'avancée de ses projets l'incluant.

Enfin, Erwan s'était mis à parler. Le nouveau reconnaissait enfin l'utilité de la vie en société, avait décliné nom, prénom, âge et maison. Erwan Rowle, seize ans, Serpentard, fils de mangemort. Il n'avait pas dit pourquoi il était ici, les raisons de son quintuple homicide, mais Severus croyait les deviner. En même temps que la Purge, le ministère avait mis en place un service destiné à s'occuper des orphelins, sous l'impulsion de Potter. Le morveux avait remué ciel et terre pour que chaque orphelin de la guerre ait une famille. Une famille qui souhaitait tourner la page, aider les enfants aux parents tués par les affreux mangemorts. Pas recueillir un fils de mangemort. Recueillir une confession n'avait pas été aisé, mais Severus était depuis longtemps compétent dans les arts de l'esprit et il semblait que ses capacités de détraqueur renforçaient la légilimentie, si bien que l'absence de baguette n'avait pas été un problème. Tout ce qui manquait était une occasion et il avait mis à profit le dix-sept mars.

Le dix-sept mars, comme le dix-sept octobre étaient des jours stables, utiles pour se repérer dans le temps à Azkaban. C'était ceux du lavage des cellules. L'occasion pour le vieux surveillant qui récupérait de sa longue pneumonie qu'il avait attrapée après sa bronchite de s'exclamer une fois de plus :

-Tout le monde debout, tas de râclures ! Pas de repos pour les vermines ! en faisant trembler les grilles des cellules puis de s'adresser au remplaçant de Jamie Arthur : Bon, Burn on l'a faite il n'y a pas longtemps, ce n'est pas la peine de recommencer. Si Mme Jessie la Blanche voulait bien se lever et changer de cellule avec celle en face de l'impardonnable escroc, nous pourrions commencer. Rosier avec Jenkins, Swift avec Wallace !

-Pourquoi ceux-là spécifiquement, monsieur ? demanda un troisième larron en suivant docilement, d'immenses cernes sous les yeux.

L'absence de Jamie Arthur perturbait visiblement leurs horaires et le malchanceux avait dû écoper de la tournée supplémentaire. Les volontaires ne se pressaient pas pour garder les pensionnaires d'Azkaban.

-Parce que Jenkins et Swift ont depuis longtemps perdu la boule : moins de danger qu'ils nous attaquent, répondit Beck en ignorant complétement ceux qui suivaient la conversation. Viens-là gros lard.

Swift grogna et il fallut finalement le stupéfixier pour le transporter dans la cellule de Wallace, ordonné de se placer contre le mur et tenu à la pointe d'une baguette par le deuxième larron. Le troisième se tenait en retrait, prêt porter appui à ses collègues si quelque chose se passait mal. Procédure habituelle.

-Tu vois, Rosier et Selwyn s'entendent comme deux chaudrons sur un étalage : les mettre ensemble c'est risquer de les voir coordonner une sortie. Hors de question. De même avec l'énigme. Il faut les mettre avec des gens auxquels ils ont peu de liens pour limiter le risque. L'énigme nous a fait une tentative de classe 2 il y a quelques années. Je t'avais raconté, tu te souviens ? Avec River qui avait arraché la gorge de ton prédécesseur…

-Je ne suis pas Jamie monsieur.

Beck se retourna, considéra le troisième larron comme si c'était la première fois qu'il le voyait, cligna des yeux et déclara d'une voix plate :

-Ah oui, c'est vrai.

Rosier fut à son tour stupéfixié, lévité dans la cellule de Jenkins, puis réveillé et le vieux surveillant repris son monologue, oubliant la remarque du troisième larron et s'adressant l'absent Jamie Arthur :

-Maintenant Rowle. Selwyn ou l'énigme ? Pas le droit de le mettre avec une femme à laquelle il n'est pas marié ou lié, règlement, tu comprends ?

-De toute manière vous devrez nettoyer ma cellule, signala Severus.

-Pas pour ça que j'ai envie de l'ouvrir plus que nécessaire, déclara Beck en jetant un coup d'œil dans sa direction. Vous avez l'air d'un inféri, doyen.

-Je me suis amélioré alors.

-Tu as les casiers, gamin ?

Le deuxième larron qui n'avait aucunement l'air jeune et affichait même une impressionnante couronne de cheveux gris lui tendit un porte-document que Beck pris sans lui jeter un coup d'œil.

-Voyons-voir ça, marmonna-t-il assez fort pour que tout le monde l'entende. Proxénétisme pour Selwyn : ce sera l'énigme.

-Quoi ?

-Ne me regarde pas comme ça, Jessica, déclara Selwyn d'un ton fataliste, c'est pour ça que je ne te l'ai pas dit.

-Espèce de marchand de chair, comment oses-tu…

La suite du cri se perdit dans un toux rauque. Les gardiens l'ignorèrent. Erwan fut poussé dans sa cellule, réveillé et se releva aussitôt observant les alentours. Grand, assez fin, les cheveux bruns, les traits banals et très sales de n'avoir pu se laver depuis longtemps. Ses yeux bruns se posèrent tout de suite sur Severus qui le considérait depuis sa couche et il frissonna.

-C'est le futur qui te fait peur ? demanda l'ancien espion.

Il se leva lentement, faisant frissonner de nouveau Rowle avant qu'il ne gonfle ses muscles.

-Prend le lit : impossible de dormir avec autant de bruit. Ou laves-toi si ça te chante.

-Avec vous dans la même pièce ? déclara l'adolescent d'un ton de défi.

-Où suis-je censé aller ?

Erwan choisit finalement le lit et Severus alla s'installer contre un mur frais pendant que les trois gardiens fouillaient puis nettoyaient la moitié des cellules. L'autre était pour le lendemain, ce qui imposait souvent une nuit de cohabitation. Deux nuits par an où presque personne ne dormait. C'étaient la seule fois où deux détenus étaient si près et ils étaient tous en manque de sexe. Une nuit fusionnelle pour ceux qui s'entendaient, méfiante pour ceux qui ne l'envisageaient pas. On était à l'endroit où cessaient les conventions. Erwan et lui passèrent la nuit à se fixer suspicieusement, les ébats de Rosier en fond.

-C'est ce que vous voulez ? finit par lancer Rowle d'un ton défiant.

-Non. Je connaissais votre père. Ou du moins, je crois que je le connaissais. Dépend de son prénom.

-Pourquoi devrais-je vous croire ?

Severus remonta lentement la manche gauche de son uniforme et avança le tatouage sous la lumière de la lune, qui éclaira un moment le crâne vomissant un serpent. Il observait la réaction d'Erwan qui fixait le tatouage avec un sorte de stupeur.

-Vous connaissez ceci, je présume ?

-Vous êtes un mangemort ?

Il y avait un fond d'enthousiasme dans sa voix.

-Severus Rogue.

La réponse n'alla visiblement pas.

-L'assassin de Dumbledore ? Vous vous foutez de ma gueule ? Il est mort à la bataille de Poudlard.

-Presque. Assez difficile de survivre entre un empoisonnement et une hémorragie.

-Rogue est célébré comme un putain de héros national. Vous n'avez vraiment pas choisi la bonne couverture.

La lune fut couverte par les nuages. Severus laissa sa manche retomber sur le tatouage. Il semblait que la solution gentille ne marchait pas. Lui qui avait voulu être généreux. Il cligna des yeux. L'aura violette de l'âme d'Erwan Rowle apparut dans le noir le plus complet.

-Ou alors vous êtes un putain de fou qui se prend pour une terreur.

Severus n'attendit pas la fin de sa phrase pour s'avancer vers lui, le son de ses pas couvert par la voix. L'aura dessinait chaque partie du corps, un peu flottante, mais suffisamment claire pour dire où se trouvaient les membres. Il abattit brusquement son pied sur le poignet droit de Rowle. Celui-ci hurla de douleur et de surprise jusque à ce que Severus n'enferme sa gorge dans sa main gauche, la droite allant agripper celle encore intacte de Rowle. Il se pencha vers son oreille :

-Je ne connaissais pas bien votre père, monsieur Rowle. Il serait plus exact de dire que nous fréquentions les mêmes cercles mais je l'ai entendu se vanter une fois. Il avait une fille, Brianna. Votre sœur. A onze ans, elle n'a pas reçu de lettre pour Poudlard. Il a raconté à tout un groupe de mangemorts comment il l'avait étranglée puis s'était débarrassé du cadavre en le donnant à manger à ses chiens. Si Tarquinius vous avait élevé, monsieur Rowle, vous sauriez quand répondre et quand vous taire. Je vous conseille donc de recouvrer une attitude plus appropriée, avant que je ne passe à votre main non dominante.

Severus relâcha sa prise sur la gorge de sa victime qui se mit à suffoquer à la recherche d'air. Il avait peut-être sous-estimé la force qu'être en partie détraqueur apportait.

-Il y a quelque chose, Severus ? vint la voix de Rosier.

-Ca me paraissait évident, répondit Selwyn.

-Je me rendais compte que je connaissais le père d'Erwan : Tarquinius Rowle.

-Moi aussi. C'était un putain de salaud sans cœur, déclara d'un ton de sentence Selwyn. Aucune de mes filles ne voulait le voir.

Severus se pencha de nouveau à l'oreille d'Erwan.

-J'espère que tu ne les as pas tués en vengeance pour ton père.

Peut-être cette raillerie avait-elle un fond de vérité, peut-être être était-ce une croyance qui s'effondrait ou peut-être avait-il juste mal au poignet, mais l'adolescent se mit à trembler, pleurant silencieusement tandis que Severus léchait ses larmes. Que personne ne dise qu'il n'entrait pas dans le personnage du tortionnaire. Peut-être même le personnage lui venait-il trop aisément. Il n'avait pas aimé torturer les gens autant que Bellatrix mais cela avait été un passe-temps plaisant pour lui. Etait-ce anormal de s'amuser de la souffrance des autres ? s'était-il parfois demandé. Etait-ce un effet de groupe dans les mangemorts, ou étaient-ils réellement le mal dès la naissance ? Si on en croyait Dumbledore, le Seigneur des Ténèbres était le mal dès la naissance et Severus simplement égaré. Mais Severus n'avait jamais dit que le quart de ce qu'il avait fait d'horreurs à Dumbledore.

Tous ceux qui se posaient des questions sur Gamma est-il un détraqueur normal ou quelque chose de ce genre, c'est l'explication de sa différence. Et oui, il s'est bien moqué des sorciers avec les paters: c'est le seul capable de penser. Les deux autres détraqueurs ont succombé aux expériences de Mordred quand il a tenté de retirer les pierres d'Abel Riu qu'il avait placé en eux.