Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE X

L'esprit ailleurs, Suguru glissa des pièces dans l'un des distributeurs de la cafétéria et sélectionna un café noisette. Tohma Seguchi souhaitait voir les Bad Luck et leur entourage en milieu de matinée, et même si tout allait bien pour le groupe, il se sentait un peu anxieux. Son cousin n'était pas un philanthrope, et si les propos de Nakano à l'endroit de Matsuyama l'avaient rassuré, d'une certaine manière, il n'était pas à l'abri d'un changement radical d'orientation artistique. Les liens familiaux, chez les Seguchi, étaient une chose ; la réussite professionnelle en était une autre, bien différente.

Des pas dans son dos le firent se retourner et il se retrouva face à Miki. Il fit le geste de s'avancer vers elle pour la saluer d'un baiser mais ce qu'il lut sur son visage l'arrêta tout net ; l'adolescente paraissait triste et en colère à la fois.

« Bonjour, Miki-chan, dit-il à la place. Ce… ça va ? »

Une moue de dépit plissa les lèvres de la jeune fille qui laissa échapper un soupir désabusé et le détailla longuement.

« Pourquoi tu ne m'appelles jamais ? s'enquit-elle en réponse au bout d'un instant, désarçonnant son interlocuteur.

- Pardon ?

- C'est toujours moi qui t'appelle. Toi, tu te contentes de répondre mais tu ne m'appelles jamais. Tu ne t'intéresses jamais à ce que je fais. J'ai l'impression que… si je ne faisais rien, tu ne ferais rien non plus. » Miki battit vivement des paupières, comme pour retenir des larmes, et son expression se fit plus dure.

« C'est toujours ton travail qui passe en premier ! Tu crois vraiment que ça me fait plaisir ?

- Mais…Bad Luck est un groupe professionnel, je ne peux pas me permettre de… argua Suguru pour sa défense, mais Miki l'interrompit.

- Moi aussi je fais partie d'un groupe, au cas où tu n'aurais pas remarqué ! Mais j'essaie de faire des efforts pour qu'on puisse passer du temps ensemble. Toi, tu t'en moques ! Même ton travail scolaire passe avant moi ! » s'écria-t-elle avec emportement. Suguru recula d'un pas.

« Miki-chan, je…

- Il fallait me le dire que tu n'en avais rien à faire de moi ! J'aurais compris, je ne suis plus une gamine ! J'ai… j'ai l'impression de passer pour une véritable idiote, maintenant. » La colère de l'adolescente retomba aussi spectaculairement qu'elle était montée et elle se mordit la lèvre. « Il vaut mieux qu'on arrête de se voir. De toute façon, tu t'en fiches complètement de moi. »

Sans laisser le temps à Suguru de rien dire, elle tourna les talons et s'enfuit le long du couloir jusqu'à l'ascenseur. Le garçon demeura planté, son café à la main, l'air stupide et se demandant s'il était peiné ou non par cette rupture qu'il n'avait pas vu arriver. Pas plus qu'il n'avait vu venir le baiser de Miki au cinéma, en premier lieu. Il n'avait pas vraiment le sentiment d'avoir partagé quoi que ce soit avec la jeune fille, et s'il se sentait désemparé, il n'éprouvait pas réellement de chagrin en dépit d'un désagréable pincement au creux de l'estomac.

Il alla vider son café, dont il n'avait soudain plus aucune envie, dans les toilettes les plus proches et monta au Studio 3.

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Bien loin des inquiétudes et questionnements de Suguru, l'entrevue avec Tohma Seguchi avait porté sur la première représentation de Bad Luck en dehors de la région du Kantô. À l'occasion du Yamagasa Matsuri, qui se déroulait du premier au 15 juillet à Fukuoka, dans le sud du pays, le groupe allait donner deux représentations en soirée à l'occasion de l'ouverture du festival, dont les défilés et la célèbre course de chars géants drainaient chaque année des centaines de milliers de spectateurs. L'opportunité était bonne pour se faire connaître à un public différent.

« Monsieur Sakano se chargera de vous donner tous les détails. Vous partirez vendredi prochain au matin, monsieur K s'est déjà occupé de contacter les acteurs culturels locaux pour toute la partie communication et publicité. Cela vous laisse tout juste une semaine pour peaufiner Lost in Tokyo que vous interprèterez officiellement pour la première fois. Des questions ? » s'enquit aimablement Tohma, dont l'esprit était déjà tourné vers le rendez-vous suivant.

Personne n'en avait et les Bad Luck regagnèrent leur studio, bavardant avec excitation ; Shuichi, surtout, était euphorique, voyant dans ce déplacement une nouvelle preuve de la concrétisation de son rêve commun avec Hiroshi : un premier pas – certes modeste – dans la conquête du Japon tout entier.

« … deux soirées, c'est pas énorme mais c'est un début, on va enflammer leur festival !

- C'est clair ! C'est pour ça qu'on a intérêt à bosser Lost in Tokyo. Pas question de se louper pour une première.

- T'en fais pas Hiro ! Tout va bien se passer et Seguchi verra qu'il a eu raison de nous signer. Comme si on était capables de se louper, franchement ! Il nous sous-estime vraiment. Lost in Tokyo sera le prochain hit de Bad Luck ! »

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent pour laisser monter des gens. Avec un sursaut, Suguru reconnut deux des camarades de Miki, et non des plus aimables : Nana Ito, l'acariâtre chanteuse des Bloody Jezabel, et Yukari Honda, la bassiste. Il s'efforça de conserver un air détaché, sachant pertinemment ce qui allait suivre.

« Hé ! Mais c'est Fujisaki ! Alors comme ça, tu as plaqué Miki ? Elle était dans tous ses états à cause de toi, et du coup on a à peine pu bosser ce matin, persifla Nana sans l'ombre de la moindre compassion pour le chagrin de sa camarade.

- Il fallait voir comment elle pleurait, enchaîna Yukari. Bien sûr, elle ne voulait rien dire au début mais elle a fini par tout lâcher. J'ai bien peur qu'elle t'ait un peu trop idéalisé, la pauvre. »

Horriblement mal à l'aise, Suguru dut produire un violent effort pour rester impassible. Si Nakano avait pris la mesure de sa relation avec Miki, ce n'était pas le cas des autres et il avait par-dessus tout horreur de voir sa vie privée exposée au vu et su de tous. Personne ne disait rien, bien sûr, mais il pouvait parfaitement imaginer K en train de retenir son hilarité car il s'agissait bien du genre de chose susceptible de l'amuser.

« C'est une histoire entre Watanabe et moi, répondit-il, laconique.

- Dans la mesure où ça a une incidence sur le groupe, ça me regarde aussi, minus, lança Nana d'une voix agressive.

- Et qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Que j'aille la remplacer ? rétorqua Suguru qui sentait la moutarde lui monter au nez à grande vitesse. J'en suis désolé mais nous nous sommes séparés, en effet, et c'est comme ça ! » Nana serra les dents et leva le poing, prête à frapper.

« Pour qui tu te prends, petit mec ? Des comme toi, je… »

« Shut up, tout le monde. » Le déclic d'un chien qu'on arme retentit dans l'espace confiné de la cabine et K leva le bras, brandissant son Magnum d'un geste menaçant. « D'une, on ne se bat pas dans les ascenseurs, et de deux, personne ne s'en prend à mes poulains, c'est compris, mademoiselle ? Fille ou pas fille, crois bien que je n'hésiterai pas à faire un petit trou dans ta tête, juste là », dit-il posément, appuyant l'extrémité du canon au milieu du front de Nana, qui blêmit.

« C'est un flingue ! » s'écria-t-elle en reculant vivement la tête, les yeux écarquillés. Son effroi ne tarda cependant pas à disparaître, remplacé par une expression empreinte de mépris. « Pff, vous croyez me faire peur ? C'est interdit de circuler avec de vraies armes, au Japon. J'ai failli marcher mais c'est raté, monsieur l'Américain. »

Un sourire moqueur étira les lèvres de K. Sans sommation, il pressa la détente et une balle siffla à moins d'un centimètre de l'oreille droite de Nana, dont la chevelure violette dansa sous le souffle. Le projectile s'enfonça comme dans du beurre dans l'épais panneau métallique de la porte et le grand manager éclata de rire.

« Je ne suis jamais que mes propres règles, honey, déclara-t-il à la jeune fille pétrifiée tandis que les autres occupants de la cabine plaquaient leurs mains sur leurs oreilles, assourdis et terrifiés. Alors je te conseille de te montrer un peu plus polie à l'avenir, sinon… bang. »

La double porte coulissa avec un ronron feutré et les deux Jezabel s'enfuirent à toutes jambes le long du couloir, hurlant comme des sirènes. Dans l'ascenseur, plus personne n'osait bouger.

« Allons, vous n'allez pas passer la journée ici ? Dépêchez-vous de sortir, nous avons beaucoup de travail, le Yamagasa Matsuri nous attend ! » Sur ces paroles pleines d'entrain, K tourna les talons et s'éloigna à grandes enjambées.

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La semaine fila à une vitesse incroyable, partagée entre répétitions en studio et séances de promotion, à la radio ou la télévision. Tohma Seguchi semblait avoir subitement décidé de faire passer le groupe à la vitesse supérieure et les articles sur Bad Luck – bien que généralement courts – fleurissaient un peu partout dans la presse papier et électronique. Si les proches de Suguru avaient accueilli la nouvelle avec enthousiasme – Narumi l'avait longuement tenu au téléphone et l'avait supplié sur tous les tons de lui envoyer une copie exclusive de Lost in Tokyo – le garçon appréhendait le déplacement comme un nouveau challenge. Loin de Tokyo, les Bad Luck avaient tout à prouver et les prises de bec avec Shuichi se multiplièrent tout au long des sept jours, Hiroshi intervenant la plupart du temps pour jouer les tampons entre les deux belligérants.

C'est avec soulagement que le jeune homme boucla son sac au soir du 30 juin, après être passé déposer Ikkyoku chez Yûji. L'intransigeance de Fujisaki avait payé, ils étaient plus qu'au point sur leur playlist. Il avait d'ailleurs noté une chose amusante à propos de son camarade ; quand il s'énervait, son accent du Kansai, ordinairement inexistant, ressortait de manière marquée. C'était d'autant plus drôle que le jeune claviériste n'en avait manifestement pas conscience ; mais il fallait reconnaître aussi que ça lui allait très bien.

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Le trajet jusqu'à Fukuoka, dans le mini-van que conduisait K, fut long, terriblement long.

Fait notoire, la plupart des gens avaient tendance à parler plus sous le coup de l'excitation. Naturellement excité, Sakano ne cessait de pérorer depuis leur départ de Tokyo. Dès le début, les trois garçons – K semblant isolé dans une bulle étanche et imperméable aux sons – avaient eu droit à ses crises d'angoisse traditionnelles : vol/perte/endommagement de matériel et incartades de Shuichi. À présent, il abordait le volet culturel de leur séjour à Fukuoka. Il ne faisait nul doute qu'il avait couru les bibliothèques au cours des derniers jours, potassant la nuit le contenu des dizaines de livres sur le sujet qu'il avait à coup sûr empruntés. Ce qui était dommage, car personne ne l'écoutait ; Shuichi jouait avec son téléphone (ou harcelait son amant de mails et de SMS) et Hiroshi regardait par la vitre d'un air absent mais Suguru aurait parié sa chemise que ses longs cheveux dissimulaient des écouteurs. Quant à lui, il pleurait intérieurement de ne plus avoir de piles pour son propre lecteur. Peut-être devait-il envisager d'envoyer un SMS à son collègue pour lui en demander ?

« … le Festival a été créé en 1802, poursuivait Sakano, visiblement bien lancé sur le sujet. Une terrible épidémie a ravagé Tobata mais grâce aux prières des villageois… »

Si un mutisme foudroyant pouvait frapper Sakano à l'instant, j'en serais éternellement reconnaissant aux kamis, songea Suguru avec espoir.

« … tous les porteurs s'encouragent en psalmodiant : Yoitosa, yoitosa… »

Mais les kamis demeurèrent sourds à ses prières. Ce que racontait Sakano était très intéressant, mais c'est de calme dont rêvait Suguru, pas de culture, surtout vu la longueur du trajet. Il soupira et s'efforça de prendre son mal en patience, car à part sauter du mini-van en marche, il n'y avait pas vraiment d'issue.

Alors que Sakano allait aborder le thème passionnant du climat de Kuyshu, Shuichi l'interrompit en tirant violemment Hiroshi de son sommeil.

« J'ai plus de batterie, Hiro ! Et si on discutait ? »

Son ami lui renvoya un regard ensommeillé et bâilla en retirant un écouteur d'où s'échappait une musique lancinante.

« Alors, comment ça se passe avec Miyamoto ? C'est un garçon ou une fille ?

- Hum… Primo, j'en sais toujours rien et deusio, je ne te le dirai pas parce que sinon, la Terre entière sera au courant.

- Mais non ! Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

- Je ne sais pas, une intuition, répondit son ami avec un sourire ironique.

- Hiro, susurra Shuichi sur un ton de confidentialité, tu n'as quand même pas signé un pacte avec ton sang ? »

N'importe quoi, songea Suguru qui suivait le dialogue avec plus d'attention que les leçons dispensées par leur producteur.

« Tu as l'air pâlot, insista le chanteur.

- C'est cette histoire de bébé qui me stresse, répondit le jeune homme avec un peu d'agacement. Tiens, joue avec mon téléphone si tu veux mais tais-toi, je voudrais dormir. »

Suguru en fut étonné. Le guitariste était ordinairement de bonne composition mais dès que sa supposée paternité était évoquée, on eut dit qu'il n'arrivait plus à se contrôler. D'après ses calculs, l'accouchement approchait. Son camarade parviendrait-il à correctement gérer le festival et sa situation personnelle ?

Après presque mille kilomètres de route, un départ à l'aube et à peine trois pauses, ils arrivèrent à Fukuoka aux alentours de 22 heures et descendirent dans un petit hôtel sans prétention mais bien tenu et accueillant. Sakano et K partageaient une chambre et les Bad Luck en partageaient une autre. Suguru haussa un sourcil en voyant Shuichi se jeter lourdement à plat ventre sur un des trois lits avec un grand soupir. Puis, il brancha son téléphone pour le recharger.

L'heure était tardive mais ils ressortirent pour dîner. Les trois arrêts généreusement octroyés par K n'avaient inclus que le repas de midi et deux pauses cigarette ; tout le monde avait l'estomac dans les talons. Par chance, le restaurant où avait retenu Sakano, à peu de distance de l'hôtel, proposait une carte bien garnie et de nombreuses spécialités locales. Une bonne odeur flottait dans la salle et Sguru se prit à penser qu'il était à deux doigts de saliver. Quand on leur apporta leur commande, les trois garçons se jetèrent dessus au mépris de toute bienséance.

« J'en peux plus, j'ai trop faim ! s'écria Hiroshi en plongeant ses baguettes dans son plat de mizutaki. C'est que je suis en pleine croissance ! » ajouta-t-il avec un clin d'œil avant de humer, béat, le fumet qui montait de son assiette de poulet aux légumes.

Après qu'ils se furent restaurés, et tandis que Suguru examinait la carte des desserts – un hakata no hito le tentait bien pour conclure son repas – K leur exposa le programme des festivités pour les deux jours à venir.

« C'est très simple, expliqua-t-il. Le matin, répétition, l'après-midi aussi. Entre les deux… Enjoy ! Vous avez droit à deux heures de pause mais vous n'êtes pas en vacances alors pas de coucher trop tard et pas de crise sur scène, dit-il avec un regard appuyé en direction de Shuichi. Enfin, pas de comportement licencieux ni de débordements d'aucune sorte », énonça-t-il en regardant Hiroshi qui lui renvoya un sourire innocent.

Ils regagnèrent l'hôtel vers minuit et se couchèrent sans tarder, harassés par leur long trajet.

Shuichi dormait déjà et Hiroshi fumait une cigarette sur le petit balcon de leur chambre quand Suguru sortit de la salle de bains. Il souhaita une bonne nuit à son collègue qui lui répondit sans se retourner, absorbé par la contemplation du va-et-vient des vagues au-dessous de lui. Le claviériste se glissa dans son lit mais, en dépit de sa fatigue, il ne parvint pas trouver le sommeil. Son cœur cognait dans sa poitrine. Il avait déjà interprété quelques morceaux avec les Bad Luck mais toujours pour la télévision ; son expérience en matière de spectacles live se réduisait au Festival de la culture annuel au collège et quelques manifestations pianistiques locales. Demain soir, ils assureraient la première partie des Electric Sheep avec une playlist de six morceaux. Il n'avait pas peur, loin de là ; au contraire, pour la première fois, il se sentait adulte, avec des responsabilités. S'il n'avait jamais pris à la légère son travail en studio, jouer devant un public était totalement différent. En outre, c'était la toute première fois que ses obligations professionnelles l'entraînaient à l'hôtel, sans ses parents, et il se sentait tout à coup incroyablement indépendant. Seulement trois mois s'étaient écoulés depuis qu'il vivait à Tokyo et sa vie était devenue trépidante. A la frontière du sommeil, il crut apercevoir Nakano se coucher à son tour. Quelle heure était-il ? Il n'en avait aucune idée. Sa dernière vision avant de sombrer fut Nakano, enveloppé par la fumée d'un petit dragon. Il ne chercha pas à comprendre – il ne s'en souviendrait certainement pas au réveil – ses paupières alourdies par la fatigue cédèrent enfin et se fermèrent.

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Le lever fut un peu difficile mais avec K, pas question de faire la grasse matinée. Heureusement pour Suguru, encore ensommeillé et qui aspirait au calme, Shuichi mit un temps appréciable à émerger. Nakano, fidèle à son habitude, n'était pas très loquace, aussi le petit-déjeuner était-il étrangement silencieux. Le téléphone du guitariste sonna soudain, signalant un nouveau message.

Au moins il a plus de chance que monsieur Shindo ; avec tous les messages qu'il envoie à monsieur Eiri, il n'a presque jamais de réponse, songea le jeune garçon, légèrement amusé.

Le concert avait lieu sur une scène en plein air installée sur la plage de Momochi, étendue de sable blond au bout de laquelle se dressait la Fukuoka Tower, qui en ce jour d'été se découpait avec élégance sur un ciel d'azur. Il faisait très chaud en dépit d'une légère brise, et une fois la répétition matinale achevée, Hiroshi proposa à ses collègues de venir se baigner. Leur pose durait deux heures et même si la plage était noire de monde, il fallait en profiter. Chanteur et claviériste déclinèrent : l'un devait joindre impérativement son « amoureux qui ne répondait pas » et l'autre avait des leçons à repasser.

La journée passa à une allure folle. Avec le soir, la chaleur écrasante était un peu retombée et le vent avait très légèrement forci, apportant un peu d'air à la foule des spectateurs amassés devant la scène. L'heure d'entrer en scène approchait pour les Bad Luck, mais si Nakano était aussi décontracté qu'à l'accoutumée, Shindo bondissait avec excitation. Si ce n'était pas leur première scène, c'était la première fois qu'un public si nombreux était là pour les voir. Les quatre membres d'Electric Sheep, routiniers des concerts, rigolaient. C'est le bassiste du groupe, Shin Saito, qui avait insisté pour que les Bad Luck fassent la première partie et Shuichi avait à cœur de faire une bonne prestation devant eux. Il ne fallait pas se leurrer ; les gens étaient là avant tout pour acclamer les Electric Sheeps, artistes établis. Cependant, le garçon ne doutait pas que, sous peu, le public se déplacerait pour eux.

« Ça va être à nous », annonça Shuichi d'une voix vibrante, et le cœur de Suguru se mit à cogner à grands coups dans sa poitrine. Maintenant il fallait assurer. Le concert était certainement retransmis localement à la télévision, et avec Internet les répercussions seraient nationales. Il jeta un coup d'œil à Nakano qui écrasa nerveusement sa cigarette. Ainsi, il n'était pas aussi décontracté qu'il en donnait l'impression.

« Ils sont trois. Ils viennent tout droit de Tokyo. Les Bad Luck ! »

Une salve d'applaudissements et des cris enthousiastes retentirent. C'était à eux.

Suguru inspira profondément et suivit ses collègues sur la scène.

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Hiroshi n'arrivait pas à dormir. Le paysage défilait, la musique de son MP3 aussi, mais il ne dormait pas. Ce n'était pas faute d'avoir eu deux jours éreintants mais fantastiques ; ils avaient été ovationnés. Peut-être était-ce ce qui avait manqué à leur carrière pour qu'elle décolle ? Cette fois, ils avaient beaucoup travaillé les versions live. Sur les conseils de Fujisaki et avec l'accord de Sakano, ils avaient conservé la musique et les paroles originelles de Lost in Tokyo ; après avoir enflammé le public avec les chansons les plus efficaces de leur répertoire, ils avaient conclu par ce morceau. Au crépuscule, l'instant avait été presque magique. Peut-être Ayaka aurait-elle l'occasion de l'entendre et comprendrait qu'il l'avait écrit pour elle ? Et après ? Hiroshi ne ressentait plus cet étau qui lui étreignait violemment le cœur à chaque fois qu'il pensait à elle. Était-ce donc si facile d'oublier ?

Tokyo n'était plus qu'à une centaine de kilomètres. Bientôt, il serait chez lui. Ce calme soudain allait sembler un peu bizarre après l'effervescence des derniers jours, et il n'y aurait même pas Ikkyoku pour le distraire car il ne devait la récupérer que le lendemain.

Son téléphone vibra, signe d'un message, et il sourit. Il avait beaucoup échangé avec Chisei dernièrement et avait hâte qu'ils se revoient. Pourtant son sourire se figea à la vue de l'expéditeur. Yuzuru Seryo. En dépit d'une première prise de contact plus que chaotique qu'il n'était pas près d'oublier, Hiroshi devait reconnaître qu'il appréciait la franchise de Seryo. Ce qu'il admirait surtout, c'était la façon dont il gérait l'infidélité de sa petite amie. Il lui avait pardonné. Pour lui, cet enfant était un cadeau des dieux. Mais s'il lui envoyait un texto à cette heure, c'était peut-être justement parce ledit enfant était là ? Un peu tremblant, il ouvrit le message et ce qu'il lut ne le rassura guère. Le bébé n'était pas encore là mais Hajiri venait d'être hospitalisée. Il hésita quelques minutes, ne sachant pas trop quoi faire, puis finit par rappeler Seryo pour avoir plus de précisions.

« K, tu peux me déposer à l'hôpital Seibo, s'il te plaît ? demanda-t-il au terme du bref appel.

- No problem. Est-ce que tout va bien ? l'interrogea le manager.

- Euh, je ne sais pas, à vrai dire. Koike vient d'être hospitalisée et je préfère aller voir comment… elles vont… elle et le bébé.

- A baby girl ?

- Oui, c'est une fille. Elle voudrait l'appeler Umiko parce qu'elle aime la mer.

- Toi aussi tu aimes bien la mer, n'est-ce pas ? »

Sans rien dire, Suguru avait suivi l'échange. Même si Hiroshi n'avait pas répondu, il lui semblait n'avoir jamais été aussi loquace sur le sujet. Par certains aspects, il en était touchant. Et en effet, il aimait aussi la mer.

Le reste du trajet fut silencieux jusqu'à leur arrivée à Tokyo. Quand le mini-van redémarra après avoir déposé le guitariste devant l'hôpital, Suguru vit Nakano tirer une cigarette de son paquet et l'allumer. Pour la première fois il le plaignit, mais qu'y avait-il à faire ou dire, de toute façon ?

Resté seul, Hiroshi fuma une cigarette, puis une autre, et se décida enfin à pénétrer dans ce bâtiment qui l'intimidait. À l'accueil, on lui indiqua la chambre où se trouvait Hajiri. Il trouva Yuzuru devant la porte, qui l'attendait.

« Ils lui ont donné un calmant et elle dort, expliqua-t-il laconiquement On sort ? »

Une fois dehors, Hiroshi alluma aussitôt une cigarette. Il lui semblait ne plus avoir aucun contrôle sur ses gestes et évoluer comme une machine depuis qu'il avait reçu ce texto.

« Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Elle vomit non stop depuis vingt-quatre heures et, ce matin, elle a perdu du sang. Elle… apparemment ce serait simplement nerveux. Ils la gardent quelques jours pour la réhydrater et la surveiller mais a priori, ça va. »

Le guitariste ne dit rien, les yeux perdus dans le vague.

« Je ne lui mène pas la vie facile, pas vrai ? déclara-t-il enfin, une fois sa cigarette complètement consumée.

- C'est une situation facile pour personne.

- C'est noble de ta part de ne pas lui en vouloir. Moi, ça m'aurait rendu fou que ma copine…

- C'est ce que je dis, le coupa Yuzuru. Ça n'est facile pour personne mais… Umiko n'a rien demandé dans toute cette histoire et veut simplement être aimée. Et… moi, j'aime encore Hajiri. Il faudrait que… que tu sois moins sec avec elle. Elle a besoin de repos. Moi je la connais. Elle est fragile, même si elle a été forte pour avoir supporté tout ça seule. J'ai appelé sa mère pour lui parler de l'hospitalisation. Elle viendra peut-être demain, j'espère que oui. On ne se connaît pas, tu ne la connais pas, je t'ai cassé la figure et j'avoue, pendant un moment, j'ai presque voulu te tuer… » Sa voix s'étrangla et il prit une profonde inspiration. « Mais s'il te plaît, pour le bébé et pour Hajiri, ménage-la. Elles ont besoin de calme et surtout d'amour. »

Hiroshi jeta son mégot dans une poubelle et son premier réflexe fut de tirer encore une cigarette de son paquet. Il parvint à se maîtriser et fourra sa main dans sa poche, les doigts crispés sur l'emballage de ses Seven Stars.

« Je vais te paraître horrible mais… je ne peux pas lui donner d'amour. Je ne suis pas amoureux d'elle. Je te parle en toute honnêteté : j'ai essayé mais… il n'y a rien. Si je suis le père, nous serons malheureux… tous les quatre.

- Je sais, et Hajiri aussi. On a beaucoup discuté elle et moi, et on a pris une décision, mais je préfère la laisser t'en parler. Avant d'être le nôtre, c'est d'abord son enfant. Repasse la voir demain. Merci d'être venu ce soir même si je t'ai fait venir pour rien, en fin de compte. »

Une fois chez lui, en dépit du long trajet et de son état de fatigue, Hiroshi fut incapable de trouver le sommeil. Toute l'excitation du voyage était retombée et il était à nouveau focalisé sur le bébé. Qu'avait voulu dire Seryo ?

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La journée du lendemain sembla durer des siècles au jeune homme. Le manque de sommeil n'y était pas étranger. Le SMS de Chisei l'invitant à dîner en soirée ne le réjouit même pas. Il n'avait pas envie d'aller à l'hôpital mais il devait pourtant s'y résoudre. Cependant, si la veille il était plein de bonnes intentions, à présent il hésitait. Histoire de ne pas arriver les mains vides, il passa prendre une boîte de chocolats dans une boutique dont Suguru lui avait fait l'éloge, peu de temps auparavant. Il n'avait pas tardé à remarquer que son jeune collègue adorait les douceurs. Une caractéristique qu'il trouvait amusante chez ce garçon rigide et trop sérieux pour son âge.

En poussant la porte de la chambre d'hôpital, il découvrit que Yuzuru était là ; il en éprouva une fugitive contrariété mais le salua. Le jeune homme lui rendit brièvement son salut et quitta la pièce. Il eut un choc en découvrant que Hajiri avait coupé sa longue chevelure pour adopter un carré court, légèrement dégradé. Puis il se dit que le fantôme d'Ayaka était vraiment parti ; n'en subsistait plus le moindre vestige.

« Bonjour, comment vas-tu ? demanda-t-il.

- Bien, répondit évasivement la jeune fille alitée.

- Et… le bébé ?

- Ce n'est plus un fœtus maintenant ? rétorqua-t-elle un peu sèchement avant de s'excuser. Désolée, je suis fatiguée mais tout le monde va bien, merci.

- Ta nouvelle coiffure est très jolie en tout cas. Elle te va bien. Tiens, un de mes collègues m'a recommandé cette marque de chocolats. Il paraît qu'ils sont très bons. »

La jeune fille le remercia et prit la petite boîte enrubannée.

« Assieds-toi, dit-elle en désignant un petit fauteuil près de la tête du lit. Euh… Ce que j'ai à dire ne va peut-être pas te plaire mais ça me semble la meilleure solution pour nous quatre. J'ai longuement réfléchi et… je ne suis pas prête à m'engager avec toi. Je sais que j'ai trompé Yu-chan pour toi mais tu ne corresponds malheureusement pas à l'image que je m'étais faite de toi. Et puis, je vois bien que je ne t'intéresse pas. On serait malheureux, ensemble. Umiko aussi. Alors… Même si tu es le père, j'aimerais que tu renonces à tes droits. Que tu permettes à Yu-chan de l'adopter. »

Hiroshi ne s'attendait pas du tout à ça et il fut incapable de répondre, un peu assommé. Quelques mois auparavant, il aurait sauté de joie et signé sans tarder une décharge de paternité. Bien sûr, il n'exultait pas d'être père, mais de là à lui ôter sa chair…

« Tu ne nous aimeras pas autant que Yu-chan, et c'est réciproque, insista Hajiri.

- Je… vais y réfléchir, articula péniblement Hiroshi. Mais ne t'inquiète pas, assura-t-il en s'arrachant un sourire. Et surtout, repose-toi ! »

Sans plus attendre, il quitta la pièce sans même adresser un regard à Seryo qui attendait dans le couloir. Hajiri avait raison. Depuis le début, il n'avait voulu que se débarrasser d'elle et de l'enfant. Alors d'où provenait ce serrement au cœur ?

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Il s'écroula, hagard, sur le canapé de Chisei une heure plus tard. Pas besoin de voir les ondes des gens pour comprendre qu'il allait mal.

À suivre…


Yamagasa Matsuri : il s'agit d'une fête dont le point culminant est une course de chars géants.

Umiko : enfant de la mer

Hakata no hito : (lit : « Dame de Hakata ») : gâteau à la broche fourré de pâte de haricot rouge sucrée (anko).