10. Angel of the morning
Captain America n'est pas immortel.
Cette pensée, Tony la tourne et la retourne dans son esprit depuis la presque noyade de Steve lors du retour de la vengeance de la pieuvre géante – ou plutôt de son rejeton, et Bruce s'est empressé d'étudier le mode de reproduction de la bestiole afin de s'assurer qu'elle n'inclut pas le terme « prolifique » dans l'équation. Leur combat, aussi rapide et désorganisé qu'il fût, lui a donné la terrible certitude que contrairement aux figurines à son effigie et au mascara préféré de Pepper, leur icône nationale n'est absolument pas waterproof.
Précairement juché sur un tabouret et faisant face à ses écrans holographiques sans les voir, Tony prend une profonde inspiration. L'afflux d'oxygène dans son cerveau ne lui est cependant d'aucun secours pour clarifier ses pensées. Cela fait des heures, peut-être même une journée entière qu'il n'a pas daigné quitter son atelier, que ce soit pour se sustenter (merci à Thor d'enrichir son vocabulaire de mots désuets et d'expressions obsolètes), prendre un peu de repos, ni même...
Ni même passer la tête par l'entrebâillement de la porte de Steve, jeter un coup d'œil vers le lit à travers l'obscurité, et vérifier la forme paisible et immobile lovée dans les couvertures. Techniquement, il n'a pas besoin de s'y rendre en personne. Son regard dérive vers un petit écran, en bas à droite de sa batterie de moniteurs virtuels : une série de courbes lui révèle qu'aucune anomalie ne vient troubler le sommeil du capitaine, à l'exception d'une persistance poussée de fièvre.
Il sait qu'il est en train de se conduire comme un salaud insensible et arrogant, à rester enfermé dans son laboratoire comme si le sort de Steve ne lui faisait ni chaud ni froid. Thor est resté à son chevet durant les premières heures, et Bruce est venu plusieurs fois, alternant ses visites entre lui et Clint, toujours sous le coup des effets de son bain de minuit. Même Natasha a passé quelques minutes appuyée contre le chambranle, un minuscule pli soucieux s'installant peu à peu entre ses sourcils.
Ses doigts volent dans les airs, s'agitent au milieu des dossiers, des schémas et des formules. Peut-être pourrait-il inclure un système de flottaison dans l'uniforme ou le bouclier, quelque chose de miniaturisé et de léger qui se déclencherait passé une certaine profondeur... Évidemment, cette solution suppose que le capitaine parte au combat armé de pied en cap et non pas en tenue civile, comme leur dernière altercation avec une entité extraterrestre l'a malheureusement démontré.
Il se gratte la tête, lisse pensivement son bouc. Et s'il profitait de son repos forcé pour lui injecter, ni vu ni connu, une puce reliée aux systèmes de détection de l'armure, capable de l'avertir lorsque l'intégrité physique de Steve se trouverait menacée ?
Bon d'accord, même à ses propres oreilles, cela ressemble un peu trop à une puce électronique pour toutou égaré. Ou un G.P.S. ultra-perfectionné à usage d'un petit ami jaloux, possessif et légèrement psychopathe sur les bords.
Captain America n'est pas immortel.
Il en revient encore et toujours à cette unique pensée, ô combien terrifiante parce que Tony est en train de réaliser que le héros de son enfance et surtout l'homme avec lequel il entrevoit la possibilité de partager sa vie peut disparaître d'un jour à l'autre. D'un simple claquement de doigts de la part d'un quelconque super-vilain, vraiment. Tony a l'impression que son monde est en train de s'écrouler.
Lorsqu'il était enfant, petit garçon trop intelligent et solitaire pour son propre bien, il n'avait jamais douté que Captain America, avec ses collants ridicules et son bouclier tout droit sorti d'un magasin d'antiquités, ne pouvait pas partager la mortelle condition de l'humanité. L'attitude d'Howard – Seigneur, que cela fait mal de penser à lui ! – l'avait conforté dans cette certitude. Son père avait cherché Steve sans relâche durant de longues années, et avait gardé l'espoir de retrouver le capitaine sain et sauf jusqu'aux dernières minutes de son existence.
Plus tard, bien plus tard, il a lui-même assisté au miracle tant attendu par son paternel. Il a vu Captain America, aussi jeune et fringant que soixante-dix années plus tôt, débarquer en chair et en os dans le monde du vingt-et-unième siècle. Un peu perdu, un peu déboussolé certes, mais bel et bien vivant (et plus mignon et excitant qu'une pin-up des années quarante mais à ce moment-là, Tony n'était pas du tout près à admettre son attirance pour le beau capitaine.) Aujourd'hui encore, leur improbable et mouvementée romance lui semble tenir plus d'une entourloupe concoctée par Loki que de l'aboutissement de sentiments profonds et réels. Il ferme les yeux malgré lui. Et si ce n'était que cela ? Et si en se réveillant Steve prenait conscience de l'horrible farce qu'ils ont osé appeler relation ?
Steve n'est pas immortel.
Malgré le sérum, malgré sa force et son courage, Steve reste un être humain, si vulnérable et ridiculement fragile. Il peut mourir, il mourra de toute manière, un jour ou l'autre, sur le champ de bataille, tombant glorieusement sous les coups ennemis. Ou de façon anodine, un simple, stupide et banal accident. Ou peut-être à un âge avancé, s'il cesse de tenter le diable et prend une retraite amplement méritée, entouré de ses médailles et de ses souvenirs.
Steve peut mourir.
Et de façon très égoïste, Tony songe à sa propre existence sans lui, et se dit qu'il ne pourra jamais le supporter.
oOoOo
Bruce somnole sur une chaise qu'il a tirée près du chevet de Steve. Si fourbu, si épuisé qu'il pourrait s'endormir n'importe où, même dans les bras de Fury si le hasard (et une incroyable malchance, il faut bien le dire) l'amenait suffisamment près du directeur du SHIELD. Ses paupières papillonnent et sa poitrine se gonfle d'un soupir juste un peu agacé. Dire qu'il n'a jamais eu confiance en Fury et sa clique est un euphémisme. Si ce n'étaient les Avengers – Steve, Natasha, Clint, Thor et bien sûr Tony, il y a bien longtemps qu'il aurait quitté le territoire des États-Unis pour disparaître à l'autre bout de la planète. Les mois qui ont suivi sa désastreuse exposition aux rayons gamma l'ont confronté plus d'une fois à des groupes militaires, paramilitaires, pseudo-scientifiques, voire définitivement illégaux et maléfiques, chacun voulant mettre une main avide et intéressée sur l'autre type dans le but de l'étudier, pour mieux l'asservir ensuite à ses ambitions plus ou moins mégalomaniaques et destructrices.
Chaque jour, chaque minute, chaque seconde qui s'écoulait alors n'a fait que renforcer sa méfiance, amenuisant au passage le peu de foi qu'il conservait en l'humanité. Il est devenu cette créature double, traquée jusque dans ses cauchemars par ses poursuivants et même par l'autre. Dévoré par une paranoïa qui le fait sursauter à l'écoute de ses propres battements de cœur. L'ironie du sort – cruelle, impitoyable et moqueuse – a voulu qu'il ne puisse même pas mettre un terme à ses propres souffrances.
Il était dans une impasse, au bout d'une route qui ne menait nulle part. Aucune issue, de quelque nature qu'elle soit. Le souvenir de Betty ne l'aidait plus à refaire surface, à trouver le courage de continuer, de fuir, de chercher un remède... Il végétait dans un bidonville de Calcutta, aidant les plus pauvres et les plus meurtris.
Et puis est apparue la Veuve Noire, dangereuse et flamboyante. Une main tendue à travers les ténèbres de son désespoir. Une aide imprévue sous la forme d'une proposition plus inattendue encore : devenir un super-héros, un sauveur du monde... la belle affaire, et puis quoi encore ? D'ailleurs, l'autre type a bien failli la tuer.
Un corps qui tombe à pleine vitesse, agencement précaire de métal tordu et déchiré. Cette fois, l'autre type bondit pour le rattraper et amortir sa chute. Le Hulk vient de sauver la vie d'Iron Man.
Aujourd'hui encore, Bruce ne cesse de se demander ce qui a changé, quel extraordinaire événement ou prise de conscience a bien pu motiver le monstre à commettre un geste si héroïque. Il n'arrive pas à se dire que le Hulk est son alter ego, une partie de lui-même. Non, jamais.
Est-ce que l'autre type pense qu'il fait partie intégrante des Avengers ? Parce que pour Bruce, cette appartenance est loin d'être une évidence.
Un imperceptible gémissement lui fait lever la tête. Dans la pénombre, il distingue la forme assoupie de Steve qui s'étire et change de position. Le capitaine est en train de revenir à lui, et le bon docteur ne peut s'empêcher d'émettre un soupir soulagé.
Un regard bleu, brillant de fièvre et terriblement confiant se pose sur lui. Les épaules de Bruce se crispent légèrement.
« J'ai dormi longtemps ? murmure Steve d'une voix râpeuse.
— Près de vingt-sept heures, répond Bruce avec un mince sourire.
— Oh... un peu moins que la dernière fois, alors. »
Banner ne peut réprimer un éclat de rire, étrange à ses propres oreilles car il ressemble au grondement d'une bête féroce.
« En effet. Comment vous sentez-vous ?
— Vidé de toute énergie, souffle Steve en fermant brièvement les yeux.
— Une des répercussions du sérum, je suppose. Votre temps de récupération est très certainement proportionnel à l'énergie que vous déployez lorsque vous vous battez. Sans compter votre noyade... votre cœur s'est arrêté durant quelques instants.
— Vraiment... soupire-t-il, et Bruce a le sentiment que Steve ne prend pas la mesure de sa révélation.
— Vous avez besoin de repos, Steve. Ne serait-ce que pour recharger vos batteries.
— Les autres, comment vont-ils ? »
L'inquiétude voilée dissimule à peine la véritable question : comment va Tony ? Mais le capitaine a bien trop conscience de son rôle de leader pour oublier ses responsabilités envers chaque membre de son équipe. Bruce aimerait pouvoir s'en amuser, mais il se contente de hocher la tête d'un air fatigué.
« Ils vont bien. Seul Clint ressent les effets désagréables de son séjour prolongé dans l'eau, et il s'avère qu'il est un patient des plus difficiles et capricieux. Je crois cependant que Natasha l'a sous bonne garde.
— Hmm. Et vous, docteur ? Vous avez une mine affreuse.
— Moi ? Ah, je n'ai plus vingt ans, réplique Bruce avec un petit sourire acide, avant d'avouer. La transformation me laisse parfois quelques séquelles.
— Vous devriez vous reposer, dit Steve dont les paupières se ferment malgré lui. Vous vous êtes bien battu.
— Pas moi. L'autre, riposte Bruce d'un ton un peu trop abrupt. Attendez un peu avant de vous rendormir, je vais vous chercher quelque chose à manger.
— Pas faim... » lâche le blond dans un soupir, puis il replonge dans le sommeil.
Bruce fait la moue. Après tant d'efforts et d'émotions, le métabolisme de Steve a dû brûler les calories comme un incendie d'été dévore une forêt. Théoriquement, il devrait mourir de faim et être disposé à se jeter sur un repas gargantuesque. Pas étonnant qu'il soit incapable de garder les yeux ouverts. Sans compter qu'il risque de frôler la déshydratation, songe-t-il en constatant que le verre d'eau posé sur la table de chevet n'a presque pas été touché.
Il quitte sa chaise, grimace en ressentant de vilaines courbatures un peu partout. Et se rend à la cuisine avec la ferme intention de trouver de quoi restaurer le capitaine.
oOoOo
Il trouve Tony penché au-dessus de la cafetière. Le milliardaire lui tourne le dos et tapote la machine d'un index impatient.
« Dépêche-toi, dépêche-toi, grommelle-t-il tandis que le filtre récalcitrant laisse tomber chaque goutte de café avec une infernale lenteur.
— On rejoue le supplice de Tantale ? » s'enquiert Bruce, toujours amusé par la passion quasi addictive de Stark pour la caféine.
Celui-ci pivote vers Banner, qui hausse un sourcil moqueur devant la tête de l'autre homme : Tony arbore sous ses yeux plissés des valises qui lui auraient octroyé une place de choix dans l'inénarrable Thriller de Mickael Jackson, paix à son âme.
« Je vais finir par croire que tu es un zombie sous couverture. Et que seule ta Nespresso a le pouvoir de te rendre un semblant d'humanité, dit-il en s'avançant vers le réfrigérateur.
— Ma seule et unique faiblesse, maugrée Tony. Si mes ennemis l'apprennent, Iron Man est fichu. Terminé. Finito. Kaput... »
Bruce lève les yeux au plafond. Même à moitié endormi, Tony est incapable de se départir de son sens du mélodrame et de son abus intempestif des synonymes. Enfin la cafetière achève son grand œuvre, véritable alchimie d'eau frémissante et de café parfaitement torréfié puis moulu. Tony porte la tasse à ses lèvres, hume le fumet qui s'en dégage, et aspire le noir breuvage avec une délectation véritablement indécente. Son visage semble même se dépouiller de son inquiétante teinte grisâtre pour reprendre des couleurs normales.
« Aaah, soupire-t-il en posant la tasse vide sous la machine, qu'il s'empresse aussitôt d'activer. Alors doc, on est pris d'une petite fringale nocturne ? »
Le scientifique sort la tête du réfrigérateur pour lui lancer un regard perplexe.
« Nocturne ? répète-t-il, sourcils froncés. Tony, il est onze heures.
— Ah.
— Du matin.
— Oh. Ce qui fait que je ne suis pas remonté du labo depuis...
— Un long, très long moment, termine Bruce en déposant sur le plan de travail de quoi faire un sandwich. Qu'est-ce que tu y fabriquais, d'ailleurs ?
— Les trucs habituels. Maintenance de l'armure, mise à jour des programmes et amélioration des stabilisateurs... Il faut cueillir les idées avant qu'elles ne tombent de l'arbre, mais je ne t'apprends rien sur le sujet, n'est-ce pas ? élude Tony.
— Rien d'urgent, en somme. Si cela t'intéresse, Clint est dans le salon, en train de mener la vie dure à Natasha et Thor. Il clame à qui veut l'entendre que son rhume est à deux doigts de se transformer en pneumonie.
— Une vraie chochotte, se moque-t-il. Natasha ne va en faire qu'une bouchée.
— Steve s'est réveillé. »
Tony ne répond pas, se contentant de se tourner ostensiblement vers la cafetière. Bruce laisse échapper un reniflement irrité, et comme un écho les discrets bip de son capteur fréquentiel prennent un rythme plus soutenu. Il est plus que temps de mettre un terme aux atermoiements de Stark, quels qu'ils soient, de le responsabiliser dans sa relation avec le capitaine et surtout, d'arrêter pour lui de se mêler des affaires sentimentales des Avengers. Parce qu'il en a par-dessus la tête d'être pris pour le psychologue conjugal de l'équipe, parce qu'il est loin, très loin d'être un expert en relations sociales et qu'il a lui aussi ses propres problèmes à résoudre...
Ses gestes se font plus vifs, plus imprécis tandis qu'il étale un mélange informe de ketchup et de moutarde sur le pain, qu'il fourre ensuite de tranches de poulet froid. Il pose le tout sur la table et s'essuie furieusement les mains.
« Tu lui apporteras à manger dès que tu auras terminé ton café, Stark. Il prétend qu'il n'a pas faim, à toi de le persuader du contraire.
— Quoi ? s'exclame Tony, mais Bruce fuit déjà la cuisine en direction du salon. Hé Banner, attends un peu ! »
Il croise Natasha qui lui lance un regard sombre et soucieux, traverse à grands pas la grande pièce sans s'arrêter. Un gémissement plaintif monte du sofa où repose Clint, presque aussitôt suivi d'un soupir excessivement exaspéré de la part de Thor.
Ce n'est qu'une fois enfermé dans la solitude et la pénombre de sa chambre, dont il n'a pas daigné ouvrir les volets, qu'il se remet à respirer calmement.
oOoOo
Lorsque la Veuve Noire pénètre dans la cuisine, elle trouve Tony plongé dans la contemplation méfiante d'un innocent sandwich au poulet, comme si ce dernier était un objet potentiellement dangereux, voire mortel. Une moue déforme brièvement ses lèvres mais elle ne dit rien Clint est déjà suffisamment pénible et elle n'a pas besoin d'un autre super-héros en détresse à baby-sitter.
Apparemment, Tony ne l'entend pas de cette oreille car il lève vers elle un regard suppliant.
« Romanova, tu ne voudrais pas...
— Non.
— Tu ne sais pas encore ce que je vais te demander !
— La réponse est non.
— Il s'agit peut-être d'une question de vie ou de mort.
— Pour le moment je ne vois qu'un sandwich et quoi que tu veuilles faire avec, c'est non.
— Tu es un vrai serpent, Romanova, lâche-t-il en désespoir de cause. Froide, insensible, calculatrice... »
Elle croise les bras et le considère d'un regard fixe. Tony finit par se taire et reporte son attention sur le sandwich d'un air maussade. S'arrêtant près de la table, elle se demande si elle ne pourrait pas subtiliser la nourriture et l'apporter à Barton, qui attend son en-cas de fin de matinée avec plus ou moins d'impatience. Elle n'a jamais été très portée sur l'art culinaire, dont l'apprentissage ne faisait d'ailleurs pas partie de son programme d'entraînement. Combattre, tuer, mentir, ça oui... Monter des blancs en neige ou une mayonnaise, pas vraiment. Peut-être que si elle tend la main, pendant que Stark est occupé avec sa machine infernale (encore une)...
« Pas touche ! » fait celui-ci en attrapant le sandwich avant elle.
Ils se jaugent un instant du regard, elle légèrement surprise, lui définitivement soupçonneux. Enfin, Tony rompt la joute silencieuse, contourne la table en mettant une distance de sécurité ridiculement grande entre elle et son immodeste personne. Elle le suit de ses yeux verts, un peu vexée de sa méfiance tout en refusant de se l'avouer clairement. Le fait-il encore exprès, juste pour l'enquiquiner comme il sait si bien le faire... ou bien refuse-t-il ouvertement, de façon tout à fait délibérée, de ne pas lui faire confiance ?
Natasha attend qu'il soit parti avec sa tasse de café et son sandwich pour inspirer profondément. Ses épaules s'affaissent de quelques imperceptibles millimètres. Elle voudrait parvenir à ignorer le soupçon de peine qui lui pince le cœur, elle voudrait se dire que cela n'a aucune importance et réussir à croire à son propre mensonge. Le problème, c'est que ce sentiment ne provient pas seulement de l'attitude de Stark. Il y a aussi le capitaine, qui semble ne jamais savoir par quel bout la prendre, et il lui est difficile de lui en vouloir au vu du terrible secret qu'elle lui cache. Et puis Banner, qui baigne dans une atmosphère de paranoïa quasi constante en cela il lui ressemble un peu, et parfois elle a l'impression fugace qu'ils sont les seuls à se comprendre. Thor également, qui insiste parfois pour l'appeler dame Natasha alors que vraiment, Widow serait tellement moins mortifiant. Clint enfin, qui par sa seule présence exacerbe ses faiblesses les plus secrètes, les plus honteuses. Clint qui...
« Natashaaa ! »
Clint qui se conduit comme un insupportable gosse, songe-t-elle en entendant l'appel nasal d'Hawkeye. À présent excédée, elle attrape une boîte de cookies, remplit un verre de lait et retourne au salon. Lové dans sa couverture comme un oisillon dans son nid, Clint lui adresse une expression mi-figue mi-raisin.
« C'est tout ? gémit-il en constatant la frugalité de son en-cas.
— Contente-toi d'apprécier ce geste motivé par mon immense générosité, Barton, raille-t-elle.
— Tu es la pire infirmière que j'aie jamais rencontrée...
— La plus létale également. Évite de t'étouffer avec un biscuit, ajoute-t-elle d'un ton vicieux.
— Ta compassion me tire des larmes de gratitude », ironise-t-il avec une grimace.
Un rire grave attire leur attention en direction du dieu de la foudre, qui les gratifie d'un petit sourire entendu et empreint de tendresse.
« Les préliminaires midgardiens sont absolument fascinants, fait-il du ton de l'ethnologue qui vient de découvrir une nouvelle tribu primitive au fin fond de l'Amazonie. Si vous me permettez la comparaison, chers amis, ils me rappellent les bravades et les échanges vibrants d'orgueil entre deux camps ennemis sur le point d'engager un formidable combat. J'ose supposer néanmoins que votre joute est loin d'être aussi belliqueuse...
— Préliminaires de quoi ? marmonne Clint, dont l'esprit s'est arrêté au premier mot de la tirade divine.
— Nous ne sommes pas ensemble, rétorque Natasha d'un ton si tranchant que Thor perd son sourire et hausse les sourcils, visiblement confus.
— Veuve Noire, ai-je abusé d'hypothèses concernant votre relation avec le Faucon... ? Mes plus plates excuses si je vous ai blessée. »
Elle balaie ses paroles d'un geste de la main, bref et agacé. Le visage du dieu d'Asgard, d'abord confus, se pare d'une expression que Natasha ne parvient pas tout à fait à analyser. Elle refuse de le regarder plus longtemps, serre inconsciemment un poing dans son dos. L'idée que Thor soit capable de deviner ses pensées, de lire en elle comme jamais personne n'a réussi à le faire provoque un frisson glacé le long de son échine.
Finalement, l'immense blond hoche la tête et bat en retraite. Elle expire doucement tandis qu'il quitte le salon, puis glisse un discret coup d'œil vers Clint.
Ce dernier clique sur la télécommande d'un air morne son attention paraît focalisée sur l'écran du téléviseur, alternant diverses émissions de téléachat avec l'information en continu et les retransmissions d'événements sportifs. Les images se succèdent sans qu'aucune ne retienne l'intérêt versatile de Clint. Elle s'apprête à partir à son tour lorsque la voix de son équipier résonne au-dessus du bourdonnement de la télévision.
« On pourrait l'être, déclare-t-il de manière si cryptique que Natasha ne peut réprimer à temps sa question.
— Être quoi ?
— Ensemble, laisse-t-il tomber, comme si tout cela n'était que la plus banale des conversations.
— C'est la suggestion la plus stupide que tu m'aies jamais faite, murmure-t-elle.
— Plus stupide que Prague ? rétorque-t-il avec ce qui ressemble à un sourire, mais il est tourné de telle manière qu'elle ne voit pas correctement les traits de son visage, alors comment savoir ?
— Ne commence pas avec Prague.
— Je n'ai rien commencé du tout. C'est toi qui persistes à nier qu'il se passe quelque chose entre nous. Quelque chose qui n'a rien de professionnel et qui...
— Arrête. »
Elle ne peut s'empêcher de fermer les yeux. Bon sang, ne lui a-t-elle pas dit combien elle méprise – redoute – l'incursion des sentiments dans le travail ? Parce qu'il s'agit bien de cela... Parce que Captain America et Iron Man, en succombant à cette illusion, cette faiblesse, ont mis en péril l'équilibre fragile de leur fonctionnement en tant qu'équipe. Et parce que Clint est suffisamment naïf pour croire que cela peut marcher. Entre Steve et Tony, maintenant qu'il a dépassé ses premières impressions, c'est-à-dire le sentiment bizarre de voir ses héros partager un peu plus qu'une franche et virile camaraderie (elle sait qu'il a gardé les comics de son enfance, conservés dans un casier fermé à double tour dans le quartier général du SHIELD). Entre elle et lui enfin, elle n'est pas idiote, elle voit bien la façon dont il la regarde, parle avec elle, lui tourne autour, et parfois même sa seule présence, silencieuse et réconfortante, en dit plus long que tous les mots et tous les gestes du monde. Elle devine aussi la manière dont ses yeux à elle cherchent toujours sa silhouette à lui sur le terrain des opérations, une brève seconde d'inattention et d'oubli qui pourrait lui coûter tellement cher.
Il faut en finir avec cette situation qui les oblige tous deux à nager dans des eaux troubles, et tuer dans l'œuf l'affection dangereusement ambiguë qu'ils se portent. Si Clint n'a pas le courage de mettre les choses au clair, alors ce sera à elle de prendre les choses en main. Quitte à lui briser le cœur.
oOoOo
« JARVIS.
— Monsieur ?
— Hum. Est-ce que le capitaine Rogers est en train de dormir ?
— Mes programmes ne détectent pour le moment aucune activité indiquant un état de veille chez monsieur Rogers.
— Au lieu de faire de grands discours pour le plaisir de palabrer, tu ne pourrais pas me signifier simplement qu'il dort ?
— La notion de plaisir m'est inconnue, monsieur. »
Tony lève inconsciemment un regard meurtrier vers le plafond, tant il lui semble parfois que JARVIS s'amuse à l'écraser de son imparable logique robotique. Amuser est peut-être un bien grand mot, et pourtant il pourrait jurer que l'intelligence artificielle qui régit sa maison (et les plus infimes détails de son quotidien) a développé un sens de l'humour qu'il exerce plus souvent que de raison aux dépens de son propre créateur. Il soupire, et maudit le jour où il s'est cru malin en attribuant à son maître d'hôtel virtuel un accent britannique.
Ces considérations mises à part, il arrive devant la porte de la chambre de Steve. Il hésite, fait quelques pas dans le couloir, puis danse d'un pied sur l'autre, et s'apprête enfin à frapper. Un peu déstabilisé, il contemple ses mains occupées par sa tasse de café et le sandwich préparé par Banner avec un manque d'amour évident. Peut-être devrait-il retourner à la cuisine pour concocter quelque chose de plus engageant malheureusement, le temps d'aller et venir ferait refroidir son café de manière dramatique. Et puis il n'est pas prêt à affronter de nouveau la mine réprobatrice de Natasha – se rend-elle seulement compte à quel point elle le fait se sentir coupable, et le diable l'emporte s'il sait pourquoi ! Il devine que cela touche à sa non-relation avec Barton, mais d'un autre côté il n'a pas du tout envie d'épiloguer là-dessus. Ces deux-là sont de tels refoulés sentimentaux qu'il sent pointer la migraine à la seule idée d'y prêter plus de cinq minutes de réflexion. Qu'ils se débrouillent entre eux, il a déjà suffisamment à faire avec le capitaine.
Finalement, il se décide à pousser la poignée avec son coude, prenant garde à ne pas renverser nourriture et boisson, puis entre dans la chambre sur la pointe des pieds.
Les indications de JARVIS étaient justes : Steve est plongé dans un sommeil bienheureux et réparateur. Tony s'approche en retenant son souffle, dépose le sandwich sur la table de chevet et prend place sur la chaise que Bruce occupait quelques instants plus tôt. Il sirote son café en veillant à ne pas faire de bruit, son attention tout entière focalisée sur la Belle au bois dormant…
Ou devrait-il plutôt dire Beau au bois dormant ? Pas terrible comme surnom. Capsicle non plus, d'ailleurs, mais c'était la première chose qui lui était venue à l'esprit lorsqu'il s'était agi de déployer ses talents d'orateur spécialiste des formules ironiques. Steve a eu du mal à passer outre cette facette de sa personnalité. De son côté, l'Elfe Barton lui renvoie l'ascenseur chaque fois que l'occasion lui est donnée de lui balancer des vacheries (quelle idée aussi d'utiliser des armes aussi archaïques qu'un arc et des flèches, à croire que le SHIELD se servait de lui dans le cadre d'une expérience de retour aux techniques médiévales !) Thor, quant à lui, n'a toujours pas vu Point Break, et Bruce lui oppose une indifférence à peine polie, sans doute que les rayons gamma l'ont immunisé à toute tentative d'humour. Quant à Natasha... oh, il devrait cesser de faire semblant de marcher sur des œufs en sa présence, mais il n'oublie pas la façon dont elle l'a abusé en infiltrant Stark Industries, en approchant Pepper de près, trop près alors qu'il a toujours mis un point d'honneur à ne pas la mêler aux embrouilles made in Fury. Natasha a apporté le danger aux pieds de la seule personne qui comptait aux yeux de Tony à ce moment-là. Alors oui, il lui en veut encore, et pas question de lui faire tout à fait confiance.
Il soupire en constatant qu'il vient de terminer sa tasse, et sursaute presque en sentant sur sa personne le regard de Steve, à présent réveillé. Tony s'éclaircit la gorge, mal à l'aise.
« Je ne voulais pas te déranger, commence-t-il sur un ton d'excuse.
— Tu ne me déranges pas », répond Steve en remuant sous ses couvertures.
Il pousse sur ses avant-bras et se redresse avant de caler son dos contre les oreillers.
« Comment te sens-tu ? s'enquiert Tony de son ton le plus désinvolte.
— Mieux. Reposé.
— Sans blague. On commençait à croire que tu étais reparti pour soixante-dix ans... »
Tony se tait brusquement et pince les lèvres. Il reconnaît lui-même que sa tentative d'humour n'est pas du meilleur goût. Le silence du capitaine le met mal à l'aide, et il se demande si cette fois il n'est pas allé trop loin, s'il n'a pas fini par blesser Steve malgré l'inépuisable patience de celui-ci et sa tolérance apparemment sans limite pour l'ironie de son insupportable petit ami. Cela n'a pas toujours été le cas ses souvenirs évoquent avec une certaine amertume les premiers temps du projet Initiative et leur rencontre. Aujourd'hui, il prend toute la mesure du changement qui s'est opéré dans leur relation, évalue la distance qui n'a cessé de diminuer entre eux, jusqu'à ces derniers temps où chacun semble prêt à donner plus à l'autre. Il quitte des yeux la tasse qu'il fixait avec insistance. Le blond est en train de s'étirer, doigts entrelacés et bras levés au-dessus de sa tête. Paupières closes, il laisse échapper un long murmure de contentement.
« J'aurais bien aimé que mes capacités de régénération soient instantanées, s'amuse-t-il en relâchant les muscles de son dos et de ses épaules. Je vais mieux à présent, ajoute-t-il en percevant le regard sceptique posé sur lui. Vraiment.
— Banner a laissé entendre que tu n'avais pas faim, élude Tony. Alors... tiens, tu devrais peut-être manger un bout. »
Il esquisse un geste en direction du sandwich. Steve plisse légèrement les yeux dans la pénombre, difficile d'en discerner le contenu. Sa main s'avance néanmoins, et il porte la nourriture à sa bouche en faisant preuve d'une docilité qui fait frémir l'autre homme. Le capitaine mâche avec application, laisse échapper une petite grimace en se rendant compte que Bruce a certainement abusé de la moutarde.
« C'est toi qui as préparé... ?
— Non, c'est Banner. Et vu ta tête, le doc a bien fait de choisir la biochimie à la fac plutôt que de laisser libre cours à ses talents culinaires.
— Ce n'est pas plus mauvais qu'une ration militaire, remarque Steve avec un début de sourire. Oh, tu ne lui répéteras pas ce que je viens de dire, n'est-ce pas ?
— Bien sûr que non, soupire Tony. Je n'ai pas très envie que le Hulk décide de refaire ma cuisine de fond en comble en guise de représailles. »
Ses paroles sont gratifiées par un nouveau sourire de la part du blond, et Tony se détend imperceptiblement. Le silence s'installe entre eux, cette fois dépourvu de la tension et du malaise initiaux. Le milliardaire ne sait que dire. Ou plutôt, tant de choses à dire qu'il ne sait par où commencer. Il regarde le capitaine terminer son frugal repas avec une abnégation admirable, à peine un plissement contracté du coin de sa bouche qui ruine tout espoir qu'aurait nourri Banner d'être le nouveau Gordon Ramsay.
« Steve... » commence-t-il, avant de laisser traîner sa voix sur le nom du capitaine, parce qu'il ignore comment poursuivre.
L'autre lève les yeux vers lui. Des yeux bleus, si bleus malgré la pénombre entrecoupée des rayons de lumière qui filtrent à travers les rideaux clos, comme deux morceaux d'azur arrachés au ciel, et Tony a juste envie de se frapper la tête contre le mur, parce qu'il est loin, très loin d'être un poète. Si l'amour doit lui procurer ce genre de réflexion totalement stupide, alors peut-être vaudrait-il mieux s'en tenir aux équations et aux algorithmes...
Sauf que son attention est cette fois attirée par la trace de sauce ketchup qui macule le coin des lèvres de Steve, et sa main se tend sans qu'il en soit vraiment conscient, se positionne contre la mâchoire du capitaine. Son pouce effleure la lèvre inférieure, recueille la sauce tandis que la bouche de Steve s'entrouvre légèrement.
Tony réalise ce qui est en train de se passer et stoppe son geste avant de laisser retomber son bras, paralysé.
La voix de Steve brise le silence.
« Tu m'as embrassé, murmure-t-il, comme un écho des premières paroles qu'il a prononcées après sa noyade.
— Techniquement, ce n'était pas vraiment... marmonne Tony avec un rire qui sonne faux. C'était juste du bouche-à-bouche. Tu ne respirais plus. »
Captain America hoche la tête, puis se cale plus confortablement contre ses oreillers.
« Ce que tu veux dire, c'est que tu m'as seulement sauvé la vie, mais que tu ne m'as pas embrassé.
— On peut voir les choses sous cet angle, en effet... Tu devrais faire preuve d'un peu plus de gratitude, déclare-t-il en prenant un petit air offensé. Si Rhodey ne m'avait pas obligé à suivre le stage de premiers secours lorsque nous étions au MIT, tu te serais retrouvé dans de beaux draps. Peut-être que Thor aurait utilisé Mjölnir en guise de défibrillateur ?
— Va pour le bouche-à-bouche, réplique Steve.
— Mouais. Je m'en doutais. »
Le sourire du capitaine se fait plus lointain.
« Tu sais, Tony... Aussi tordu que cela paraisse, je ne regrette pas ce qui s'est passé.
— Le bouche-à-bouche ? s'enquiert-il en haussant un sourcil.
— Ma noyade. Mon arrêt cardiaque, rectifie l'autre.
— Tu es vraiment tordu. Il y avait vraiment des moyens bien moins dangereux de nous réconcilier.
— Non, je veux dire... » Steve fronce brièvement les sourcils, lui aussi semble à court de mots. « Je peux mourir, Tony. Et c'est un tel soulagement de savoir que je ne suis pas immortel. »
Tony serre les poings, fait de son mieux pour que le frisson glacé qui monte le long de sa colonne vertébrale ne se reflète pas sur son visage. Ses pensées morbides reviennent en force le hanter, et il détourne le regard, vaincu par un sentiment de fatalité détestable.
« Je peux mourir, répète Steve, comme s'il prenait du plaisir à remuer le couteau dans la plaie. Lorsque le docteur Erskine m'a injecté le sérum, j'ai pris cela comme un véritable don du ciel. Ce corps et cette force étaient un tel cadeau pour celui que j'étais... à ce moment-là. Mais ensuite... j'ai vu tomber tant de soldats en Europe. »
J'ai vu mourir Bucky, songe Tony.
« Puis je me suis réveillé. Après un long sommeil, continue Steve non sans une amère ironie. Tous ceux que je connaissais n'étaient déjà plus de ce monde. »
J'ai perdu Peggy une deuxième fois.
« Pendant longtemps, j'ai craint de survivre à ceux que j'aimais, de les voir mourir les uns après les autres, alors que moi je resterais toujours le même. De devoir continuer à vivre dans un monde auquel plus rien ni personne ne me rattacherait. Tony, je veux vivre une longue vie à tes côtés. Je veux également que l'on vieillisse ensemble. Et je veux... ah, je ne sais pas, personne ne sait vraiment ce qu'il advient ensuite. Mais si je devais te survivre, je veux pouvoir garder la certitude que l'attente ne sera pas trop longue... tu comprends ? Parce que je ne suis pas sûr d'être très clair... »
Tony se penche vers lui et ses doigts agrippent son épaule, serrent avec une force dont il sait qu'il n'a pas besoin de la réprimer.
« Je te reçois cinq sur cinq, cap' », murmure-t-il avant d'effacer l'espace qui les sépare.
Il entrevoit à travers ses paupières mi-closes celles de Steve se fermer, et la vision fugitive de ses lèvres qui s'entrouvrent et se tendent vers sa bouche à lui.
Leur premier vrai baiser est tout ce qu'il dont a jamais rêvé. Et bien plus encore.
oOoOo
Thor agite son téléphone portable au-dessus de sa tête en faisant preuve d'une telle excitation qu'il semble à deux doigts de l'écraser dans sa large et puissante paume. Fort heureusement il n'en fait rien, et au grand soulagement de Tony qui voit toujours d'un mauvais œil tout déchaînement de violence envers un innocent petit bijou technologique issu de ses usines (ou plutôt de ses sous-traitants), le géant blond repose délicatement le Starkphone sur la table basse qui trône entre le canapé et l'écran plasma mural.
« Mes amis, mon cœur est transporté d'une joie sans pareille grâce à la nouvelle que je m'apprête à vous transmettre, déclare-t-il d'une voix qui semble faire trembler les murs.
— Loki a été libéré ? s'alarme Clint, qui éprouve envers le petit frère adoptif de leur camarade une méfiance on ne peut plus justifiée.
— Las, ami archer, mon frère est toujours prisonnier des geôles d'Asgard. Son entêtement à ne pas vouloir reconnaître ses erreurs lui vaudra de longs mois d'isolement, en plus de l'ire paternelle...
— Bon alors, quelle nouvelle te fait donc vibrer de bonheur ? s'impatiente Tony.
— Ma bien-aimée Jane Foster a eu la grâce de m'appeler ! s'exclame Thor avec une délectation charmante, presque enfantine.
— Hé félicitations, mon vieux ! le congratule Clint, tandis que Bruce lève un pouce à son adresse.
— Vraiment touchant, ironise Tony, dont les doigts frôlent pourtant l'épaule de Steve, assis à ses pieds – un geste discret, qui passe inaperçu aux yeux de tous.
— Fury a décidé de la laisser partir ? demande Natasha.
— Pas encore, dit le dieu d'Asgard, dont le ton perd un peu de sa jovialité coutumière. Le brave colonel tient à garder secret le lieu de sa résidence quelques semaines de plus, afin d'assurer de la meilleure manière qui soit la sécurité du professeur Selvig, de dame Darcy et de ma chère Jane.
— Je parie que le brave colonel a d'autres idées en tête, lance Clint d'une voix sarcastique. Et que certaines d'entre elles ont quelque chose à voir avec les recherches de Foster et Selvig concernant le Bifrost.
— Il est vrai que sans leur assistance, jamais je n'aurais eu l'heur de retourner sur Midgard et le plaisir de profiter de votre compagnie, fait Thor en fronçant les sourcils. Pensez-vous que le colonel puisse menacer d'une quelconque manière...
— Non, intervient Natasha en levant une main apaisante. Non, Thor. Fury n'est pas un saint homme, mais il n'est pas retors au point de se faire un ennemi d'un dieu extraterrestre.
— Et d'une équipe de super-héros », ajoute Barton avec un clin d'œil.
Rassuré, Thor les abreuve des menus détails de sa conversation avec Jane, n'hésitant pas à recourir à des métaphores fleuries et de poétiques envolées qui arrachent un sourire à Steve et une lueur amusée dans le regard de Bruce, font hausser les sourcils de Natasha, et parent les visages de Tony et Clint d'une grimace incrédule. Thor n'est jamais avare dans la description de ses sentiments pour la belle astrophysicienne, et avant la fin de la soirée, tous ont la curieuse et déstabilisante impression qu'ils viennent de survivre à un marathon de comédies romantiques.
Puis, suivant son habitude, il se dirige vers la terrasse extérieure pour passer un moment à contempler la voûte céleste – Natasha devine que parfois, leur inébranlable camarade éprouve ce qui s'apparente au mal du pays. Perdu dans ses pensées et oublieux du reste du monde, Stark se concentre sur les informations qui défilent sur sa tablette. Assis en tailleur à un bout du canapé, il fait voleter ses doigts sur l'écran avec dextérité, sous le regard tendre et discret du capitaine non loin de lui. L'autre bout du sofa est occupé par Clint, qui fait mine de s'assoupir tout en surveillant le manège des deux hommes à travers ses paupières mi-closes.
D'un mouvement fluide, Natasha se met debout et attrape Barton par le bras.
« L'heure du marchand de sable est arrivée, dit-elle en l'obligeant à se mettre debout.
— Ouh, le marchand de sable est drôlement sexy, ce soir ! » plaisante-t-il avant de tituber vers elle.
Elle se décale alors même qu'il s'apprête à tomber dans ses bras, mais évidemment, il a déjà anticipé sa manœuvre et noue un bras autour de son épaule.
« Ne faites pas de bêtises pendant que les parents vont dormir », avertit Clint en se tournant vers le milliardaire et le capitaine.
Le premier se contente de pousser un grognement, mais le second lève vers eux un regard si surpris et candide que Natasha ne peut réprimer un infime pincement au cœur. Elle a soudain le sentiment que Stark ne va faire qu'une bouchée de leur innocent leader.
Ils prennent l'ascenseur pour descendre à l'étage où se trouvent leurs chambres, traversent les couloirs dans une douce lumière diffuse et dont l'intensité varie au gré de leur progression. Le bras de Clint pèse toujours sur ses épaules. Il finit cependant par glisser, et Natasha croit sentir ses doigts s'attarder le long de son avant-bras.
« Voilà ma chambre, dit-il en s'arrêtant devant une porte close.
— C'est bien, Clint, soupire-t-elle. Maintenant, tu n'as plus qu'à entrer et grappiller quelques heures de sommeil tant que tu en as la possibilité.
— Ouaip, je vais faire ça », acquiesce-t-il sans pour autant bouger.
Ils se font face en silence, se jaugent et s'observent comme deux fauves sur le point de se battre pour la possession d'un territoire. Le rythme cardiaque de Natasha s'accélère, et elle est presque certaine de sentir une goutte de sueur glisser le long de sa gorge, se met à prier pour que l'autre homme ne devine ni son trouble, ni les pensées incohérentes qui s'agitent dans sa tête.
Elle ne peut pas. Elle ne doit pas... Si seulement il ne s'agissait que d'attirance physique ! Tout serait tellement, tellement plus simple.
Finalement, les épaules de Clint s'affaissent. Sa main se pose sur la poignée de la porte.
« Bonne nuit, 'Tasha », murmure-t-il avec un sourire indéfinissable avant de disparaître dans sa chambre.
Elle expire lentement. Et demeure un long moment dans le couloir, seule dans le silence feutré et la douce lumière dorée, incapable du moindre mouvement.
Trop longtemps, sans doute, car des bruits de pas se font de plus en plus insistants derrière elle, et elle a juste le temps de se dissimuler derrière l'angle du corridor, mue par un instinct hérité d'une profonde habitude. Puis jette un coup d'œil discret de l'autre côté.
Stark et le capitaine avancent le long des murs, épaule contre épaule. Elle avale sa salive, regarde Steve qui stoppe devant la porte de sa chambre. Le capitaine se tourne à demi vers Stark, murmure quelques mots qui lui valent en retour un sourire en coin de la part du milliardaire. L'échange se poursuit de brèves secondes, puis Tony agrippe la nuque de Steve, l'oblige à se pencher lui. Le baiser qu'ils échangent n'a rien de chaste, et Natasha imagine fort bien ce qui va suivre tandis que Tony ouvre la porte. Elle laisse échapper un minuscule soupir de surprise quand celui-ci se contente de pousser le capitaine à l'intérieur avant de refermer la porte. Puis, les mains dans les poches, il poursuit son chemin.
Le regard qu'ils échangent est entendu, presque triste.
« Les espions n'ont pas besoin de sommeil de temps en temps, Romanova ? finit-il par lâcher.
— De temps en temps, répète-t-elle, et ses lèvres se courbent en un mince sourire plein d'amertume.
— Tu devrais... arrêter les frais », marmonne-t-il en tournant la tête vers le couloir désormais vide.
Il lui faut une seconde de trop pour comprendre qu'il parle de Clint.
« Je peine à voir en quoi ce sont tes affaires, Stark, commence-t-elle, en proférant chaque mot avec une lenteur délibérée.
— Ce sont mes affaires autant que celles de Rogers et moi sont les tiennes. Les vôtres, rectifie-t-il. Un pour tous, tous pour un, ça ne te dit rien ?
— Je ne me débrouille pas trop mal avec un fleuret. Pour ce qui est de la cape en revanche, je la laisse volontiers à notre équipier asgardien.
— Sage décision. Pas très pratique pour nous éblouir de tes spectaculaires acrobaties », remarque-t-il, presque amusé.
Il s'apprête à partir mais elle le retient d'un simple appel.
« Stark.
— Hmm ?
— Que veux-tu dire par arrêter les frais ? »
Il pousse un soupir exagéré.
« Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire, à ton avis ? Romanova, tu devrais pourtant savoir à quel point je déteste les gens qui se croient futés en jouant les martyrs silencieux.
— Je ne joue pas...
— Bien sûr que si. Si tu me permets une suggestion, entre sans frapper et ne ressors pas de sa chambre avant que le soleil se soit levé. »
Il n'attend pas sa réponse, tourne les talons et détale comme un lapin dans la direction opposée.
Natasha considère le conseil qui vient de lui être donné. C'est sans doute la chose la plus idiote que Stark ait jamais prononcée, surtout si l'on prend en compte le fait qu'il n'a même pas passé le seuil de la chambre de Steve. Faut-il d'ailleurs s'attendre à autre chose de la part de leur richissime, narcissique et instable génie ?
Elle revient cependant sur ses pas. Ses doigts effleurent la surface lisse du bois, tracent les contours de la poignée avant de l'actionner.
Clint ne dort pas. Il est assis au bord de son lit, légèrement penché en avant. Son attention est tout entière dirigée vers sa partenaire, qui referme la porte derrière elle, sans bruit. Ses yeux s'ajustent à l'obscurité, et elle a à peine le temps de voir Hawkeye se lever puis s'approcher d'elle.
Ses mains se posent sur ses épaules. Il ne dit rien, nul avertissement ni demande de permission. Sa bouche s'écrase contre la sienne, il resserre son étreinte et en même temps elle enlace sa taille de ses deux bras et le presse contre elle.
Ils tombent au milieu des draps sans rompre leur baiser, jambes emmêlées, accrochés l'un à l'autre comme si demain ne devait jamais avoir lieu.
oOoOo
L'aube pointe à peine au-dessus des buildings lorsqu'elle se réveille. Clint est couché sur le ventre, son visage tourné de son côté à elle, profondément endormi. Il est si rare de le voir véritablement détendu qu'elle s'accorde un moment de contemplation. Ses doigts brûlent de caresser son dos nu, de sentir les courts cheveux à la naissance de sa nuque. Elle voudrait se pencher, embrasser son épaule et nicher son visage au creux de son cou. Profiter de ce seul et unique matin où ils s'éveilleraient ensemble, se souriraient peut-être avant de se saluer d'un ton languide et satisfait.
Ses jambes passent par-dessus le bord du lit. Elle se met debout en prenant garde à ne pas faire grincer le sommier, traverse la chambre et ramasse ses vêtements éparpillés sur le sol. Elle s'habille, trouve un stylo et un morceau de papier sur le bureau, griffonne à l'aveuglette puis le pose sur l'oreiller, juste à côté de Clint.
Enfin elle sort, souple et silencieuse comme une ombre.
Lorsqu'elle passe devant la cuisine, elle aperçoit le docteur Banner qui déguste en solitaire une tasse de café. Elle ralentit. Leurs regards se croisent, et Bruce la salue d'un hochement de tête. Ils ne disent rien, et Natasha réalise soudain qu'ils n'ont pas besoin de mots pour se comprendre. Tout simplement parce qu'ils ont la même idée en tête, songe-t-elle en baissant le regard le sac usé qui se trouve aux pieds du scientifique.
Elle passe le portail sans se retourner. L'équipe des Avengers était une mauvaise idée, trop belle, trop utopique pour pouvoir vraiment marcher.
oOoOo
Bruce termine son café et dépose la tasse dans un coin de l'évier. Il attrape son sac et, d'un pas tranquille, se met à suivre le même chemin que Black Widow.
Toujours sur la route, toujours sur la brèche, le brave docteur Banner. Il aime à se dire qu'il a vraiment essayé. De s'adapter à cette histoire de super-héros, de sauveur du monde. De cette vie en communauté dans le luxe tapageur de la tour Stark. Il a beau se répéter en boucle ces mensonges, il sait bien qu'il n'y a jamais cru, et ce depuis le début.
Il est un loup solitaire, pas tout à fait solitaire puisque l'autre type le suit comme une ombre dans les méandres de son cerveau. Mais il n'a pas sa place chez les Avengers, et ne peut courir le risque de se laisser capturer par le SHIELD, ce qui arrivera tôt ou tard parce que c'est ainsi que fonctionnent toutes les organisations secrètes, que leurs intentions soient bonnes ou maléfiques.
Il appelle l'ascenseur sans en référer à JARVIS, qui reste fort heureusement silencieux. L'attente se prolonge, vu qu'il se trouve dans les derniers étages de la tour.
Les portes coulissent enfin. Bruce fait mine d'entrer et stoppe aussitôt.
« Encore en train de fuir, Bruce ? » demande Betty.
Son regard lumineux et blessé le cloue sur place.
~Fin~
Note : Bon évidemment, l'histoire ne peut pas se terminer ainsi ! Donc il y aura une suite, avec de l'action, des bagarres, des super-vilains, une Black Widow qui retourne sa veste, un Hulk en cavale et du Tony/Steve.:D
Vous aurez certainement remarqué que chaque titre de chapitre est inspiré d'une chanson. Je les ai toutes regroupées à cette adresse : /fr/music/playlist/93724901 Elles datent pour la plupart des années soixante, avec deux ou trois incursions des années quatre-ving – je vous invite chaudement à les écouter, vous ne le regretterez pas !
Lorsque j'ai commencé cette fic, je pensais juste regrouper quelques petites ficlets sans conséquence et sans liens les unes avec les autres... qui aurait cru que l'inspiration m'entraînerait jusqu'ici ? En tout cas je ne pouvais imaginer de plus chouettes et enthousiastes lecteurs que vous tous pour ma première incursion dans ce fandom, où j'espère rester un long moment. Un grand, grand merci !
