Chapitre 10 – Une brèche s'ouvre.

La lumière du jour fit cligner des yeux Riza plusieurs fois. Son crâne lui faisait un mal de chien et pulsait comme si tous les tambours d'Ishbal se mettaient à jouer en même temps.

Malgré la lenteur qu'elle mit à se redresser sur le rebord de sa couche, elle fut prise d'étourdissement et dut attendre un long moment que sa tête arrête de tourner et que le décor veuille bien reprendre sa place. Le moindre mouvement lui coûtait d'incroyables efforts physique et de concentration.

Elle porta une main à son front et se frotta les yeux, puis grimaça de douleur lorsqu'elle tenta de détendre ses muscles du dos tous ankylosés.

Bon sang ! C'est pas possible.

Lorsqu'elle rouvrit enfin ses yeux, son regard tomba sur ses bottes qu'elle portait toujours, comme le reste de son uniforme d'ailleurs.

Purée, j'ai du en tenir une sacrée couche pour m'endormir avec mes bottes hier soir…

Elle rembobina le film de sa soirée pour revisiter au ralenti les évènements qui s'étaient produits.

Malgré les barrières qu'elle avait érigées pour se protéger, Kimbley avait réussi à percer ses défenses et à la toucher.

Bouleversée, à bout de nerf, elle avait trop bu et s'était écroulée comme un sac sur la table.

C'était ce Mustang qui l'avait portée jusqu'à sa tente après qu'elle ait fondu en larmes dans ses bras.

Elle se murmura pour elle-même : « Eh merde ! »

« Bonjour à vous aussi. »

Riza se tourna vivement vers la voix qui venait de la faire violemment sursauter, et lorsque sa vue se fut ajustée et que son cerveau eut retrouvé sa place initiale, il lui fallut quelques secondes pour reconnaître en la silhouette qui se détachait en contre-jour, Roy qui se tenait bras croisés à l'entrée de sa tente.

Contrariée de ne pas avoir détecté sa présence plus tôt, Riza l'invectiva en remontant instinctivement les couvertures sur elle :

« Qu'est-ce que vous foutez là bordel ? »

« Oui, moi aussi je suis ravi de vous revoir. » Lui répondit-il indifférent à sa colère. « Levez-vous, nous avons du travail. »

Il sortit sans plus d'explications, la laissant complètement éberluée par cette entrée en matière.

Elle le retrouva cinq minutes plus tard assis tranquillement à l'attendre sur une caisse.

Riza le fusilla du regard et ouvrait la bouche pour l'insulter vertement quand il lui dit en désignant une bassine :

« Vous feriez bien de faire un brin de toilette, vous puez le vomi. »

Riza piqua un sérieux fard qui la fit rougir jusqu'à la racine des cheveux.

Réduite momentanément au silence, elle s'exécuta et immergea son visage dans l'eau fraîche, ce qui lui remit les idées plus ou moins clair.

En tout cas, elle se sentait déjà un peu plus d'attaque qu'à son réveil.

Mais pas le moins du monde apaisée en ce qui concernait la présence de Mustang dans sa tente à son réveil.

Celui-ci lui jeta une serviette, et alors qu'elle s'essuyait le visage en lui jetant un regard peu amène, elle cherchait à déchiffrer dans son attitude s'il avait découvert quoi que ce soit.

Primo, il l'avait tenue dans ses bras.

Avait-il compris que sa silhouette n'était pas vraiment celle d'un homme ? Ses seins bien que comprimés quasiment 24h/24 dans des bandes de tissus n'en avaient pas moins continué leur croissance.

Deuzio, … Dieu seul savait ce qu'elle avait exactement pu dire hier soir sous l'influence de l'alcool.

Et Tertio, … elle trouverait bien quelque chose… ça ne devait pas être si compliqué que ça… Ah oui ! C'était un connard imbuvable d'alchimiste.

Toutefois, elle devait bien lui reconnaître qu'il avait été gentil et prévenant hier soir, et surtout, il ne lui avait pas pris l'idée de la déshabiller ! Grand Dieu merci. Elle se sentait déjà honteuse d'avoir pleuré dans ses bras, mais si en plus il l'avait dénudée… eurk. Il aurait fallu qu'elle le bute.

Quoique, s'il continuait de la regarder avec cet air goguenard suffisant, elle le ferait juste pour le plaisir !

Voyant qu'elle en avait terminé avec sa toilette, Roy se leva d'un bond :

« Si vous êtes prêt, on va peut-être pouvoir y aller. »

Riza abandonna sa serviette : « Aller où et pour quoi faire ? »

Roy se tourna vers elle :

« Faire notre job. J'ai obtenu que vous soyez affecté sous mes ordres pour cette journée. »

Riza lui demanda perplexe : « Pourquoi ? »

Roy soupira :

« J'ai pensé que ça pourrait être une bonne idée, étant donné l'état dans lequel vous vous êtes mis hier soir. »

« C'est tout ? »

Roy haussa des épaules :

« Il vous faut autre chose ? Un carton d'invitation peut-être ? »

Devant le sarcasme, Riza se renfrogna :

« Non. Laissez moi juste le temps de prendre mes affaires. Major. »

Roy tiqua sur l'usage délibéré de son grade.

Décidément, ça ne serait VRAIMENT pas simple.

Il avait parfaitement conscience que débarquer comme il l'avait fait dans la tente de Riza et le traiter sans ménagement n'était pas le meilleur moyen de se le mettre dans la poche.

Il y avait bien réfléchit une partie de sa nuit et il en était venu à la conclusion que le plaindre et trop le ménager ne serait pas lui rendre service. Ca ne ferait que retourner le couteau dans la plaie en lui rappelant à quel point il avait craqué la veille. Pleurnicher comme un gosse n'était pas précisément ce dont un homme aimait à se vanter et encore moins exprimer en public.

Une femme pleure, un homme serre les poings et les dents. C'est ainsi.

Mais au moins, pour aujourd'hui, il pourrait essayer de le maintenir à l'écart des combats et lui permettre de se reprendre et de se reposer.

Par-dessus tout, il voyait là l'occasion d'en apprendre un peu plus sur lui.

Pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, Roy ressentait le besoin de prendre sous sa protection ce tout jeune tireur. C'était insensé puisque Riza pourrait sûrement lui en faire revoir, depuis tous les mois qu'il était confronté à la rébellion ishbale.

Mais c'était plus fort que lui, il fallait qu'il se comporte comme un grand frère avec le jeune blondinet. Il paraissait tellement… jeune et frêle… Roy était sûr que s'il lui pressait le nez, le lait coulerait !

Et pourtant, dans son regard, il n'y avait plus rien d'enfantin…

Encore ce matin, alors qu'il avait profité du fait que Riza ne l'avait pas repéré immédiatement, il avait mis à profit cette bulle dans le temps où il n'était pas sur ses gardes pour l'observer.

Tout chez ce garçon lui donnait envie de le prendre dans ses bras et de faire bouclier de son corps pour le protéger des fracas des combats.

Peut-être cela tenait-il à la fragilité qu'il avait laissée paraître en pleurant dans ses bras… ?

Riza suivait Roy quelques mètres en retrait, surveillant les alentours, cherchant à prévenir toute attaque.

Tout en mettant ses pas dans ceux de Mustang, elle ruminait :

Me voila une nouvelle fois au service d'un alchimiste. Que va-t-il me réserver celui-là ?

Ils pénétrèrent dans le secteur Delta.

Tout était silencieux. Un oiseau prit son envol un peu plus loin. Immédiatement, Riza pointa le canon de son fusil vers l'innocente créature.

« Du calme Hawkeye. Ce n'est qu'un oiseau. »

« Et si ça avait été un rebelle ?

« Pas de danger. Ce secteur est sécurisé.

« Alors que faisons-nous là ? »

Roy fit volte face pour se trouver nez à nez avec Riza et planta son regard dans le sien :

« Vous préféreriez sans doute aller débusquer un nid de rebelles histoire de leur régler leur compte ? »

Le souvenir du vieil ishbal transformé en bombe humaine par l'Ecarlate pour décimer les siens revint en mémoire à Riza et la fit ciller.

Malgré sa volonté de tenir tête à Mustang, elle dut battre des paupières pour chasser la vision d'horreur.

« Des objections à formuler ? Non, alors poursuivons. »

Roy tourna les talons et s'engouffra un peu plus loin dans une maison abandonnée.

Elle l'y trouva accroupi contre un mur, la capuche de sa tenue de camouflage, identique à la sienne, relevée sur sa tête.

Riza eut un sursaut de surprise tant elle avait l'impression de se trouver face à elle-même, jusqu'à ce que Roy lève son visage vers elle.

« Installez vous. J'ai peu dormi cette nuit. Je voudrai me reposer. Et vous devriez en faire autant. Vous avez une mine catastrophique. »

Riza se laissa glisser contre le mur juste en face et posa son fusil sur ses genoux.

« Je monte la garde. »

Roy s'affaissa contre le mur :

« Faites comme vous voulez. »

Riza tourna son visage vers la fenêtre qui n'avait plus de vitre et observa le ciel. Les nuages poursuivaient leur course sans s'occuper un seul instant de la folie qui sévissait ici bas.

Un moment, elle se prit à rêver qu'elle pouvait être l'un de ces oiseaux qui s'envolaient dans l'immensité de ce ciel bleu.

Elle ferma un court moment ses yeux, s'imaginant prendre son envol, s'élancer à tire d'ailes et totalement libre d'aller où bon lui semblait, passer de nuage en nuage, petite boule de plumes crevant ces nébulosités cotonneuses et humides, laissant les gouttelettes d'eau glisser sur son plumage.

La voix de Roy la fit sursauter pour la deuxième fois de sa courte journée.

« Pourquoi êtes-vous là ? »

« Je croyais que vous vouliez dormir. » Lui répondit-elle du tac au tac.

« Je me repose. Ca n'empêche pas de parler un peu. »

Riza réfléchit à la réponse qu'elle pouvait lui faire. Un peu de vérité ne ferait sans doute pas de mal.

« Je suis là par hasard. Je n'étais pas particulièrement prédisposé à devenir ce que je suis aujourd'hui.

« Qui peut être prédisposé à tuer des gens ? »

Riza haussa des épaules.

« Je ne sais pas. Je disais ça comme ça.

« Et pourquoi par hasard ?

« Pourquoi voulez-vous savoir ? »

Ce fut le tour de Roy d'hausser les épaules.

« Parce que vous m'intéressez. »

Riza resta un long moment à le regarder.

Décidément, ce Roy Mustang n'y allait jamais par quatre chemins. Déjà au bar lorsqu'il lui avait dit qu'elle ne donnait pas l'impression de porter dans son cœur les alchimistes… Et il semblait ne pas vouloir lâcher l'affaire en plus. Et qu'entendait-il par « vous m'intéressez » ?

A ce petit jeu, il pouvait jouer à deux… Il n'était pas non plus sans la laisser indifférente avec cet air sombre et mélancolique.

Lui-même ne semblait pas exempt de blessures, ni même de secrets…

Peut-être se ressemblaient-ils plus qu'elle n'avait bien voulu l'admettre jusque là ?

« J'étais seule, sans toit ni argent, ni rien. Je ne savais pas quoi faire ni ce que j'allais bien pouvoir devenir. J'ai entendu un groupe de garçons parler de l'armée et du bureau de recrutement. Alors voila, j'y suis allée et je me suis retrouvée embringuée dans cette folie.

« Le hasard nous joue parfois de bien étranges tours.

« En effet. Et vous c'est quoi votre histoire ? »

Roy s'allongea complètement sur le sol en relevant ses bras pour se servir de ses mains comme d'un oreiller, son regard rivé au plafond.

« Je suis ici par devoir et parce que c'est ce que l'on attend de moi. En devenant alchimiste d'Etat, je suis devenu un chien de l'armée, bien dressé, je vais où on me dit d'aller. Et je fais ce qu'on me dit de faire.

« Nous sommes tous de bons chiens alors.

« Mais même un chien bien dressé peut un jour mordre la main qui l'a nourri. »

Riza médita un court instant cette réponse avant de poser sa question suivante :

« Pourquoi par devoir ?

« Le devoir familial. Mon père était dans l'armée et avant lui mon grand-père. Et avant lui mon arrière-grand-père.

« Ca remonte loin alors.

« Oui mais pas aussi loin que dans la famille Armstrong ! »

« Qui ? »

Roy tourna vers elle son visage aux sourcils arqués de surprise :

« Major Alex Louis Armstrong ! Vous ne l'avez encore jamais rencontré ? Un grand type costaud, blond, qui joue des muscles tout le temps.

« Ca me dit quelque chose en effet.

« C'est un alchimiste aussi. Son nom de baptême dans l'armée est l'alchimiste au Bras Puissant. »

Roy poursuivit en faisant une imitation pour le moins réussie d'Armstrong :

« Mon nom est Alex Louis Armstrong. Egalement connu sous le nom de l'alchimiste au Bras Puissant. Regardez bien, c'est la technique de représentation des muscles plus vraie que nature de la famille Armstrong ! »

Ce qui eut pour effet de faire partir Riza en éclat de rire, à la plus grande joie, dissimulée il va de soi, de Roy.

« Non, ce n'est pas possible. Il ne peut pas être comme ça !

« Si si, je vous assure. C'est un colosse, mais il a un cœur d'or. Vous qui n'aimez pas les alchimistes, vous devriez aller parler avec lui. »

Riza regagna aussitôt son sérieux.

« J'ai des raisons de ne pas les aimer. »

Roy lui lança un regard perçant :

« Et autant de raison de nous apprécier. Nous ne sommes pas tous comme Kimbley. »

Roy décida de pousser son avantage plus avant :

« Que s'est-il passé avec lui ? »

Riza lui rendit son regard :

« Je croyais que vous vouliez dormir. »

Roy hocha la tête et se rallongea. Il fit mine de fermer les yeux mais au travers de ses paupières mi closes, il continua d'observer son compagnon.

Il avait encore tant d'interrogation à son sujet. Roy était certain qu'il n'avait fait qu'effleurer la surface de la vérité.

Comme auparavant, Riza avait reporté son attention vers le carré de ciel qu'ils voyaient à travers les carreaux brisés de la fenêtre.

Roy suivit les contours de son profil. La peau hâlée par le soleil du désert, les grands yeux ouverts sur l'immensité du ciel, le nez fin, les lèvres délicates…

Sa beauté androgyne avait quelque chose de troublant.

Roy chercha dans sa mémoire le nom du personnage qu'il lui rappelait, jusqu'à ce qu'enfin, à la limite du sommeil, il lui revienne : Narcisse.

Tellement beau qu'il rendait fou d'amour toutes les femmes qui posaient leurs yeux sur lui mais qui était aussi la source de plus de quelques fantasmes masculins.

Tu deviens fou mon pauvre Roy… Ou bien mort de fatigue.

Ses yeux se fermèrent pour de bon, et il s'endormit sans même sans rendre compte.

Un moment plus tard, Riza entendait sa respiration régulière. Elle pouvait enfin relâcher ses nerfs tendus et repartir dans ses rêveries.