Lorsque je ne vis pas son visage s'afficher devant moi, je fut surpris. Profondément surpris. Eila avait donc survécu au bain de sang. Pourtant, je ne l'avais pas vue. J'avais été un des premiers à arriver à la Corne d'Abondance, à saisir un sac, un jeu de couteaux et une corde avant de me cacher entre les rochers. J'avais vu deux Tributs s'entretuer pour quelques pommes et Alabastair décapiter une fille en lui donnant un coup de masse. Sa tête s'était décrochée avec un «crac» sonore avant de s'écraser à côté de ma cachette.
_Baseball ! S'était exclamé l'ogre en piétinant les corps qui s'amoncelaient.
Je n'avais jamais rien vu d'aussi répugnant. Alors, je n'ai pas demandé mon reste et me suis enfui au pas de course.
Que je m'en sois sorti sans une égratignure me paraît surréaliste alors, qu'Eila ait survécu tient carrément du miracle.
Je m'emmitoufle dans mon sac de couchage. Trouver un abri dans la montagne de fut pas facile. Mais j'ai finalement dénicher une corniche surplombant la Corne d'Abondance. Je la vois scintiller sous les étoiles de mon perchoir. Je ne suis pas à l'abri du vent mais je n'ai pas froid grâce à la matière du duvet qui restitue ma chaleur corporelle. Pour atteindre ma cachette, il faut escalader une paroi de montagne à l'aide d'une corde. Alors, avant que quelqu'un ne vienne me chercher des noises, j'aurais le temps de m'échapper vingt fois.
Quelque chose en bas attire mon attention.
Je m'approche du bord de la corniche, me couche sur le ventre et plisse les yeux. J'ai beau être plutôt haut et le ciel plutôt sombre, la lumière de la lune se reflétant sur la conque éclaire faiblement les alentours. Il y a quelqu'un. Je le vois progresser lentement et prudemment entre les rochers. L'ombre apparait et disparaît par intermittences avant de se glisser sans bruit dans une des tranchées entourant la Corne d'Abondance. Grâce à ma vue aérienne, je peux le voir avancer à tâtons.
Tiens, tiens, cela risque d'être intéressant. Des autres Tributs arrivent par une des tranchées perpendiculaires à la principale. La rencontre est imminente. Je me demande qui tuera qui.
Bingo ! Ils viennent de se rentrer dedans. Ils restent immobiles un moment puis l'un deux se met à bouger. Que se passe-t-il ? Pourquoi ne se battent-ils pas ? Les deux Tributs s'enfuient au pas de course.
Un nuage sombre masque la lune. Je suis replongé de le noir le plus total. En bas, je ne vois plus rien. J'arrive à peine à distinguer mes mains. Lorsque l'astre réapparaît, le Tribut à disparu. Où est-il allé ? Je fixe la Corne pendant encore quelques minutes avant de retourner me coucher contre le flanc de la montagne.
J'ai peur de fermer les yeux et de ne plus jamais me réveiller. Qu'on me tue dans mon sommeil sans que je puisse me défendre. Je me roule sur le côté, face au roc et attrape deux couteaux que je serre entre mes poings. «Qu'ils approchent», me dis-je, «Oh, qu'ils viennent.»
Je ne sais pas comment mais je réussis à m'endormir. C'est les rayons me chauffant le dos qui me tirent de ma léthargie. Je me lève d'un bond. Quelle heure est-il ? Combien de temps ais-je dormi ? La course du soleil m'indique qu'il est déjà onze heure passée. Les gargouillements de mon ventre aussi. Je replis rapidement mon duvet dans mon sac, attache mes couteaux à ma ceinture et sors ma corde. Je fais un nœud d'évadé autour d'une grosse pierre, l'enroule autour de ma taille et me laisse prudemment glisser dans le vide. Une fois arrivé au sol, je tire sur ma corde qui se défait automatiquement et m'arrive dans les mains. Qui a dit que l'atelier des nœuds était futile ? Je remercie mentalement Seeder de me l'avoir conseillé. Sans ça, j'aurais du abandonner ma corde.
Bon, de la nourriture maintenant. J'ai une boite de biscuits mais je ne veux pas l'entamer maintenant. Je la préserve pour les cas d'urgence. Progresser dans la montagne n'est pas aisé. Marcher sur les rocs me fait mal aux pieds et certains trop pointus transpercent ma semelle de caoutchouc. Je n'arrête pas de monter et de monter encore. Pourtant, je n'ai pas l'impression de me rapprocher du sommet. Celui-ci me semble inatteignable.
Je sue à grosses gouttes et bientôt la soif me brule la gorge. Où aller ? J'ai vu qu'il y avait de la neige par endroit, à haute altitude. Il devrait y avoir des ruisseaux qui s'écoulent, non ? Je continue à marcher mais je sens que je m'épuise. Le soleil est implacable. Je retire ma veste et la noue autour de ma taille. Je fais de nombreuses haltes en essayant le plus possible de me tenir à l'ombre. Mais je constate que me relever est plus dur à chaque fin de pause et que je repars à chaque fois pour moins longtemps. Bientôt, la durée de mes temps d'arrêt dépasse celle de mes temps de marche.
Enfin, les rocs et la poussière laissent place à une zone plane. De l'herbe verte mais clairsemée couvre le plateau. Elle n'est pas sèche, c'est donc signe qu'il y a de l'eau pas très loin. J'intensifie mes recherches. Peut-être même tomberai-je sur une belette attendant patiemment d'être mon diner. Eh quoi, on a le droit d'espérer.
Lorsque je vois un fin filet d'eau s'écouler entre les cailloux, je me jette dessus. Fébrile, je cale ma gourde entre deux pierres, juste en dessous de l'écoulement. Il est plutôt faible, cela prendra du temps. J'explore un peu les alentour en tachant de repérer un terrier ou un trou dans lequel un animal pourrait se dissimuler mais il n'y a rien. Après environ une heure de vaines recherches, je jette l'éponge et me résigne à manger mes gâteaux et à m'asseoir à l'abri du soleil à côté de l'écoulement. Je récupère ma gourde lorsqu'elle est pleine et je la purifie avec quelques gouttes de ma teinture d'iode. Au bout de trente minutes, je bois à grosse gorgée et réitère mon opération jusqu'à ce que je n'ai plus soif.
En grondement sourd me fait lever la tête. Au détour d'un chemin, une grosse masse brune s'approche de moi.
Un ours. Et pas n'importe quel ours. Oh non, une mutation génétique. Un ours normal, cela aurait été trop facile, voyons ! Celui-ci est énorme, immense et trapu. Il fait au moins trois mètres de hauteur et est large comme deux bœufs. Son pelage épais le protégera de n'importe quelle attaque. Ses petits yeux noirs me toisent avec férocité. De sa babines s'échappe une bave verdâtre qui, lorsqu'elle s'écrase sur le sol, ronge la pierre. Attendez. Ronge la pierre ?
Il ne manquait plus que ça.
Je sais qu'avec un ours normal, il faut faire le mort pour qu'il ne s'attaque pas à vous. Mais je n'ai pas affaire à un ours normal. Qui me dit que si je m'allonge par terre comme un idiot la gueule ouverte ce monstre me laissera tranquille ? Personne. Je mettrai même ma main à couper qu'il me déchirera les entrailles avec entrain.
Je n'ai plus qu'une option. Courir.
Je fourre ma gourde dans mon sac et prends mes jambes à mon cou. Je l'entends qui me poursuit. Ses pattes lourdes font trembler le sol. Je ne sais pas où aller. Aucune cachette ne se profile à l'horizon. Je me jette à corps perdu entre les roches, je me griffe les mains et fait saigner mes ongles à vouloir escalader un tas de pierres pour me mettre en sécurité. Mais les pierres roulent entre mes doigts et je m'écrase lourdement au sol. Je me relève péniblement. Pas assez rapide. L'ours me bondit dessus. Je sens ses crocs empoisonnés s'enfoncer dans la chair de mon mollet. Je hurle de douleur. J'attrape un couteau et lui plante en plein dans l'œil. Son sang chaud me gicle au visage. Il me lâche et gronde. Je profite de cet instant pour reprendre ma fuite. L'animal est toujours à mes trousses, toutes griffes sorties. Ma jambe me fait souffrir le martyr.
Je glisse sur un flanc rocailleux et fait des roulés boulés dans la poussière. Je me cogne contre des roches, me coupe plusieurs fois. De la terre me rentre dans les yeux et j'en avale même. A la fin de ma glissade infernale, je suis désorienté, déboussolé et je crache mes poumons. J'ai la tête qui tourne et chancèle dangereusement lorsque j'essaye de me relever. Mais au moins, j'ai semé la bestiole. Un beuglement derrière moi me fait comprendre que j'ai parlé trop vite. Ils n'ont pas lâché un mais deux ours à ma poursuite. Je pense que la tête que je fais à cet instant est risible. Les gens du Capitol derrière leur écran de télévision doivent être plié en deux.
J'attrape une poignée de pierre et de poussière et la jette en plein dans le museau de la bête qui rugit de colère. Je repars en clopinant aussi vite que je peux, l'animal toujours sur mes talons, plus énervé que jamais.
Soudain, un gouffre. Je freine des quatre fers et m'arrête à deux centimètres du bord de la crevasse. Que faire ? Que faire ? Que faire ? C'est la seule chose à laquelle j'arrive à penser. Cette question lancinante me torture l'esprit. Me jeter dans le vide et mourir à coup sur ? Me laisser dévorer par un grizzli ? Le monstre hurle. Il n'est plus qu'à quelques mètres. Je me mets à courir en boitillant le long de l'abîme en espérant trouver un quelconque passage pouvant me mener de l'autre côté. Même si je doute qu'un solide pont ait été construit exclusivement pour ma petite personne.
Au-loin, je distingue une arrête. A bout de souffle, je continue quand même de courir comme un fou. Le passage est étroit et escarpé mais c'est ma seule chance de salut. L'ours enragé derrière moi motive ma décision. Je m'élance.
Chaque pas doit être fait avec précaution. Un centimètre de travers et c'est la dégringolade assurée. Je choisis mes appuis et écarte mes bras, comme un funambule sur un fil. Je constate que le monstre ne me suis pas et se contente de me regarder traverser. Peut-être attend-t-il que je perde l'équilibre et aille m'écraser dans l'abime.
Je suis à la moitié du chemin lorsqu'un vent violent se met à souffler. Ah, les Juges.
_Je ne vais pas mourir à cause d'une petite brise ! Je leur hurle en sachant pertinemment qu'ils m'entendent.
Je me mets à plat ventre en continue d'avancer en rampant. C'est plus sur comme ça. Mon mollet commence à me lancer. Je laisse une traînée de sang derrière moi. J'espère que personne ne la verra. Le poison remonte dans mes veines. Je le sens se diffuser dans mon corps douloureux. Mon cœur bat trop vite. Je sue à grosses gouttes. Ma vision devient floue. Un tambour résonne dans mon crâne. Je continue d'avancer mais chaque mouvement mais fais gémir de souffrance. C'est une vraie torture.
Comme dans un rêve, je me vois finir la traversé interminable. Le vent se calme. Je me hisse au sommet d'un immense rocher à l'aide de ma corde et me laisser tomber sur son sommet plat. Je sors ma trousse de premier secours et nettoie avec application mes éraflures et mes coupures. Je couvre mes mains de bandages. Ma chair est à vif à cause de ma chute et de mes tentatives d'escalade.
J'ose enfin regarder l'état de ma jambe. Oh, c'est répugnant. Je crois que je n'ai jamais rien vu d'aussi repoussant de ma vie. Et pourtant, j'en ai vu des choses horribles. Ma plaie est verdâtre et recouverte de poussière et de terre. Un pus jaune suinte. L'acide est très efficace. Les généticiens ont fait du bon boulot. J'approche mon nez de la blessure. Pouah ! L'odeur est immonde, infecte. Elle sens le pourri. Ma chair est déjà en train de décrépir. Je panique. Je vais mourir comme ça, d'une morsure d'ours transgénique ? C'est stupide ! Je verse un peu d'eau sur mon mollet. Une vapeur grise s'échappe aussitôt de la plaie. J'essaye de mélanger plusieurs désinfectant pour nettoyer mon mollet mais un horrible douleur me fait glapir. Je mors ma capuche pour éviter un hurlement de franchir mes lèvres. Une brulure se propage aussitôt dans toute ma jambe. Des larmes de rages et de souffrance s'échappent de mes yeux.
_Seeder, appelé-je d'une voix rauque, je crois que j'ai besoin d'aide.
Je m'écroule. Ma respiration bruyante devient sifflante. Ma cage thoracique se soulève avec difficulté. Je transpire. Le ciel devient sombre. Je me demande si mon visage flottera dans le ciel, ce soir. Finalement, je serais mort avant Eila. Que pensera-t-elle ? S'en fichera-t-elle ? Lorsqu'elle m'avait avoué qu'elle ne me détestait pas, hier matin, je m'étais senti coupable. Coupable parce que j'allais devoir la tuer. Je me suis mis à réfléchir. Et si je lui laissais une chance, aussi mince soit-elle ? Et bien, elle l'a saisie, sa chance. Alors que moi, j'allais crever à cause d'une satanée mutation.
Un éclat argenté attire mon attention. Malgré ma vision floue, je distingue parfaitement le parachute argenté qui se pose à côté de moi. Seeder m'a entendu. Je décroche maladroitement le paquet et l'ouvre de mes doigts tremblants. Au creux de la petite boite, une fiole argentée repose.
«Bois tout.» est l'unique mot que m'envoie mon mentor. J'attrape le flacon et lance :
_A la tienne, Seeder !
Je bois le contenu et ne peux m'empêcher de grimacer. C'est infecte ! De la bile me brule la gorge. Je me retiens de vomir. J'avale deux biscuits pour faire passer le goût. Si je dois mourir maintenant, autant le faire avec des cookies. Je bois un peu et fais un bandage autour de ma plaie.
Il fait nuit noire. Je grelotte et claque des dents. Je rentre dans mon sac de couchage. Je me sens à découvert, au sommet de cette grosse pierre mais je suis trop épuisé pour redescendre. Je sais que je n'aurais pas la force de faire trois pas. Et mieux vaut être ici qu'en plein milieu du chemin.
L'hymne du Capitol me fait sursauter. Je suis étonné de constater qu'il n'y a eu aucun mort aujourd'hui. Alabastair et son gang seraient-ils des incapables, après tout ?
Je passe une nuit agitée. Je me réveille toute les trente minutes pour voir si il n'y a personne aux alentours et pour voir l'évolution de ma blessure. Mais il fait trop sombre et je n'y vois rien. Il me semble pourtant que je me sens mieux.
Au petit mâtin c'est un hurlement qui me réveille. J'attrape un couteau, déjà sur la défensive. Mais le cri est un écho. Je constate qu'il ne vient pas de mon côté. Il est lointain. Pas de danger. Pour l'instant. Je suis prêt à parier que les Carrières, en colère de voir le nombre de victime s'élever au superbe chiffre de zéro, ont du traquer des Tributs toute la nuit. Le canon tonne.
Je m'étonne soudain d'être toujours en vie. Ça alors, j'aurais survécu au moins une nuit à ma blessure.
Je remballe mes affaires et décide de bouger. Mais avant, je regarde ma jambe après avoir défait le bandage. C'est stupéfiant. La plaie est complètement lavée et une épaisse croûte noire la recouvre déjà. Je déteste le Capitol mais il faut avouer que leurs remèdes sont impressionnants. La fiole a du couter une petite fortune. Je me demande combien de sponsors sont derrière moi. En tout cas, ils doivent être riches.
_Merci ! Je souffle.
Je règle mon sac sur mes épaules et saute de mon perchoir. Le choc de mon corps sur le sol fait remonter des vibrations le long de ma colonne vertébrale. Je secoue la tête et me remet en marche. Ma jambe est toujours douloureuse mais cela n'a rien à voir avec hier. Je suis revitalisé. Faun Deeprain est plus robuste que vous ne le pensiez, messieurs les Juges.
Premier objectif de la journée, trouver un point d'eau. Il n'est pas question que je retourne de l'autre côté de la crevasse. Qui sait si d'autres saletés d'ours m'attendent. Deuxième objectif, trouver un casse-croute. Manger des biscuits, c'est bien mais manger de la viande, c'est mieux. Et enfin, dernier objectif, éliminer quelques Tributs. Je ne suis pas là pour faire du tourisme.
Me revoilà après une semaine d'absence ! Mes bacs blancs sont finis et voilà les vacances ! Merci de votre patience et de vos gentils commentaires !
Je reprends mon rythme de publication normale (environ un chapitre tous les trois/quatre jours) et je m'excuse de vous avoir fait attendre ! Mais au moins, j'ai pu réfléchir à ce qui allait se passer...
Si vous avez des remarques, critiques ou hypothèses, n'hésitez pas !
Merci encore!
