Au fil des ans, il avait appris à prendre soin d'elle. Il savait panser ses plaies et soigner son corps épuisé, mais il était impuissant face aux abîmes noir de désespoir qu'elle affrontait en cet instant. Rosanna restait prostrée dans le lit, et c'est à peine s'il arrivait à la faire boire suffisamment.
Elle avait essayé de contacter sa famille. Elle était même revenue jusqu'à leur maison, seulement pour y être accueillie par le regard implacable de sa sœur, et un simple ordre : « Vas-t'en. »
Depuis trois jours, elle macérait dans les mêmes vêtements, ses cheveux presque feutrés s'échappant par vastes mèches de sa tresse, son regard vide fixant sans la voir la ville qui se déroulait sur les collines voisines.
Il en eut assez. Sa compagne avait survécu à un affrontement direct avec Silla, ce n'étaient pas les réactions irrationnelles des siens qui allaient l'abattre. Et il avait faim.
Si la méthode douce ne fonctionnait pas, il allait procéder autrement.
« Rosanna, debout ! »
Ce fut à peine si elle tourna son regard vers lui. Soit.
La saisissant par le col, il la souleva comme un fétu de paille avant de la reposer sur ses pieds.
«Tu pues plus qu'un guam atteint de la vialite, et si tu crois que je vais te laisser te tuer par inanition, tu te trompes ! »
Elle ne répliqua rien, haussant vaguement les épaules.
« Vas te laver. »
Elle ne bougea pas et sa colère monta d'un cran.
« Faut-il que je te déshabille moi-même ? » siffla-t-il, le ton menaçant.
Nouveau haussement d'épaule.
Il préférait presque la Rosanna droguée à l'enzyme et paranoïaque à cette coquille vide et amorphe.
D'une main entre les omoplates, il la poussa fermement mais sans brutalité jusqu'à la salle de bains.
« Lave-toi. »
Il referma la porte, s'appuyant contre le battant, relâchant une respiration qu'il n'avait pas réalisé retenir.
Qu'il détestait faire ça. Quelques vagues bruissements, puis le glouglou de l'eau qui coule. Il soupira. Au moins elle lui obéissait. Il n'aurait pas su comment réagir dans le cas contraire.
Fermant les yeux, il s'accorda quelques instants d'immobilité, presque de paix, puis se redressant, il sortit de l'armoire les sacs de vêtements qu'il avait fourrés là lorsqu'un militaire les lui avait amené trois jours plus tôt en lui expliquant que c'était dans le coffre de la voiture.
Il les vida sans cérémonie sur le lit défait, examinant les vêtements simples et pratiques que sa compagne avait choisis. Une grosse boîte de carton oblongue attira son attention. Dessus, un simple message : « A mon petit miracle, que j'aimerai toujours. Maman. »
D'une griffe, il fit sauter l'adhésif, ouvrant la boîte. Il sourit. Sa douce humaine avait besoin de se retrouver. De se rappeler qui elle était. C'était parfait.
« Rosanna, je t'ai posé des vêtements propres devant la porte.» lui signala-t-il, avant de fourrer les autres vêtements en boule dans l'armoire, puis d'ouvrir en grand les fenêtres pour aérer.
Elle avait trouvé la grosse boîte en carton sur une chaise posée devant la porte. Une grosse boîte blanche comme celles dans lesquelles les pâtissiers mettent les gâteaux, et dessus l'écriture inimitable de sa mère.
Il lui avait fallu de longues minutes pour oser seulement soulever le couvercle et encore plus pour parvenir à retrouver suffisamment de contenance pour pouvoir s'habiller.
Lorsqu'elle sortit, elle se sentait mal. D'avoir été aussi odieuse, aussi égoïste. Une fois encore elle s'était effondrée comme un château de cartes et Markus avait été là pour elle, fidèle au poste.
Le wraith l'attendait, appuyé contre la porte-fenêtre du balcon, les bras croisés, un vague sourire flottant sur ses lèvres.
Elle parvint à lui jeter un bref coup d'œil assorti d'un pauvre petit sourire.
Longuement, il la détailla, semblant savourer ce qu'il voyait.
« Tu es magnifique.» déclara-t-il, ni compliment, ni congratulation, mais simple constatation.
Elle se tourna, fixant son reflet dans le grand miroir qui couvrait presque tout le mur. Instinctivement, elle saisit les pans de la jupe, les soulevant un peu.
Elle sourit un peu, tristement. Elle avait tenté de démêler grossièrement ses cheveux, mais la masse sauvage et humide pendouillait toujours anarchiquement dans son dos, les boucles sombres faisant encore plus ressortir par contraste ses traits creusés et son teint pâle, presque maladif.
La robe de coton rose passé que sa mère lui avait offerte était longue, fluide, une large bande de dentelle au fuseau resserrant le vêtement sous ses seins, les mettant en valeur sous le col carré bordé de bretelles en dentelle assortie. C'était une belle robe. Une de celles qu'elle adorait porter, autrefois. Avant que ses bras ne soient couverts de cicatrices et de traces. Avant que tout son corps ne soit plus qu'un vaste massacre.
Elle fixa le tatouage noir qui ressortait si brutalement sur la pâleur de la peau malmenée.
La finesse et la féminité du vêtement ne semblait que mettre en exergue la violence de l'histoire racontée par sa chair. C'était comme une fleur de lotus au milieu d'un bourbier, une rose posée sur un tas de purin.
« Je suis d'accord avec toi.» approuva le wraith.
Elle lui jeta un regard perplexe. Ne venait-il pas de dire qu'il la trouvait - Dieu sait comment - magnifique ?
« Je suis d'accord avec toi, ma douce compagne, cet habit fait ressortir ta beauté, comme le purin magnifie la rose. »
Elle sourit, cette fois d'un sourire un peu plus sincère.
Il était wraith. Ce qui était laideur et faiblesse aux yeux des hommes était beauté aux siens.
« J'ai besoin de ton aide. » murmura-t-elle.
« Tout ce que tu veux, ma tendre humaine. »
Elle lui tendit la brosse.
Un peu perplexe, elle contempla le petit carton bleu vif, décoré d'une soucoupe volante pixelisée.
Boris Mulenko. Journaliste et enquêteur paranormal indépendant, proclamait-t-il.
Que lui voulait-il ?
« Vous devez faire erreur, Monsieur.» répondit-elle poliment en lui rendant la carte.
« Vous êtes bien Rosanna Gady, la fille de Véronique Gady ? »
« Oui. Et je n'ai rien à vous dire. »
« Oui je comprends, la plupart des gens ne croiraient jamais à votre histoire, mais n'ayez pas peur, Mademoiselle, moi je sais où se trouve la vérité. »
Elle sentit une goutte de sueur glacée lui couler dans le dos.
L'homme semblait presque trépigner d'impatience.
« Je n'ai rien à vous dire car il n'y a rien à dire, M. Mulenko-» répliqua-t-elle un peu plus froidement tout en se remettant en marche.
« Attendez ! Attendez ! J'aimerais juste que vous intercédiez auprès de votre mère pour moi. Je veux l'interviewer, je veux que tout le monde sache la vérité. »
Elle se figea, une rage froide bouillonnant dans ses veines.
« Quelle vérité, Boris ? » grinça-t-elle.
« Vous le savez comme moi, Mlle Gady. Votre mère a été enlevée par des extraterrestres, sans doute des petits gris. Vous savez, ils nous étudient. Ils font des prélèvements, des études pour savoir à quel stade d'évolution nous en sommes. Pour savoir si nous sommes prêts. » déclara-t-il, se penchant en avant comme s'il lui révélait un terrible secret. Elle se détendit, malgré la boule qui, à l'évocation de sa famille, s'était logée dans son ventre.
Il ne savait rien du tout. Sans doute avait-il lu des vieux articles ou de vieux rapports parlant de la disparition de sa mère et s'était imaginé de choses. Il fallait que ça continue ainsi.
Elle éclata d'un rire absolument dédaigneux.
« M. Mulenko. Je vous en prie. Des petites bonshommes gris ? Pourquoi pas des chapeaux en alu tant que vous y êtes ? Je vais vous dire ce qui est arrivé à ma mère. Véronique est une enfant des années 60. Elle est née avec le mouvement hippie et il lui a fallu trente ans pour s'en remettre. A trop tirer sur des joints, elle a oublié d'être prudente et a dû faire un mélange douteux du type cannabis-champis-acide. Ça lui a valu trois jours de trip en bonne et due forme. Au moins, ça l'a dégoûtée définitivement de ce genre de choses. »
Elle agita la main comme si il ne s'agissait de rien.
Mieux valait que sa mère passe pour une ex-droguée que la vérité révélée au grand jour.
L'homme la fixa quelques instants, les sourcils froncés.
« Vous ne m'aiderez pas, n'est-ce pas ? »
« Non, je ne vous aiderai pas. Bonne journée, M. Mulenko. »
« Bonne journée, Mlle Gady. »
Durant près d'une demi-heure, elle serpenta dans les ruelles de Lausanne, tournant encore et encore jusqu'à être certaine que le journaliste ne la suivait pas. Ce ne fut qu'après cinq bonnes minutes passée appuyée contre une grande affiche proclamant avec l'aide d'une charmante femme au sourire éclatant qu'une quelconque clinique pour riche de la Riviera offrait les meilleurs soins anti-âge du monde, qu'elle s'autorisa à se détendre.
Inspirant profondément, elle sortit le téléphone portable que lui avait confié le Dr Reinard.
« Ne vous en faite pas, Mme Gady. Ce genre de fouille-merde se lasse vite. Vous avez parfaitement réagi. S'il insiste encore, dénoncez-le à la police pour harcèlement.» la rassura-t-il.
« D'accord. Et s'il découvre quelque chose ? »
« Il ne découvrira rien. Le meilleur moyen de cacher quelque chose, c'est de le mettre juste sous le nez de tout le monde. Soyez tranquille. »
Elle acquiesça, un peu rassérénée.
« Merci, Dr Reinard. Désolée de vous avoir dérangé. »
« Il n'y a pas de mal, voyons. Si le SGC me paie si cher, c'est bien pour gérer ce genre de problème. » déclara-t-il joyeusement, lui arrachant un sourire.
« Bonne soirée, Docteur. »
« Attendez ! Mme Gady, attendez ! »
« Oui ? »
« Puisque je vous ai au téléphone. Il semble que votre... cas intéresse beaucoup votre gouvernement. Vous serez reçus tous les deux par le Conseil fédéral, jeudi à onze heures. »
Que lui voulaient les sept Sages du Conseil fédéral ? Sans doute cela avait-il à voir avec la proposition culotté faite à Edouard Schwaab, le représentant suisse à la Commission internationale. En tout cas, à en juger par la note légèrement soucieuse dans la voix du brave docteur, il ignorait tout des raisons de cette convocation. Elle sourit.
« Très bien. Merci de m'avoir prévenue, Dr Reinard. »
« Il vous faudra une tenue convenable. L'adjudant Morrot passera vous chercher à huit heures trente à votre hôtel. » nota l'homme.
« D'accord. Bonne soirée, Docteur. »
Elle raccrocha avant qu'il n'ait le temps d'ajouter quelque chose.
Sa famille, toute cette folie était encore une plaie béante dans son cœur, mais Markus avait eu raison une semaine plus tôt quand il l'avait jetée sans pitié sous la douche. Elle ne devait pas se laisser abattre. Les mots de son père la brûlaient comme un tison ardent à chaque fois qu'elle y pensait, tout comme le refus de répondre au téléphone de sa mère et de sa sœur. Mais ils étaient libres, et ils avaient choisi. Elle n'y pouvait rien. Il fallait qu'elle continue à avancer. Autant se préparer à ce sommet diplomatique informel.
