John refusa pour la énième fois de prendre quelque chose sur le plateau que le majordome s'évertuait à lui mettre sous le nez. Il était assis dans le canapé du salon d'une vieille dame riche et attendait que Sherlock le rejoigne. Alors que le médecin s'apprêtait à quitter l'hôpital pour rentrer chez lui, Greg l'avait appelé pour lui signaler qu'il avait un cas à soumettre au détective mais qu'il n'arrivait pas à le joindre.
Le blond s'était dit en son for intérieur qu'il valait mieux que le policier n'ait pas eu le brun, parce que ce dernier était toujours malade et était de tellement mauvaise humeur qu'il aurait probablement insulté et envoyé bouler le détective si le cas ne lui plaisait pas. Le docteur avait promis d'en parler à son colocataire et Greg lui avait donné l'adresse à laquelle s'était passé le crime.
Après avoir raccroché, John avait pris un taxi et était rentré au 221 B Baker Street pour avertir Sherlock qu'ils avaient une affaire. Mais le brun n'était pas là. Le médecin lui avait donc envoyé un texto pour lui annoncer que Greg avait un crime sur les bras et qu'il avait besoin de son aide. Le détective lui avait alors répondu de lui envoyer l'adresse par message et de le retrouver là-bas. Le blond était donc remonté dans un taxi et s'était rendu sur la scène de crime où l'inspecteur l'avait accueilli avant d'être appelé par l'un de ses collègues.
Voilà pourquoi John attendait dans le salon, refusant depuis un quart d'heure les petits fours que le majordome essayait de lui faire ingurgiter. Le médecin avait envoyé plusieurs textos à Sherlock pour lui demander quand est-ce qu'il arriverait mais il n'avait pas reçu de réponse et il commençait à s'impatienter. Il ne savait même pas où avait pu aller le détective parce qu'il était rare qu'il quitte le 211B.
Alors que le blond était sur le point de partir de cette maison, la porte d'entrée s'ouvrit. Mais ce ne fut pas le Holmes qu'il attendait qui se présenta. Mycroft avança dans le salon et ignora complètement le majordome qui s'était avancé vers lui. En apercevant John, il lui fit un signe de tête pour le saluer :
— Vous êtes seul ? s'enquit-il, un sourcil levé.
— Oui, Sherlock n'est pas encore arrivé, répondit le médecin en se disant que si son colocataire était là, il se moquerait de l'échange, qu'il jugerait inutile.
Mycroft hocha la tête et Greg entra au même moment dans la pièce. Il parut surpris de voir le frère de Sherlock, au vu de la mimique qui s'afficha sur son visage. John essaya de rester stoïque et de ne pas repenser à la photo qu'il avait découverte dans le portefeuille du policier, quelques jours plus tôt.
— Bonjour, inspecteur, le salua l'aîné des Holmes. Je suis ici pour m'assurer que l'affaire ne sera pas ébruitée. Vous n'êtes pas sans ignorer que cette maison appartient à une proche de la famille royale et si la presse apprenait ce scandale, cette triste affaire pourrait lui nuire.
— Bien sûr, vous pouvez nous faire confiance pour agir en toute discrétion.
— Il en va de même pour vous, John, poursuivit Mycroft. Si vous êtes amenés à parler de cette affaire sur votre blog, je compte sur vous pour ne pas divulguer de nom.
— Vous avez ma parole, marmonna le médecin qui n'arrivait pas à regarder Greg dans les yeux.
Sherlock choisit cet instant pour faire son apparition dans le salon. Les trois hommes se retournèrent vers lui et son colocataire remarqua aussitôt qu'il n'était pas au meilleur de sa forme. Son visage était blanc et marqué par la fatigue. Le détective toussota en avançant vers eux et son frère ne manqua pas de lui faire une remarque :
— Tu es malade ?
Sherlock ne prit même pas la peine de répondre et se contenta de lui lancer un regard noir.
— Allez-y, Lestrade, expliquez-moi l'affaire, marmonna-t-il en étouffant un toussotement.
L'inspecteur se gratta le front avant de se lancer.
— La propriétaire des lieux avait organisé une réception pour les amis de son club de bridge. Les quinze invités se sont donc tous retrouvés ici pour un lunch vers dix heures. L'un deux, Samuel Waldon, s'est absenté dans le jardin à un moment, pour aller fumer une cigarette. Il n'est jamais revenu. Personne ne s'est rendu compte de son absence jusqu'au moment de passer à table. C'est le majordome qui a trouvé le corps après que la propriétaire des lieux l'ait envoyé à sa recherche. On suppose que son agresseur l'a tué en lui donnant un coup sur la tempe à l'aide d'une pierre qui sert à délimiter les parterres de ...
— Où sont les invités ? l'interrompit Sherlock.
Greg fronça les sourcils.
— Ils sont rentrés chez eux. Le corps a été retrouvé un peu avant onze heures, c'est-à-dire il y a plus de six heures. On a interrogé les invités, puis on leur a permis de quitter les lieux.
— Vous voulez dire que vous avez laissé partir une quinzaine de témoins, qui sont aussi suspects ? releva le détective.
L'inspecteur haussa les épaules.
— Vous n'avez pas besoin d'avoir un témoin ou un suspect pour résoudre une affaire, d'habitude.
Sherlock marmonna quelque chose d'incompréhensible et suivit Greg jusqu'au jardin. Le policier indiqua un emplacement marqué à l'aide de balises et sortit des photos d'un dossier. Avant qu'il ait pu s'expliquer, le détective l'interrogea d'un ton cassant :
— Vous n'allez quand même pas m'annoncer que je dois résoudre votre affaire sans témoins et sans corps ?
— Comme si c'était ce qui allait t'empêcher de découvrir la vérité, railla Mycroft.
Le brun se tourna vers son frère et plissa les yeux, comme s'il se rendait seulement compte à cet instant de sa présence. John décida qu'il n'avait pas envie d'entendre les deux Holmes se disputer. Il prit le dossier de photos des mains de Greg et le fourra dans celles de Sherlock. Son colocataire roula des yeux et renifla avant d'accepter de regarder les clichés.
Personne ne parla pendant qu'il observait les photos. Une fois qu'il les eut toutes vues, le brun les redonna à John et s'approcha des balises. Il s'accroupit, observa le sol, se redressa, s'approcha d'un parterre de fleurs, donna un coup de pied dans un gros caillou, revint en arrière et retourna examiner l'espace délimité par les balises. Le détective finit par déclarer :
— Il n'y a pas eu de meurtre.
— Pardon ? s'étouffa Greg.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda John. Il y a bien eu un mort …
— Oui, il y a eu un mort, s'agaça Sherlock. Mais ça ne veut pas dire qu'il y a forcément eu meurtre.
Devant les regards perplexes des trois autres hommes, le brun consentit à expliquer son raisonnement. Il se frotta les yeux avant de se lancer :
— Notre victime est un homme âgé, au moins soixante-dix ans, au vu de ses photos. Il sort seule pour aller fumer une cigarette. Il a plu hier et il n'a pas fait très beau aujourd'hui. L'herbe est donc mouillée. Notre homme aurait dû rester sur la terrasse pour fumer. Il n'aurait dû en avoir que pour quelques minutes et revenir ensuite à la réception. Sauf que les fleurs l'ont attiré, donc il s'est avancé dans le jardin pour les admirer, comme le prouve son mégot, jeté au bord de ce bosquet. Quand il a eu fini de fumer, il a voulu retourner à la fête. Il s'est tourné vers la maison et n'a pas fait attention à la pierre présente sur la pelouse. Il a marché dessus, le caillou a roulé sous son pied, ce qui l'a déséquilibré. La victime est donc tombée et s'est fracassée la tête sur le rebord du parterre. Le choc a probablement délogé une des pierres de son emplacement. La victime n'est pas morte sur le coup. Elle était sonnée, mais elle a réussi à ramper quelques instants, s'éloignant du parterre. Notre homme a fini par s'évanouir et s'est vidé de son sang. Le temps qu'on le trouve, il était mort. Pas d'assassin. Pas de meurtre.
Sherlock renifla et observa son frère, Greg et John qui avait bu ses paroles.
— C'est époustouflant, souffla le médecin.
— Bien, toute cette affaire n'est donc qu'un malheureux accident, soupira Mycroft.
L'inspecteur ne dit rien mais son regard indiquait qu'il était impressionné. Le détective haussa les épaules comme si ce n'était rien et sans saluer son frère et le policier, s'éloigna vers la maison. Son colocataire rendit le dossier de photos à Greg et trottina pour rejoindre son ami.
— C'était extraordinaire, ne put s'empêcher de s'extasier encore le blond.
— Peut-être pour toi, mais pour moi, c'était banal, déclara Sherlock.
John haussa un sourcil et lança :
— Comme quoi, Mycroft avait raison. Tu n'avais pas besoin de témoin ni de corps pour résoudre cette affaire, et ce même, si tu es malade.
Le détective grommela dans sa barbe et le blond sourit. Ils appelèrent un taxi et repartirent au 221 B Baker Street.
