Les personnages d'Assassin's Creed appartiennent à ubisoft
Les familles Keller & Bennet sont mon invention.
La fête battait son plein dans le quartier de Whitechapel, comme chaque fois qu'un templier tombait sous les mains des Frye ou des Rooks. La nuit était froide mais personne ne semblait le remarquer. Des hommes jouaient aux cartes quand d'autres se défiaient au bras de fer. Des femmes soulevaient leurs lourdes jupes hivernales pour danser entre elles, et des caresses d'un soir étaient échangées. L'alcool coulait à flot, notamment le cidre et la bitter*, très populaire depuis des années.
Des musiciens en avaient profité pour sortir leurs instruments, et des violons mal accordés vinrent accentuer l'euphorie ambiante. Il y avait des bruits de verre qui se brise, des rires, des insultes aussi et parfois une bagarre éclatait.
Avachis sur le comptoir de la taverne des sevens bells, Arthur partageait cette victoire avec les Rooks. Il enchaînait les pintes mais son enthousiasme était resté sous terre, avec le moral d'Helen. La jeune femme n'avait pas souhaitée l'accompagner. À vrai dire, elle l'avait même carrément jeté dehors, prétextant qu'elle avait besoin d'être seule. Sur le moment, il n'avait pas trouvé ça suspect. La mort d'Hazel était encore très présente. Elle ne parlait que d'elle, tout le temps. Dix jours que son corps avait été modestement mis en terre. Presque deux semaines que l'Alhambra n'était plus qu'un tas de poutres noircies et de cendres. C'était trop tôt pour faire semblant.
Arthur soupira, rentrant la tête dans ses épaules. Cette soirée aurait pu être la leur s'il ne l'avait pas conduite aux trains des jumeaux Frye. S'il avait su qu'Helen projetait de se rendre au théâtre de Maxwell Roth, il l'aurait saucissonnée et balancée dans un placard.
« Hey ! » Une camarade enjouée se pencha sur lui, appuyant délibérément son imposante poitrine sur son dos. « Alors Arthur, c'est quoi cette tête de cadavre pestiféré ? » Elle reniflait la bière à dix mètres à la ronde. « Tu veux que j'te fasse oublier ton gros chagrin, chéri ? »
Contrarié, il la repoussa et jeta deux pièces en direction du barman.
« Vas t'faire foutre le jeunot ! Bouquet sans queue ! » Pesta la femme en titubant.
« Voirie ambulante. » Riposta Arthur en vissant sa casquette sur sa tête.
Il n'écouta pas la gerbe d'insultes qui suivit et enfonça ses mains dans les poches de son gros manteau, quittant le Pub sans un regard en arrière.
Le moral dans les chaussettes, ses quelques verres n'avaient fait qu'empirer les choses. À son arrivée dans le salon familial, il ignora les reproches de ses parents l'accusant notamment de les prendre pour ses hôteliers et autres bonniches. Dans l'escalier, il croisa également sa sœur aînée, laquelle le regarda comme elle aurait regardé un animal étrange, sans pour autant lui barrer la route.
Enfin seul avec ses névroses, Arthur resta un moment immobile derrière la porte. Ces dernières semaines avaient été on ne peut plus éprouvantes. Servir les Blighters, se faire passer pour ce qu'il n'était pas. Survivre à une épouvantable guerre de gangs puis rejoindre les Rooks avec l'espoir de faire le bon choix. Les rondes qui n'en finissaient pas, les pluies de balles et cette peur au ventre qui le tenaillait chaque fois qu'il tournait au coin d'une rue. Evidemment, une part de lui transpirait de satisfaction vis-à-vis de ce parcourt. Après tout, il s'était fait une place au sein de la ville la plus peuplée du Monde. Une place sans fauteuil Chesterfield ni bourse remplie… Mais une place quand même.
Quoi que tout cela lui parut soudain bien dérisoire sans Helen à ses côtés.
Ça n'avait pas toujours été le cas et ce, bien que les deux amis soient comme cul et chemise depuis de nombreuses années. Mais avec le recul et le temps qui passe, Arthur se rendait bien compte qu'Helen était un cas sur un million. Un petit bout de femme atypique dont il n'avait jamais rencontré l'alter-ego. S'il en avait longtemps pincé pour Hazel, Helen était celle avec qui il partageaient d'innombrables souvenirs. Des souvenirs agréables comme désastreux. Des anecdotes drôles, surprenantes ou ridicules. Elle était un garçon manqué, jurait parfois pire qu'un charretier et manquait vraiment de pudeur… Mais elle avait le mérite d'être elle-même.
Il envoya valser d'un coup de pied le livre qui avait eu le malheur de se trouver sur son chemin, et se mordit la lèvre pour ne pas s'en prendre au bon Dieu.
Trois petits coups secs sur le carreau de sa fenêtre l'interrompirent dans son introspection. L'habitude voulu qu'il se soit imaginé tomber nez à nez avec Helen lorsqu'il ouvrit ses rideaux, mais la silhouette qui apparue était bien plus imposante.
« Mr Frye ?! »
Encore ?! Arthur recula machinalement pour le laisser entrer, puis se dépêcha de refermer pour ne pas avoir à dormir dans une chambre froide. Le Chef des Rooks avait de la neige plein les cheveux. Ses joues ainsi que le bout de son nez étaient rougis par les basses températures, indiquant au jeune homme qu'il devait être dehors depuis un moment.
« Qu'est-ce que j'peux faire pour vous ? » Finit-il par demander, un peu anxieux.
Jacob se redressa confiant et lui envoya un petit sourire. Ce type avait beau être un 'héro' – et son chef, par la même occasion – il dégoulinait de prétention. Sa façon de le regarder, de marcher et même de parler… Tout semblait prétexte à écraser son prochain.
« Arthur Bennet ! » Répondit l'assassin, encore en train d'analyser chaque recoin de la pièce, réflexe de son credo « Je… Me demandais si tu avais une idée d'où pourrait se trouver Helen. » Ajouta-t-il en prenant dans ses mains une petite boîte à musique qu'il examina avec intérêt.
Evidemment, toujours à fureter les moindres faits et gestes de la jeune femme. Sinon, comment aurait-il su qu'elle avait besoin d'un remède en particulier ? Comment aurait-il pu savoir où elle vivait ? Et comment aurait-il pu savoir où LUI vivait ? Ce n'était pas comme s'il avait répondu à un questionnaire pour entrer dans son gang.
« Chez elle, quelle question. »
Jacob détourna ses yeux verts du bel objet pour les poser sur son interlocuteur. Les deux hommes devaient avoir le même âge, à une ou deux années près. Mais il y avait une telle divergence entre eux, qu'il semblait impossible de les associer autour d'une même personne.
Le sourire de l'assassin se rétrécit considérablement.
« Bien sûr… » Il s'avança et bien qu'Arthur le dépasse de dix bons centimètres, n'hésita pas à le défier du regard. « J'ai donc l'air si crétin que ça ? Voilà qui réjouirait ma chère sœur. »
Il n'y avait pas d'animosité dans sa voix, mais une pointe de sarcasme. Visiblement, il n'était pas venu jusqu'ici pour se satisfaire de cette réponse.
« Je reviens de la maison Keller, elle est vide. Ni Helen, ni son père. » Dit-il.
Et ni Hazel… Pensa Arthur malgré lui, réalisant juste après que sa meilleure amie avait fait le mur sans lui en parler. Pour aller où ? Et pourquoi ? Il apparut si surpris que Jacob se radoucit. Ils étaient dans le même bateau. À la recherche d'une jeune fille qui n'en faisait qu'à sa tête, et qui ne voyait pas tous les dangers qu'elle courrait à éviter soigneusement toutes les personnes qui veillaient sur elle.
« Je vois. » Reprit Jacob en arquant un sourcil. «Tu n'as pas la moindre idée d'où elle aurait pu aller ? »
Arthur réfléchit quelques instants. À vrai dire, non. Il y avait de fortes chances pour qu'elle se soit dirigée vers un Pub pour y écouler quelques pintes, mais jamais elle ne s'y serait risquée sans lui. Autrement, le seul refuge qu'elle affectionnait se trouvait être cette chambre. Chaque fois qu'elle se disputait avec Hazel Grace ou Harry, qu'elle ressentait le besoin de compagnie ou simplement de se changer les idées, c'était ici qu'elle venait, empruntant le même chemin que le Chef des Rooks.
Il finit par secouer négativement la tête et observa son interlocuteur soupirer comme las. Ce dernier réajusta sa capuche sur sa tête, sur le point de filer, quand Arthur ressentit le besoin de cracher ce qui lui titillait la langue depuis plusieurs jours.
« Pour être franc, Mr Frye, je pense que vous devriez laisser Helen tranquille maintenant. »
Jacob s'immobilisa, puis lâcha la poignée de la fenêtre en affichant un sourire on ne peut plus forcé. Il se retourna lentement et son regard était aussi tranchant qu'une lame. « Et Pourquoi donc, Mr Bennet ? »
« C'est pourtant évident, je n'ai jamais vu Helen aussi malheureuse que depuis que vous essayez à tout prix d'entrer dans sa vie. »
« Que je quoi ? » Il rit nerveusement, devinant naturellement quels étaient les sentiments d'Arthur à l'égard de son amie.
Cet homme était donc un adversaire plus qu'un allié. Voilà bien un revirement de situation auquel il ne s'attendait pas.
« Comme c'est adorable, le gentil garçon qui fond d'amour pour son amie d'enfance. »
Jacob se moquait ouvertement de lui. D'abord parce qu'il se comportait ainsi avec la Terre entière, mais aussi parce qu'il s'agissait d'un concurrent de taille. Ses sentiments pour la rouquine n'étaient pas tellement définis, parce qu'il n'avait pas pris le temps d'y penser, même cinq minutes. Mais il était un homme impulsif… Ce qu'il vivait, il le ressentait avant tout. Et ce qu'il ressentait, il le vivait. Le fait est que l'absence d'Helen lui pesait sur l'estomac. Ne plus la croiser dans les tavernes, ne plus pouvoir la provoquer et affronter sa vivacité d'esprit.
Tout ça lui manquait.
Mais plus encore, cette demi-portion qui se considérait comme une crevette avec une tête de grenouille était bien plus séduisante qu'elle imaginait. Il y avait plusieurs types de femmes aux yeux de Jacob. Des jolies, des vilaines, des belles, des mignonnes, bref… Hazel était une femme très belle, personne n'aurait eu le culot d'avancer le contraire. Elle avait l'art d'illuminer un endroit par sa présence et la douceur qu'elle inspirait. Et puis il y avait Helen… Un caractère bien trempé derrière un visage de poupée râleuse. De grands yeux bruns foncés, une moue espiègle et des petites taches de rousseur concentrées sur son petit nez retroussé.
Elle avait ce petit truc qui rend fou, ce charme détonnant qui avait retenu sa lame au moment où il allait la transpercer.
« Je n'vous permets pas. » Protesta Arthur, le poing serré.
Pour qui se prenait-il ? De quel droit se glissait-il chez quelqu'un pour l'humilier ensuite ? Le jeune homme avait beau lui en être reconnaissant – à lui, et à sa sœur – d'avoir libéré Londres du joug des Templiers, quand il s'agissait d'Helen et de la famille Keller en général, il n'avait aucune leçon à lui donner.
« J'ai quand même une question. » Articula Jacob en levant son index. « Si tu tiens tant à elle, pourquoi ne pas le lui dire ? » Il ponctua par un sourire moqueur. « Laisse-moi deviner : tu sais qu'elle ne te verra jamais autrement qu'en fidèle toutou, et tu n'as pas les couilles de l'entendre. »
« Elle ne vous aime pas. » Répliqua Arthur.
Un immense sentiment de satisfaction l'envahit quand il remarqua qu'il n'avait pas manqué sa cible avec cette vérité. Il sourit à son tour et reprit les rennes de la conversation.
« Elle ne parle jamais de vous. Descendez de vos grands chevaux et ouvrez les yeux. Elle se fiche bien de ce que vous pensez et vous n'êtes pour elle que l'homme qui aurait pu sauver Hazel si seulement vous aviez fait les bons choix. » Il se préparait à tout moment à recevoir un genou dans le ventre ou un pain dans la figure, quoi que cela ne l'effrayait pas. « Elle vous pense à moitié responsable de sa souffrance, alors comment voulez-vous qu'elle vous aime puisque vous avez contribué à ruiner sa vie ? Vous, votre sœur, vos idées ! »
Toujours rien. Pas de douleur physique. Arthur souffla et à sa grande surprise, trouva un Jacob absent… Voire même, préoccupé. Il se gifla intérieurement d'être sortit aussi facilement de ses gonds, et se racla la gorge. Vider son sac était une chose, perdre son travail en revanche…
« Cela dit… Je vous remercie pour le remède. Sans cela… »
Une tape virile sur l'épaule l'interrompit. Jacob lui envoya un regard reconnaissant qui sembla sincère, et se volatilisa presque aussitôt, sans rien ajouter.
Troublé, Arthur mit quelques secondes à réaliser, puis des flocons de neiges intrusifs lui rappelèrent brutalement de fermer la fenêtre. Il plissa les yeux un moment pour regarder au travers, mais aucune trace de l'assassin. Evaporé.
Il s'attendait à tout sauf à cela. Une bagarre, des insultes ou même du déni et de la mauvaise foi. Mais ça… N'avait aucun sens. Jacob était connu pour se montrer impulsif, alors pourquoi n'avait-il pas essayé de défendre son honneur ou ses sentiments ? Cette curieuse façon de réagir lui fit penser à Helen et son handicape social héréditaire.
Au final, il eut bien du mal à l'admettre, mais ces deux énergumènes s'accordaient plutôt bien, en un sens.
/
La fonderie Perkins existait depuis plus d'un demi-siècle. Elle avait traversé les années sans trop de difficulté, et la famille se passait le flambeau de père en fils. Depuis quatre ans, elle était revenue à un certain Edward Perkins. Un aristocrate ventripotent qui employait sans vergogne des enfants, et exploitait jusqu'à épuisement ses ouvriers. Chez les Perkins, on pouvait s'assurer d'une paye régulière néanmoins, et c'est ce 'luxe' qui déterminait les plus pauvres à y fondre leurs misérables âmes.
Harry y avait trouvé du travail en tant que mécanicien. Il passait des journées entières les mains dans des rouages rouillées où brûlants, dans des conditions abominables. Quand quelque chose ne fonctionnait pas, la faute lui revenait, ainsi que le devoir de tout arranger.
Jacob était accroupi sur une passerelle métallique, au dernier étage du grand bâtiment sombre. Il n'eut aucun mal à localiser le vieil homme mais toujours aucune trace d'Helen. Quelques Blighters faisaient leur ronde sans vraiment se soucier de la sécurité ni même de la surveillance. Ils s'assuraient que les enfants restaient à leur poste et discutaient en liquidant quelques bouteilles.
Ce n'était pas le moment de créer la pagaille. Il y aurait d'autres occasions de sortir Harry d'ici. Le plus urgent restait de retrouver une rouquine perdue dans la plus grande ville d'Angleterre.
Quelle bêtise avait-elle bien pu trouver à faire ? Quelle idée saugrenue lui avait traversé la tête ? L'assassin essaya de ne pas imaginer le pire, faisant l'impasse sur pas mal de théories. Elle pouvait être accablée, mais elle n'avait pas l'air du genre à sauter d'un pont.
Jacob, à l'inverse, se laissa tomber du haut de la fonderie et atterrit dans une charrette pleine de pailles. Il s'en extirpa à pas feutrés puis escalada les pierres jusqu'aux rails où il attendit à peine cinq minutes qu'un train marchand ne passe. Lorsque celui-ci croisa celui des Rooks dans les environs de Westminster, il sauta d'un toit à un autre et se glissa avec agilité à l'intérieur de son wagon, par une fenêtre.
« Jacob. »
Il fit volte-face et reconnu la silhouette de la jeune femme assise sur un fauteuil. « Bon Dieu Helen, tout le monde te.. »
Elle s'était levée. Le feu qui s'épanouissait dans le poêle, Les pâles rayons d'une lune en croissant, toute la lumière n'existait maintenant que pour se refléter dans la mince lame qu'elle tenait dans sa main.
*Bitter : Une bière amère anglaise, issue du 19ème siècles et très en vogue.
Merci aux encouragements d'une lectrice, lesquels m'auront motivée à terminer ce chapitre. (*^∀゚)ъ
Je pense qu'on ne menace pas Jacob Frye avec une arme sans représailles, même quand on s'appelle Helen Keller. (*゚ー゚)=○)゚O゚) paf!
