Chapitre 9 : Abyss, 1ère partie (novembre 2013)

Je ne savais pas trop à quoi m'attendre en ce qui concerne le QG de Tricell, qui avait été l'allié le plus fidèle d'Umbrella pendant plus de dix ans. Ce serait sans doute un bâtiment sombre, mais pas trop pour ne pas attirer les soupçons, perdu dans la campagne - plus que le QG local du B.S.A.A - et peut-être protégé par des grilles électriques, ou des mines, ou des chiens, ou des douves. Ou des chiens explosifs dans des douves protégées par des grilles électriques ? Ou des douves électriques protégées par des grilles explosives en forme de chien ? Ou des grilles qui creusent des douves explosives dans lesquelles vivent des chiens électriques ? … Mon cerveau venait de me renvoyer mon manque de sommeil en pleine gueule, là.

Devant moi, Jake et Sheva discutaient. Je ne les écoutais pas vraiment, mais le nom Albert Wesker était revenu plusieurs fois dans leur conversation. Même s'il le détestait, Jake essayait d'en savoir plus sur son père. Et je pense que, si j'étais à sa place, dans sa siutation, je serais sûrement tenté de faire pareil. L'appel du sang, peut-être ? Sherry et Claire, quant à elles, gardaient chacune une de mes mains, et regardaient autour d'elles d'un air de touriste. Une fois de temps en temps, cependant, je voyais Sherry qui me couvait des yeux, en serrant ma main mutée. Mais dès que je la regardais, elle regardait ailleurs.

Je me surpris ensuite à repenser à ma dernière visite en Afrique, il y a quatre ans. Peu après mon entrée dans le B.S.A.A, je fus envoyé en Afrique du Sud pour une enquête de routine. Enquête pendant laquelle j'avais rencontré Helena, qui cherchait sa sœur. Je me demandais comment elle allait, d'ailleurs. Etait-elle au courant que Chris avait disparu ? Peut-être, si Claire ou Sherry l'a dit à Leon. Il aurait donc suffi que Leon le dise à Helena.

Et en parlant de relation par défaut, je me demandais ce que faisait Ada en ce moment. Nos routes n'ont pas arrêté de se croiser pendant l'année passée, et j'ai appris, au contact du militaire psychorigide qu'était mon père, que, dans ce bas monde, les coïncidences n'existaient pas. Je ne pouvais nier que mon destin était étroitement lié à celui de cette femme mysétrieuse, mais j'ignorais encore à quel point.

-Voilà les enfants, déclara Sheva, me faisant sortir de mes pensées. Nous y voilà.

Je levai le regard vers le bâtiment, et fus à moitié étonné de voir un bâtiment assez petit, qui aurait pu passer pour une petite banque de banlieue. Claire et Sherry finirent par me lâcher les mains, et allèrent rejoindre Sheva, regardant la bâtisse d'un air curieux.

-C'est ça, le QG de Tricell ? demanda Jake d'un ton incrédule

-Oui, répondit Sheva. Il ne paye pas de mine, hein ?

-On dirait plutôt la banque postale d'un patelin paumé, ricana-t-il

Je sursautai presque. Finalement, Jake et moi étions plus souvent sur la même longueur d'ondes que je le pensais. Et ça me faisait un peu peur, honnêtement.

-Ce n'est pas faux, dit Sheva d'un ton amusé. Et c'est surtout correct.

-Pardon ?

-Ce bâtiment, en plus d'être un QG criminel, était le dépôt du coin. Les gens qui voulaient cacher ou préserver leurs richesses les déposaient ici.

-Je suppose qu'ils n'étaient pas au courant de ce qu'il y avait au sous-sol ? demandai-je

-En général, non. Les membres de Tricell eux-mêmes, ainsi que leurs collaborateurs, avaient leurs intérêts ici, bien sûr.

-Bien sûr, répétai-je d'un ton fatigué

-Tu es sûr que ça ira ? demanda Sheva en se rapprochant de moi

-Oui, mentis-je, le plus naturellement du monde. Je veux retrouver Chris.

-Alors on entre. Mesdemoiselles et messieurs, allons-y, dit-elle après avoir pris une grande inspiration

Sheva repassa devant, et poussa à deux mains la petite porte - sans doute bloquée - de la banque de banlieue. Elle entra, et Jake, Sherry, Claire et moi entrâmes derrière elle. La porte se referma derrière nous, comme par magie.

En bon bâtiment délabré, le QG de Tricell était obscur. Heureusement, les fenêtres n'étaient pas toutes barricadées, alors la lumière du jour arrivaient à filtrer, nous empêchant de nous casser la figure à chaque bout de ruine qui tentait de nous faire un croche-pied. A côté de moi, Jake marchait en levant les pieds plus haut que nécessaire, comme pour ne pas salir ses belles bottes. Je ne pus m'empêcher de sourire, et il le remarqua, m'offrant son beau sourire insolent.

-Tu veux ma photo, Moon Knight ? s'esclaffa-t-il

-Non, j'en ai déjà une, répondis-je sur un ton naturel

-Tu l'as collée sur ton plafond pour "penser" à moi le soir avant de dormir ? dit-il d'un ton salace

-Comment as-tu deviné ? dis-je avec un sourire mauvais

Ce qui fit son effet. Jake fit une tête de déterré, mais pendant seulement une seconde. Cependant, j'avais eu le temps de la photographier mentalement. A ajouter à mon palmarès.

-Allez les jeunes, on se grouille ! s'écria Claire, déjà de l'autre côté de la salle avec Sherry et Sheva

-Ouais la vieille ! On arrive ! s'exclama Jake

Alors que je m'avançai déjà vers les filles, Jake tourna sa tête sur le côté, comme pour me chercher, mais il fit une grimace en voyant que j'étais déjà loin devant lui. Il n'aimait pas être à la dernière place, on dirait. Ça lui apprendra à vouloir épargner ses bottes.

J'arrivai près de Sheva, qui semblait méditer sur un mur, et j'entendis Jake arriver juste derrière moi quelques minutes plus tard. Il m'a marmonné un truc du genre "Sale lâcheur", mais, avec toute ma fatigue, je n'étais sûr de rien. Sheva tourna la tête vers moi, tout de suite après le supposé murmure.

-Je suis sûre que l'entrée est par là, me dit-elle. Mais allez faire un tour un peu plus loin, dans le doute. Criez très fort si vous trouvez quelque chose.

-Ça marche, dirent Sherry et Claire en même temps, et en faisait un salut militaire

-Je voudrais que quelqu'un reste avec moi pour…

-D'accord, la coupa Jake. Tu devrais aller avec les filles, Piers, me dit-il en me faisant un clin d'œil

Je ne saisis pas vraiment le sens de son clin d'œil, sur le coup. Il s'adressait à moi, ou…

-Ok. A plus.

Je tournai les talons pour redescendre l'escalier, et rejoindre Claire et Sherry qui tapotaient les murs pour trouver un massage secret. Lorsque j'arrivai pour faire de même, d'une main distraite, Sherry vint vers moi, m'offrant l'air concentré que j'avais déjà détecté chez deux personnes. Elle allait me demander un truc, je le savais.

-Piers ?

Gagné.

-Sherry ?

-De quoi tu parlais tout à l'heure avec Jake ? J'ai vaguement vu la tête qu'il faisait, et je sais que c'est dur de vraiment le choquer, alors…

Je repensai à ce que j'avais dit à Jake, pour le choquer, et je réalisai seulement à ce moment-là l'énormité de ce que je lui avais dit. J'avais tout bêtement répondu à ses sous-entendus. Je réprimai mon rougissement au maximum, mais il devait se voir quand même, car Sherry fit un petit sourire satisfait.

-Tu lui as fait des avances c'est ça ? dit Sherry d'un ton amusé

-Pas exactement, bégayai-je. Il m'a tendu la perche, et il ne s'attendait pas à ce que je l'attrape.

-Tu sais que c'est assez sale ce que tu dis ? s'esclaffa-t-elle

-On parle de perche ? pouffa Claire

Je rougis pour de bon, cette fois. Je remerciai ironiquement ma fatigue pour augmenter ainsi mon temps de réaction. Si j'avais rougi devant Jake, tout à l'heure, ça aurait passé. Devant Sherry, aussi. Mais devant Claire, en dire un peu c'était en dire trop. Après avoir ri un bon coup, elle me regarda sérieusement.

-Jake t'a fait du gringue ? Il ne tient pas à sa tête ou quoi ? sourcilla-t-elle

J'allais dire quelque chose, mais Sherry fut plus rapide que moi. Quand il s'agissait de défendre Jake, elle avait des réflexes fulgurants.

-C'est bon, Claire. Tu sais comment il est, et il sait que Piers a ce genre de préférences.

-Il n'empêche que ce n'est pas très éthique, dit Claire, toujours sur le même ton. Mais bon, on en reparlera plus tard. Moi je vais par là (elle montra le mur au fond, près de l'entrée). Vous deux, concentrez-vous par ici (elle montra le mur derrière l'escalier).

-D'accord, dit Sherry. Viens par là toi, ajouta-t-elle en me prenant le bras

Je compris, à son ton, que la conversation n'était pas terminée. Lorsque nous fûmes arrivés à notre destination, elle se planta devant moi, avec son regard curieux. Je le connaissais trop bien, ce regard. Je savais que j'allais méchamment le regretter si je ne lui disais rien.

-Que veux-tu que je te dise ? demandai-je d'un ton suppliant

-La vérité, Piers. Juste la vérité. Qu'est-ce que tu as dit à Jake ?

Là, c'était elle qui me tendait une perche. Et là encore, je la saisis.

-Si je te le dis, tu voudras bien me dire ce dont Alexis parlait ? demandai-je d'un ton doux

Sherry tourna le regard, et m'offrit une expression vulnérable, comme je n'en avais jamais vu chez elle. Elle semblait dévorée par les remords. Qu'est-ce qu'elle hésitait à me dire, bon sang ?

-Oui. Je te dirai tout dès que tu m'auras dit comment tu as fait pour traumatiser Jake.

Elle finit par me faire un sourire, qui me paraissait faux. Ce qu'elle voulait me dire la rongeait, je le vis vraiment à ce moment. Ce qui me fit me demander depuis combien de temps elle gardait ça pour elle. Un an ? Deux ans ? Depuis qu'on se connait ?

-Il m'a demandé si je voulais une photo de lui. Je lui ai dit que j'en avais déjà une. Il m'a demandé si elle était au-dessus de mon lit, et que je "pensais" à lui le soir, et j'ai répondu oui. En rigolant bien sûr.

-"Penser" à lui ? répéta-t-elle

Je lui offris un regard insistant, qui devait sans doute perdre de son intensité avec l'absence apparence d'œil droit. Mais elle comprit.

-Oh, dit-elle en rougissant

-Ouais. Oh, dis-je en ricanant

-Je ne te croyais pas comme ça, dis donc, dit-elle d'un ton amusé, en me mettant un coup de poing joueur dans l'épaule en riant

-Il faut croire que Jake a une certaine influence sur moi, dis-je en riant aussi

Juste au-dessus de nous, j'entendis ce dernier éternuer, puis râler. Eh bien. Moi qui pensais qu'il n'y avait que dans les bandes dessinées japonaises que ce genre de trucs arrivaient. Je tournai ensuite le regard vers Sherry, qui tentait de reprendre ses esprits.

-Alors je t'écoute, di-sje en croisant nerveusement mes bras sur mon torse. Que dois-tu me dire ?

-C'est… assez dur à dire, dit Sherry en prenant une grande inspiration. Tu me donnes une minute ?

-Oui, bien sûr.

Sherry se mit à faire les cents pas, avec une expression concentrée, la main sur l'arête du nez. Plus elle marchait, et plus elle semblait avoir du mal à respirer.

-Sherry ? Ça ne va pas ? demandai-je d'un ton inquiet en la prenant délicatement par les épaules

-Hein ? Si si, ça va. Ne t'en fais pas.

-Tu mens mal, Sherry. Qu'est-ce que tu sais sur moi qui est aussi grave ?

Au lieu de me répondre, elle me prit dans ses bras, en plantant sa tête dans mon épaule valide. Je la pris dans mes bras aussi. La fatigue affaiblissait mes sens, mais j'aurais pu jurer qu'elle reniflait dans mon épaule.

-Je suis tellement désolée, Piers, renifla-t-elle

-Si c'est si dur, tu peux me le dire plus tard, tentai-je

-Non, dit-elle en s'arrachant doucement à ma prise. Je dois te le dire maintenant.

-Je t'écoute, alors.

Sherry passa rapidement la manche de sa veste sur son visage, et me regarda avec de grands yeux.

-C'est à propos de tes parents, commença-t-elle. De ta mère, plus précisément.

Je sentis mon cœur se serrer dans ma poitrine. Je ne sais pas quelle révélation me fit le plus de choc, entre le fait que ma mère me cache beaucoup plus de choses que je ne le pensais, et le fait que Sherry soit au courant. Quel lien avaient-elles, en réalité ?

-Elle…

Sincèrement, je m'attendais à ce que quelque chose la coupe. Je fus comme sorti de mon anesthésie, et je vis tomber un gros morceau de gravas direct sur Sherry. Je la tirai vrs moi pour la sauver, et le gros bout de gravas ouvrit un trou dans le sol, déclenchant notre dégringolade. Je crus entendre Jake et Sheva hurler nos noms, mais ce n'était qu'une anecdote comparé à la vitesse à laquelle Sherry et moi sommes arrivés par terre, à je ne sais combien de mètres des autres. Je tombai sur les fesses, et je sentis du liquide chaud couler sur mon visage. Je décidai que c'était un détail, quand je vis Sherry étalée un peu plus loin, sans connaissance. Je me précipitai vers elle, et je pris son polus, par réflexe. Son pouls et sa respiration étaient très faibles, mais au moins, elle était encore en vie. Vu la belle flaque de sang qui était derrière sa tête, je ne trouvais pas étonnant qu'elle était dans les pommes. Je la laissai deux secondes pour aller regarder en haut, là où nous étions tombés. Nous étions trop profond pour que je puisse voir quoi que ce soit, et, moi non plus, je n'étais pas frais, franchement. Le sang qui coulait de ma tête déguelassait ma chemise, et je l'essuyai sommairement avant que le sang n'arrive sur mon pantalon. Le fute humide, non merci. J'ouvrai juste ma chemise, pour ne pas trop être gêné, et allai de nouveau voir Sherry. Je soulevai délicatement sa tête, sa blessure était déjà guérie. Mais elle devait avoir quand même un sérieux traumatisme, car elle ne se réveillait pas. Elle se contentait de respirer tout doucement. Je poussai un bon gros soupir, ne sachant pas quoi faire, pour le coup. Et, un peu plus loin dans le tunnel, une ombre apparut. Je dus me concentrer pour bien voir, et je sortis mon pistolet, dans le doute. La silhouette se rapprochait tranquillement, et, à une bonne distance, je vis qu'elle avait une arme à deux mains - un fusil, peut-être. Je me calmai vaguement, en me disant que, à cette distance, il ou elle aurait facilement pu faire feu sur moi sans que je ne m'en rende compte, mais mes réflexes militaires me disaient de ne pas baisser ma garde. Puis, quand la personne se rapprocha encore, j'entendis… des bruits de talons familiers.

-Décidément… nos chemins n'arrêtent pas de se croiser, lieutenant Nivans, dit une voix familière