Chapitre 173 : La réforme (Le 09 décembre 1885)

- Louis, fis-je en repensant à toutes mes vérifications à la bibliothèque. La date existe, je l'ai contrôlée !

- Non, Karl m'a raconté une histoire je te dis... attends que je prenne mon carnet où je note les choses qui m'intéressent et que je dois retenir...

Fouillant ses poches et ne trouvant rien, il me dit, tout dépité :

- J'ai oublié mon carnet à la maison, chez Karl... Mais il m'avait parlé du calendrier de Georges qui remplaçait le calendrier julienne... pour rattraper le soleil qui allait trop vite... on a sauté des dates !

- La réforme du calendrier julien ! fis-je en éclatant de rire devant son explication assez brumeuse. Oui, je connais la réforme grégorienne de l'ancien calendrier julien, et elle a été opérée en 1752 pour rattraper le cycle solaire. On a sauté une dizaine de jours au calendrier. Cette réforme avait été imposée par le pape Grégoire XIII dans les États dont il était le souverain. Mais j'ai vérifié mon grand et le 7 octobre 1582 est correct...

Ce fut alors qu'un détail important que j'avais négligé me sauta à l'esprit : j'avais vérifié pour l'Angleterre alors que le document était censé avoir été rédigé et signé en Italie ! Tout le monde avait-il appliqué la réforme en même temps ou certains l'avaient fait plus tôt ?

Bon sang, j'avais oublié une chose très importante : le fait que mon pays avait renié l'autorité du pape et que le gouvernement ne s'était sans doute pas plié tout de suite aux injonctions de la papauté.

Ma main serra l'épaule de Louis en me rendant compte que j'avais négligé une chose importante et qu'elle venait de m'être soufflée par un enfant de sept ans...

Je vieillissais où mon esprit tournait au ralentit à cause du départ d'Hélène ?

Vu que je n'avais pas encore mes trente ans, c'était la preuve que le départ d'Hélène m'avait chamboulé l'esprit ! Ma froide logique marchait mieux lorsqu'elle était à mes côtés !

- Je dois vérifier la date pour l'Italie ! m'exclamai-je en m'arrêtant de marcher pour réfléchir à l'endroit où j'allais pouvoir aller consulter le document.

- Demandes à Karl lorsqu'il reviendra ! Il a une grande bibliothèque et son histoire venait d'un de ses livres ! Je me souviens qu'il m'a parlé qu'ils sont passés cette année là du 4 octobre au 15 octobre 1582. Le sept octobre 1582 n'existe pas !

- Tu as retenu les dates en plus ?

- Oui, parce que je me suis forcé à l'écrire dans mon petit carnet pour pas l'oublier... Ma maman était née un quatre octobre...

- Tu es un bon assistant toi ! lui dis-je en lui ébouriffant les cheveux.

Avec un peu de chance...

Un sourire de satisfaction apparut sur mon visage.

Il n'était rien en comparaison de celui qui ornait la petite bouille de Louis.

Nous terminâmes notre tour et nous aperçûmes Karl qui nous attendait à l'entrée du parc. Louis couru vers lui et s'exclama :

- Raconte à Sherlock la réforme du calendrier julienne !

- Julienne ? répéta-t-il amusé. C'est une soupe la « julienne » !

- Mais non ! s'impatienta-t-il sans même se rendre compte que son parrain se moquait gentiment de lui. Les dates que l'on a passées ! La réforme du pape Grégoire je ne sais plus quel numéro !

- J'avais compris ! s'amusa-t-il. Tu veux les dates pour quels pays ? Parce qu'ils n'ont pas tous appliqué la réforme en même temps ! Les anglais l'ont fait deux cent ans après les autres. Ils préféraient être en désaccord avec le soleil plutôt qu'en accord avec le pape...

- En Italie ! cria-t-il en sautillant sur place. Vite, c'est pour résoudre l'affaire de Sherlock !

- A vos ordres chef ! répliqua son parrain en claquant les talons. En 1582 ! L'Italie est passée du 4 au 15 octobre.

- Si je te disais, mon petit parrain d'amour, qu'un document italien est daté du 7 octobre 1582, que me répondrais-tu ?

- Qu'il est faux puisque la date n'existe pas ! Mais pourquoi toutes ces questions ? Tu résous les enquêtes de monsieur Holmes maintenant ?

Mais Louis ne l'écoutait plus ! Il hurla un « youppie » qui fit sursauter les rares promeneurs et il se mit à danser tout autour de nous en bondissant comme un cabri !

- Je suis plus malin que le grand détective de Londres ! chantonna-t-il tout en nous tournant autour. J'ai trouvé la solution à son affaire ! Je suis plus malin que lui ! Moi je le savais et pas lui !

- Lorsque vous aurez deux minutes, pourriez-vous m'expliquer de quoi il retourne monsieur Holmes ? fit Karl tout en souriant de voir Louis sautiller comme un fou autour de nous.

- Oui... il paraît que vous avez un livre avec la preuve...

- Venez chez moi et je vous fournirai l'aide nécessaire... Louis ? Tu te sens bien ?

- Oh que oui ! J'ai résolu son affaire !

Et il continua à danser autour de nous comme un Indien d'Amérique danserait autour du totem avant de partir en guerre.

- Ne disiez-vous pas que c'était un petit garçon calme et tranquille qui ne faisait pas de bruit ? demandai-je innocemment à l'avocat.

- Il doit y avoir une sorte de détonateur entre vous deux parce que je ne l'ai jamais vu ainsi ! Il sourit presque tout le temps mais là... il est devenu fou !

- Oui, murmurai-je en me grattant le sommet du crâne. Le jour où j'écrirai mes mémoires, je devrai avouer qu'un jour, je fus battu à plates coutures par un enfant de sept ans... parce que c'est lui qui vient de résoudre mon affaire...

- Il va nous la resservir pendant des années celle-là ! s'esclaffa Karl.

- Cela lui fera des histoires à raconter à ses petits-enfants plus tard...

L'avocat me jeta un regard en coin et je compris ce qu'il y avait de sous-entendu dans son regard : Hélène serait mise au courant de sa prouesse lorsqu'il irait la retrouver dans sa retraite en France.

- Heu... au fait, il a bien mangé ? me demanda-t-il à voix basse.

- Comme d'habitude, c'est à dire comme un goinfre !

- Tant mieux, depuis la sépa... heu... depuis quelque temps, il ne mangeait plus beaucoup. Donc, s'il a englouti son éclair, c'est que ses hantises ont disparu...

- Ses hantises ? Lesquelles ?

- La première : qu'il soit responsable de votre... séparation. Il pensait que c'était à cause de lui...

- Je lui ai confirmé qu'il n'avait rien à voir.

- La deuxième : que à cause du départ d'Hélène, vous ne vouliez plus le voir ou lui parler...

Je toussotai.

- Oui... ma réaction de tout à l'heure a du le conforter dans ses peurs...

- Vous vous êtes racheté non ? me dit-il en me donnant un coup de coude. Il s'est goinfré, donc tout va bien !

Louis arrêta sa danse endiablée et me pris la main :

- Je suis plus malin que toi sur ce coup là hein ? fit-il tout essoufflé.

- Permets-moi de conserver le silence ! Et je compte bien aller vérifier !

- C'est la vérité ! Je suis plus fort que le Maître ! L'Apprenti a dépassé le Maître !

Et il se remit à sautiller devant moi, tout fier d'avoir résolu mon affaire.

- Apprenti ? fis-je sur un ton suspicieux. Maître ? Et puis quoi encore ?

- Ben oui ! s'exclama Louis. Tu es le Maître, je suis ton Apprenti et c'est moi qui ai résolu l'histoire !

- D'accord ! lui répondis-je en jetant un coup d'œil à la dérobée à son parrain franc-maçon qui avait prit un air d'Immaculée Conception. Et Watson? Il est quoi dans tout cela ?

- Heu...dit-il en posant son index sur le menton. Il est trop vieux que pour être ton Apprenti...

- Trop vieux ? m'exclamai-je. Il n'a que trente et un ans !

Karl s'esclaffa et me glissa à l'oreille :

- Pour un enfant de sept ans, dès que vous avez la trentaine, vous devenez un vieux croulant !

- Oncle John n'est pas encore capable de t'arriver à la cheville, poursuivi Louis puisqu'il n'avait pas entendu la remarque de son parrain. Donc, ce n'est pas un Maître... C'est ton associé... ou... il y a un autre mot, mais je ne m'en souviens pas...

- Compagnon ? suggérai-je pendant que Karl sifflotait innocemment.

- Oui ! s'écria Louis ! Compagnon ! C'est le mot que je cherchais ! Il t'aide et il écrit tes enquêtes !

- Résumons, fis-je en me tournant vers Karl. Nous avons l'Apprenti, le Compagnon et le Maître... Sachant que le parrain de cet enfant, vous en l'occurrence, êtes un « fils de la veuve » et que Louis vient de nous citer les trois grades maçonniques... Dois-je déduire que vous voulez l'emmener en Loge ?

Il rit de bon cœur :

- Monsieur Holmes, certaines Loges franc-maçonnes rêveraient de vous avoir, vous et votre frère Mycroft, parmi elles, mais nous ne faisons pas de prosélytisme ! Ce n'est pas nous qui viendront vers vous ! C'est à vous de venir chez nous si vous êtes intéressé ! Et pour le cas de Louis, il est trop jeune et il est libre de venir un jour... Mais ce sera à lui de me le demander ! (Il haussa la voix en s'adressant au garçon). Tu as encore écouté aux portes toi ? Comment connais-tu ces termes bien spécifiques ?

- Non ! s'indigna-t-il. Mais quand tu parles avec Guillaume dans le hall, vos voix résonnent jusqu'en haut ! J'entends tout sans faire un seul effort ! Tu parlais l'autre jour de votre loge, et d'un Apprenti qui devenait Compagnon et qu'il avait des chances de finir Maître...

- Affaire réglée monsieur Holmes ! Je vais parler moins fort dans le hall...

- Vous ne vous êtes pas privé de me le demander lorsque nous nous sommes rencontrés en Normandie... le contrat que vous aimeriez que je vous signe ?

- Vos capacités intellectuelles nous intéressent au plus au point ! Vous ne vous embêteriez pas en notre compagnie ! Une réunion composées des plus brillants cerveaux !

- Je garderai ma liberté ! lui dis-je en riant.

- Enfer et damnation ! jura-t-il en tapant du pied. On aurait pu damner le pion aux autres Loges en leur signalant qui nous avions introduit chez nous... Tant pis ! Vous êtes de toute façon toujours le bienvenu... Allez ! En route pour la maison que vous puissiez vérifier nos dires !


Note de l'auteur sur cette petite subtilité historique :

L'introduction du calendrier grégorien comprend aussi une deuxième réforme d'application plus délicate, le décalage grégorien qui supprima dix jours du calendrier, entre le 4 octobre 1582 et le 15 octobre 1582 pour les pays ayant immédiatement suivi Rome, ce qui permit de fixer de nouveau l'équinoxe de printemps le 21 mars, comme ce fut le cas au début de l'ère chrétienne, au Premier concile de Nicée en 325.

En Italie, le 4 octobre 1582 est donc suivi par le 15 octobre 1582. Le 7 est inexistant !

Imposé par le pape Grégoire XIII dans les États dont il était le souverain, le calendrier grégorien fut aussi immédiatement adopté par l'Espagne, l'Italie, le Portugal et la Pologne.

En France, Henri III enlèvera ces jours en décembre.

La Grande-Bretagne et les pays protestants n'adoptèrent le calendrier grégorien qu'au XVIIIe siècle, préférant, selon l'astronome Johannes Kepler, « être en désaccord avec le Soleil, plutôt qu'en accord avec le pape ».

L'adoption du nouveau calendrier en Grande-Bretagne en 1752 fut prétexte à des émeutes, car certains prétendaient qu'on devrait payer un loyer mensuel complet avec seulement 21 jours ouvrés réels (se dit des jours où l'on travaille).

En Angleterre, Pays de Galles et dans les colonies : le 2 septembre 1752 est suivi par le 14 septembre 1752. De plus le début de l'année fut fixé au 1er janvier et non plus fin mars.

L'anglicanisme est une confession chrétienne dont l'origine remonte au XVIe siècle lorsque le roi d'Angleterre Henri VIII rompit avec le pape et Rome. Cette forme du christianisme est aujourd'hui présente principalement dans les pays qui ont pu être imprégnés par la culture anglaise, comme les anciennes colonies britanniques en Amérique et en Afrique.

Source : Wikipedia