Merci AmbreOnyx pour tes messages.
Chapitre 13
Tout cela lui revint en un éclair au moment où son regard croisa celui de Ross. L'homme avait bien changé : il avait grossi, s'était dégarni et il portait d'épaisses lunettes à double foyer. Rien à voir avec l'adolescent triomphant de ses souvenirs ! Il l'aborda plutôt froidement, résistant à l'envie de lui flanquer son poing dans la figure plutôt que de lui serrer la main. Mais il ne s'abaisserait pas à se conduire comme lui aurait pu le faire à l'époque.
- Salut Ross, se contenta-t-il de dire froidement.
- Oh… Je vois. Tu m'en veux encore non ?
- De quoi pourrai-je bien t'en vouloir ? persifla alors le mathématicien. Attends voir…
- Non, écoute Charlie. Si je suis heureux de te voir, c'est parce que j'espérais avoir l'occasion de te présenter mes excuses.
- Quoi ?
Charlie n'en revenait pas. Pourtant, finalement quoi d'étonnant ? En vingt ans tant de choses changent ! Pourquoi n'avait-il pas imaginé que son ancien tourmenteur avait pu devenir quelqu'un de bien ?
- Oui. Je m'en veux terriblement de ce que je t'ai fait subir à l'époque. Je n'ai pas d'excuses pour ça, sauf d'avoir été un sombre crétin dont le manque d'intelligence n'avait de pendant que la jalousie qu'il ressentait à ton égard.
- Toi ? Jaloux de moi ?
C'en était trop ! Charlie chercha désespérément un siège pour se poser.
- Bien sûr. Comment penses-tu que je pouvais me sentir ? Tu avais six ans de moins que moi et tu étais admiré de tous les professeurs. Et si tu avais entendu mes parents et mon jeune frère parler de toi !
- Mais de quoi tu parles ?
- C'est vrai, tu ne peux pas savoir. Tu ne sais pas qui sont mes parents apparemment ?
- Non, pourquoi ? Je devrais ?
- Non, ils ne jouent pas dans la même cour que toi. Mais ce sont des scientifiques aussi. Mon père est professeur de mathématiques au collège et ma mère est physicienne dans un laboratoire qui fait des recherches sur les particules subatomiques. Et ils avaient rêvé d'avoir un fils brillant qui aurait explosé au firmament des sciences. Au lieu de ça ils n'ont su engendrer qu'un imbécile incapable d'apprendre la moindre table de multiplication et n'ayant même pas d'aptitude particulière dans aucun domaine, sauf la méchanceté, bien sûr. Et quand ils ont lu certains de tes travaux de l'époque, leur déception envers moi s'est accru d'un degré encore. Et mon petit frère, qui avait ton âge, n'était pas en reste de compliments envers toi : tu étais véritablement son idole.
- Je ne vois pas…
- Non, tu ne le connaissais pas. Il est plutôt doué c'est sûr, mais à l'époque, il n'était naturellement qu'au collège. Mais je peux t'assurer qu'entendre les trois personnes qui comptent le plus dans ta vie passer leur temps à chanter les louanges d'un gamin qu'ils ne connaissent que de nom en regrettant explicitement qu'il ne soit pas à ta place, c'est difficilement supportable. Alors c'est vrai, je me suis vengé sur toi, et je n'en suis pas fier.
- J'ignorais tout ça, dit Charlie.
Le mathématicien prenait soudain conscience que la douleur peut aussi conduire à la cruauté. Il soupira : combien de fois déjà avait-il vu ça, cette pression que les parents mettent parfois sur leurs enfants, certes le plus souvent avec les meilleures intentions du monde ? Mais souvent il s'était demandé pourquoi ils ne pouvaient pas se satisfaire de ce qu'était leur progéniture et rien de plus. Il se félicitait d'avoir eu des parents qui l'avaient accepté comme il était. Parfois il se demandait pourtant si, s'il avait été l'un de ces élèves médiocres et d'intelligence plus que moyenne, ils ne lui auraient pas imposé aussi ce type de pression. Non, pas Alan et Margaret : pour eux, ce qui comptait avant tout, c'était que leurs fils soient heureux. Ainsi sa mère ne s'était pas opposée à ce qu'il arrête la musique et son père, quoi qu'il en ait pensé à l'époque, n'avait pas empêché Don d'entrer au F.B.I. Sans doute avaient-ils eu de la chance tous les deux. Oui, ils avaient eu beaucoup de chance.
- Tu ne m'en veux pas trop ?
Le ton de Steven Ross était presque suppliant et Charlie eut pitié de lui. Qui aurait cru ça ? Qui aurait cru qu'un jour il prendrait en pitié celui qu'il avait voué aux gémonies pendant plusieurs semaines ?
- Non ! C'est oublié.
Il mentait : ça ne serait jamais oublié. Mais le pardon n'est pas l'oubli. D'ailleurs serait-il aussi méritant s'il était oubli ? Quelle difficulté de pardonner si on ne se souvient pas ?
- Tu ne peux pas savoir ce que je suis soulagé ! C'est important pour moi que ceux à qui j'ai fait du mal à l'époque me pardonnent.
- J'espère que ce sera le cas.
- Et bien, j'ai déjà vu certains d'entre eux. Mais je crois que tu es le premier qui accepte spontanément de m'absoudre et ça me touche beaucoup.
- Arrête un peu…
Il ne savait pas trop quoi lui dire, alors il questionna :
- Il y en a qui t'ont envoyé paître ?
- Et comment ! Les T-T m'ont carrément fusillé du regard, quant à Bates, son sourire lorsqu'il m'a dit : « On en reparlera au cours de la soirée », m'a fait froid dans le dos. Je me demande s'il est tout à fait normal ce type.
- Et c'est toi qui demande ça ? persifla Charlie retrouvant son sens de l'humour. Toi qui voulais que j'aille chercher ma montre dans…
- O.K. Tu as raison. Je ne suis pas le mieux placé pour juger de la normalité des gens. Mais tout de même, on dirait que ce gars n'a pas évolué depuis vingt ans. Regarde-le.
Charlie contempla un instant en silence son ancien ami qui continuait à s'entretenir avec les jumeaux :
- C'est vrai qu'il n'a pas beaucoup changé. Quant aux jumeaux, à les regarder on a l'impression que le temps s'est arrêté.
C'était presque hallucinant, en effet, de voir à quel point les deux hommes, actuellement âgés d'une quarantaine d'année, à l'instar de la plupart des personnes présentes dans la salle, avaient peu changé en vingt ans. Ils étaient toujours vêtus de manière identique, portaient les mêmes lunettes rondes qu'à l'époque, coiffaient toujours leurs longs cheveux bruns dans lequel on ne distinguait aucun cheveu blanc, en catogan et semblaient toujours porter toute la misère du monde sur leurs épaules.
Il secoua l'espèce d'envoûtement qui le gagnait à les contempler et reporta son attention sur son interlocuteur.
- Bon et bien je te remercie de tes excuses…, il hésita un instant avant de prononcer le prénom, … Steve, et je te souhaite une bonne soirée.
- Tu veux que je t'offre un verre ?
Oh ! Apparemment Steven Ross n'avait pas vraiment envie de le lâcher de sitôt. Charlie chercha Don des yeux :
- Tu cherches quelqu'un ? interrogea aussitôt son vis-à-vis.
- Oui, mon frère.
- Oh ! Don est ici aussi ?
- Ben oui. Ca paraît normal non ?
- Bien sûr. Mais dans ce cas, je ferais peut-être mieux de ne pas trop m'attarder auprès de toi.
- Comment ça ? Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- Tu sais bien…
- Pas vraiment non ! Je ne vois pas en quoi le fait que tu me parles pourrait déranger mon frère.
- Maintenant je ne dis pas, mais à l'époque… Je peux te dire que je m'en souviens encore !
- Mais de quoi tu parles ?
- Enfin, tu sais bien que, si je t'ai lâché à l'époque c'est grâce à lui.
- Quoi ?
Steven Ross le regarda, interdit.
- Quoi ? Tu n'étais pas au courant ?
- Mais au courant de quoi bon sang ?
L'homme eut l'air embarrassé.
- Ecoute… Visiblement tu ne sais rien. Alors je ferai peut-être mieux de me taire. Je pense que c'est à ton frère de…
Il amorça un mouvement de retraite que le mathématicien stoppa net en l'attrapant par le bras. Dire qu'il n'aurait jamais imaginé faire un jour un tel geste !
- Ah non mon vieux ! Tu en as trop dit ou pas assez ! Alors maintenant j'exige des explications !
Comme Ross se taisait, semblant en proie à la confusion la plus totale, il insista :
- Et puis, tu me dois bien ça non ?
Steven le regarda longuement et soudain tout dans son attitude annonça sa reddition.
- Tu as raison, je te dois bien ça. Et puis il est temps sans doute que tu apprennes certaines choses.
Il l'entraîna un peu à l'écart et se mit à lui parler, longuement, et les yeux de Charlie s'ouvrirent grands comme des soucoupes aux mots qu'il prononça alors.
(à suivre)
