Chapitre 10: Juin 1817
Très chère Lizzie,
Je termine ta lettre à l'instant et je ne résiste pas au plaisir de te répondre immédiatement. Comme je suis heureuse d'apprendre que tu es aussi épanouie dans ton mariage que je le suis dans le mien ! Je me souviens si bien des appréhensions que tu nourrissais au sujet de Pemberley et de Miss Darcy durant tes fiançailles. Naturellement tout se déroule à merveille comme je le prévoyais ! Tu sais si bien t'adapter à ton entourage, ma chère sœur… Le récit de ta soirée à Matlock Castle m'a captivée. Je suis ravie que tu te sois liée d'amitié avec d'autres femmes du comté. Cela ne m'étonne pas de toi et je sais qu'entretenir de nouvelles relations te fera le plus grand bien.
Les descriptions que tu me fais de Pemberley m'ont enchantée et Charles ne cesse de me vanter les mérites du Derbyshire. Tu me manques tant, Lizzie ! Bien sûr, je suis heureuse, plus que je n'osais en rêver durant mes fiançailles, mais rien ne remplacera ton affection, nos confidences et tes conseils. C'est donc avec plaisir que Charles et moi acceptons votre invitation à venir passer quelques semaines à Pemberley. Je sais que Mr. Darcy a déjà soumis la proposition à Charles dans leur correspondance, et je les soupçonne déjà d'échanger des informations sur d'éventuels domaines à visiter près de chez vous !
Je caresse cette idée chaque jour davantage. Et pourtant j'aime le Hertfordshire, et Netherfield Park est très agréable à vivre. Mais je ne te cacherais pas que résider si près de Maman commence à mettre les nerfs de Charles à rude épreuve et tu sais pourtant combien il est patient. Je suis terrible d'entretenir une telle pensée au sujet de Maman, mais je ne peux m'en empêcher, et je sais que tu me comprends. Papa me regarde souvent avec un sourire amusé et je ne devine que trop à quoi il pense. Outre cela, Charles et moi commençons à nous languir d'avoir un domaine qui soit véritablement à nous en dehors de notre résidence londonienne. Il a demandé à plusieurs reprises aux propriétaires de Netherfield Park s'ils étaient disposés à le lui vendre mais ils restent fermes dans leur refus. Pour être tout à fait honnête, j'en suis heureuse. Après tous ces mois passés à nous imaginer vivre à quelques miles l'une de l'autre, je serais très déçue que notre vœu mutuel ne se réalise pas.
Mais pour l'heure, je suis simplement heureuse d'accepter votre invitation et de découvrir ton nouveau foyer. Nous avons tellement à nous raconter ! A Meryton la vie s'écoule tranquillement. Nous fréquentons régulièrement les Lucas et les autres familles que nous côtoyons depuis toujours. Mère vient nous rendre visite presque chaque jour, de même que Kitty. Notre sœur commence à s'assagir, comme nous avions prévu qu'elle le ferait avec l'absence de Lydia. Je suis sûre qu'elle va devenir une jeune femme ravissante.
Quant à Mary, je la vois moins souvent. Comme tu dois t'en douter, elle préfère rester à Longbourn à étudier ou jouer du piano. Papa me fait un peu de peine, tu lui manques beaucoup, je le crains. Penser à lui est d'ailleurs la seule chose qui me fasse hésiter à quitter le Hertfordshire. Je confesse néanmoins que je cède au plaisir égoïste de vouloir m'installer plus près de toi et je sais qu'il m'en voudrait d'hésiter à cause de lui.
As-tu reçu des nouvelles de Lydia ? Toutes mes lettres restent sans réponse. Je ne peux qu'espérer qu'elle se porte bien. Sa dernière missive m'annonçait simplement que Mr. Wickham et elle étaient revenus à Newcastle sans encombre après nos mariages. Elle me demandait de l'argent, donc je lui ai envoyé ce que j'ai pu en les prélevant sur mes fonds personnels sans en parler à Charles. Je ne sais pas si c'est la bonne solution d'avoir cédé car je ne crains que trop que cela ne leur apprendra pas à être raisonnables. Ils risquent de prendre l'habitude d'avoir sans cesse recours à autrui sans aucun sens de l'économie. Néanmoins, Lydia est ma sœur et je ne peux supporter l'idée de la savoir dans le besoin si je peux y remédier quelque peu.
Caroline est revenue de Londres il y a quelques jours. La Saison va bientôt se terminer mais elle ne semblait pas vouloir y participer activement cette année ce qui m'étonne de sa part. Je sais que tu ne l'apprécies guère. Néanmoins, quand Charles lui a annoncé que nous projetions d'aller passer quelques semaines chez vous elle a insisté pour venir, arguant que le changement d'air lui ferait le plus grand bien. Je suis navrée, Lizzie, de t'imposer sa présence, j'aurais tant voulu que nos retrouvailles soient parfaites ! J'ai essayé de lui vanter les mérites d'un séjour à Bath avec ses amies, ou bien à la campagne chez les Hurst, mais elle a refusé. Je n'ai pas osé insister.
Malgré cela, nos rapports se sont nettement améliorés, peut-être par la force des choses. Elle semble avoir enfin accepté mon mariage avec Charles et je ne te cache pas mon soulagement. Je déteste les conflits et l'idée de déplaire aux gens, tout spécialement lorsqu'ils font partie de ma famille.
Ma très chère sœur, je dois arrêter là ma lettre car nous recevons ce soir. Sois sûre que mon affection pour toi demeure intacte et que je suis impatiente de te revoir. Nous arriverons le 10 juin, comme vous nous l'avez proposé. Transmets toutes mes amitiés à Mr. Darcy et Miss Darcy. Charles se joint à moi pour vous saluer et vous remercier une fois encore de votre invitation.
A très bientôt, Lizzie.
Ta sœur affectionnée,
Jane Bingley.
Elizabeth replia la lettre de sa sœur en affichant un sourire pensif. Jane lui manquait terriblement et l'annonce de son arrivée la semaine suivante soulageait ses épaules d'un lourd poids.
« Qu'est-ce qui te fait tant sourire ? » demanda Darcy.
Tous deux prenaient le thé sur la terrasse de Pemberley. Les beaux jours s'étaient installés depuis quelques semaines et Darcy avait donc suggéré qu'ils passent l'après-midi sur la terrasse où l'ombre offrait un répit bienvenu. Une lettre de Jane et une autre de Charlotte Collins étaient arrivées et Elizabeth s'était empressée de les lire tandis que son mari s'efforçait de venir à bout de sa propre correspondance.
« Jane et Mr. Bingley acceptent notre invitation ! annonça-t-elle avec un large sourire.
- Vraiment ? Pour le 10 juin ?
- Oui. Jane semble trépigner d'impatience.
- Tout comme toi on dirait, dit-il avec un sourire bienveillant.
- Attends-toi à être délaissé, mon cher mari, car elle et moi aurons des milliers de choses à nous raconter.
- Je n'en doute pas… Bingley et moi en profiterons pour évoquer notre nostalgie de la période bénie de nos célibats respectifs.
- Tu ne parviendras pas à me faire croire que tu es nostalgique.
- Et j'espère pour Bingley qu'il ne l'est pas non plus, concéda Darcy. Jane évoque-t-elle leur projet de déménagement dans sa lettre ?
- Oui… Apparemment les propriétaires de Netherfield Park ont à nouveau refusé de vendre.
- Pour ton plus grand plaisir, je présume ?
- Tu lis en moi comme dans un livre ouvert. Ils envisagent de plus en plus sérieusement de venir s'installer près d'ici. Apparemment le caractère de ma mère commence à être insupportable même pour Mr. Bingley, ce qui n'est pas peu dire ! »
Darcy grimaça légèrement ce qui fit éclater de rire Elizabeth.
« J'admire Bingley… grommela Darcy.
- Tu ne pourrais pas vivre près d'elle.
- Probablement pas. L'indulgence et la patience ne sont pas mes qualités principales, comme tu le sais.
- En parlant de cohabitation déplaisante… Caroline Bingley a prévu de venir avec Jane et Mr. Bingley.
- C'était inévitable, dit Darcy, fataliste.
- Jane a bien essayé de la convaincre d'aller passer quelques jours à Bath mais elle a refusé. Quelles sont les nouvelles de ton côté ? demanda Elizabeth en désignant la pile de lettres à son mari.
- Rien de bien intéressant pour l'instant. J'ai reçu une lettre de Bingley, sans doute me parlera-t-il davantage de leur projet de déménagement.
- J'aimerais tellement qu'ils s'installent rapidement dans la région, dit Elizabeth en soupirant.
- Avant d'épuiser les réserves de patience de Bingley ? demanda Darcy en haussant malicieusement les sourcils.
- Et les miennes, car Jane me manque. D'ailleurs elle est convaincue que Mr. Bingley et toi commencez déjà à organiser tout cela sans nous en parler !
- Vraiment ? dit-il, faussement innocent.
- Je suis persuadée que tu t'es déjà renseigné pour savoir quels domaines pourraient leur plaire.
- C'est tout naturel. Je connais la région mieux qu'eux. Je ne vois pas d'inconvénient à les aider, au contraire.
- Auraient-ils un vaste choix ?
- Connaissant les critères de Bingley je pense qu'ils pourraient déjà visiter trois domaines. Ils sont tous à moins de trente miles d'ici. En revanche, je ne connais guère les goûts de ta sœur mais j'imagine que si Netherfield lui plaît alors elle devrait apprécier les domaines auxquels j'ai pensé.
- Moins de trente miles ! Ce serait merveilleux ! Il faut absolument qu'ils les visitent durant leur séjour ici.
- C'est très certainement dans leurs projets. »
La lettre de Mr. Bingley confirma effectivement les soupçons de Darcy qui sourit en voyant l'enthousiasme et l'impatience d'Elizabeth à la perspective de voir sa sœur préférée venir s'installer dans le voisinage. L'idée l'enchantait lui aussi car son amitié avec Charles Bingley datait de plusieurs années et leurs mariages respectifs n'avaient fait que les rapprocher davantage.
Les premiers jours de Juin continuèrent à s'écouler paisiblement. Elizabeth se délectait du calme qui régnait à Pemberley après des années de vie turbulente et souvent chaotique à Longbourn. Elle se sentait désormais entièrement chez elle et commençait à prendre les rênes de la maisonnée, secondée activement et fidèlement par Mrs. Reynolds. Darcy l'encourageait et l'observait avec une bienveillance teintée de fierté, mais il offrait son aide de moins en moins souvent, constatant qu'elle assumait son rôle avec une facilité grandissante. Il avait même appris avec surprise et émotion qu'elle avait commencé à accompagner Georgiana durant ses visites aux métayers et employés qui vivaient sur le domaine.
Chargées de paniers de nourriture, de livres, et parfois même de vêtements, les deux belles-sœurs avaient été accueillies dans les premiers temps avec curiosité, tous étant impatients de faire la connaissance de la nouvelle maîtresse de Pemberley. Mais bientôt, le mot passa de cottage en cottage, aucun ne manquant pas de chanter les louanges de la jeune Mrs. Darcy, de sa joie de vivre et surtout de sa générosité. Tous avaient craint que l'épouse de Darcy soit une Londonienne hautaine et peu soucieuse de leurs tracas et de leur bien-être. Mais Elizabeth, élevée simplement à Longbourn où elle remplissait déjà son rôle de bienfaitrice en compagnie de Jane et Mary, apaisa toutes leurs craintes en quelques semaines seulement.
Avec un sourire et quelques mots aimables pour chacun, elle parvenait à conquérir tous ceux qu'elle rencontrait. Sincèrement soucieuse de leurs conditions de vie, et désireuse de leur venir en aide à la mesure de ses moyens, elle fut agréablement surprise de constater que l'excellente productivité de Pemberley, ainsi que la générosité de Darcy et Georgiana qui réservaient une somme non négligeable de leurs revenus pour leurs œuvres, lui offraient bien plus de ressources que Longbourn pour soutenir les métayers et améliorer leurs conditions de vie. Imitant son époux, Elizabeth donna des consignes pour qu'une partie de sa cassette personnelle soit allouée à cet usage également.
Aussi fût-elle bientôt très appréciée des centaines d'employés qui gravitaient autour de Pemberley. Darcy pouvait le constater chaque semaine en se rendant à la messe. Alors qu'il offrait son bras à son épouse et sa sœur, il fut surpris de remarquer que de dimanche en dimanche Elizabeth était accueillie de plus en plus chaleureusement, et que nombreux étaient ceux qui s'adressaient uniquement à elle et non plus à son mari s'ils avaient une requête à présenter.
Si Darcy et sa sœur avaient toujours été très estimés sur le domaine, leur nature réservée avait toujours imposé une distance entre eux et leurs gens, qu'Elizabeth sut abolir en partie, sans pour autant verser dans une familiarité inconvenante. Elle avait instinctivement trouvé le bon équilibre entre sa position et sa personnalité. Admirant son aisance, Darcy lui en était reconnaissant, car il savait que tous à Pemberley attendaient qu'elle remplisse ce rôle qui était resté vacant depuis le décès de Lady Anne.
Il était quant à lui très occupé, comme chaque année à cette période, mais s'organisait afin de passer le plus de temps possible avec son épouse. Leur complicité grandissait de jour en jour et ils commençaient à se comprendre de manière intuitive d'un simple regard. Georgiana ne se lassait pas d'observer le bonheur de son frère qui se déridait chaque jour davantage au contact d'Elizabeth.
Pemberley, qui n'avait connu que le silence et les jours toujours un peu mornes et teintés de mélancolie depuis la mort des parents de Darcy et Georgiana, s'emplissait à nouveau de joie de vivre. Les serviteurs les plus anciens se réhabituaient à entendre des éclats de rires, ceux de leur nouvelle Maîtresse et de la jeune Miss Darcy mais aussi, à leur grande surprise, de Darcy, qu'ils avaient toujours connu taciturne.
Elizabeth avait par ailleurs noué plusieurs amitiés après le bal des Matlock. Elle était retournée à Matlock Castle peu après et y avait retrouvé Harriet Vernon et quelques autres jeunes femmes que Lady Matlock connaissait bien et fréquentait beaucoup. L'après-midi avait été délicieux et les cinq jeunes femmes s'étaient promis de se revoir. Fidèle à sa promesse, Elizabeth les avait déjà invitées à deux reprises, contribuant ainsi à redonner vie à Pemberley.
Deux jours avant l'arrivée des Bingley, attendue fébrilement par Elizabeth, Darcy se réveilla tôt. Les rayons du soleil filtraient à travers les tentures et les fenêtres ouvertes laissaient entrer une brise matinale bienvenue. Il se tourna vers Elizabeth. Exceptionnellement, elle ne dormait pas étroitement blottie contre lui mais il ne s'en étonna pas car il faisait déjà très chaud. Ainsi, elle s'était endormie sur son propre oreiller en se contentant de poser une main sur son ventre. Il repoussa doucement les cheveux qui tombaient sur le front de son épouse avant de lui prendre doucement la main sans la réveiller. Après deux mois de mariage, il savait déjà discerner les signes annonciateurs de son réveil. Il la regarda donc dormir plusieurs minutes avant de noter qu'elle respirait moins paisiblement et commençait à bouger imperceptiblement. Il se rapprocha d'elle et l'embrassa dans le cou.
« Bonjour mon ange, chuchota-t-il à son oreille, ravi de voir son sourire amoureux avant même qu'elle soit complètement éveillée.
- Bonjour… » dit-elle en enfouissant son visage dans son cou.
Elle s'étira avant d'ouvrir les yeux et de le gratifier du sourire qu'elle ne réservait qu'à lui.
« Fait-il toujours aussi chaud l'été dans le Derbyshire ? gémit-elle ensuite en rejetant les draps.
- Cela dépend des années, mais ce n'est pas exceptionnel. »
Malgré la chaleur, elle vint se blottir plus étroitement contre lui et tous deux restèrent silencieux quelques minutes, savourant l'instant paisible de ce début de journée.
« Dois-tu travailler aujourd'hui ? finit-elle par demander en se redressant pour le regarder.
- Non, annonça-t-il avec un large sourire.
- Je suppose que tu vas aller faire du cheval ?
- J'ai mieux à te proposer…
- Vraiment ?
- Que dirais-tu de commencer à apprendre à monter à cheval ?
- Tu acceptes finalement de m'apprendre ?
- Oui, à l'unique condition que tu sois prudente… Est-ce bien clair, mon adorable et impétueuse épouse ?
- Je tâcherai de m'en souvenir » dit-elle, mutine.
Ils se levèrent peu après et se retirèrent dans leurs appartements respectifs pour se préparer pour la journée. Darcy était déjà en train de prendre son petit-déjeuner et de lire son journal quand Elizabeth le rejoignit. Il ne la quitta pas des yeux tandis qu'elle s'asseyait et se servait du thé.
« William ? Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle, amusée. Tu sembles à des lieux d'ici.
- N'ai-je pas le droit d'admirer mon épouse ? Tu es ravissante, ce matin, ma Lizzie.
- Comme tous les matins, non ?
- Pas exactement : un peu plus chaque matin, dit-il, charmeur.
- Flatteur. Les nouvelles financières ne t'intéressent plus ? le taquina-t-elle en désignant le journal.
- Elles ont bien du mal à rivaliser avec toi pour retenir mon attention… » répondit-il.
Malgré le sourire moqueur d'Elizabeth qui commençait à déjeuner imperturbablement, il continua à l'observer. Il ne mentait pas en disant qu'elle était charmante. Elle portait une robe de mousseline blanche avec un ruban rouge grenat autour de la taille d'une simplicité délicieuse de la même coupe que ses anciennes robes de jeune fille bien que de meilleure facture et d'un tissu plus fin. Il s'émerveillait du fait qu'elle conservait cette simplicité qui l'avait séduit et ce alors même qu'elle avait totalement renouvelé sa garde-robe, en résistant aux suggestions de Georgiana et de la modiste de choisir des coupes plus élaborées et des étoffes plus précieuses.
« Mon Dieu, William, mange ou tu seras grincheux toute la matinée à force d'être affamé, dit-elle, amusée.
- Tes désirs sont des ordres. Au fait, nous avons reçu un express des Bingley.
- Vraiment ? dit Elizabeth en posant immédiatement ses couverts. Montre-moi vite.
- Tiens, dit-il en lui tendant la lettre. Ils nous informent simplement qu'ils se mettent en route ce matin et seront là après-demain midi comme prévu.
- C'est merveilleux ! William, si tu savais, je suis tellement impatiente !
- Je vois ça… dit-il en souriant avec indulgence.
- J'espère que rien ne les retardera.
- Les routes sont plus faciles en cette saison. A moins d'un orage, ils devraient arriver sans encombre comme prévu. »
Ils se rendirent aux écuries en début d'après-midi. Elizabeth s'était changée. Dans la confidence des projets de son frère, Georgiana avait commandé à Mrs. Harrington une tenue d'équitation pour sa belle-sœur, et Darcy la lui avait offerte ce matin-là. Les yeux d'Elizabeth avaient brillé de plaisir en la voyant, et elle l'avait passée en toute hâte, pressée de l'étrenner. La robe était d'un velours vert profond qui lui seyait à la perfection. Elizabeth bénit Mrs. Harrington d'avoir tenu compte du climat estival et à sa grande surprise elle n'eut pas trop chaud en revêtant sa nouvelle toilette. Elle s'était ensuite empressée de rejoindre Darcy qui l'attendait sur le perron. Main dans la main, ils marchèrent d'un bon pas vers les écuries. Elizabeth demanda à son mari quel cheval elle allait monter.
Darcy avait longuement réfléchi avant de décider lequel conviendrait le mieux. Il avait finalement opté pour Lorelei, une jument superbe et surtout très calme. En apprenant son nom, Elizabeth se tourna en souriant vers son mari et ils échangèrent un long regard chargé de souvenirs. Ils se souvenaient tous deux d'une de leurs discussions durant leurs fiançailles. Elizabeth se promenait aux alentours de Longbourn, un livre à la main comme elle le faisait fréquemment. Elle avait croisé Darcy qui se rendait chez les Bennet à cheval pour la voir. Ils s'étaient promenés, oubliant durant l'espace de quelques minutes qu'ils n'étaient pas chaperonnés comme le voulaient les convenances.
Elizabeth avait appris à cette occasion que le destrier de Darcy s'appelait Parsifal en référence à un poème de Von Eschenbach. Ils avaient alors entamé une discussion sur la poésie germanique qui les avait amenés à se découvrir de nouveaux points communs. Elizabeth avait avoué une affection toute particulière pour le poème de Brentano paru en 1810 qui narrait l'histoire de Lorelei et il avait éclaté de rire en disant qu'une de ses juments du même lignage que Parsifal avait été baptisée ainsi.
Il lui apprit à seller Lorelei, avant de la guider pour monter en selle, ce qui se fit sans trop de peine. Elizabeth s'amusa énormément au cours des heures qui suivirent. Sa peur initiale fut vite effacée. Lorelei était très douce et obéissait instantanément au son de la voix de Darcy qui savait comment se faire comprendre de ses chevaux. Guidée par les conseils de son mari, Elizabeth se sentit rapidement à l'aise.
Georgiana les rejoignit en milieu d'après-midi. Etant elle-même une amazone accomplie, elle donna à Elizabeth des conseils très précis et très utiles auxquels son frère n'avait pas pensés. Lorsqu'Elizabeth remit pied à terre, elle avait les joues rosies par l'effort et elle mourait d'envie de recommencer. Georgiana rit de son enthousiasme et elles projetèrent d'emblée de faire de nombreuses promenades ensemble. Darcy fronça les sourcils à cette idée, affirmant que c'était inenvisageable tant qu'Elizabeth n'était pas une cavalière accomplie ce qui n'arriverait pas avant plusieurs mois. Elizabeth se rangea en toute bonne foi à son avis car elle ne se sentait pas encore de taille à s'aventurer très loin sans Darcy.
Ils se changèrent et dînèrent tous les trois puis Georgiana se retira. Elizabeth écrivit une lettre à chacun de ses parents et répondit à Charlotte Collins. Cette dernière était enceinte de près de sept mois et Elizabeth prit des nouvelles de sa santé car elle savait que les premiers mois de grossesse de son amie avaient été pénibles. Darcy était à son bureau, à quelques mètres d'elle, et répondait aux diverses lettres qu'il recevait chaque jour. Les travaux de décoration du boudoir d'Elizabeth étaient presque achevés mais ils aimaient se retrouver dans le salon où Darcy avait l'habitude de travailler. Ils étaient généralement concentrés sur leurs tâches respectives mais appréciaient de partager ces heures studieuses ensemble.
Néanmoins, Elizabeth avait ce soir-là bien du mal à rester attentive. Elle se leva plusieurs fois pour aller à la fenêtre, incapable de se concentrer. Ses pensées se dirigeaient invariablement sur Jane. Toutes deux avaient tellement à se raconter. La patience n'était pas au nombre des qualités d'Elizabeth et la longue séparation entre les deux aînées des Bennet n'arrangeait rien. Elizabeth brûlait de savoir comment s'étaient passés les premiers mois de mariage de Jane, son installation à Netherfield, et comment évoluait sa relation avec Miss Bingley. Jane ne manquerait sans doute pas non plus de lui raconter les derniers événements qui s'étaient produits dans le Hertfordshire d'un regard plus neutre et plus fiable que Mrs. Bennet qui écrivait des lettres interminables à ses trois filles mariées en affabulant volontiers en narrant les faits qu'elle jugeait dignes d'intérêt.
« Elizabeth, tu devrais t'asseoir, tu vas finir par me donner le tournis. On dirait une abeille échappée d'une ruche, dit Darcy sans lever la tête de son travail.
- Je n'en peux plus d'attendre, William… C'est terrible ! Pourquoi faut-il autant de temps pour venir du Hertfordshire ?
- Sans doute parce que c'est à cent cinquante miles d'ici. La patience est une vertu, mon cœur…
- Que je n'ai pas, dit Elizabeth en s'asseyant sur un sofa près de la fenêtre.
- Cela vient avec l'âge.
- C'est donc pour ça que mon très vieil époux ne s'impatiente jamais ! L'âge… J'aurais dû y penser ! » le taquina-t-elle.
Il leva les yeux et la dévisagea sans parvenir à ne pas esquisser un sourire amusé. Il était incapable de résister à ses taquineries. Il adorait qu'elle saisisse chaque opportunité de faire preuve de son humour et de son esprit, et il ne se lassait pas de l'entendre rire de ses propres plaisanteries. C'était une libération après les années de solitude et de rigueur qu'il s'était imposé après la mort de son père. C'est pourquoi il se contenta de sourire avant de riposter.
« Rassurez-vous, Mrs. Darcy, vous atteindrez mon âge avancé dans quelques années.
- Mais d'ici là tu auras atteint un âge canonique. » contra-t-elle, faisant rire Darcy.
Il se leva et alla la rejoindre sur le sofa.
« Tu as fini d'écrire tes lettres ?
- Non, mais je viens aider mon impatiente épouse à attendre l'arrivée de sa sœur.
- Vous avez beau jeu de vous moquer, Mr. Darcy. Si mes souvenirs sont exacts, tu n'es guère plus patient lorsque tu es sur le point de revoir Georgiana après une longue absence. Rappelle-toi que j'étais à tes côtés à Netherfield l'avant-veille de notre mariage !
- Oui car je ne suis pas rassuré quand elle voyage, même si elle n'est jamais seule. Néanmoins je ne m'agite pas autant que toi ! dit-il en lui prenant la main.
- Tu ne tenais pas en place…
- C'était un jour particulier… Je te rappelle qu'outre l'arrivée de Georgiana je n'en pouvais plus d'attendre le jour de notre mariage. Je ne suis jamais parvenu à être patient dès qu'il s'agit de toi. Toute séparation était un calvaire.
- C'est donc pour cela que tu me séquestres ici ?
- Tu as tout compris.
- La patience est une vertu… lui rappela Elizabeth en affichant un sourire narquois.
- Preuve que je ne suis pas si vieux que cela… dit-il en lui faisant un clin d'œil.
- Je reste sceptique… plaisanta-t-elle.
- Il faudrait que je te convainque alors ?
- J'en ai peur.
- Je vais te montrer ce que c'est que d'avoir un âge avancé ! » dit-il.
Jusque-là rieurs, ses yeux exprimèrent bientôt une toute autre émotion lorsqu'il se pencha vers elle pour l'embrasser avec une lenteur insoutenable. Mais n'y tenant plus, Elizabeth retourna ses baisers avec une ferveur qui fit éclater de rire son mari.
« Vous êtes fort peu patiente en effet, Mrs. Darcy, la taquina-t-il.
- Parce que tu l'es ? dit-elle entre deux baisers.
- Pas ce soir. » dit-il avant de lui prendre la main et de l'entraîner.
Réprimant leurs éclats de rire, ils montèrent les deux étages qui les séparaient de leurs appartements. Dès que la porte de leur chambre fut refermée derrière eux, Darcy serra son épouse contre lui et la couvrit de baisers. Ils quittèrent leurs vêtements au hasard avant de tituber jusqu'au lit sans cesser de rire.
La journée du lendemain sembla interminable à Elizabeth. Darcy fut absent durant une bonne partie de la journée et les heures s'écoulèrent lentement. Georgiana lui proposa une promenade qui occupa ses pensées et lui fit le plus grand bien. Par la suite, toute tentative de leçon de piano fut rapidement abandonnée tant Elizabeth ne tenait pas en place. Georgiana riait de l'impatience d'Elizabeth et ne savait plus que mettre en œuvre pour la distraire de la longue attente. Elle organisa avec Mrs. Reynolds les derniers détails pour accueillir les Bingley, mais l'intendance de Pemberley était telle qu'Elizabeth n'avait presque pas eu besoin d'intervenir après avoir décidé des chambres qu'elle attribuerait à ses invités, et donné des consignes pour les menus.
Fort heureusement, Harriet Vernon vint rendre visite à sa nouvelle amie en début d'après-midi. Harriet se montra curieuse au sujet de la famille de la nouvelle venue et Elizabeth se fit un plaisir de lui parler de ses sœurs et tout particulièrement de Jane, et en profita pour lancer une invitation à venir prendre le thé la semaine suivante pour que les deux jeunes femmes puissent faire connaissance. Mrs. Vernon prit congé vers cinq heures de l'après-midi.
« Ma chère Elizabeth, promettez-moi que vous viendrez me voir à Whitfield avec Mrs. Bingley dès que vous en aurez l'occasion. Je vous rendrai ainsi votre invitation.
- Je n'y manquerai pas. Jane sera ravie.
- Je l'espère. Et rencontrer les gens du voisinage la convaincra peut-être de venir s'installer dans la région plus rapidement. Ce serait merveilleux pour vous deux !
- Merci à vous, Harriet. Je vous ferai prévenir la veille. »
Darcy rentra au manoir au moment où Mrs. Vernon montait en voiture. Ils se saluèrent puis il monta les quelques marches du perron pour rejoindre Elizabeth qui se tenait en haut de l'escalier. Lorsque Harriet Vernon fut hors de vue, il l'embrassa longuement.
« Tu m'as manqué, dit-il en s'écartant légèrement pour plonger son regard dans le sien.
- Toi aussi. As-tu passé une bonne journée ?
- Une journée productive sinon agréable, dit Darcy, satisfait. Et toi ?
- Très longue. J'ai l'impression que les minutes sont des heures.
- Viens, allons faire une promenade, la fraîcheur va commencer à tomber bientôt. Cela te fera du bien. »
Il lui prit la main et l'entraîna.
« Que dirais-tu d'une soirée tranquille pour t'aider à passer le temps ? demanda-t-il en marchant.
- Me feras-tu la lecture comme l'autre jour ?
- Vous êtes très exigeante aujourd'hui, Mrs. Darcy…
- Que ne ferais-tu pas pour m'aider à attendre l'arrivée de Jane et Mr. Bingley.
- Et de Miss Bingley, lui rappela son mari avec humour.
- Certes… C'est un mal pour un bien je suppose. Mais ne change pas de sujet…
- Si une si petite faveur suffit à te rendre heureuse, comment pourrais-je refuser ? » dit-il avec un sourire.
Elizabeth passa une soirée délicieuse. La présence de son mari lui permit même d'oublier durant l'espace de quelques heures l'arrivée imminente des Bingley. Blottie dans les bras de Darcy qui lui fit la lecture, elle se laissa bercer par les modulations de sa voix grave et veloutée avant de s'endormir.
Elle se réveilla le lendemain matin d'excellente humeur. La matinée suivit son cours habituel : ils se préparèrent avant de prendre leur petit déjeuner et de descendre dans la salle de musique pour passer quelques moments avec Georgiana. Puis Darcy se retira dans son bureau pour travailler. Elizabeth fit venir Mrs. Reynolds afin d'organiser une soirée qui se tiendrait au cours des semaines qui suivraient. Son mari et elle comptaient inviter plusieurs amis que Darcy connaissait de longue date et qu'il lui avait présentés lors du Bal Masqué. Les Matlock, le Vicomte et la Vicomtesse de Vauxhall, le Colonel Fitzwilliam et les Vernon étaient notamment attendus. En fin de matinée, Darcy les rejoignit.
« Elizabeth, les Bingley arrivent. Ils sont dans l'allée principale et devraient être sur le perron d'une minute à l'autre. » annonça-t-il.
Elle se leva, un large sourire aux lèvres, et vint prendre le bras qu'il lui tendait, avant de se diriger vers le perron de Pemberley où elle aperçut d'emblée deux voitures dans l'allée.
