Chapitre 10 : Reyna
Reyna avait conscience que Percy l'avait ramenée, choquée, à leur bungalow. Elle avait cru saisir quelques bribes de la conversation qu'avaient eu Percy et Nico, probablement pour s'expliquer. Elle était restée prostrée sur son lit, à ruminer l'épisode. Comment un simple souvenir pouvait-il autant la bouleverser ? Nico l'avait défendue. Et Reyna ne savait pas trop quoi en penser. Si elle devait être flattée. Ou angoissée. A l'idée de ne plus pouvoir se défendre par elle-même. Cela restait une de ses plus grandes peurs. Se sentir incapable.
Tourmentée par ses pensées, Reyna ne trouvait pas le sommeil. Aussi elle réitéra son aventure de la veille, et sortit en dehors de son bungalow, pendant que Percy dormait. Elle portait ce que son frère appelait « un sweat à capuche » et un « jogging ». Ils étaient mieux adaptés au climat que ses chitons. Reyna ne se mentait pas à elle-même. Elle savait qui elle espérait (et redoutait) trouver à la plage.
Nico se tourna à l'instant même où Reyna posait un pied sur le sable. Il était donc venu. Elle s'assit à côté de lui, mais à une distance que sa mère aurait sûrement jugé « correct ». Elle décida aussi de le laisser parler le premier. De toute façon, elle n'aurait pas su quoi dire. De longs instants de silence s'installèrent avant que Nico ne se décide à parler.
- Qu'est-ce qui s'est passé, tout à l'heure ?
Reyna mit quelques secondes à trouver ses mots. Elle ne voulait pas trop en révéler, son passé lui appartenait, mais elle savait aussi qu'elle devait s'expliquer. Même si ses sentiments restaient flous. Comme tout à cet instant.
- Je... J'ai eu l'impression de revivre un moment pas très glorieux de ma vie, que j'aurais préféré oublier.
Nico hocha la tête.
- Pourquoi m'as-tu aidée, d'ailleurs ? Je ne suis pas sûre qu'elle m'aurait blessée de toute façon.
- Ah euh... (Nico parut embarrassé) Tu es un peu de la famille, non ?
- Techniquement, on a aucun lien de parenté, tu sais. Je suis une enfant des Enfers, oui, mais pas d'Hadès.
- C'est-à-dire ?
- Hadès n'est... rien pour moi. Enfin, à part mon oncle. Il est le père de ma mère, j'ai une partie de ses pouvoirs, mais... On n'est pas liés par les liens du sang. A part la filiation, rien de tout ça n'existe pour les Dieux.
Elle ne savait pas vraiment si, dans son avant-dernière phrase, elle parlait d'Hadès ou de Nico. Reyna se sentait troublée. Elle détestait ne pas pouvoir énoncer clairement ses sentiments. Mais en même temps, elle avait peur de ressentir quelque chose. De s'attacher.
- Je suis fiancée.
Reyna avait envie de se frapper. Fort, de préférence. Il n'y avait pas de chose plus stupide à dire à ce moment-là.
- Attends.. A 16 ans ?!
- Si je n'avais pas été une Sang-Mêlé, j'aurais été mariée à un vieux citoyen, riche de préférence, à l'âge de 12 ans. Donc 16 ans, je t'avoue que je préfère.
Il y eut un moment de silence.
- On t'a fiancée... contre ton gré ?
- Comment ? Non ! Personne n'avait assez d'autorité sur moi pour le faire. A part les Dieux.
- Pas même ta mère ?
- Je n'avais plus de mère.
Reyna sentait la tension monter en elle.
- Qu'est-ce qui lui est arrivé ?
- Elle est morte, voilà ce qui lui est arrivé !
Elle s'était emportée. Nico la regarda, visiblement surpris.
- Ma mère est morte quand j'avais 8 ans. Dit Nico, en lui prenant la main.
Reyna voulait retirer sa main, ne pas se laisser amadouer, mais ses sentiments contradictoires l'en empêchèrent. Elle se sentait seule, si seule pour surmonter cette épreuve. L'adaptation. Elle ne faisait réellement confiance qu'à Percy. Son frère. Celui qu'elle avait toujours voulu avoir.
- Ma sœur est morte quand j'en avais 10. continua Nico.
Reyna ne put s'empêcher d'établir un parallélisme troublant.
- J'ai fait les mauvais choix. Je suis resté seul. Je pensais que tous ceux qui comptaient pour moi étaient morts.
Elle voulait qu'il arrête. Qu'il se taise. Chacune de ses paroles la torturaient, sans qu'il puisse s'en douter. Comment l'aurait-il pu ? Elle ne partageait rien. Reyna flancha. Elle se rappela son bonheur simple, 3000 ans plus tôt, les êtres qui lui étaient chers, en poussière, et elle éclata en sanglot.
- Qu'est-ce que j'ai dit ?
- Ce... ce n'est pas... toi. Désolée...
Reyna se leva, puis partit en courant en direction de son bungalow. Ses larmes ne voulaient pas s'arrêter de couler. Ses souvenirs étaient intenses, trop intenses pour qu'elle soit capable de les supporter. Quand elle ouvrit la porte, elle trouva Percy assis en tailleur sur son lit deux places, les bras croisés. Son regard ne reflétait pourtant pas la colère. Ce que Reyna aurait trouvé parfaitement normal. Quand il vit les larmes qui coulaient sur ses joues, il ouvrit les bras, et Reyna vint s'y blottir. Elle avait besoin de vider son sac. Une bonne fois pour toutes. C'était juste qu'elle avait peur de ne pas trouver ses mots.
- Je vais tout t'expliquer.
- Pourquoi tu es sortie en pleine nuit, et pourquoi tu reviens en pleurant ? Ce serait pas mal, c'est vrai.
- Non, je veux dire... Tout. J'en ai... besoin.
- Ca va être... long ?
- Je n'en ai aucune idée.
Percy garda le silence quelques instants.
- Tiens, j'y pense, Nico m'a dit que tu pouvais revivre tes souvenirs, comme une de nos amies, Hazel. Tu crois pouvoir le faire volontairement ? Je ne l'ai jamais fait avec elle, mais elle a déjà emmené Leo.
- Je... Oui, je peux essayer.
Reyna se redressa pour se mettre face à Percy. Elle essuya ses dernières larmes. Elle avait peur de rater. Elle prit les mains de son frère et colla son front contre le sien. Elle ferma les yeux.
- Je suis née le jour du solstice d'été...
Reyna battit des paupières. Elle s'était sentie... comme aspirée en arrière.
- On y est ! S'exclama Percy.
Ils se tenaient toujours par la main. Reyna savait où ils se trouvaient.
- C'est la maison où j'ai grandi.
Dans la pièce se trouvait un grand lit, où une jeune femme aux cheveux noirs était allongée, entourant deux petits bébés de ses bras. A leur côté, un homme d'âge mur, des cheveux bruns bouclés coupés court, un regard bleu chaleureux.
- C'est... ? Commença Percy.
- Oui. C'est Père. Et là (elle désigna l'un des bébés, qui avait les yeux noirs), c'est Eunoé. L'autre c'est moi. On est des vrais jumelles.
- Mais pourquoi vos yeux sont-ils de couleurs différentes ?
- Bonne question... On est aussi siamoises. Reliées par le cœur. On aurait pas pu survivre sans Apollon. Il nous a sauvé la vie, en nous séparant magiquement.
Reyna marqua une pause, en réalisant quelque chose.
- Je ne comprends pas pourquoi il a fait ça. Peut-être qu'il connaissait déjà la prophétie qui me concernerait. (elle rosit légèrement, en se souvenant du Dieu de la beauté masculine)
- On ne sait jamais, avec lui. Et ensuite ?
Reyna eut une regard amer pour la scène. Elle se souvenait enfin. Pourquoi elle n'était pas triste par rapport... à l'absence de sa mère.
- Ma mère était la fille d'Hadès et d'une prêtresse du Nécromanteion. Elle s'est fait jeté dehors quand ils ont appris qu'elle était enceinte. Elle est allée se réfugier à Olympie, où ma mère est née. Elle y a grandi, et pendant une campagne à Athènes, elle a rencontré Poséidon. Et je suis née... Enfin, Eunoé est née, et je suis arrivée. Malheureusement.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Je... ma mère a toujours préféré Eunoé. Ma mère ne voulait qu'une seule fille. Elle. On a beau être presque identiques, Noé est son portrait craché, et j'ai les yeux bleus. Noé est impitoyable, et j'étais faible, je voulais simplement galoper dans le ciel. J'ai du être une sacrée déception.
Les jointures des mains de Reyna étaient blanches, à force de serrer les poings. Même s'il ne se plaignait, elle devait vraiment faire mal à Percy.
- Enfin bref, j'ai commencé l'entraînement à 5 ans.
L'image se brouilla, et Reyna reconnut 2 petites filles portant chacune une armure flambant neuve. L'une fait semblant de se battre avec sa mère, l'autre s'occupe d'un petit pégase gris.
- C'est bizarre, l'impression que vous donnez, toutes les deux.
- J'avais déjà plus ou moins compris que ma mère préférait ma sœur. Pour Eunoé, tout était un jeu. Elle n'avait pas besoin de faire d'efforts. J'ai décidé d'être meilleure qu'elle, pour prouver à ma mère que je méritais son attention. Je rêvais de partir en quête, et de me couvrir de gloire en rapportant la tête de Méduse, ou celle du Minotaure.
- Comme Thésée ?
- Qui ?
- Euh... oublie-ça.
Le paysage changea. Reyna était un peu plus âgée, 8 ou 9 ans peut-être. A ses côtés...
- Adonis.
- Tu as parlé de lui à Zeus. Qui est-ce ? Demanda Percy.
Reyna s'agrippa encore un peu plus fort à Percy. Elle attrapa tout son bras, comme pour se raccrocher à la réalité. Elle ne devait pas y penser. Elle se faisait du mal.
- C'est son fils.
Un garçon plutôt grand, peau hâlée à côté de la pâleur de Reyna, des cheveux bruns mi-longs retenus par un bandeau gris. Il avait l'air espiègle des enfants d'Hermès.
- C'est... C'était mon meilleur ami. Mon frère. Il avait perdu sa mère, et Zeus avait tellement d'autres enfants... On s'est soutenu mutuellement. Il... Il était ma famille. Adonis ne m'aurait jamais laissé tomber.
- J'ai déjà entendu ça, dit Percy. Une de mes amies, une fille de Zeus.
- Et ?
- La personne en question l'a trahie.
- Oh.
Reyna ne trouva rien à dire. Avant de se souvenir de ce qui allait se passer. Non, elle ne serait pas épargnée. Elle vit Eunoé arriver son double du passé, grimaçante.
- Reyna ! Reyna ! Elle haletait.
- Qu'y a t-il, Noé ? Je suis avec Adonis, là. Que...
- Ça brûle...
Reyna vit sa sœur se rattraper à elle, le visage tordu de douleur.
- Où ?
- Dedans.
Les yeux de Reyna s'agrandirent. Elle croyait comprendre. Elle avait peur de comprendre. On les avait mis en garde. Elle allongea Eunoé à terre.
- Adonis. Va chercher Chiron.
Le garçon partit en vitesse.
- Noé. Noé, reste avec moi. Qu'est-ce que tu as fait ?
- Dieux... les flammes maudites... Ça brûle...
Les yeux de Reyna étaient remplis de larmes. Percy la serra fort contre lui. Les gestes de l'autre, de la petite, étaient fébriles.
- Reste avec moi, Noé, compris ? Je t'interdis de... Tu n'as pas le droit !
Elle secoua sa sœur. Reyna toucha son cœur, puis celui d'Eunoé. Vu le faible sourire de cette dernière, ce devait être une sorte de rituel entre elles deux. Mais Reyna ne s'en souvenait pas.
- Reyna... J'ai... j'ai peur. Je ne veux pas mourir.
- Chiron saura quoi faire ! Il arrive, je l'entends !
En effet, le centaure arriva au galop. Adonis sauta de son dos. Il attrapa Reyna, et l'éloigna de sa sœur, pendant que Chiron se penchait vers elle. Ils semblèrent discuter quelques instants. Puis la tête d'Eunoé s'affaissa. Puis Chiron revint vers eux.
- C'est fini, dit-il simplement.
- Non ! Nooooon ! Hurla Reyna.
Leur mère venait d'arriver. Elle ne se donna pas la peine d'aller voir Reyna. Adonis devait la ceinturer, car elle se débattait, en vain. Le corps partit soudain en poussière, qui se dispersa au vent. Il ne restait qu'une robe blanche immaculée, que leur mère pressa contre son cœur en pleurant.
Reyna pleurait, réconfortée tant bien que mal dans les bras d'Adonis. Reyna pleurait, réconfortée tant bien que mal dans les bras de Percy. Celui-ci semblait choqué.
- Et après ?
Reyna renifla.
- Après c'est ma mère qui meurt.
