- T'as vu, elles sont super bonnes les croquettes, hein ?
La monstre bleue émet un grognement approbateur, avalant une nouvelle bouchée.
- Tu lui as déjà posé la question hier, fait remarquer la Luciole.
- Et avant-hier, ajoute Mirabelle.
- Oui mais ça a pas changé ! se défend-il très justement.
Pour une raison qui lui échappe, sa phrase fait rire tout le monde, même la monstre bleue - Myrtille, il faut qu'il se rappelle de son prénom. Il est plutôt content de lui, car elle ne rit pas souvent depuis qu'elle a rejoint leur petit groupe. Sa sœur qu'elle a perdue face au grand méchant de feu doit lui manquer... comme lui manquent à lui Zoom, Ténor et Joker. Mais il arrive parfois à la faire rire, comme maintenant, et ça, c'est vraiment bien.
Il y a un instant de silence tandis que tout le monde est occupé à manger. Même Maman est en train de manger sa propre nourriture, un Roucool que Luciole a fait griller tout à l'heure. Ça le met un peu mal à l'aise de voir ça... Maman qui mange un Pokémon... mais la Luciole lui a expliqué que la nourriture pour les humains est rare, à cause d'un taca... non, cata... cata-quelque chose. Il a oublié le mot précis. Mais bref, Maman est obligée de manger le Roucool. Donc c'est pas sa faute. Voilà.
- Est-ce que vous savez où on va ? interroge tout à coup Myrtille, brisant le silence jusqu'à alors entrecoupé uniquement de bruits de mastication.
- Le prochain refuge d'humains, c'est certain, répond la Luciole. Notre dresseuse les fait un par un à la recherche d'indices sur l'antidote. Ou peut-être que l'antidote est dans le prochain refuge... ou au bout du chemin. Ce n'est pas très clair. Je ne suis pas sûre que notre humaine le sache elle-même.
Trois Quatorze bondit d'indignation. Quel blasphème !
- Maman, Elle sait tout ! clame-t-il.
- Ce serait tellement plus simple si c'était vrai... lui répond la Luciole avec un demi-rire un peu triste.
- C'est une noble quête, intervient Myrtille, clignant ses grands yeux rouges tandis que ses moustaches frémissent. Les Pokémon enragés sont un danger pour tous... moi et ma sœur on a eu du mal à leur échapper plusieurs fois, même si au final ce n'est pas ça qui...
Sa voix faiblit, et elle ne termine pas sa phrase.
- On trouvera l'antidote ! s'exclame joyeusement Trois Quatorze. Et tout ira mieux !
- Où caches-tu tant d'enthousiasme dans un si petit corps ? demande Mirabelle, ses ailes vrombissant bizarrement tandis qu'elle flotte au-dessus d'eux.
Personne ne répond, mais tout le monde le regarde. Hein ? Ce n'était pas à lui que la Mirabelle s'adressait... il n'est pas petit ! Finalement les trois monstres rient en cœur.
- Ne te vexe pas, mais tu es vraiment trop chou quand tu fais cette tête, dit la Luciole.
Chou, il veut bien.
- Je suis le plus chou ! s'exclame-t-il en agitant les bras.
Les monstres rient de plus belle.
Une fois le repas englouti, ils reprennent la route. La Luciole ouvre la voie, tandis que Mirabelle et Myrtille flanquent Maman de chaque côté. Lui bien sûr est à sa place, dans Ses bras. Bercé par le roulis des pas de Maman, il se met à songer au futur, lorsqu'il aura complété sa couronne de trophées brillants, et aidé Maman à atteindre son but... il sera tellement trop fort alors... il pourra protéger Maman de tous les méchants et sa couronne rayonnera sous la lumière... oh ouais ce sera trop bien... et puis il s'endort.
Lorsqu'il se réveille, il fait presque nuit.
- Bien dormi, mon Trois Quatorze ? lui demande Maman d'un ton doux en lui caressant le haut de la tête.
- Trop bien ! lui répond-il. Mais là, il fait nuit... on va redormir ?
- Tu auras bientôt à manger, indique Maman, ce qui n'est pas la réponse à sa question, mais pas grave.
Manger ! Ouais !
Rapidement, Maman trouve un endroit où s'arrêter, fait un feu, et ils campent, comme toutes les nuits passées en dehors des nids d'humain. Les croquettes sont toujours aussi bonnes, et il les engloutit avec entrain. Sauf que quand il demande à Maman pour une deuxième ration, elle refuse.
- Les croquettes, ça ne pousse pas sur les arbres, tu sais. Il faut les économiser.
- Ah, mais ça pousse où alors ? demande-t-il, tout curieux.
Puis l'implication des paroles de Maman le frappe, et il s'écrie :
- Un jour y aura plus de croquettes ?!
- Ne t'inquiète pas, le rassure la Luciole presque immédiatement. Notre humaine nous procurera toujours à manger. C'est ce que font les dresseurs pour leurs Pokémon... et nous on lui rend la pareille.
- C'est intéressant comme relation... dit Mirabelle. Je ne l'avais pas vu comme ça jusqu'ici.
- Moi je ne savais pas que ça existait, des dresseurs, indique Myrtille. Je croyais que c'était un mythe avant de vous rencontrer.
Le feu émet un craquement qui fait sursauter Trois Quatorze. Un instant, il croit qu'il va devoir se battre... mais non, ce n'est rien. Et il est en sécurité, ici, avec Maman et ses monstres.
- Il y en a très peu... souffle la Luciole en coulant vers Maman un regard protecteur. Les humains sont très vulnérables à la morsure des autres, et ils ne durent pas longtemps quand... Enfin, on est là pour la protéger en tout cas.
Lui hoche la tête. Oui, ils protégeront Maman... Toujours !
- Est-ce que les autres dresseurs sont comme notre dresseuse ? interroge Myrtille à voix basse.
Il a envie de répondre que non, parce que Maman est unique, mais c'est la Luciole qui parle en premier :
- Je ne sais pas trop... le seul autre dresseur que j'ai vu plusieurs fois, c'est celui aux poils rouges... Il n'est pas du tout comme notre humaine. Il essaie tout le temps de provoquer tout le monde, et son attitude s'est répercutée sur mon ami avec qui j'ai grandi, il n'est plus comme avant...
- Le grand méchant bleu ? demande-t-il, se souvenant de ses paroles vicieuses lors de leur combat au nid d'humain.
- Oui, confirme la Luciole. Vous n'étiez pas encore avec nous quand on les a croisés la dernière fois, ajoute-t-elle à l'intention de Mirabelle et Myrtille. Mais je suis sûre qu'on les reverra, et il faudra que vous soyez prêtes.
- Qu'est-ce qu'il a de si terrible, ton ancien ami bleu ? Il peut pas être plus dangereux que les autres... fait Mirabelle.
Ses ailes vrombissent bizarrement, comme si elle venait de frissonner.
- Les autres n'ont pas de cervelle, répond la Luciole. Un petit peu de fumée et ils perdent notre trace. Lui, il est très intelligent, il connaît mes faiblesses, et il a une dent contre moi.
- Il a plusieurs dents, même, et très tranchantes ! rajoute Trois Quatorze. Je les ai vues ! ...mais il me fait pas peur, hein. Non non.
Il y a un instant de silence.
- Il ne nous fait pas peur non plus, déclare Mirabelle. Même si on l'a jamais vu. Pas vrai Myrtille ?
La monstre bleue lève soudainement la tête, comme surprise qu'on l'interpelle.
- ...non il me fait pas peur, dit-elle très rapidement, avant de fixer son regard sur le sol.
- Et si jamais il essaie de te faire du mal, on sera là pour te défendre, conclut Mirabelle.
- Je lui ferai mon attaque venteuse et il décollera pour ne plus jamais ré-atterir ! s'exclame-t-il en bondissant, transporté par son idée géniale. Haha, trop bien ! Vivement qu'on le croise ! Attaque venteuse, attaque venteuse ! crie-t-il tout en tournant en rond, s'entraînant pour le combat (sans faire appel à sa Lueur par contre, sinon Maman le gronderait).
Les trois monstres se mettent à rire. Il émet encore un cri de guerre et accélère la cadence, imaginant qu'il fait s'envoler le grand méchant monstre bleu aux grandes dents.
- Je l'ai eu, je l'ai eu ! triomphe-t-il tandis que dans son imagination, le méchant décolle et disparaît loin dans le ciel, scintillant brièvement comme une étoile avant de s'éteindre.
Tout à coup, des bras le saisissent.
- Dis donc, t'es en forme mon Trois Quatorze ! s'exclame Maman avant de le câliner. Mais là, c'est l'heure de dormir.
- Dodo, acquiesce-t-il en se blottissant contre Elle.
- Bonne nuit les filles... dit Maman en s'installant dans son sac de couchage. Luci, tu veilles pour le premier quart ? Réveille-moi ensuite.
La Luciole répond quelque chose, mais lui est déjà en train de sombrer dans le sommeil, et le reste de la conversation ne lui parvient pas. Il rêve de la toute fin de leur voyage, lorsque Maman aura trouvé l'antidote qu'elle cherche, et que tout sera réglé. Il rêve de sa couronne complète, avec tous ses trophées. Il rêve qu'il vole aux côtés de Maman tandis qu'elle court dans un champ, comme s'il avait des ailes.
À son réveil, son premier geste est de chercher sa couronne pour la mettre sur sa tête. Puis il se rappelle qu'il ne l'a pas encore. Déception. Heureusement, Maman lui verse plein de croquettes, et ça va tout de suite mieux.
- Elles sont super bonnes les croquettes, hein ? grogne-t-il tandis qu'il s'en enfourne plein dans la bouche.
Les monstres répondent par l'affirmative, de diverses manières.
Ils reprennent ensuite la route. La journée se déroule tranquillement, et les pas de Maman crissent sur la poudre blanche qui recouvre tout au fur et à mesure de leur avancée, tandis qu'ils traversent ce que la Luciole explique être un "parc", un endroit où les humains venaient jouer et se détendre, autrefois. Désormais, l'endroit est dépourvu d'humains, et ils rencontrent seulement quelques Pokémon de temps à autres, qui cherchent à défendre leur territoire.
- Pourquoi les humains ne viennent plus ? À cause des autres ? demande-t-il.
- Les autres, et la neige partout, l'informe la Luciole. Il fait trop froid pour que les humains soient confortables par ce temps.
Il lève les yeux vers Maman, inquiet. Elle a froid ?
- Notre dresseuse a pris ses précautions, il n'y a rien à craindre, reprend la Luciole. En plus, mes flammes réchauffent l'air ambiant, et puis tu es là pour lui tenir chaud aussi.
Il acquiesce en se blottissant davantage contre Maman. Il est le meilleur des chauffe-Maman !
- Lorsque notre dresseuse aura accompli son but, les humains reviendront dans le parc. Il n'y aura plus les autres, ni cette neige perpétuelle.
- Je veux bien le croire pour les autres, intervient Mirabelle. Mais la neige est naturelle, et elle a toujours été là, depuis mes plus vieux souvenirs d'Aspicot. Comment notre dresseuse compte-t-elle changer ça ?
- Elle a essayé de m'expliquer au début, à notre première rencontre. Mais je n'ai pas bien compris. Une chose est sûre : il ne devrait pas y avoir tout le temps de la neige comme ça, partout. Il y a un problème avec... avec la météo.
- Quel que soit le problème, Maman le résoudra ! déclare Trois Quatorze d'un ton assuré.
- Elle essayera de toutes ses forces, ça c'est certain...
Ils continuent leur marche. À plusieurs reprises, des Pokémon sauvages viennent se mettre en travers de leur chemin, défendant leurs territoires, essayant parfois de leur voler leur nourriture. Maman ordonne à Mirabelle et Myrtille de les chasser. Elles agissent en duo, la monstre volant montrant à la monstre bleue comment batailler les intrus. Et la monstre bleue se débrouille plutôt bien ! Bon, pas aussi bien que lui, mais tout le monde ne peut pas être un guerrier né.
Face à un Roucool qui essaie de la piquer de son bec, elle répond de ses dents et lui inflige une blessure qui le fait tituber. Puis, sous les ordres de Maman, elle lui donne un violent coup de tête, et l'intrus s'enfuit sans résister davantage.
- Ouais ! Bravo ! la félicite-t-il.
- C'est... c'est moi qui l'ai fait partir ? demande Myrtille en ouvrant de grands yeux. Moi toute seule ?
- Tu vois, tu n'as pas forcément besoin d'aide, lui fait remarquer Mirabelle. Tu te débrouilles très bien.
- C'est parce que vous êtes là, répond Myrtille. Sans vous, je ne pourrais pas.
- Mais si ! s'exclame Trois Quatorze, alors qu'au même moment la Luciole pousse Myrtille du museau en lui murmurant quelque chose qu'il n'entend pas.
De toute façon, Maman l'a aussi félicitée en lui disant qu'elle s'était bien battue, et ça, c'est la récompense ultime.
- Peut-être que vous avez raison... fait Myrtille d'une voix toujours faible, mais dans laquelle il entend déjà plus d'assurance. Peut-être que je suis plus forte qu'avant...
Tout à coup, elle se met à briller, d'un éclat quasiment aveuglant. Ah ! Que se passe-t-il ? Une attaque ? Lui se crispe, prêt à se défendre contre la menace. Et puis il se rappelle que cette lumière là n'est pas dangereuse, et qu'elle annonce même quelque chose de bien. Rassuré, il contemple Myrtille qui se met à grossir, tandis que Maman pousse une exclamation ravie.
- Oh, tu es jolie ! s'exclame-t-il lorsque la lueur s'éteint et que la nouvelle forme de Myrtille est révélée.
Elle est plus grande, et d'une couleur plus claire, mais ses yeux sont restés les mêmes et ses piquants aussi. Enfin, non. Peut-être que ses piquants sont un peu plus gros. Elle est même un peu intimidante, en fait...
- Je suis très fière de toi, Myrtille, déclare Maman en caressant la monstre bleue.
- Ah... souffle-t-elle. C'est... différent...
- Tu t'y habitueras vite, la rassure la Luciole.
- Et t'auras droit à encore plus de croquettes car t'es plus grosse maintenant !
Ce qui lui fait penser...
- Hé, et moi, quand est-ce que je vais changer ?
- Il n'y a que toi qui peut le savoir, lui répond gentiment la Luciole. Mais je suis sûre que ça sera bientôt... tu deviens de plus en plus fort, tu sais.
Ce compliment le fait gonfler de fierté. Tout content, il passe le reste de l'après-midi à surveiller s'il n'émet pas soudain une lueur. Mais il est toujours en train d'attendre que quelque chose se produise lorsque le soir tombe. Bon, ce sera pour demain alors !
Ils s'apprêtent à camper pour la nuit lorsqu'un énième Pokémon sauvage vient les déranger.
- C'est mon territoire ! Arrières, bande de vauriens ! s'exclame le méchant en agitant ses ailes d'un air sournois.
- Non, c'est à nous maintenant ! réplique Trois Quatorze. Même qu'on va dormir là !
- Non, c'est à moi ! répond le volatile. Ouste !
Il n'y a qu'une seule réponse possible à ça.
- Yaah ! s'écrie Trois Quatorze en allant chercher sa fidèle lueur.
Sa puissance emplit son corps tout entier, et il sent quelque chose changer en lui. Mais cette fois, c'est différent de d'habitude. Ça picote de partout, et ça prend plus longtemps. L'énergie ne se concentre pas, mais se diffuse partout en lui... comme une grande vague qui va l'emporter... Il n'a jamais ressenti ça auparavant.
Il commence à avoir peur. Qu'est-ce qui lui arrive ?!
- Aaah ! Lueur, tu m'as trahi ! panique-t-il.
Soudain, le picotement s'arrête, et l'énergie semble se stabiliser. C'est fini ? Il est encore vivant ?
- Ouf... souffle-t-il.
Puis il baisse les yeux, et là, il voit l'impossible.
