Bonjour, et joyeuse Pâques ! Voici le huitième chapitre, avec de petits spoilers pour le DLC de Gladio. Comme d'habitude, j'ai relu maintes fois pour vérifier l'orthographe et les coquilles, mais il se peut qu'il en reste à droite à gauche (désolée, c'est pas facile de toutes les repérer).
Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.
Chapitre 8 : Doutes
Quand Régis vit son fils et Cor débouler dans son bureau sans le moindre regard pour l'étiquette royale, il ne fut pas étonné. Au contraire de Tellus, à côté de lui, qui feula comme un chat face aux deux arrivants.
– Altesse ! Maréchal ! Depuis quand vous permettez-vous d'entrer dans le bureau de Sa Majesté sans y avoir été invité ?
– Depuis que Cor a traumatisé Argentum, répondit sèchement Noctis en lançant un regard noir au Maréchal.
Le vieux roi déposa les papiers – des rapports des rares espions lucisiens encore infiltrés dans les troupes impériales occupant Duscae – et joignit les mains sur son bureau, tournant par habitude l'anneau d'argent glissé à son majeur. Il examina les visages devant lui. Noctis paraissait à la fois perturbé et profondément irrité par Cor, lequel arborait une expression austère mêlée d'une incertitude qu'on n'avait pas l'habitude de voir sur le visage du terrifiant Maréchal. Elle rappela au vieux roi l'ancien Cor, un tout jeune soldat d'à peine seize ans, qui s'était lancé à corps perdu combattre Gilgamesh, la divinité mineure de Soldats de la Garde Impériale. La mort avait d'ailleurs failli l'y faucher. Cor ne devait sa survie qu'à Clarus, qui l'avait accompagné sur ordre de Régis. C'était suite à cette aventure qu'on avait commencé à l'appeler « l'Immortel », un surnom dont il n'avait depuis cessé de prouver la justesse à d'innombrables reprises. Mais Régis, Clarus et Tellus savaient tous trois que Cor avait changé depuis ce jour-là. Du gamin trop sûr de lui, il était devenu un guerrier méfiant et consciencieux, qui ne laissait plus jamais son orgueil guider ses décisions ou tromper son jugement.
Le Cor qui se tenait devant Régis aujourd'hui ressemblait à ce même gamin de seize ans, revenu à Insomnia avec des cicatrices sur tout le corps et le regard hanté de celui qui savait qu'il avait failli mourir. En dépit de l'air impassible que le Maréchal tentait d'afficher, le roi y décela aisément les doutes qui devaient le ronger de l'intérieur. Cor avait fait une erreur, et il le savait parfaitement.
– Que s'est-il passé ? demanda le vieux roi.
Il regarda directement son ami dans les yeux. Le Maréchal soutint son regard, mais les muscles de sa mâchoire se contractèrent imperceptiblement.
– Le Prince Argentum a fait un violent flash-back, Majesté, répondit-il d'une voix raide, se réfugiant derrière la formalité pour cacher son malaise. Nous nous battions à l'épée dans la salle d'entraînement, et il semblerait que ses souvenirs aient pris le pas sur la réalité. L'épisode l'a… bouleversé.
– Il oublie de dire qu'il a failli tuer Argentum, ajouta Noctis d'une voix sifflante.
– Comment ça, tuer ?! s'affola aussitôt Tellus. Cor, ne me dis pas que vous avez utilisé de vraies épées !
Connaissant Cor, Régis en doutait. Son ami était un maniaque de la sécurité. C'était à peine s'il avait permis au prince impérial de se servir d'un pistolet à billes. Comme il s'y attendait, Cor secoua la tête de droite à gauche, avant de couler un regard agacé au prince à côté de lui.
– Bien sûr que non. Son Altesse fait référence à la bataille de Lestallum.
Régis sentit ses épaules se raidir et son cœur se serrer brusquement. Lestallum était de loin la bataille la plus sanglante de la guerre depuis le sac de Tenebrae. Il savait qu'Argentum y avait participé, ce qui expliquait les terreurs nocturnes dont il souffrait depuis son arrivé dans la capitale lucisienne. Ulric les avaient rapportés à Luna, qui les avaient ensuite révélées à Régis. Cor était également au courant, par l'intermédiaire d'Ulric. La possible instabilité psychologique d'Argentum l'avait inquiété. Il en avait parlé à Régis, quelques jours plus tôt seulement. Le Maréchal avait partagé ses inquiétudes quant à la capacité du prince impérial de poursuivre son rôle d'informateur et de figure politique au sein du conflit. Régis n'y avait pas prêté attention. Tant qu'Argentum continuait à remplir son rôle, il n'y avait pas lieu de s'affoler.
De toute évidence, ce n'était plus vrai aujourd'hui. Et par la faute de Cor, qui plus est.
– Le prince Argentum se souvient de la bataille de Lestallum ? clarifia le roi de sa voix la plus calme.
– Il n'a jamais oublié, Majesté, le corrigea Cor en rentrant subtilement la tête dans ses épaules. Il a juste très bien caché son jeu. Nous nous sommes livré combat à Lestallum. Je ne m'étais alors pas rendu compte qu'il s'agissait de lui, car il portait un uniforme sans insigne particulier, et son visage était caché par son casque.
– Mais lui a toujours su ton identité ?
L'Immortel hocha la tête d'un mouvement sec. Il cachait encore quelque chose. Mais avant que Régis ne puisse l'inciter à cracher le morceau, il reprit la parole de lui-même.
– Il a été grièvement blessé pendant notre face-à-face. Il passait pour mort parmi les cadavres. Peut-être que je me serais rendu compte de son identité, si Tummelt ne m'avait pas attaqué.
– Tummelt ? répéta Tellus en fronçant les sourcils. Le brigadier-général ?
– Lui-même, confirma Cor. Il semblerait qu'il ait été le mentor et le garde du corps d'Argentum. Je l'ai tué sous les yeux du prince.
Régis encaissa le choc plutôt bien, restant calmement assis derrière son bureau, dégageant son habituelle aura de majesté et de force pétrie de sagesse. Mais intérieurement, il était dévoré par une panique paralysante. Quand il avait appris qu'Argentum avait participé à la bataille de Lestallum, il avait craint que le prince impérial croise un ancien ennemi dans les couloirs de la Citadelle. C'était pour cette raison qu'il avait chassé les Glaives de l'aile où il avait logé Argentum, pour ça aussi qu'il avait choisi Ulric pour être le garde personnel du prince impérial – Ulric n'ayant jamais mis un pied à Lestallum.
Mais malgré toutes ses précautions, il n'avait pas pensé à Cor. Une erreur grossière de sa part, et dont ils payaient tous le prix aujourd'hui.
– J'aurais dû le savoir, laissa-t-il échapper, les yeux dans le vague.
– Cor aurait dû le savoir, corrigea aussitôt Tellus d'une voix sifflante en fusillant le Maréchal du regard. Qu'est-ce qui t'as pris, de le défier en duel si tu savais qu'il souffrait du syndrome post-traumatique ?
– Je voulais qu'Argentum extériorise ses sentiments, se défendit Cor sans se démonter. Vu son état psychologique, il aurait craqué tôt ou tard. Il vaut mieux que ce soit pendant un entraînement qu'en pleine négociation politique entre nos pays.
Sa réflexion suivait une certaine logique, mais Régis refusa de l'admettre à voix haute.
– Ce n'était pas à toi de prendre cette décision, dit-il à la place.
Il se leva péniblement de son fauteuil, attrapant sa canne que Tellus lui avait aussitôt tendue. Sa jambe lui faisait mal – comme toujours – mais pas autant que son crâne. Les migraines étaient un des effets secondaires les plus récents de son usage immodéré de la magie. Parfois, il saignait du nez en pleine nuit. Il avait caché ce dernier symptôme à Noctis, ne voulant pas paniquer son fils davantage. Machinalement, il passa un doigt le long de sa moustache pour vérifier qu'il n'y avait pas de sang, puis contourna lentement son bureau.
– Argentum doit pouvoir être en mesure de poursuivre son rôle d'informateur et de négociateur, déclara le monarque en décochant un regard sévère à Cor. Rôle qu'il ne pourra plus assurer s'il est trop brisé psychologiquement à cause de ton intervention.
– Ce serait arrivé tôt ou tard, Régis, répliqua la Maréchal d'une voix caverneuse. Arrête de te voiler la face. Argentum est dangereux !
Le roi nota l'emploi du tutoiement, et même de son prénom. Une exception pour Cor, qui ne laissait tomber l'étiquette royale que quand il était immensément frustré. C'était la première fois que Noctis entendait le Maréchal s'adresser aussi familièrement à son père, comme le démontrait l'expression ouvertement surprise sur son visage, et même Tellus paraissait décontenancé. Le prince et le conseiller royal observaient, sans un mot, l'échange entre le roi et un de ses plus fidèles compagnons.
– Il est instable, insista Cor en haussant le ton. Quoi que tu veuilles croire, c'est un gamin brisé par la guerre et qui vit dans la peur.
– Tu n'en sais rien, grogna Régis en s'efforçant d'ignorer la colère qui montait en lui.
– J'en sais suffisamment pour affirmer qu'Argentum et complètement dépassé par la situation. Il serait prêt à faire n'importe quoi pour sauver son pays, même à nous planter un couteau dans le dos.
Régis avait l'impression d'entendre Clarus. Comme son Bouclier, le Maréchal avait toujours douté de l'intégrité d'Argentum, des motifs de son désir d'alliance avec le Lucis. Mais si Clarus y voyait une menace préméditée, Cor le considérait plutôt comme un danger incontrôlable. Une bombe à retardement, qui exploserait inévitablement. Et qui avait déjà explosé, d'ailleurs, grâce à Cor. Le Maréchal avait déclenché la réaction, et contrôlé les dégâts, comme le bon soldat qu'il était.
– C'est faux ! s'exclama brusquement Noctis en fusillant Cor du regard. Argentum n'est pas comme ça !
– Tu es trop naïf, Noctis, rétorqua l'Immortel en se tournant vers le prince. Tu ne connais encore rien de la guerre. Moi si, et Argentum également. Crois-moi, je l'ai vu à l'œuvre à Lestallum. Il a tiré une roquette qui a tué quinze de mes hommes.
Noctis blêmit, mais sa colère ne retomba pas pour autant.
– Ce n'est pas un traître !
– C'en est un pour Niflheim, gronda Cor. Sa parole n'a aucune valeur ! Il est temps que ton père et toi le compreniez.
– Mais…
– Ca suffit, les interrompit Régis.
Son fils referma la bouche à contrecœur. Un silence glacial tomba dans le bureau. Le roi ignora les regards tournés vers lui et se frotta le front dans une vaine tentative de chasser la migraine qui lui perforait les tempes. Il était fatigué, et dépassé. Il avait tant de choses à faire, à régler, à décider. La guerre faisait rage près de Lestallum, Lunafreya demeurait vulnérable aux attaques de l'Empire, la tension politique ne cessait de croître au sein de son propre gouvernement… Régis était le roi d'un royaume qui était en train de se disloquer sous ses yeux, pareil à un château de sable qui s'effritait sous ses doigts.
Argentum avait été la seule donnée, certes imprévue, mais invariable dans ses plans dernièrement. Le prince avait tenu sa parole et n'avait rien tenté contre Régis ou contre Noctis. Il était comme un socle sur lequel Régis avait inconsciemment espéré bâtir un processus de paix, pouvoir malgré tout offrir un monde délivré de la guerre à son fils unique. Peut-être était-ce de la naïveté de son part d'y avoir cru, comme le pensaient Cor et Clarus, mais c'était toujours mieux que de se terrer dans la peur et la méfiance.
Cependant, Cor était parvenu à briser Argentum, compromettant le peu d'espoirs que Régis avait misé sur lui. Peut-être le Maréchal avait-il eu raison, et qu'Argentum aurait inévitablement craqué. Peut-être disait-il vrai quand il affirmait que le prince impérial serait prêt à tout pour son pays, même à sacrifier le Lucis. Mais étrangement, rien de tout cela n'eu la moindre importance pour Régis à cet instant.
– Ca ne sert plus à rien de se disputer maintenant, annonça le roi en se redressant. Ce qui est fait est fait. Le prince Argentum a vécu un sérieux traumatisme, par notre faute. Á nous de l'aider de notre mieux pour qu'il se sente mieux. Où est-il ?
La bouche de Cor était réduite en une étroite ligne barrant son visage austère. La décision de son monarque ne lui plaisait de toute évidence pas, mais il répondit docilement à la question.
– Ulric m'a envoyé un message il y a dix minutes. Argentum est avec lui.
– Et où est Ulric ? demanda patiemment Régis.
Le Maréchal fronça les sourcils, éludant le regard de son roi comme un enfant pris en faute.
– Il refuse de me le dire, marmonna-t-il. D'après lui, ma présence pourrait perturber le prince.
Régis eut presque l'envie de sourire. Avec sa réputation, Cor n'avait pas l'habitude qu'on lui désobéisse. C'était aussi inhabituel que comique de le voir aussi désemparé face à l'insubordination d'un de ses soldat. Malheureusement, Régis n'avait pas le cœur à rire.
– Lui au moins à la tête sur les épaules, lança Tellus d'une voix sèche. Je vais le contacter pour lui demander de venir ici…
– Non, l'interrompit le roi. Il n'est pas en état d'être convoqué. Demande-lui juste où ils sont.
– Bien, Majesté.
Tellus tira son téléphone de sa poche et s'éloigna vers un coin du bureau. Régis lança un regard à Cor. Le visage du Maréchal demeura inflexible, refusant de céder.
– Tu te berces d'illusions, Régis, répéta-t-il. Tu ne vois même pas ce qui se passe dans ton propre royaume. Tout menace de s'effondrer, et tu choisis de ne rien faire pour l'en empêcher.
– Que dois-je comprendre, Maréchal ?
L'expression sur le visage de Cor demeura indéchiffrable, mais son regard austère ne présageait rien de bon.
– La guerre prendra bientôt fin. Mais pas de la manière dont tu le souhaiterais. Tu devrais te méfier, Régis. De tes ennemis comme de tes alliés.
– C'est une menace ? gronda le monarque.
Les yeux de Cor se voilèrent de mélancolie. Il secoua la tête et fit un pas en arrière.
– Seulement une mise en garde, Votre Majesté.
Sur ce, il s'inclina devant son roi et son prince, et se retira sans en attendre la permission.
OOO
Prompto s'était réfugié dans le sanctuaire de Luna. Noctis se sentait idiot pour ne pas y avoir pensé plus tôt. Néanmoins, il resta silencieux alors qu'il se tenait avec son père à l'entrée du sanctuaire. Ulric en surveillait la porte, une sentinelle grave mais attentive dont Prompto avait l'air de tolérer la présence. Ce dernier n'avait même pas remarqué l'arrivée de la famille royale. Agenouillé devant la statue de Shiva et Ifrit, il était plongé dans ses prières. Le gralean résonnait âprement dans le silence velouté du sanctuaire, comme le vacarme de pierres contre la surface métallique d'un sceau.
– Votre Majesté, Votre Altesse, les salua Ulric à mi-voix en s'inclinant devant le roi et le prince.
Ulric n'avait jamais été du type souriant aux yeux de Noctis, mais aujourd'hui le visage du Glaive lui paraissait singulièrement sinistre.
– Depuis combien de temps est-il ici ? demanda le vieux roi d'une voix fatiguée.
– Une bonne heure maintenant. Il était en larmes en arrivant. Il s'est calmé depuis qu'il a commencé à prier. Dois-je lui annoncer la présence de Sa Majesté et de Son Altesse… ?
Quelque chose dans le ton d'Ulric suggérait lourdement qu'il préférait que Régis laisse Prompto à ses prières. Noctis jeta un coup d'œil à l'intérieur du sanctuaire par-dessus l'épaule du soldat. La silhouette agenouillée du blond lui tournait toujours le dos, la tête inclinée vers le ciel. Non loin du prince impérial se tenait Highwind, les bras croisés et le visage fermé tandis qu'elle surveillait le jeune homme.
– La commandante Highwind refuse de se séparer du prince Argentum, signala Ulric toujours à voix basse. C'est elle qui a recommandé à ce que le Maréchal Léonis n'aborde pas le prince, du moins pour le moment.
– Sage décision, concéda Régis avec un profond soupir. Ne dérangez pas le prince Argentum, Ulric. Nous attendrons.
Le monarque s'appuya contre le mur pour soulager le poids de sa jambe blessée. Il paraissait déterminé à laisser Prompto terminer sa prière, en dépit de la fatigue qui se lisait sur son visage. Noctis se mordit les lèvres, encore secoué par tout ce qui venait d'arriver, et surtout par le comportement de Prompto. Il n'avait jamais vu le prince impérial dans une telle rage.
C'était Ignis qui avait donné l'alerte en premier en voyant Prompto tenter d'étrangler Cor, et surtout en constatant que Cor ne faisait aucun mouvement pour l'en empêcher. Quand Gladio était intervenu pour les séparer, le blond avait poussé un cri de bête sauvage avant d'abattre son poing contre la mâchoire de l'Amaticia avec une force que Noctis ne lui aurait pas soupçonné. Il ne comprenait que maintenant les mises en garde de Cor et de son père sur Prompto. Il avait combattu sur le champ de bataille, il était plus que capable de se défendre malgré son apparence frêle. Et son regard… Noctis n'avait pu retenir un frisson quand il avait croisé son regard : glacial, ahuri par une rage indescriptible.
« Vous avez tué Loqui ! »
« Vous l'avez égorgé comme un vulgaire porc ! »
Les paroles du prince impérial résonnaient toujours dans l'esprit de Noctis. Il était encore abruti par la nouvelle, tout en se sentant stupide de ne pas avoir fait le rapprochement entre Tummelt et le mystérieux mentor de Prompto. Les deux étaient morts à la bataille de Lestallum, le même jour. Apprendre que Prompto avait vu Cor exécuter son ami sous ses yeux lui avait glacé les entrailles. Il n'arrivait pas à imaginer la scène, ni comment Prompto pouvait se sentir. Il était affreusement facile faire le parallèle avec Gladio ou Ignis.
Pourtant, la réputation de Loqui Tummelt au Lucis n'avait rien de glorieux ou d'honorable. Tummelt avait toujours été considéré comme un soldat particulièrement meurtrier de l'Empire, un fou qui riait comme un psychopathe sur le champ de bataille. Son arrogance n'avait d'égal que la barbarie qu'il manifestait à l'encontre de ses ennemis. Pour Insomnia, ça avait été un soulagement d'apprendre que Cor avait réussi à l'abattre.
– C'est là toute la difficulté de la situation, soupira Régis quand son fils lui fit part de ses pensées. La guerre n'a rien de justifié, Noct. C'est bien souvent des hommes et des femmes semblables qui se livrent bataille sans vraiment en comprendre la raison.
Un frisson parcourut l'échine de Noctis. Il n'aimait pas la façon dont la situation se retournait. Il n'aimait pas comment son monde se déconstruisait lentement sous ses yeux, comme un château de cartes. Il avait toujours eu une connaissance théorique de la guerre. Avec les livres d'histoire, il avait compris que les conflits étaient presque toujours motivés par la soif de sang de l'humanité, par son incapacité à se quereller autrement que par l'usage des armes, par ses jalousies ou sa soif insatiable d'ambition. C'était autre chose de vivre pleinement la situation. Noctis se sentait glacé de l'intérieur, incapable de se réchauffer, incapable de trouver du réconfort, pas même dans le regard mélancolique de son père.
– Pourquoi nous battons-nous, alors ? murmura-t-il. Est-ce qu'on devrait juste donner le Cristal à l'Empire ?
– Non, répondit immédiatement Régis. Parce que je sais quel usage Iedolas veut en faire. Il ne comprend pas le pouvoir du Cristal. Il est dévoré par son ambition. Il prend pour prétexte le Fléau qui ravage son pays pour justifier sa soif de pouvoir. Ce n'est pas le seul homme dévoré par son ambition, mais ça fait des ravages quand cet homme est l'empereur d'une nation.
Noctis tressaillit en sentant son père poser une lourde main sur son épaule. Régis plongea un regard impénétrable dans celui de son fils.
– Gouverner un pays n'a rien de facile ni d'acquis, Noct. Même si on a l'impression d'être du bon côté de la barrière, de se battre pour ce qui est juste, il ne faut jamais perdre de vue que le mal est partout. Même au sein de la lumière la plus pure.
Le jeune homme déglutit silencieusement, sans oser comprendre ce que le roi essayait de lui dire. Il avait l'impression d'avoir une enclume dans l'estomac. Il fixa son père dans les yeux, incapable d'en arracher son regard, jusqu'à ce qu'Ulric brise l'instant en se raclant doucement la gorge. Le roi et le prince se tournèrent vers le soldat. Ce dernier se tenait contre le mur à côté de la porte, dévoilant la silhouette de Prompto qui était maintenant debout et leur faisait face. Highwind se tenait à côté de lui, mais recula d'un pas en s'inclinant quand Régis et Noctis entrèrent à l'intérieur du sanctuaire.
Il n'y avait pas de soleil, plongeant la pièce ordinairement lumineuse dans une lueur bleutée, presque spectrale. Les statues qui entouraient le prince impérial ressemblaient à des ombres imposantes qui contemplaient le spectacle avec des yeux menaçants. Prompto lui-même dégageait une aura sauvage qui plongea Noctis dans l'inconfort. Il n'avait presque plus rien du prince effrayé et intimidé qui s'était présenté dans la salle du trône de la Citadelle trois semaines auparavant. Le blond avait essuyé les larmes de son visage, mais ses yeux étaient toujours rougis et vitreux. Son expression n'exprimait que colère sourde et douleur indescriptible. Il ne s'inclina même pas devant Régis, se contentant de fixer le monarque d'un air résigné.
– Majesté.
Sa voix était enrouée. Noctis grimaça ouvertement, mais Régis resta de marbre.
– Prince Argentum.
Les yeux de Prompto s'échouèrent brièvement sur Ulric, qui se dressait derrière son roi.
– Êtes-vous venu pour me dire que je suis officiellement en état d'arrestation ? demanda-t-il sans entrain.
Il ne paraissait pas effrayé par la perspective. Il y avait quelque chose d'inhabituellement froid chez lui, dans son regard et dans sa voix.
– Je n'en vois pas l'intérêt, répondit patiemment Régis. Je suis simplement venu discuter avec vous.
– Pourquoi ? J'ai perdu le contrôle, j'ai agressé le Maréchal Léonis. Il n'y a rien de plus à raconter.
Á côté du prince impérial, Highwind fronça les sourcils. Elle serait sans doute intervenue, si elle n'avait pas été dissuadée par la présence de Régis.
– Ce n'est pas à cause d'un simple incident que je compte rompre notre alliance, répliqua ce dernier. Vous n'avez tué personne.
Prompto se mordit la lèvre. Ses épaules se raidirent visiblement sous sa tunique. Il poussa un souffle fragile et bascula la tête en arrière, rivant son regard sur le puits de lumière percé dans le plafond en coupole. Noctis distingua nettement les larmes qui perlaient au coin de ses yeux, et qu'il tentait tant bien que mal de cacher.
– J'aurais pu, murmura le blond d'une voix rauque. Si j'avais eu une véritable arme entre les mains, je l'aurais tué sans hésiter.
Cette fois, Highwind ne put retenir un feulement étouffé, avant de lancer un regard paniqué vers Régis. Le roi ne daigna pas réagir, pas plus qu'Ulric qui ne bougea pas d'un iota. Noctis sentit lui son sang se glacer. Il n'y avait pas une trace de tremblement ou d'hésitation dans la voix de Prompto. Il parlait avec une inéluctabilité absolue, comme s'il se fichait des conséquences, Comme s'il était déjà mort, et qu'il gisait toujours au milieu des cadavres dans les décombres de Lestallum.
– Mais vous ne l'avez pas fait, contra Régis. Et vous ne le ferez pas, même si l'occasion vous en était donnée.
– Comment pouvez-vous en être aussi certain ? rétorqua le prince impérial d'un ton sec.
Régis s'avança d'un pas. Sa canne frappa le sol dallé, l'écho résonna contre les murs blancs. Prompto leva la tête alors que le monarque du Lucis se dressait devant lui, le dominant de toute sa hauteur, sans paraître intimidé.
– Parce que vous êtes venus jusqu'à nous pour fonder une alliance. Parce que vous avez risqué votre vie et votre honneur pour sauver votre peuple. Vous avez constaté les ravages de la guerre et du Fléau sur votre pays. Vous n'allez pas risquer la sauvegarde de l'Empire ni celle de votre sœur pour satisfaire votre envie de vengeance.
Le visage de Prompto resta inexpressif, mais Noctis vit son regard changer à la mention de la princesse Aurum. Sa main se porta instinctivement à son médaillon, sans pour autant quitter Régis des yeux.
– J'ai cru être capable de mettre ma rancœur de côté en venant ici, admit-il à voix basse. Je n'en suis plus aussi sûr aujourd'hui.
– Le Maréchal Léonis ne vous a pas facilité la tâche, tempéra Régis avec indulgence. Mais ce qui est fait est fait. Vous avez exprimé ce que vous deviez exprimer. Á présent, vous devez oublier votre haine et œuvrer avec nous pour terminer la guerre.
Noctis pouvait voir que les paroles de son père n'étaient pas sans effet sur Prompto. Le visage du prince impérial s'était détendu, et la colère avait disparu de son regard même si la douleur y demeurait. Peut-être ne disparaîtrait-elle vraiment jamais. Il regardait le roi d'un air pensif, tout en entortillant la chaîne en or de son pendentif entre ses doigts. Ses yeux troublés glissèrent brièvement vers Noctis, qui se raidit aussitôt, intimidé par le regard indéchiffrable du blond. Mais Prompto ramena rapidement son attention vers le roi quand ce dernier reprit la parole.
– Posez-vous la question : qu'est-ce qui est le plus important à vos yeux ? La vengeance que vous réclamez, ou l'avenir d'Éos ? De votre peuple ?
– Mon peuple passe avant tout, répondit immédiatement Prompto.
Il se mordit les lèvres. Ses yeux brillaient de larmes retenues. Frustré, il les essuya avant même qu'elles puissent couler d'un geste nerveux.
– Je suis fatigué, murmura-t-il. Je suis vraiment fatigué…
Sa voix était tremblante, ses épaules affaissées sous un poids invisible. Le soldat hanté par ses cauchemars et aveuglé par sa soif de vengeance avait disparu, remplacé par le blond timide et hésitant que Noctis avait appris à connaître. L'ombre d'un sourire sans joie sur le visage du roi.
– Je le suis aussi, confia-t-il. Il n'est guère aisé de se battre pour ce qu'on croit être juste, n'est-ce pas ?
– Non, articula Prompto qui faisait tout son possible pour ravaler ses sanglots. Non, ce n'est pas évident.
– Mais quel autre choix avons-nous ? Nous sommes sur le même bateau, Prince Argentum. Vous ne trouverez pas un ennemi en moi, mais un allié avec qui vous pourrez peut-être partager votre fardeau.
Le roi parlait avec sincérité, Noctis connaissait suffisamment son père pour le savoir. Il pouvait voir clairement la complicité que Régis était en train de bâtir avec Prompto, un lien de deux monarques qui se débattaient pour tenter de sauver leur pays. Le jeune homme se sentait désagréablement exclu de la scène, comme un étranger incapable de comprendre les sentiments qui animaient le cœur du vieux roi et de l'héritier impérial. Une pointe de jalousie naquit en lui, un pincement dans son cœur qu'il tenta d'ignorer. En vain.
Prompto rougit légèrement, mais ne détourna pas son regard de celui de Régis. Lentement, très lentement, il hocha la tête.
– Merci… pour votre gentillesse, murmura-t-il. Et votre confiance. Je ne suis pas certain d'en être digne.
– Je crois que c'est à moi d'en être le juge, répondit doucement Régis. Á présent, reposez-vous, Prince. Nous n'exigerons rien de vous de plus aujourd'hui.
Il attendit que Prompto lui donne son approbation par un timide hochement de tête pour saluer le jeune homme, et tourner les talons. Ulric suivit immédiatement le roi et l'escorta jusqu'à la porte, mais Noctis resta en arrière. Il regarda Prompto, sans savoir s'il devait lui dire quelque chose, tout en étant incapable de partir sans avoir au moins dit un mot. Prompto ne le regardait pas, le visage tourné vers la statue de Shiva et Ifrit derrière lui. Seule Highwind fixait le brun non sans méfiance.
Noctis se mordit les lèvres, serra les poings contre ses cuisses. Le dos de Prompto lui faisait face. Ses épaules étaient secouées au rythme de ses sanglots silencieux.
– Pour… Pour ce que ça vaut, je suis désolé, murmura finalement le prince royal. Pour ton mentor.
Il ignorait si ses paroles étaient sincères. Il voulait qu'elles le soient. Il espérait que c'était le cas. Prompto ne bougea pas. Noctis se sentit bête, et surtout frustré. Mais il n'insista pas, et pivota sur ses talons pour rejoindre son père, qui l'attendait à la porte du sanctuaire. Il se sentait mal. Il avait envie de vomir. Il avait l'impression d'être sur une barque perdue en pleine tempête. Il aurait voulu que la présence de son père suffise à calmer son angoisse.
Il était déjà dans le couloir quand Prompto se retourna lentement, et n'entendit pas la réponse que murmura le jeune homme.
– Merci, Noct… Je suis désolé aussi.
OOO
Pour des raisons évidentes, Régis décida de ne pas ébruiter l'incident entre Prompto et Cor. Tous les témoins furent soumis au secret, et Cor eut l'interdiction de fréquenter le prince impérial pendant plusieurs jours. Prompto lui-même évitait la compagnie des lucisiens. Il ne sortait de ses quartiers que pour participer aux habituelles réunions avec les militaires du royaume et suivre l'avancement du conflit. L'Empire n'avait encore envoyé aucun message au Lucis, rien ne filtrait sur la situation au sein même de Niflheim. Mais les attaques des troupes impériales avaient redoublé en intensité aux alentours de Lestallum. Sans doute à cause de la présence de Lunafreya, qui voulait également visiter quelques villes dans la région de Leide. Évidemment, le changement de comportement de l'Empire avait grandement inquiété les sénateurs. Ces derniers exprimaient de plus en plus fort leur mécontentement avec la décision du roi sur le départ de l'Oracle.
Il y avait comme un parfum de révolte dans la Citadelle. Noctis avait la désagréable impression d'être le témoin du lent déclin de son propre royaume. Les paroles de son père tournaient en boucle dans son esprit depuis plusieurs jours. « Le mal est partout, même au sein de la lumière la plus pure. » Que redoutait Régis ? Un coup d'état ? C'était peu probable. Il était vrai que la situation était plus que tendue avec les sénateurs, mais même s'ils n'étaient pas d'accord avec leur monarque, que pouvaient-ils faire ? Le roi était l'unique personne capable de maintenir debout le Mur protégeant Insomnia des menaces extérieures. Certes, Noctis était en âge de gouverner, mais lui-même n'avait pas encore d'héritier sur qui Insomnia pouvait compter pour prendre le relais.
Assis en tailleur dans un des jardins intérieurs de la Citadelle, le prince jouait distraitement à Kingdom's Knigts sur son téléphone, sans vraiment parvenir à se concentrer sur sa partie. C'était le début du mois d'octobre, et le temps se rafraichissait. Mais le Lucis bénéficiait toujours de journées largement ensoleillées, et le prince profitait des rayons du soeil dans une relative quiétude, Umbra à ses côtés, comme toujours. Il fuyait depuis quelques jours la compagnie d'Ignis et Gladio, trop perturbé pour leur faire part de ses troubles. Malgré leur présence constante dans sa vie, Noctis se sentait de plus en plus seul. Après tout, c'était lui et lui seul qui monterait sur le trône à la suite de son père. Il n'aimait pas penser à sa succession ou à son futur. Il n'aimait pas envisager la mort de son père, et connaître le même destin que lui : vieillir trop rapidement sous le regard impuissant de son peuple et de ses amis, sa force vitale drainée par la magie des rois du Lucis.
Il avait l'impression que ce temps venait à grands pas. Comme si l'ombre de la mort menaçait d'ors et déjà le roi, que la lumière était partie de la Citadelle avec Luna. Umbra, sentant le trouble du prince, poussa un jappement et logea sa truffe humide contre la main de Noctis. Le prince abaissa son téléphone et caressa le chien.
– Je suis perdu, soupira le brun. Qu'est-ce que je suis supposé faire, hein ? Je sais rien faire. Je suis juste… le prince. Pas un roi.
Personne ne prenait Noctis au sérieux à la Citadelle, ou même dans l'ensemble du royaume. Noctis ne possédait pas l'envergure politique de Luna ou Régis. Il était juste bon à figurer sur les magazines people, ou à l'occasion d'œuvres de charité. Ce n'était pas une personnalité à prendre au sérieux. Juste un gosse riche et gâté aux yeux des grands de ce monde.
« Mon peuple passe avant tout. Je ne peux pas laisser tomber ceux que je suis censé protéger. » Les paroles de Prompto résonnaient encore et encore dans son esprit. Le prince impérial et lui avaient le même âge, mais le blond était tellement plus mature, plus impliqué. Noctis s'en rendait compte toujours un peu plus chaque jour, et il sentait honteusement désemparé et maladroit à côté de lui. Il avait l'impression d'être un enfant avec un rôle bien trop lourd et important qui lui serait tôt ou tard incombé.
Le prince fut tiré de ses pensées moroses par un grognement menaçant. Umbra avait levé la tête, et montrait les crocs à une silhouette qui se dressait maintenant au milieu des fleurs. Noctis cligna des yeux en reconnaissant Highwind qui le toisait non sans arrogance, les bras croisés sur sa poitrine.
– Alors c'est là que vous vous cachez, dit-elle d'une voix traînante. Votre larbin vous cherche depuis des heures.
– Ignis ? devina Noctis.
Il n'y avait qu'Iggy pour le chercher pendant des heures. Gladio n'avait pas assez de patience. Highwind hocha la tête, provoquant un aboiement rêche de la part d'Umbra. C'était rare de voir le chien aussi agressif. Mais quand on connaissait la mercenaire, on pouvait comprendre sa méfiance. Highwind dégageait une perpétuelle aura de dangerosité, de violence imminente. Elle ressemblait à la mer juste avant un ouragan. Noctis le flatta entre les deux oreilles pour le calmer. Au même moment, une troisième voix s'éleva derrière Highwind.
– Aranea ? Qu'est-ce que tu… oh.
Prompto se figea devant Noctis comme une biche devant les phares d'une voiture. Ce dernier grimaça en entendant le gralean. Il commençait à détester cette langue, sans vraiment savoir pourquoi. Peut-être parce qu'il ne comprenait rien, ou bien parce qu'il n'avait jamais eu l'occasion de l'entendre avant l'arrivée de Prompto à Insomnia. Avant que sa vie entière ne soit complètement chamboulée. Seulement six semaines plus tôt, il fêtait tranquillement son anniversaire avec son père, Luna et ses amis. Ça lui paraissait à des années-lumière maintenant.
Prompto rivait sur lui de grands yeux hésitants, mais Noctis n'était plus dupe. Sous ses airs naïfs, son homologue camouflait une personnalité bien plus sombre et torturée.
– Je… Je suis désolé, balbutia le blond d'une petite voix. Je ne savais pas que t'étais là… Je… On peut partir, si tu veux.
Noctis fut un moment tenté de dire oui. Il voulait pouvoir réfléchir seul. Et la présence de Prompto le perturbait de plus en plus depuis l'incident avec Cor. Mais à quoi bon fuir toujours ses problèmes ? Et puis, ce n'était pas la faute personnellement de Prompto si toute cette situation dérapait complètement. Alors il secoua mollement la main.
– Non, c'est bon. Vous dérangez pas. Je fais rien de spécial, de toute façon.
Prompto ne parut pas convaincu par sa réponse, mais il décida tout de même de s'asseoir précautionneusement dans l'herbe à côté du brun. Umbra cessa aussitôt de grogner quand le blond le caressa timidement sur le bout du museau. L'atmosphère paisible du jardin avait complètement disparu, remplacée par une tension palpable. Les deux princes ne s'étaient pour ainsi dire plus réellement fréquenté depuis plusieurs jours d'affilé.
Pendant plus d'une minute, ce fut le silence absolu. Noctis gardait obstinément les lèvres serrées. Il pouvait sentir les yeux de Prompto sur son profil, cherchant sans doute à accrocher son regard.
– Noct… Est-ce que ça va ? demanda finalement le plus jeune d'une petite voix.
– Ouais, marmonna Noctis sur un ton loin d'être convaincant.
– Ignis et Gladiolus se font du souci pour toi…
Le prince royal haussa les épaules d'un geste raide. Ignis et Gladio s'inquiétaient tout le temps. C'était leur foutu job de s'inquiéter. Parce que Noct était tellement incapable de prendre soin de lui-même, ou d'endosser ses responsabilités royales.
Il entendit Prompto soupirer. Le jeune homme risqua un coup d'œil en coin. Le blond arborait une expression déconfite, mais d'un point de vue général, il semblait aller mieux que quelques jours auparavant. Sans avoir disparu, les cernes qui encerclaient ses yeux étaient moins proéminents qu'à l'ordinaire, et la fatigue qui tirait ses traits s'était estompée. Si on pouvait discuter ses méthodes, on ne pouvait en revanche pas nier que l'intervention de Cor avait eu un impact positif sur l'état du jeune homme.
Noctis remarqua la silhouette familière d'Ulric, plusieurs mètres derrière Highwind qui se dressait elle-même à côté des deux princes.
– Tu t'es réconcilié avec Nyx, finalement ? demanda mollement le brun, juste histoire de faire la conversation et de combler le silence gênant.
– Euh… ouais, répondit Prompto, visiblement surpris mais heureux de la question. Je dois bien avouer que ses somnifères m'aident à bien dormir. Ça fait trois nuits que je ne fais plus de cauchemars.
C'était ironique, parce que maintenant, c'était Noctis qui souffrait d'insomnies. Lui qui devait être de loin le plus gros dormeur de toute la ville, était aujourd'hui incapable de fermer l'œil de la nuit. Il étouffa un grognement et passa une main impatiente dans sa masse de cheveux noirs. Prompto riva vers lui un regard inquiet, mais Noctis l'ignora. Prompto ne pourrait pas l'aider, de toute façon. Il regarda le blond caresser Umbra entre les oreilles. Ce faisant, il remarqua un détail qu'il n'avait pas relevé plus tôt.
– Où est passé ton bracelet ?
Le poignet droit du prince impérial, d'ordinaire orné d'un lourd bracelet d'argent, n'avait plus comme ornement qu'une simple bande de cuir usé, attachée au moyen de deux cordons. Prompto tressaillit avant de ramener sa main contre sa poitrine dans un geste clairement défensif.
– Je… Je l'ai perdu depuis la… séance d'entraînement avec le Maréchal, bredouilla le blond. Il a dû tomber pendant qu'on se… battait.
Les sourcils de Noctis se haussèrent.
– Et tu l'as pas retrouvé depuis ? Personne ne te l'a ramené ?
– Non…
C'était plutôt suspect. Noctis n'était plus assez innocent pour croire que le bracelet du prince était simplement perdu. Un bijou en argent pur de Niflheim, frappé de plus des insignes impériales, un des domestiques ou des Glaives avait dû le récupérer et l'avait gardé. Probablement pour le faire fondre et récupérer l'argent, ou bien pour le revendre sur le marché noir.
– Désolé, dit Noctis d'une voix vide. J'espère qu'il n'avait pas trop de valeur pour toi.
– Non. Enfin pas vraiment. C'était un cadeau de mon beau-père, mais comme on n'a jamais vraiment été proches… ce n'est pas très grave.
Noctis ne pouvait pas imaginer ne pas être proche de son père et roi. Il chérissait chaque cadeau que lui offrait Régis, à commencer par la Régalia, dont son père lui avait cadeau pour son dernier anniversaire. Il piquerait certainement une belle crise si, pour une raison ou pour une autre, sa précieuse voiture tombait en panne. Mais Prompto ne paraissait pas plus dérangé que ça par la perte de son bracelet. Juste peut-être un peu irrité. Comme s'il avait simplement égaré un porte-clefs. Apparemment, son attitude désinvolte ne plut pas à sa commandante, qui se permit d'intervenir.
– Si son Altesse Impériale veut bien me pardonner, mais ce n'est pas parce que ce cadeau ne vous vient pas d'une personne très aimante qu'il faut négliger son importance.
– Depuis quand défends-tu l'Empereur, Aranea ? répliqua Prompto en lançant un regard de défi à la mercenaire.
– Vous savez parfaitement de quoi je parle, Altesse.
Le prince plissa les yeux, l'air agacé. Noctis avait la très nette impression de rater une information capitale dans la conversation, mais il était trop perturbé pour s'en soucier. Ses propres angoisses le rongeaient littéralement de l'intérieur. Sans trouver rien de mieux à faire, il agrippa son téléphone oublié sur ses genoux et rouvrit l'application de Kingdom's Knights. La musique de l'écran d'introduction retentit dans le silence du jardin. Les deux impériaux tournèrent la tête vers lui.
– Qu'est-ce que c'est ? demanda Prompto.
Noctis lui montra son téléphone sans un mot. Kingdom's Knights était un jeu de gestion assez connu depuis sa sortie, un an plus tôt. Il ne fut néanmoins pas étonné que Prompto ne reconnaisse pas le jeu. Il doutait que l'Empire fasse la promotion des jeux vidéos, ou de l'audiovisuel en général. Avaient-ils ne serait-ce que le cinéma ? Noctis se remémora les photos de villages perdus dans les montagnes que leur avait montrées Prompto le jour de son arrivée. Les habitants avaient sûrement une vie rude, rythmée par le travail aux champs et les saisons. Leurs maisons simples ne devaient sûrement pas avoir d'électricité. Il sentit une grande lassitude l'accabler.
– Kingdom's Knights, lut Prompto. C'est un jeu ?
– Ouais, répondit mollement Noctis. De gestion. Tu gères ton royaume, tes chevaliers, ton peuple…
– C'est marrant, ça. C'est pour t'entraîner avant de monter sur le trône ?
Le blond parlait sur le ton de la plaisanterie, mais le brun se rembrunit aussitôt, blessé malgré lui par les paroles de son homologue. Encore une fois, il avait l'impression d'être un enfant à côté de Prompto, un prince irresponsable et puéril qui préférait jouer au roi sur une application en ligne que de se préparer sérieusement à son rôle de monarque. Il ramena le téléphone vers lui et rentra la tête dans les épaules.
– Noctis ? fit la voix hésitante de Prompto. Qu'est-ce que t'as ?
– Rien, grommela le prince royal en quittant rageusement l'interface du jeu. La musique fut coupée, et le silence retomba brutalement dans le jardin. Prompto se tortilla, l'air mal-à-l'aise.
– T'es sûr ? T'as l'air énervé… C'est à cause de quelque chose que j'ai dit ?
– Non, grogna le brun avant de secouer la tête, frustré. En fait, si. Je suis pas… Je n'ai pas… Je ne suis pas un gosse qui joue au roi !
Sa voix monta sans qu'il le veuille, mais il n'arrivait à s'en soucier. Toute la frustration accumulée ces derniers jours bourdonna en lui, se transformant soudain en une violente colère qu'il n'arrivait pas – et ne voulait pas – réprimer. Il la laissa l'envahir tout entier, se délectant presque des yeux écarquillés que Prompto braqua sur lui.
– C'est ce que tout le monde pense, ici ! explosa-t-il en serrant les poings. Les Glaives, les sénateurs, le peuple tout entier ! Le prince Noctis n'est qu'un gamin pourri-gâté incapable de réfléchir ou de raisonner, encore moins de gouverner ! Je ne suis utile que parce que je suis le seul à pouvoir maîtriser la magie du Cristal ! Et c'est vrai…
Sa voix se cassa. Il sentit sa gorge se nouer dangereusement, et bientôt, des larmes frustrées lui picotèrent les yeux. Il les retint facilement, préférant arborer un rictus désabusé.
– Je ne suis pas mon père, je ne suis pas Luna. Je ne suis qu'un gosse qui a failli crever y a douze ans. Je ne suis pas capable de monter sur ce foutu trône !
La bouche de Prompto formait un « O » parfait, en accord avec les sourcils de Highwind qui dessinaient deux accents circonflexes au-dessus de ses yeux. Les deux impériaux fixèrent le prince royal dans un silence de mort. Noctis continua de parler, incapable de se taire. Un barrage venait de se briser, et toutes ses angoisses ressortaient en une immense vague.
– Luna est l'Oracle, elle a des tonnes de responsabilités ! Elle a même décidé de risquer sa vie pour poursuivre son pèlerinage. Et toi – Prompto tressaillit violemment quand Noctis planta son regard furieux dans le sien – tu as trahi ton propre pays pour nous demander de l'aide ! Même si tu aurais pu être tué ! Qu'est-ce que j'ai fait, moi, hein ? Á part des apparitions à scandale dans les journaux people ? Je ne suis rien à côté de mon père… à côté de toi… ou à côté d'elle…
Il repensa à Régis et Prompto dans le sanctuaire des Six, partageant un moment d'intimité que Noctis n'avait jamais connu avec son père. Il repensa aux sourires tristes qu'échangeaient Luna et Régis, liés par une complicité que Noctis ne pouvait pas encore partager. La jalousie, vicieuse et acide, lui brûla l'estomac. Il se leva d'un mouvement brusque pour échapper au regard des deux impériaux sous lequel il se sentait nu et affreusement vulnérable, préférant leur tourner le dos pour fixer le ciel. Il ne connaissait rien à la vie, rien à la fonction royale, rien à rien. Il était un gosse qui avait grandi dans son palais, coupé du monde et croulant sous les privilèges. La détermination qu'il avait lu dans les traits de Luna, la profonde douleur qu'il avait vu dans les yeux de Prompto, la fatigue résignée qui courbait l'échine de son père jour après jour, Noctis ne connaissait rien de tout cela.
L'air était froid malgré le soleil qui brillait de tous ses rayons. Derrière lui, Noctis entendit Prompto se lever dans un bruissement d'étoffe. Le blond ne s'approcha pas, mais le prince royal pouvait sentir son regard braqué sur sa nuque.
– Pourquoi tu crois être le Roi Élu ? demanda soudain Prompto.
La question arracha un soupir frustré au brun. Il enfonça ses mains dans les poches de son pantalon et haussa les épaules.
– Qu'est-ce que j'en sais ? Le Cristal m'a choisi, et c'est tout.
– Peut-être qu'il a vu en toi quelque chose que toi-même n'arrive pas encore à percevoir.
Noctis croyait entendre Luna. Mais ces mots, venant de Prompto, n'eurent pas le même effet rassurant et apaisant. Il leva les yeux au ciel, exaspéré par la confiance aveugle que le blond voulait lui accorder.
– Je n'ai rien envie de percevoir en moi, grommela-t-il. Je veux juste être moi. Un putain d'être humain. Je veux voir le monde de mes propres yeux, et faire mes propres expériences. Je veux juste trouver ma voie, et pas qu'on me dise ce que je dois faire parce que c'est mon foutu destin !
Il en avait marre de Gladio qui l'engueulait parce qu'il ne s'entraînait pas assez, marre d'Ignis qui lui rappelait sans arrêt ses futures tâches de souverain, marre des sénateurs qui murmuraient derrière son dos. Marre d'être enfermé dans ce palace qui ressemblait à une cage aux barreaux dorés, et marre qu'on lui dise celui qu'il était censé devenir. Il voulait juste être… libre. Juste être libre.
– Mais peut-être que c'est ça, ce que le Cristal attend de toi, lança Prompto dans son dos. Être toi-même. Prendre tes propres décisions.
– Ouais, c'est ça, ricana Noctis. Et si je décidais de refuser de monter sur le trône ? Tu crois que le Cristal accepterait ça ? Non. J'ai un rôle à remplir, mais j'ai pas l'impression d'en être capable.
– Pourquoi ? Parce que tout le monde te dit quel genre de roi t'es supposé être ? rétorqua le blond. Mais qu'est-ce qu'ils en savent ? Qu'est-ce que les gens savent de comment doit être le roi Élu ?
Noctis resta silencieux, la mâchoire serrée. Il n'en avait aucune idée. Peut-être un sauveur descendu du Ciel, rempli de sagesse ? Peut-être un guerrier digne de ce nom, un peu dans le même style que Cor ? Quelqu'un capable d'assumer cette responsabilité en tout cas. Ce dont Noctis se sentait complètement incapable.
– C'est toi que le Cristal a choisi pour être le Roi de Lumière, insista Prompto. T'as pas besoin de devenir l'Élu. Tu l'es déjà.
– Si seulement ça pourrait être si facile…
– Rien n'est simple quand on doit gérer une nation, concéda le blond, non sans une certaine tristesse dans la voix. Je ne nie pas que tu auras d'énormes responsabilités quand tu devras monter sur le trône. Mais je ne doute pas de tes capacités.
– Parce que je suis l'Élu ? railla Noctis.
– Parce que j'ai appris à te connaître, Noct. Tu es quelqu'un d'intègre, de soucieux de ton prochain, tu veux réellement bien faire. C'est plus de qualités que n'en a jamais eu mon beau-père. Plus de qualités que je veuille venant d'un roi. Tu es une bonne personne. C'est tout ce qui compte.
Noctis se retourna brusquement. Prompto se dressait au milieu des fleurs, Highwind derrière lui et Umbra sagement assis à ses pieds. Le prince royal dévisagea son homologue – ami ? – à la recherche d'une faille, la trace d'un mensonge, une exagération. Mais il ne trouva rien, mise à part une profonde résolution. Prompto paraissait honnête. Il se fichait qu'il soit un prince, ou le Roi Élu. Lui voyait Noctis pour la personne qu'il était, pas pour le rôle qu'il devait remplir. Il voyait la personne derrière la représentation. Il voyait Noctis derrière le prince.
– Je suis une bonne personne ? répéta le brun, incapable de réprimer son scepticisme.
– C'est ce que je crois, affirma Prompto. J'aimerai que tu y croies, tu aussi…
Sa voix s'éteignit sur une note incertaine, implorante. Noctis n'arrivait pas à partager la foi du blond. Il ne ressentait ni chaleur ni bien-être. Il se sentait seul et perdu, empêtré dans ses angoisses et son défaitisme. Il aurait voulu que les paroles et la conviction de Prompto suffisent à le rassurer, à le conforter dans la destinée qui était la sienne. Mais que Prompto pouvait-il savoir du poids qui était celui des rois du Lucis ? Que pouvait-il savoir sur Noctis, alors qu'ils se fréquentaient depuis moins d'un mois ?
Noctis poussa un soupir défait. Sa colère avait disparu, cédant la place à une morne résignation.
– J'aimerai bien, murmura-t-il. J'aimerai bien y croire. Mais ce n'est pas aussi simple. Rien n'est simple dans cette vie…
Il enfonça les mains dans les poches de son pantalon, et tournant le dos au blond, il quitta la lumière du jardin pour regagner la pénombre de ses appartements. Pour la première fois depuis le départ de Luna, Umbra ne le suivit pas.
Ce chapitre a été difficile à terminer. N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé, et merci d'avoir lu ce chapitre, en espérant que l'histoire continue à vous plaire.
