CHAPITRE 9

Rues de Los Angeles

David et Colby s'étaient rapidement rendus sur les lieux où la voiture de Don avait été signalée. A leur arrivée, un officier de police leur indiqua que le véhicule était garé normalement et n'avait subi aucun dommage. Les deux agents s'approchèrent et David tenta d'ouvrir la portière conducteur, sans grande conviction. A sa vive stupeur, celle-ci s'ouvrit sans problème. Colby fit la même constatation côté passager : perplexes, les deux hommes comprirent que le véhicule n'était pas fermé à clé, ce qui n'était vraiment pas dans les habitudes de leur collègue. Leur perplexité s'accrut puis se transforma en inquiétude lorsqu'ils se rendirent compte que les clés étaient restées sur le contact : apparemment, Don avait quitté la voiture précipitamment sans avoir l'opportunité de la fermer. De là à conclure qu'il ne l'avait pas quitté de son plein gré…

« Tu y comprends quelque chose toi ? demanda David.

- Rien du tout, mais ça ne me dit rien qui vaille.

- Aucune trace de lutte, rien…

- Non bien sûr. Mais tu imagines Don abandonnant son véhicule avec les clés sur le contact toi ?

- Pas une seconde !

- Qu'a-t-il bien pu se passer alors ?

- Ça je n'en sais rien, mais j'ai bien l'intention de le savoir, figure-toi.

- Qu'est-ce qu'on fait, là ?

- D'abord je vais demander qu'on remorque la voiture jusqu'au garage : peut-être les techniciens y découvriront-ils quelque chose. Ensuite…

- Ensuite quoi ?

- Je ne sais pas très bien à vrai dire. Quelqu'un doit bien savoir ce qui est arrivé.

- A mon avis, il y a au moins une personne qui le sait.

- Qui donc ?

- Charlie.

- Tu as raison. Et bien, allons lui demander ce qu'il sait.

- Hum… Tu connais Charlie, s'il a décidé de ne rien dire…

- Enfin, s'il était arrivé quelque chose à son frère, il nous le dirait tout de même.

- Oui, sauf si on lui a demandé de ne pas le faire.

- Qu'est-ce que tu sous-entends ?

- Ecoute David, tu penses comme moi qu'il est vraisemblablement arrivé quelque chose de pas clair à Don.

- Et bien ça paraît assez vraisemblable.

- Attends : hier soir il était en pleine forme et ce matin Charlie nous faxe un arrêt de travail de cinq jours, ça te paraît logique ça ? Et pourquoi cet arrêt vient-il de Charlie ? Don aurait pu appeler non ? Tu crois un instant qu'il puisse se sentir si mal qu'il n'en soit pas capable ?

- A mon avis, s'il se sentait si mal que ça, il serait à l'hôpital. Je l'ai vu travailler avec plus de trente-neuf de fièvre une fois. Il a fallu que le patron se fâche pour qu'il consente à quitter le bureau. Et il était de retour à peine vingt-quatre heures plus tard !

- On est bien d'accord. Donc cet arrêt maladie sent mauvais. Et puisque c'est Charlie qui l'a faxé…

- Charlie sait quelque chose. Mais c'est là que je ne te suis plus. Jamais Charlie ne mettrait son frère en danger, il l'adore.

- Justement. Et si on faisait pression sur lui ?

- Je vois, du genre : si tu parles au F.B.I., ton frère est mort !

- Tout juste.

- Seulement, dans ce cas, rien ne le fera parler. Lorsque Charlie a quelque chose dans la tête…

- Tu as raison. On aura du mal à le convaincre que, si c'est bien ce que nous pensons, il fait le mauvais choix.

- Alors quoi ?

- Attends, et si on essayait de localiser le portable de Don ? Il n'est pas dans la voiture n'est-ce pas ?

- Je ne l'ai pas vu, mais je n'ai pas regardé en détail.

Mais à peine avaient-ils commencé à fouiller, que Colby poussa un soupir de découragement en plongeant le bras sous le siège passager. Il en ramena le portable de son collègue et les deux agents échangèrent un regard pessimiste : une autre chance de comprendre qui s'évanouissait. Soudain David eut comme une illumination :

- Et son biper ? Tu l'as vu ?

- Non ! Attends, cherchons bien ! »

Les deux agents fouillèrent minutieusement l'habitacle et se retrouvèrent bredouilles. Le biper dont disposait chaque agent n'était pas là. Or une touche permettait, en cas de danger, de déclencher un signal GPS permettant de retrouver l'agent.

« Si Don a son biper avec lui, ça pourrait être notre chance.

- Tu veux essayer de le localiser ?

- Tout juste.

- Mais s'il a vraiment été enlevé, ses ravisseurs l'auront coupé, à moins qu'ils ne soient complètement idiots.

- Ils le sont peut-être. D'ailleurs si vraiment ils s'en sont pris à lui, ça ne prouve pas une très grande intelligence si tu veux mon avis.

- De toute façon, on n'a rien à perdre à tenter le coup. J'appelle le bureau pour qu'ils lancent la recherche le temps qu'on y retourne. »

Tout en regagnant la voiture, David lança l'appel annoncé et les deux agents reprirent le chemin du bureau.

« Il y a encore une chose qui m'étonne, dit soudain Colby.

- Quoi donc ?

- Tu as remarqué l'orientation de la voiture ?

- Comment ça ?

- Ben oui, elle était garée dans la direction de la maison de Charlie.

- Et alors ?

- Ça me paraît bizarre. Si Don rentrait chez lui et elle aurait dû être dans le sens inverse.

- Rien n'indique qu'il rentrait chez lui. On n'a aucune idée de l'heure à laquelle il a disparu. Ce pouvait être hier soir ou ce matin.

- Tu as raison. D'ailleurs c'est un détail. Par contre, je me demande comment ils ont fait pour l'obliger à s'arrêter.

- Il est certain que, s'il s'était senti en danger, il aurait passé un appel. Conclusion…

- Il ne s'est pas senti en danger.

- Tout ça est bizarre.

- Tout ça ne me dit rien de bon surtout. »

Ils roulèrent en silence jusqu'à leur immeuble, chacun ressassant ses propres pensées, inquiets du sort réservé à leur ami.

*****

Siège du F.B.I.

La première personne qu'ils virent en entrant dans le bureau, c'était Alan. Un seul coup d'œil à son visage défait leur confirma que leurs craintes n'étaient pas vaines.

« Je dois vous parler, tout de suite.

- C'est au sujet de Don ?

- Comment le savez-vous ?

- Et bien, disons que le coup de fil de Charlie tout à l'heure, nous a mis la puce à l'oreille.

- Venez par ici, ajouta David en entraînant Alan dans une petite pièce à l'écart.

- Alors, que se passe-t-il, reprit Colby lorsqu'ils furent installés.

La voix d'Alan tremblait lorsqu'il avoua :

- Don a été enlevé.

- C'est bien ce qu'on craignait.

- Comment ça ?

- On a retrouvé sa voiture garé à une dizaine de minutes de chez vous, portières ouvertes et clés sur le contact. Don n'aurait jamais été aussi négligent à moins d'y avoir été contraint.

- Vous avez retrouvé sa voiture ? Est-ce que… ? Alan n'arrivait pas à terminer la question mais les deux hommes comprirent tout de suite ce qui le préoccupait.

- Non, rassurez-vous, rien n'indique que Don soit blessé. Il n'y avait aucune trace de lutte. On a dû le menacer d'une arme pour qu'il obéisse mais, apparemment, on ne lui a fait aucun mal.

David se retint d'ajouter : en tout cas à ce moment-là.

- Dieu soit loué !

- Et maintenant, si vous nous racontiez ce que vous savez.

- Juste ce que Charlie m'a dit. Un homme est venu le trouver ce matin à l'université pour lui dire que lui et ses complices détenaient Don et qu'ils exigeaient de Charlie qu'il décrypte un code pour eux en échange de son frère. Il lui a donné le certificat médical que vous avez reçu en lui ordonnant de vous le faxer et a instamment demandé que le F.B.I. ne soit pas mis au courant de l'enlèvement, sous peine de s'en prendre à Don.

- Et Charlie a décidé de jouer le jeu ?

- Il est terrifié à l'idée qu'il puisse arriver quelque chose à son frère. Il se sent fautif de ce qui arrive. Il m'a demandé de ne rien vous dire.

- Et pourtant vous êtes là.

- Oui, parce que j'ai le sentiment que jamais ces hommes ne relâcheront mon fils, que Charlie parvienne ou non à faire ce qu'ils lui demandent. Je sais que Don souhaiterait que vous soyez mis au courant.

- Vous avez fait le bon choix M. Eppes. Et ce d'autant plus que nous nous doutions déjà de quelque chose et que nous n'aurions pas lâché l'affaire, avec ou sans votre accord.

- Mais qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

- Tout d'abord, Charlie vous a-t-il dit quelle preuve il avait que son frère était détenu par ces hommes ?

- Ils lui ont remis son insigne.

- Mais lui ont-ils apporté la preuve qu'il était toujours en vie ?

- Que voulez-vous dire ? Vous pensez que… Alan était devenu livide.

- Non, non, rassurez-vous. C'est la procédure. Je ne pense pas qu'il soit arrivé quoi que ce soit à Don, pas pour l'instant. Ils ont tout intérêt à le garder en vie tant que Charlie n'a pas rempli son office. Après…

- Après, ils le tueront, c'est ce que vous pensez n'est-ce pas ?

- M. Eppes, je ne vous ferai pas l'affront de vous mentir. C'est en effet le plus probable. Il leur sera difficile de relâcher quelqu'un qui pourrait les identifier, qui plus est, un agent fédéral. Ses chances d'être libéré ne sont pas nulles mais…

- C'est pourquoi vous avez bien fait de venir nous trouver. Ensemble nous trouverons une solution. »

A ce moment-là, un agent entra dans la pièce, les interrompant.

« Agent Sinclair, nous avons localisé le biper.

- Quoi ? Je viens avec vous !

- De quel biper s'agit-il ? s'enquit Alan auprès de Colby, resté près de lui.

- De celui de Don. Nous avions lancé une recherche lorsque nous avons retrouvé son véhicule.

- Mais alors, vous allez le retrouver.

- Ne vous emballez pas. Rien ne dit qu'il a toujours son biper sur lui.

- Mais c'est possible n'est-ce pas ?

- Oui, c'est possible. Ecoutez M. Eppes, attendez-nous là. Je vous promets de vous tenir au courant. »

Colby quitta à son tour la pièce, mécontent de lui-même. Il s'en voulait d'avoir laissé un tel espoir à Alan, mais il n'avait pu se résoudre à lui faire part de sa réserve. Que le portable ait été localisé n'indiquait pas forcément que Don était au même endroit : on avait pu le jeter n'importe où. Et même si l'otage était là, rien n'indiquait qu'il serait encore vivant. Il était tout de même bizarre que les ravisseurs n'aient pas pensé à se débarrasser de l'objet. Mais comment se résoudre à infliger ce raisonnement à un père en proie à l'angoisse ?

*****

Un entrepôt dans la zone portuaire

Un groupe d'intervention mené par les deux agents se rendit immédiatement à l'adresse localisée. C'était un entrepôt dans la zone portuaire, un de ces nombreux bâtiments désaffectés qui abritaient régulièrement les opérations les plus louches.

L'édifice fut encerclé puis investi rapidement. La déconvenue de David et Colby fut complète lorsqu'ils s'aperçurent qu'il n'y avait âme qui vive à l'intérieur. Un van était abandonné au milieu. Ils se dirigèrent prudemment vers lui en lançant les sommations d'usage : aucune réponse. Les portières ouvertes révélaient qu'il n'était pas occupé.

Ils rengainèrent leurs armes tandis que le groupe se dispersait, à la recherche d'indices.

« Agent Sinclair !

- Oui ?

- On m'indique que le biper est toujours dans le bâtiment.

- Quoi ?

- D'après le technicien, le signal vient d'ici.

- Attends une seconde. »

Colby s'empara de son téléphone et appuya sur une touche. Une sonnerie retentit dans le bâtiment. Les hommes se dirigèrent vers elle. Elle sortait d'un amas d'immondices accumulé le long d'une paroi, non loin du van. Colby se pencha et tira sur un bout de tissu roulé en boule : c'était une veste.

« C'est celle de Don, je la reconnais, s'exclama Colby. Et voici son biper, ajouta-t-il d'une voix découragée en retirant l'objet de la poche de la veste.

- Et là, on dirait ses chaussures, renchérit David la voix blanche.

- Ce sont bien les siennes, confirma Colby qui s'était baissé pour examiner la trouvaille de son équipier.

- Agent Sinclair, on dirait qu'il y a du sang ici ! »

David et Colby se précipitèrent vers le policier qui venait de les interpeller. Celui-ci s'était arrêté devant une flaque noirâtre qui maculait le sol à quelques mètres du van. David se baissa et effleura la tache du bout des doigts.

« C'est bien du sang ! »

Les deux hommes échangèrent un regard angoissé : la veste, les chaussures et cette flaque de sang, tout indiquait qu'il s'était passé quelque chose de terrible à cet endroit. Don y était venu, c'était certain, mais qu'était-il advenu de lui ? Ils continuèrent la fouille de longues minutes, terriblement inquiets de ce qu'ils pourraient découvrir, s'attendant, à chaque instant à trouver le corps de leur ami recroquevillé dans un coin du bâtiment. Finalement, avec un soupir de soulagement, ils se rendirent compte qu'il n'en était rien. Mais l'angoisse n'avait pas disparu pour autant : si Don avait été tué, rien n'empêchait ses meurtriers de se débarrasser du corps dans l'océan à moins de cent mètres de là. Et dans ce cas, qui sait si on le retrouverait un jour ?

D'un autre côté, rien n'indiquait que le sang était le sien : le prélèvement effectué permettrait d'en avoir le cœur net. Mais l'un comme l'autre avaient l'intuition que c'était le cas. Ils espéraient simplement que leur équipier était simplement blessé : il y avait vraisemblablement eu lutte mais cela n'impliquait pas forcément que le pire ce soit produit. D'ailleurs, pour tuer un homme on n'a pas besoin de le dépouiller de ses vêtements : le pourquoi de ce geste ne leur apparaissait pas, mais il semblait plutôt pencher vers l'hypothèse que Don était toujours en vie.

Les deux hommes quittèrent les lieux le cœur lourd, laissant les techniciens prendre possession du site à la recherche d'éventuels indices qui leur permettraient de trouver une piste. Le voyage de retour se fit dans le silence le plus complet. Tous les deux pensaient à leur ami, prisonnier de gens sans scrupule qui n'hésiteraient sans doute pas à l'éliminer s'ils se sentaient menacés.

Ce ne fut qu'à leur arrivée qu'ils songèrent soudain qu'Alan devait les attendre à l'étage, à la fois angoissé et plein d'espoir. Ils se regardèrent, chacun cherchant dans les yeux de l'autre la solution pour rendre le moins dur possible le coup qu'ils allaient asséner à cet homme. Il espérait de bonnes nouvelles de son fils et ils n'avaient à lui apporter que de nouvelles angoisses. D'un commun accord, ils décidèrent de ne pas parler du sang retrouvé dans l'entrepôt : après tout, tant que l'on était pas certain qu'il s'agissait de celui de Don, pourquoi inquiéter son père encore davantage ?

*****

Siège du F.B.I.

Ils étaient à peine sortis de l'ascenseur que déjà Alan était auprès d'eux. Ils n'eurent pas besoin de lui dire un mot : il lut sur leurs visages qu'ils n'avaient rien. Il se contenta alors de les regarder et il virent que dans ses yeux venait de s'éteindre une lueur tandis que son visage se décomposait. Colby n'eut que le temps de le rattraper alors qu'il chancelait. Les deux hommes le soutirent jusqu'à la salle de repos et l'obligèrent à absorber une tasse de café.

« Vous allez mieux ? questionna David d'un ton anxieux.

- Oui ça va maintenant. Je suis désolé.

- Il n'y a vraiment pas de quoi.

- Alors, vous n'avez rien trouvé ?

- Et bien, on a retrouvé des vêtements appartenant à Don mais…

- Des vêtements ?

- Oui, sa veste, ses chaussures et ses chaussettes.

- Mais qu'est-ce que ça veut dire ?

- Je ne sais pas M. Eppes, je ne sais vraiment pas.

- Mais il y a un point positif, ajouta Colby, s'efforçant de prendre un ton encourageant. Cela veut dire que Don est vraisemblablement toujours vivant.

- Vraisemblablement…, la voix d'Alan était presqu'inaudible.

- Ecoutez M. Eppes, vous savez bien qu'ils n'ont aucun intérêt à l'éliminer avant que Charlie n'ait fini son analyse.

- Je sais bien. Mais pourquoi lui enlever ses chaussures ? Que lui ont-ils fait ? Mon Dieu, qu'est-il arrivé à mon petit ? »

Il mit sa tête dans ses mains, courbé sur son fauteuil. Les deux agents ne savaient plus comment réagir devant la douleur de cet homme qu'ils appréciaient. Que dire pour le réconforter ? Comment lui apporter un espoir qu'eux-mêmes n'avaient pas ?

Et puis Alan se redressa, au prix d'un effort surhumain : il ne voulait pas se donner en spectacle. Et surtout, il n'avait pas le droit de se laisser aller au désespoir : pas encore. Son fils était vivant, quelque part, et il était de son devoir de tout faire pour le ramener à la maison. Ce n'était pas en gémissant qu'il y arriverait.

« Et le biper ? demanda-t-il d'une voix plus ferme.

- Il était dans la poche de la veste.

- Ah… Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?

- Il faut que Charlie coopère avec nous. Les ravisseurs vont garder le contact avec lui. Il doit exiger une preuve que Don est toujours en vie.

- Et s'ils refusent ?

- Ils ne refuseront pas si il déclare qu'il ne fera plus rien tant qu'il n'aura pas cette preuve.

- Et s'ils s'en prennent à Don ?

- M. Eppes, je ne vais pas vous mentir. Ça pourrait arriver, c'est un risque à courir. Mais c'est notre seule chance de remonter la piste.

- Vous avez raison. Je vais parler à Charlie.

- Nous vous accompagnons. »

Les trois hommes quittèrent ensemble le bureau, bien décidés à faire front commun pour obtenir la preuve que rien n'était encore perdu.