Chapitre 10 : Guerre et paix

Sam est en train de lire Moby Dick. Pas mal pour un gamin de 9 ans ! Dean ne lui avouera jamais (et puis quoi encore!) mais il est plutôt fier de son petit nerd de frère. Il se demande parfois comment ils peuvent être aussi différent. Dean a l'impression de ressembler à son père, il fait tout pour en tout cas. Parfait petit soldat. Dean ne réalise pas qu'à treize ans il est déjà bien plus impitoyable que la plupart des adultes foulant cette terre.

Sam, lui, doit tenir de sa mère.

Au fond ça rend Dean triste, parce qu'il ne s'en rappelle plus tant que ça, des caractéristiques physiques de sa mère. C'est pas comme s'ils avaient une photo d'elle encadré dans leur salon.

C'est pas comme s'ils avaient un salon.

Dean se laisse tomber sur le lit contre lequel est appuyé Sam. Quand il se plonge dans un livre, le cadet Winchester adopte toujours la même position : assis par terre, les jambes croisés et le dos appuyé au lit. Dean sort un vieux comics de son sac et le lance vers Sam. Il atterri pile sur le livre ouvert de son frère.

Dean est fier de toujours viser juste. Les longues heures passées avec leur père à tirer sur des canettes ne sont pas perdues.

« Hé ! »

Sam lève la tête, agacé d'être interrompu.

« Essaie d'avoir l'air un peu moins nerd, Sam, s'il te plaît. T'es un Winchester ! Un livre aussi épais, sa seule utilité ça devrait être de brûler dans un feu de camp pour nous réchauffer. »

Rien ne fait plus plaisir à Dean que de titiller son petit frère.

« Ah ouais ? Et les bouquins d'oncle Bobby alors ? Ils ne sont pas épais aussi ? Tu crois qu'il te laisserais les brûler peut être ?! »

John laisse échapper un grognement. Affairé à la table de la cuisine, il travaille sur un cas assez problématique de combustion spontanée. Il n'a rien dit, mais il espère y découvrir un lien avec la mort atroce de Mary.

« Moins de bruit les garçons. Je bosse là.

-C'est Dean, papa ! Il faut toujours qu'il m'empêche de lire !

-Sale lèche botte !

-Ça suffit ! »

John se pince l'arrête du nez, soudain très fatigué. Trois jours qu'ils sont enfermés dans cette chambre. Il peut comprendre que ses garçons commencent à en avoir marre. Il sort un billet de son portefeuille et le tend à Dean.

« Tiens, emmène ton frère en ville. Faites vous un ciné, allez manger une glace, je m'en fous, mais ne me dérangez plus d'accord ? »

Dean hoche la tête, soudain sérieux.

« Viens Sammy, allons y. »

Les deux garçons se retrouvent donc assis dans un parc, au soleil, à regarder les gens normaux passer devant eux. Pourquoi Dean sent une barrière immense les séparer du reste du monde ? A cause de ce qu'ils savent ? De ce qu'ils font ?

L'an dernier Dean a tué quelqu'un.

Pour sauver Sam, certes, quelqu'un possédé par un démon, d'accord, mais ça ne change rien au fait qu'il ai prit une vie. Dean n'oubliera jamais. Il tourne la tête vers Sam. Ce dernier a fermé les yeux, le visage levé vers le ciel, heureux d'être sortit de cette chambre qu'il ne supportait plus.

Dean le referait. Cent fois s'il le fallait. Aucune vie ne passera jamais avant celle de son frère.

« Bon anniversaire Sam! »

Sam écarquille les yeux quand Dean lui jette un paquet sur les genoux.

Il est moche ce paquet. Boule de papier journal scotché de manière complètement désordonné, et avec un ruban fripé qui s'enroule un peu partout autour, défiant toutes les lois de la physique. Mais rien de tout ça ne compte.

« J'avais oublié... »

Dean fronce les sourcils. Quel genre de gamin oublie son anniversaire ! Il en veut à son père. Il en veut à la terre entière.

« Sam ! Comment tu peux oublier ton anniversaire ?! »

Elle est un peu désespéré cette voix. Sam ne veut pas rendre son frère triste. Il secoue la tête, sourit.

« Dean … tu as mis un ruban ... »

Beau changement de sujet. Dean réplique dans la seconde, exaspéré.

« Ça va. Fais moi un procès.

-Non mais sérieusement ? Un ruban ? Genre, tu est allé dans un magasin et tu as acheté ça !

-Ta gueule Sammy ! Pour ta gouverne, je l'ai trouvé par terre ! »

Sam ramène son attention sur le vieux ruban à la couleur un peu effacé par le temps.

« Ouais j'aurais du m'en douter.

-Allez, ouvre le maintenant ! »

Sam le déballe lentement, éprouvant les nerfs de Dean qui s'agite à coté de lui. Surexcité, ravi de sa surprise.

« Guerre et paix.

-Tu l'as pas lu celui là hein ?

-Non.

-Le titre avait l'air cool. »

Dean ne tient plus et lui arrache des mains, le feuilletant à toute vitesse.

« Il y a des chevaliers tu crois ? J'espère que ça parle plus de guerre que de paix, sinon bonjour l'ennui ! »

Sam ne parle pas. Ça éveille la curiosité de Dean.

« Tu ne dis rien ? Ça te plaît pas c'est ça ? »

Et soudain horreur ! Une larme s'échappe de l'œil droit de Sam. Dean panique.

« Mais qu'est-ce qu'il t'arrive ?! Arrête ! »

Sam a rarement vu son frère aussi effrayé. C'est lui qui lui fait aussi peur ? Il s'empresse de s'essuyer les yeux et d'envoyer un sourire rassurant dans sa direction.

« C'est rien. Merci Dean. Ça me fait plaisir. »

Dean fronce les sourcils, encore un peu déstabilisé.

« Refais jamais ça. On est pas des fillettes. » grogne t-il, mal à l'aise.

Dean ne pleure plus. Il a décidé d'arrêter, un jour, comme ça. Une sorte de canicule imposée à ses yeux. Il voudrait que Sam fasse comme lui. Non, en fait, ce qu'il voudrait vraiment, c'est que Sam n'aie jamais aucune raison de pleurer.

Mais c'est un peu tard pour ça.

Il le regarde d'un air méfiant, comme si Sam allait brusquement se briser en mille morceaux. Mais tant que Dean est à ses cotés, ça n'arrivera pas.

« Je suis content c'est tout.

-Alors chiale pas ! »

Quand Dean ne sait pas comment réagir il s'énerve. Sam commence à connaître la manière de fonctionner de son frère. Ça ne l'empêche pas de continuer à lui sourire.


Il se passe une chose incroyable ce soir ! Si inattendue ! Sam n'en revient pas !

Dean perd au poker. Il perd même de beaucoup, se fait complètement laminer par Bobby et Sam. Mais le plus extraordinaire, c'est qu'il reste de bonne humeur ! Pas de crise ! Dean se contente de rire et d'essayer de remonter la pente vaille que vaille.

Quand Sam lui en fait la remarque :

« Mais qu'est-ce que tu as fait de ton caractère de cochon de Dean ? Ça ne te ressembles pas d'accepter ta défaite bien calmement ! »

Dean lui adresse juste un petit sourire énigmatique.

« Moi ça m'est égal que tu fasses la gueule ou pas Dean, tant que tu continue de perdre bien gentiment.

-Et ben dis donc ! Vous êtes pas sympa avec moi vous deux !

-On est pas là pour être sympa. Pas vrai Sam ? On va te plumer comme un pigeon, et quand ce sera fait, je m'attaquerai à ton petit frère ici présent. Je vais vous apprendre ce que c'est le poker moi ! »

Bobby s'enflamme et Dean pouffe, amusé.

« C'est ça grand père, beau discours, mais tu vas voir ce que tu vas voir ! Je ne vais pas me laisser faire !

-Grand père ! Mais dis donc, je te permets pas, petit con ! »

C'est alors que le portable de Sam émet un bip étouffé, annonçant un appel. Sam se précipite sur l'appareil mais trop tard ! Dean a déchiffré le nom qu'affiche l'écran. Immédiatement son visage exprime une incompréhension douloureuse, rapidement suivie d'une colère profonde.

« Vanessa ?! »

Il se lève en un bond et confronte Sam.

« Sam tu déconnes ! Ne me dis pas que tu lui parles encore ! » sa voix est si menaçante que Sam prend peur.

Il se lève aussi.

« Dean c'est pas ce que tu crois !

-Sam ! Comment tu peux me faire ça ?! Sale menteur ! »

Dans sa rage, il n'attend même pas la réponse de Sam. Il se contente de fracasser l'appareil par terre et de quitter la pièce, non sans lui adresser un dernier regard empli de haine.

« Hé ben ... »

C'est tout ce que Bobby trouve à dire depuis sa chaise. Il est le seul à ne pas s'être levé. Sam se rassoit avec un soupir de regret.

« Il était pas censé voir ça »

Bobby fronce violemment les sourcils.

« Comment ça pas censé ? Sam tu parles à qui tu veux, ça ne regarde pas ton frère tu sais. »

Sam a une petite moue des lèvres.

« Ça ne marche pas comme ça entre Dean et moi.

-Allons bon ! Et comment ça marche alors ? »

Sam est bien incapable de répondre, et c'est peut être le problème, justement. Bobby secoue la tête, un peu désespéré d'être le seul à voir que cette relation ne tourne pas rond. Même s'il s'imagine mal donner des leçons sur le chapitre des relations sociales. Le lien qui unit les frères Winchester est si particulier, si destructeur, qu'à coté d'eux Bobby se sent presque équilibré !

« Des ennuis. C'est tout ce que vous m'apportez ! Vous êtes pas foutu de vous entendre correctement !

-Ce n'est pas la faute de Dean.

-J'ai jamais dis ça.

-Il est blessé. »

Bobby peut difficilement dire le contraire.

« C'est pas une raison pour t'en faire baver Sam.

-Peut être que si.

-Un chasseur ça se blesse à la chasse. C'est normal. Il a pas le droit de te pourrir la vie juste pour ça. »

Sam cligne des yeux, interloqué.

« Je ne parle pas de ça Bobby.

-Ah bon ? De quoi tu parles alors ? »

Sam cherche ses mots, hésitant.

« Je n'aurais pas du le laisser seul. »

Bobby soupire brusquement, expulsant d'un coup tout l'air de ses poumons. Il se lève et va chercher une bouteille d'alcool sans étiquette.

« Si on doit vraiment avoir cette conversation, hors de question que je sois sobre !

-Bonne idée.

-Recette maison ! »

Le bruit de l'alcool qui coule dans les deux verres est réconfortant. Sam fixe la bouteille et se demande si Dean lui pardonnera jamais.

« Bon alors, cette fille là...

-Vanessa.

-Tu la vois toujours ?

-Non. »

Bobby pense que cela simplifie les choses.

Dean est dans la pièce d'à coté. Il s'arrose la tête d'eau froide puis fixe son reflet dans le miroir, les mains fermement appuyés sur le bord du lavabo. Son souffle vient embuer la glace. Il étudie son visage. Il ne se l'avoue pas, mais chercher ses ressemblances physiques avec Sam l'a toujours rassuré. Ainsi ils sont toujours reliés. Quoi qu'il arrive. Dean essaie désespérément de ne pas se briser en mille morceaux. Pas facile quand son cœur bat la chamade ainsi. Il se frotte nerveusement le bas du visage, suivant inconsciemment le tracé de sa barbe naissante. Dean a peur. Encore. Toujours.

Est-ce que son amour pour Sam ne fera jamais que le blesser ? Trouvera-t-il un jour une sorte de bonheur un peu bizarre dans cette relation ? Peu probable. Écrasé par cette attraction si forte, par ce désir irréalisable, Dean pense durement qu'il n'aura jamais plus que ça. Il ne peut pas. Mais qui l'a maudit à ce point ?!

Quand Dean se décide à revenir auprès de Sam et Bobby, son petit frère lui tombe dans les bras. Il babille des mots incompréhensibles et rit avec un air stupide.

« Mais ?! Bobby ?! Qu'est-ce que t'as foutu ?! »

L'expression impassible qu'il a eu beaucoup de mal à se créer s'efface en un instant.

« Hé c'est pas de ma faute ! Je lui ai filé un peu de mon cocktail maison c'est tout ! »

Il fixe pensivement la bouteille.

« Mais je devrais peut être revoir le dosage... C'est sûr que c'est pas de la pisse de chat ça. »

Dean se fait une raison et part coucher le petit Sam, qui semble ne pas pouvoir arrêter de se marrer deux secondes.

« Mais c'est pas vrai Sam ! Comment un si grand gabarit peut tenir aussi mal l'alcool ?!

-Dean ! Ton nez ! Il est marrant ! J'avais pas remarqué !

-Super, je suis ravi ! »

Dean le gronde doucement, mais au fond il aime bien voir son frère si insouciant. Ça ne lui arrive pas souvent, pas avec la vie qu'ils mènent … Il s'efforce de le soutenir le long du couloir qui mène aux chambres, malgré sa jambe gauche encore un peu fragile.

Tout les états d'âme de Dean, toutes leurs disputes, toutes les trahisons de Sam, ne pourront jamais l'empêcher de s'occuper de son petit frère quand il en a besoin.

C'est avec une douceur inattendue que Dean met Sam au lit. Bobby ne peut que s'en rendre compte.


Dean conduit et c'est comme si tout revenait à la normale. Rien de plus naturel au monde que de parcourir les routes avec Sam à sa droite sur la banquette. Sa jambe a suffisamment guérit pour qu'il puisse se mettre au volant et retrouver cette sensation familière le rempli de bien être.

Pour la première fois depuis longtemps il retrouve confiance. Sa vie ne peut pas être qu'une suite ininterrompue de désastres, ce n'est pas possible !

Quand Sam se met à fredonner doucement l'air d'AC/DC que joue le lecteur cassette, Dean se surprend presque à imaginer le bonheur frapper à sa porte. C'est à ce moment que le moteur se met à émettre un tac-tac-tac inquiétant. Sam fronce les sourcils vers lui, alarmé.

« Oh oh ! Bébé, tu me fais quoi là ?! »

Dean se range sur le bas coté. Une panne, ce n'est pas bon. L'affaire sur laquelle les envoie Bobby ne doit pas souffrir trop de retard. Le timing est toujours serré quand on s'occupe d'un loup garou. Dean soulève le capot et de la fumée s'échappe.

« Et merde ! »

Étrangement, Sam arbore un sourire résigné.

« Dean, tu as passé trop de temps à te faire masser vieux, t'aurais mieux fais de t'occuper de ta caisse. »

Dean lui jette un regard noir.

« Et si tu avais appris à entretenir une voiture je n'aurais pas à le faire tout le temps ! »

Sam lève les mains en signe de reddition.

« Ok, ça va. Dis moi ce dont tu as besoin.

-Va chercher les outils dans le coffre. »

Sam les lui fait rapidement passer. Puis il sort une glacière, la pose par terre et s'assoit dessus après en avoir sorti deux bières bien fraîches.

« Carburant ?

-Bonne idée ! »

Dean attrape sa bouteille avec reconnaissance. Alors qu'il se met au travail sur la voiture, Sam laisse ses yeux glisser sur le paysage. Il a fallu qu'ils tombent en panne en plein milieu d'un désert ! Rien d'autre que du sable rouge à perte de vue.

Dean trifouille les entrailles de sa voiture adoré. Sam l'observe un moment, essayant vaguement de comprendre ce qu'il fait. Les minutes s'écoulent lentement. Dean transpire. Sam se sent un peu coupable de lui avoir proposé une bière. Pas besoin d'alcool pour se déshydrater par ici ! Le soleil tape fort. Il laisse échapper un soupir qui attire l'attention de Dean.

« Hé ! Fais pas la gueule pendant que je bosse Sammy ! C'est pas juste ! »

Son regard est malicieux.

« T'en fais pas, j'ai trouvé d'où vient le problème. On repart bientôt. »

Quand Dean lui sourit comme ça Sam a toujours l'impression que son cœur bat plus fort. C'est agréable. Il se demande comment il a pu se passer de cette sensation.

« Oui tu as raison, désolé, c'est juste que ... »

Il marque une hésitation.

« ...je déteste les déserts.

-Ah bon ? Moi je trouve ça plutôt reposant.

-Reposant ? Trois pauvres buissons d'épines qui se battent en duel tous les cent mètres ? La poussière qui recouvre absolument tout, se glisse sous tes vêtements pour te gratter la peau, te pique les yeux ? Le soleil qui ne fait qu'essayer de nous vider entièrement de toute notre eau ? Les serpents, les scorpions, les tempêtes de sables, la lumière aveuglante …. et j'en passe ! Comment tu peux trouver ça reposant ? »

Dean secoue la tête.

« Le désert ce n'est pas que ça tu sais. Moi je trouve que c'est … comment dire ... »

Il prend quelques secondes de réflexion.

« Pur. »

Voyant que Sam lève déjà un sourcil moqueur, Dean rajoute précipitamment :

« Sauvage tu vois. Honnête. Dans un endroit comme celui là tu sais toujours à quoi t'attendre.

-Ouais, à rien de bon.

-C'est pas vrai ! Quand la vie est dure, peut être qu'elle a l'air plus belle...

-Ça n'a aucun sens ce que tu dis. »

Dean fronce les sourcils, l'air un peu perdu, les yeux au loin. Un ange passe. Sam se garde de rompre ce silence. Il se sent connecté à son frère. Les yeux braqués dans la même direction.

Dean se décide enfin à se tourner vers lui.

« Alors ça doit être mon coté cow-boy. » et il hausse les épaules.

Sam éclate de rire.

« Ouais c'est ça ! Dans tes rêves ! »

Dean lui sourit.

« Tu ne crois pas que je ferai un bon cow-boy Sammy ? Regarde ça ! »

Et il se met soudain à caracoler, imitant un cavalier, agitant un chapeau invisible de la main droite comme dans un rodéo. Le rire de Sam s'accentue, il se tient les cotes, regrette de ne pas avoir de caméscope pour immortaliser ce moment absolument ridicule.

« Aie »

Dean s'arrête brusquement, serre les dents. Il se tient la jambe.

« Dean ! Est-ce que ça va ?

-Ouais ouais.

-C'est l'univers qui te rappelle d'être moins con.

-Ferme là.

-Mais sans rire, sois plus prudent, imbécile, tu es toujours en convalescence.

-Convalescence mon cul.

-Dean !

-Ça va, rabat joie, je me calme. Mais avoue quand même que tu es ébahi de ma prestation !

-Pas vraiment non. »

Il se lève cependant, se rapproche de Dean.

« Ça va ta jambe ? »

Il lui offre son épaule comme appui.

« Ouais »

Mais il accepte l'aide de Sam et marche prudemment vers la voiture, la jambe moins sure. Il se remet au travail sur le moteur, un peu douché dans sa bonne humeur. Dean n'aime pas avoir l'air faible. Encore moins l'être vraiment !

Sam le connaît par cœur.

Il se rassoit sur la glacière et fixe le ciel. Un vol d'aigle occupe ses pensées dans les minutes qui suivent. Il croit presque comprendre Dean. C'est vrai qu'ici tout a l'air calme et la vue dégagée donne une impression d'immensité bienvenue.

Sam pense que Dean ne détonne pas dans ce paysage. Dans son esprit, il est aussi pur et sauvage que cet endroit.

Dean jure quand une pince d'obturation lui échappe des mains. Il réclame une autre bière avant de replonger sous le capot. Sam a soudain l'impression que ça y est, c'est le bon moment pour emmener Dean à lui parler. Il reste persuadé que le meilleur moyen d'exorciser leur dernière séparation de six mois est d'exprimer ce qu'ils ont sur le cœur.

Pas sûr que Dean approuve. Mais Sam tente tout de même sa chance, délicatement.

« Dean, dis moi, tu as beaucoup chassé après … tu sais … sans moi ? »

Son aîné relève la tête d'un air suspicieux.

« Pas mal ouais.

-Faudrait que tu m'en parles un peu tu crois pas ?

-Pourquoi ?

-Histoire que je sois au courant de tout. Ça peut être utile. Est-ce que tu as appris des choses qu'on ne savait pas ? Que papa ne nous avait pas apprises ? »

« Que je ne peux pas vivre sans toi. » pense très fort Dean.

« Pas grand chose non. Rien de plus que la routine. Enfin presque. »

« Parce que tu n'étais pas là avec moi » pense-t-il encore.

« Passe moi la clé de serrage s'il te plaît. »

Sam lui tend l'outil et Dean se penche à nouveau. Sam se fait la réflexion que la réparation ne doit pas être si simple que ça, sinon ils seraient reparti depuis longtemps. Ce qu'il ne peut pas savoir c'est que la blessure de Dean au ventre le brûle atrocement, au point qu'il ai du mal à se concentrer sur la voiture.

Bien sûr, il garde ça pour lui.

« Alors dis moi ce que tu as chassé. Il y a toujours autant de vampire dans le Maine ?

-Ouais quelque uns. »

« Moins si tu étais resté avec moi ... »

« Quoi d'autre ? »

« Je t'en veux encore. Il me faudra du temps »

Dean fronce les sourcils, essaie tout de même de se rappeler.

« Trois goules, un rou-garou, un dieu païen, et un sacré paquet de fantôme dans le Mississippi. Une histoire tordue de bus renversé dans un ravin. Tu devineras jamais ce que les gamins décédés ont fait au chauffeur survivant et à sa famille !

-Aouch dur ! »

« Ça aurait été plus facile avec toi. »

« Je crois que c'est tout. Après Bobby m'a hébergé. »

Dean réalise soudain ce qu'il vient de dire. C'est trop. Sam n'a pas besoin de savoir ça. Évidemment ce dernier se précipite dans le brèche.

« Tu es resté longtemps chez lui ? »

« Des années lumières sans toi. »

« Quelque temps... Bon c'est bon Sam ? On peut passer à autre chose ou tu veux aussi savoir si je vais à la selle régulièrement ?!

-Ça va t'énerve pas ! Je suis curieux, c'est normal.

-Si t'étais si curieux que ça, t'avais qu'à pas partir, non ? »

Cette fois Dean a pensé à haute voix. Il ne le regrette pas. Sam écarquille les yeux, surprit par cette violente pique. Il voudrait vraiment que Dean arrête de l'assassiner dès que l'occasion se présente. Puis il pense qu'il le mérite bien.

Il baisse les yeux avec un air coupable.

En voyant son air contrit, Dean s'attendrit un peu. Ça lui rappelle quand ils étaient gamins. Sam faisait souvent cette tête. Sam a toujours prit la vie trop au sérieux. Mais bon, ça lui va bien de penser ça ! Il n'a jamais été un monstre d'insouciance non plus. Parfois Dean voudrait pouvoir prendre du recul. Que la vie ne le heurte pas continuellement.

Soudain Sam rassemble son courage et relève la tête, plantant ses yeux dans ceux de Dean.

« Dean, à propos de ce que tu as fait à White Oak... »

Dans un beau réflexe de défense Dean lâche le capot, qui s'abat dans un grand bruit, interrompant Sam.

« Je pense que c'est bon. Tentons le coup, ok Sam ?

-Mais ! »

Dean le contourne et s'assoit derrière le volant. Quand il tourne les clés et que le moteur démarre il lui adresse un grand sourire

« Ton frère est vraiment le meilleur ! Monte Sam, ou je pars sans toi. »

La joie forcée de Dean ne trompe pas Sam une seconde. Mais il renonce tout de même à l'interroger plus avant. Dean est le coffre fort le plus solide du monde ! Sam se demande s'il retrouvera un jour la combinaison...

Il se dépêche de mettre la glacière sur la banquette arrière et de s'asseoir dans la voiture, pas fâché de quitter ce paysage déprimant.

« Combien de temps avant qu'on arrive ?

-Un jour et demi, pas plus.

-Alors allons y. »

La voiture soulève un nuage de poussière en démarrant.


Sam s'affale complètement sur le lit, soulagé de s'arrêter pour la nuit.

« Ah j'en pouvais plus. »

Dean garde un visage un peu fermé.

« Tu t'es ramolli. Ça fait que deux jours qu'on roule. »

Sam fixe son frère. Il n'a pas l'air dans son assiette. Enfin, il fait plus la gueule que d'habitude quoi.

« Quelque chose ne va pas Dean ? »

Dean jette son sac sur la table dans un geste énervé et déballe ses affaires pour la nuit sans répondre.

« Dean ?

-Oh non Sam ! C'est pas vrai ?!

-Quoi ?

-T'as pas pris ma brosse à dent ?! »

Sam met un moment à réagir, plus qu'étonné par cette réplique.

« Tu plaisantes là ?

-Je t'avais dis de la mettre dans mon sac ! Tu l'a laissé au motel d'hier, c'est ça ?!

-Tu m'as jamais demandé de prendre ta brosse à dent !

-Sam ! » gronde t-il entre ses dents.

Il se détourne soudainement, s'appuie d'une main contre le mur en face de lui et baisse la tête. Alarmé, Sam se redresse.

« Dean ? »

Dean se frotte l'arrière de la nuque, hésitant. Il lutte contre sa nature. Essaie de passer outre cette retenue qui le caractérise. Mais tout ce qu'il réussit à faire c'est à se planter devant son frère et à lui crier :

« Ça me fait chier ! Tu peux même pas faire l'effort de ramasser ma brosse à dent ! Comment je fais moi maintenant ? Et j'ai mal au ventre, Sam ! »

Sam écarquille les yeux, surprit par la violence de ce petit discours. Il ne s'attendait pas à ça. Mais il devine que ce que Dean a eu tant de mal à lui dire, c'est cette dernière information. Dean est un spécialiste pour dissimuler ses intentions derrière un tas d'inepties.

« D'accord, tu as mal au ventre, j'ai compris. Mais tu es obligé de me hurler dessus comme ça ? »

Sam demande doucement.

« Tu m'as demandé d'être honnête avec toi mais tu n'as rien dit sur le ton que je devais employer. Ne me reproches pas de tenir ma promesse ! »

Logique implacable.

« Alors voilà, j'ai mal. »

Dean se passe nerveusement la main dans les cheveux, déstabilisé par cet aveu qu'il a eu tant de mal à sortir. Il ne sait pas vraiment de quelle manière se comporter.

« Je me sens vraiment ridicule maintenant. Merci Sam !

-Tu t'en remettra. »

Et Sam lui adresse un sourire compatissant, heureux que Dean réussisse malgré tout à s'ouvrir un peu à lui. Il a prit cette petite promesse au sérieux. Ce serment arraché à grand peine devant un feuilleton débile qui accaparait toute leur attention. Un accord donné du bout des lèvres, mais Dean n'a pas oublié.

Dean n'oublie jamais les moments passés avec Sam.

Sam apprécie à sa juste valeur l'effort qu'il a fournit pour respecter sa parole. Il essaie de rétablir la communication entre eux. De partager son ressenti avec lui. Même s'il ne s'agit que d'une information d'ordre purement physique, et non émotionnelle. Faut pas non plus trop lui en demander.

« Ça fait longtemps ?

-Deux trois jours.

-Deux trois jours non stop ? »

Sam fait un gros effort pour ne pas lui reprocher de ne pas lui en avoir parlé plus tôt.

« Pas non stop. J'ai pris quelques cachets.

-Bon, laisse moi voir.

-Ça aussi, je suis obligé ? Ça va plus loin que de l'honnêteté non ? »

Dean râle. Lutte pour conserver une contenance.

« Ça s'appelle de l'entraide idiot. Soulève ce tee shirt ou je te l'arrache. »

Sam est agacé.

Dean hausse les sourcils. Fait tout pour ne pas imaginer Sam lui arracher son tee shirt. Oh non, non, n'y pense même pas !

« Ok. Mais t'es lourd.

-Ça me va. »

Dean enlève son tee shirt et frissonne quand Sam soulève délicatement le pansement qui protège sa coupure. Il ne voit rien d'inhabituel. Les points sont en place, la cicatrisation plutôt bien avancé. Elle est assez voyante, cette blessure. C'est un rappel douloureux pour Sam. Un tas d'émotions qu'il essayait de repousser depuis pas mal de temps l'assaillent d'un coup.

« Je ne vois rien d'anormal.

-Super, docteur Quinn. Alors tu peux me lâcher maintenant ? »

Sam s'exécute, un peu ailleurs.

« Si tu as encore mal demain, faudra peut être aller voir un docteur.

-Oh non pitié ! Pas encore des docteurs, j'en peux plus ! »

Mais Sam n'écoute pas.

Ça lui fait mal de penser à la cicatrice que Dean gardera. Ça lui fait mal de penser que tout ça, c'est en grande partie sa faute. Voilà, c'est dit. Sam veut bien le reconnaître. Il aura mit le temps ! Dean n'est pas le seul à se voiler la face. Un défaut de famille, probablement.

Il s'assoit sur le bord du lit avec une expression de tristesse qui, bien sûr, n'échappe pas à l'œil aiguisé de Dean.

« Qu'est ce qu'il t'arrive d'un coup ? »

Sam fixe ses mains d'un air contrit, la tête baissé. Dean n'aime pas ça, s'attend à l'habituel interrogatoire sur ses sentiments, ce qu'il s'est passé à White Oak et bla bla bla. Mais cette fois ce n'est pas du tout ça. Cette fois Sam relève la tête et s'excuse.

« Pardon Dean. Cette blessure, c'est entièrement ma faute. Je le sais. »

Dean soupire, à moitié rassuré.

« Racontes pas de conneries. T'y es pour rien.

-Je t'ai distrait. Si je n'étais pas arrivé à ce moment là... »

Dean ne le dit pas, mais il est bien content que Sam soit arrivé à ce moment là. Bon, il est pas maso non plus, il aurait bien évité ce fâcheux coup de couteau. Et le timing était certes très mauvais. Mais tout ce qu'il retient, c'est que Sam est arrivé. Sam l'a rejoint. Et c'est pour ça qu'ils se retrouvent ensemble dans ce motel aujourd'hui.

Ils roulent des yeux à l'attention de Sam.

« Arrête de te prendre la tête comme ça.

-Tu ne m'en veux pas alors ? Tu devrais. »

« pas pour ça en tout cas »

« Non. Alors passe à autre chose ok ? C'était pas ta faute. »

Sam reste silencieux, pas bien sûr de comment réagir à ce pardon accordé un peu trop rapidement. Son air reste sombre.

« Tu as le droit de m'en vouloir. Même en temps que chasseur, j'aurais jamais du débouler comme ça en criant ton nom ! C'est une erreur affreuse ! »

Dean soupire et va s'asseoir à coté de son frère. Il prend grand soin de capter toute l'attention de Sam.

« Regarde moi. »

Sam relève la tête.

« Je ne t'en veux pas. »

Sam hoche la tête, peu convaincu.

« Je ne t'en veux pas ! Tu sais, même sans ton entrée fracassante, j'avais peu de chance de l'emporter. »

Il laisse ses yeux fixer le plafond soudain. Il ne veut pas que Sam se rende compte qu'il ment. Qu'en fait c'est parce qu'il a entendu des pas approcher qu'il s'est précipité dans les bras du Djinn. Sam n'a pas besoin de savoir ça.

« Sans toi j'aurais eu personne pour me ramasser. Il m'aurait latté la gueule et je me serais vidé de mon sang par terre. Je préfère autant que tu me portes à l'hôpital. »

Sam esquisse une petit sourire, un peu rassuré. Un silence reposant s'installe tandis que Sam digère ce que Dean vient de lui dire. Il décide finalement que c'est assez convaincant.

« Je mérite pas un frère comme toi, Dean. »

Dean fait une petite moue de la bouche, une grimace comme lui seul en a le secret.

« Je sais pas si c'est un compliment ou une insulte, mais oui, c'est sûr. Je suis bien trop cool pour toi. »

Sam laisse échapper un petit rire. Ah ! Voilà qui est mieux. La joie de Sam est un baume sur la plaie de Dean.

« Je suis un putain d'addict » pense-t-il, apaisé jusqu'à la prochaine dose.

« Bon, qu'est-ce qu'on bouffe ? »


Si vous m'avez suivie jusqu'ici, alors je vous remercie, lecteurs, lectrices. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, c'est toujours super encourageant :)

Merci encore à mes fidèles, Microfish, narutine, Fullby , KazukiTemura. Mon histoire ne serai rien sans vous !

Gaali1, si mes chapitres ne sont pas plus longs, c'est parce que ça me permet de poster régulièrement ^^ j'espère que ce ne sera pas un frein pour continuer à me suivre.

A bientôt tout le monde !