Chapitre X – Sur le chemin de la liberté et du souvenir
Le soir même, une grande compagnie d'Hommes et d'Elfes quitta la Lorien vers le nord-ouest. Le soleil se couchait derrière les Monts Brumeux vers lesquels ils chevauchaient ; ils furent en vue de la sombre forteresse trois jours plus tard. La moitié seulement de la journée s'était écoulée. Aragorn ordonna de se reposer ; la nuit qui s'annonçait serait longue. Il partit seul en exploration et découvrit enfin, au détour d'un pan de montagne, la forteresse maudite. Il rencontra alors Thranduil. A l'abri des regards, ils la contemplèrent quelques instants, et tentèrent d'en évaluer les points faibles, puis ils tinrent conseil.
La nuit tomba. Un très mince morceau de Lune s'éleva dans le ciel, ainsi que l'avait prévu Aragorn ; la nuit serait presque noire. Les compagnies d'Elfes et d'Hommes se mirent en mouvement.
« Aragorn », dit Thranduil, « nous devons absolument lancer l'assaut brusquement pour empêcher les Orques de barricader les portes du mur d'enceinte. Elles sont notre seule chance. »
« En effet », dit Aragorn ; « ou nous serons massacrés. »
Thranduil remarqua d'un ton amer :
« Je ne dispose pas d'explosifs à la différence de Saroumane, qui en usa autrefois lors de la bataille du Gouffre de Helm. »
Elfes et Hommes se placèrent silencieusement. Toute épée, toute arme était dissimulée de peur que leur étincèlement sous la faible Lune ne trahît leur présence dans la nuit. Une image hanta soudain Aragorn ; il entrevit Silmariën, d'une pâleur mortelle. La bataille fut engagée.
Dans une même clameur, Elfes et Hommes s'élancèrent vers les lourdes et imposantes portes du mur d'enceinte ; les Orques ne l'avaient pas barricadée, et, sous la pression de leurs ennemis, elle fut tôt ouverte et franchie. Presque tous les Orques – de fait, il s'agissait d'un grand nombre d'Uruks mêlés à quelques Orques – eurent le temps de se rassembler dans la cour intérieure. Ils se tenaient entre les Elfes Sylvains et les Rôdeurs, et les portes de la tour, hermétiquement closes.
L'un d'eux rit :
« Quand bien même nous serions tous morts, vous ne pourriez seulement faire un pas à l'intérieur de Dwimmorband ! »
Ses compagnons s'esclaffèrent bruyamment. Thranduil leva la main en signe de pourparlers.
« Attendez ! » cria-t-il. « Sont-ce là les mots que vous avez à nous dire ? »
« Oui ; et j'ajouterai que votre ami mourra de faim si vous tardez à le libérer ! »
Thranduil mesura quelques instants ces paroles. Ses propres mots lui revinrent en mémoire lorsqu'il avisa des barils de poudre perdus au cœur d'un épais fouillis dans un coin de la cour intérieure ; un fouillis qui traduisait le désordre caractéristique des Orques.
« Je ne dispose pas d'explosifs, à la différence de Saroumane… »
Il croisa alors le regard d'Aragorn, à qui il transmit sa pensée.
« Nous n'avons d'autre choix que de nous battre », dit alors Aragorn aux Orques.
Les pourparlers furent rompus.
Un premier vol mortel de flèches, venu des rangs arrière des Hommes et des Elfes, s'abattit sur les quelques deux milles Orques rassemblés. Des cris de colère s'élevèrent, horribles à entendre, des Orques ; puis ce fut une mêlée générale. Aragorn, le premier, accompagné de plusieurs Rôdeurs, atteignit les barils de poudre entreposés. Bientôt rejoints par Thranduil, ils œuvrèrent et mirent en place un dispositif efficace. Le message était passé très rapidement au sein des rangs elfes, puis parmi les Rôdeurs : « Tenez autant que possible les Orques éloignés de la poudre, et de la porte de la tour, et soyez prêts à fuir le moment venu. »
Avant d'allumer la mèche, Aragorn considéra une dernière fois la tour.
« Il est heureux que les prisonniers soient gardés dans les ailes de la forteresse, et non au cœur de la tour centrale. » dit-il.
« Ouvrir ces portes dans le cas contraire leur serait dangereux », répondit un des Rôdeurs.
Enfin, la mèche fut allumée. Aragorn, Thranduil et les Rôdeurs durent battre en retraite avec difficulté car le combat était rude et acharné ; les Orques espéraient vaincre encore les Elfes. Dès lors, tous, Elfes, et Hommes, se retirèrent, hors de Dwimmorband, poursuivis par les Orques d'abord ; mais ceux-ci, croyant que l'ennemi battait en retraite, ne prirent pas la peine de continuer plus longtemps la bataille.
Tandis que la flamme parcourait peu à peu la mèche, la tension crût, palpable, parmi les Elfes et les Hommes. Il se pouvait que les Orques découvrissent le subterfuge. La terre fut brusquement ébranlée. Dans une explosion fulgurante, la tour fut éventrée et un pan entier s'effondra de manière assourdissante. Un profond silence s'ensuivit. Comme étourdi par le choc de l'explosion, nul ne bougea durant quelques secondes, incapable de réagir, insensible même à la fumée et la poussière que se dégageaient peu à peu des ruines. De la forteresse ne subsistaient plus que les quatre ailes et les murs d'enceinte ; dans l'une des quatre ailes se trouvait Elrond. Aragorn regardait, angoissé, Dwimmorband, et secoua la tête.
« Il reste des Orques…Pourvu qu'ils ne massacrent pas Elrond ! »
Lorsqu'il pénétra dans l'aile orientée vers le sud, Aragorn ne put voir d'abord grand-chose dans le couloir sombre et empli de fumée. Au fur et à mesure qu'il avançait, il distinguait des portes de fer, des geôles. L'endroit était sinistre. Il gravit un étage. Des pierres avaient chu des murs fragilisés par l'explosion.
« Elrond ! » dit-il soudain en apercevant celui-ci.
« Aragorn ! Vous êtes ici ! »
Aragorn brisa rapidement le métal rongé de la porte de la prison d'Elrond, et ils s'étreignirent brièvement.
« Oh Aragorn… » murmura Elrond. « Vous avez donc anéanti les Orques ? »
« Oui ; bon nombre ont péri dans l'explosion et le reste est à la charge des nôtres, Hommes et Elfes. »
Elrond acquiesça silencieusement.
« Vous êtes blessé » dit Aragorn.
En effet, l'épaule d'Aragorn était ensanglantée.
« Ce n'est rien…Les murs ont été ébranlés, comme vous avez dû vous en apercevoir. »
Les regards d'Aragorn et d'Elrond se croisèrent tout à coup.
« Aragorn », dit Elrond, « comment Silmariën va-t-elle ? »
« Il se peut en ce moment même qu'elle ne soit plus de ce monde. Seul, vous pouvez la sauver. »
« Celeborn ! »
« O Elrond ! »
Les deux amis s'étreignirent. Elrond avait chevauché jusqu'à Caras Galadhon sans s'accorder de repos. Celeborn le mena au chevet de Silmariën.
« Je n'ai pu que la maintenir quelque peu encore en vie », prononça Celeborn. « La nuit, quelquefois, elle semble immatérielle. »
En effet, elle était d'une pâleur mortelle, et son visage, blafard, se fondait dans la pénombre et contrastait avec les rayons de soleil dorés du couchant, qui baignaient une partie de la pièce. Elrond caressa son visage, si froid. Des larmes lui échappèrent. Alors, bien que son épaule le fît souffrir et qu'il fût déjà épuisé, il mobilisa toutes ses capacités à guérir et persévéra tard dans la nuit.
A l'aube, envahi de fatigue et de douleur, il supplia :
« Silmariën, revenez ! Revenez vers nous, revenez à la vie ! Vous avez peut-être cherché la mort autrefois, mais je sais qu'aujourd'hui vous tenez à la vie. Ne nous abandonnez pas ! »
Silmariën ouvrit les yeux et respira profondément, murmurant comme dans un délire :
« Où suis-je…Elrond, la guerre…Est-ce fini ? Que s'est-il passé ? L'embuscade… »
Ses yeux croisèrent alors le regard d'Elrond, un regard brillant de fatigue mais qui fut éclairé par la joie ; et la paix l'envahit. La confusion de ses pensées s'atténua.
« Tout est fini », murmura Elrond. « Tout est fini. »
Trois jours s'étaient écoulés lorsque, comme le soleil était à son zénith, les Hommes et les Elfes firent un retour triomphant en Lorien. Le soulagement était intense et la joie palpable, parce qu'enfin les Orques étaient anéantis, et les gobelins, des Orques craintifs qui demeuraient en Moria, avaient perdu tout contact avec l'extérieur et dépérissaient.
C'était une joie brève mais intense, qui laissait derrière elle des traces de bonheur.
Grâce à l'attention constante d'Elrond, Silmariën se remit assez vite, bien qu'elle demeurât ébranlée par ces longs jours passés dans les ténèbres.
Aragorn et elle se revirent un long moment en tête à tête.
« Maintenant que la guerre en Terre du Milieu est définitivement achevée, je songe aux Terres Immortelles. » dit Aragorn.
Il soupira et son regard se perdit dans un lointain horizon.
« L'immortalité est une expérience étrange. Elle est, comment dire ? La mort de la fuite du temps. »
« Et l'on a souhaité m'écarter du monde des Elfes » dit Silmariën.
« Ce monde est en vérité l'image d'une douce rêverie. »
« Pour les Hommes du moins… »
Aragorn acquiesça.
« Car les Elfes ont le temps de rêver, tandis que les Hommes ne le peuvent, rattrapés par la mort ! »
« Mais les Hommes manquent parfois cruellement de temps aux moments cruciaux », intervint Silmariën.
« Je sais. Pourtant, vous aurez le temps de faire bien des choses dans votre vie. De prendre le temps de vous arrêter pour respirer, pour rêver, ou pour méditer. Mais nous ne devons pas oublier que quelqu'un qui ne connaitrait jamais son bonheur ou ne s'estimerait jamais heureux ne pourrait être immortel. »
« Comme quoi l'immortalité n'apporte pas forcément le bonheur…Elle, le cadeau des Premiers-Nés qui causa la perte de nombre des Seconds ! »
Silmariën faisait allusion aux Elfes Premiers-Nés, et aux Hommes, les Seconds. Une question lui vint alors à l'esprit. « Les Elfes sont-ils réellement heureux ? Non », songea-t-elle, « personne ne connaît de bonheur parfait, et le sort est parfois cruel avec les Hommes comme avec les Elfes. Les Elfes, ces êtres entre complexité profonde et simplicité déconcertante ; j'en fais partie. »
Une année s'écoula ainsi dans la paix. Eldarion fit ses premiers pas et plongeait les gens dans le ravissement. Silmariën contemplait, avec amusement, son demi-frère qui avait déjà l'ombre d'un grand seigneur.
Nombre d'Elfes abandonnèrent la Lorien, et Imladris au fil des années, tandis qu'une grande part des Elfes Sylvains ne partirait jamais. Le temps se partagea désormais pour Silmariën et les autres entre Imladris où Elrond demeurait très souvent, Minas Tirith, et Fornost, capitale de l'Arnor, selon qu'Aragorn y allât ou non.
Quelques années seulement après la Bataille de Dwimmorband, le dernier navire elfe quitta les rives de la Terre du Milieu. Ce fut le signe pour tous désormais que seul un navire encore partirait pour l'Occident. Cirdan attendait Elrond à Mithlond ; Thranduil désirait partir avec lui, bien que son fils Legolas ne se fût pas exprimé à ce sujet. Quant à Celeborn, il n'avait pas tardé à partir après la libération d'Elrond.
Les années s'écoulèrent sans laisser de traces sur les Elfes, mûrissant Eldarion. Il eut deux sœurs qui vinrent combler le bonheur de ses parents. Le Gondor s'épanouissait à nouveau, l'Arnor renaissait : ses terres perdirent de leur isolement et de leur désolation. Les Nains ne revinrent jamais en Moria, délaissée, et les splendeurs du temps passé y furent oubliées.
Le Royaume de Gondor connut paix et prospérité : le Roi Elessar était parvenu à des ententes avec tous les peuples voisins. Enfin, la Comté, où peu de villages avaient échappé au passage de Saroumane, était florissante. Maître Samsagace était parti avec le dernier navire en Terres Immortelles, et Maître Meriadoc et Maître Peregrïn, s'étant faits âgés, moururent paisiblement. Quant à Gimli, il rendit régulièrement visite à Legolas.
Hélas ! Le temps approchait inexorablement où il faudrait quitter la Terre du Milieu qui avait vu naître et grandir les immortels qui allaient la quitter.
Par une nuit de fin d'hiver, se reposait la Dame Silmariën Semi-Elfe, à Minas Tirith, lieu de résidence de son père. Bientôt Eldarion, qui avait atteint l'âge mûr et acquis une grande sagesse déjà, serait couronné. Il ne savait pas encore, ni lui ni ses deux sœurs, que le Roi Elessar son père et la Dame Arwen Undómiel sa mère, étaient et demeureraient immortels.
En cette nuit de l'an 88, Silmariën s'était éveillée bien avant les premières lueurs de l'aube et tentait en vain de trouver à nouveau le sommeil. Elle ne savait quel trouble étrange l'écartait ainsi du sommeil et eut bientôt des craintes ; à l'aube, elle se leva. Le jour qui commençait était un premier mars, jour de l'anniversaire d'Aragorn. Silmariën médita devant la fenêtre de sa chambre, située dans la Tour d'Echtelion.
Lorsqu'elle quitta celle-ci, Silmariën constata qu'elle n'était pas la seule à être levée. Elrond était également présent ; il avait définitivement quitté Imladris peu de temps auparavant. Assis dans un fauteuil, il regarda Silmariën un instant en silence ; elle prit la parole :
« Elrond ? Une ombre s'est étendue dans nos cœurs. Il semble qu'une puissance maléfique se lève à nouveau comme Sauron lorsqu'il se manifestait ! »
« En effet », acquiesça-t-il. « Qui elle est, je ne saurais le dire… »
Il eut du mal à poursuivre :
« Quelle qu'elle soit, pourtant, Arwen se meurt. Le mal que lui avait infligé Sauron se manifeste à nouveau, et elle n'en réchappera pas. »
Silmariën eut un geste vers la porte.
« Ne pouvons-nous rien faire pour l'en empêcher ? » dit-elle d'une voix faible, sous le choc.
« Non », répondit Elrond. « Laissez-la… »
« Elrond », dit-elle, « pourquoi rester ici sans agir ? »
« Il est trop tard… »
A la fois angoissé et calme, Elrond la regarda d'un air suppliant.
« Ce mal est venu trop brusquement et trop violemment pour que je puisse faire quoi que ce soit…Aragorn est auprès d'elle, et je lui ai dit adieu. Ses pensées se sont tournées vers vous, Silmariën, car en mourant en tant qu'immortelle, son âme ne disparaitra pas, et elle vous le doit ! »
La voix d'Elrond se tut.
Silmariën comprit qu'il valait mieux laisser Aragorn et Arwen seuls, ainsi qu'Elrond ; elle descendit les trois étages qui la séparaient de la chambre du Roi et de la Reine afin de s'enquérir auprès des gardes des toutes dernières nouvelles. Toutefois, parvenue au palier, elle vit que les deux gardes Gondoriens ôtaient leur casque en signe de deuil et elle jeta un cri.
« Est-elle…déjà… »
« Hélas ! Madame, elle vient de nous quitter. »
Un instant de silence passa ; puis Silmariën dit :
« Allez prévenir les autres Gardes Royaux, qu'ils fassent prévenir la Cité…Prévenez également le Seigneur Elrond. Et Eldarion… »
« Nous avons envoyé un messager ; il n'est pas là en ce moment, mais en visite au Seigneur d'Ithilien. Il ne sera peut-être pas là avant deux jours. »
Silmariën franchit alors la porte de la chambre royale, une pièce vaste et belle, dont un balcon, d'un côté, offrait une vue saisissante des Terres de Gondor ; de l'autre côté se trouvait un lit magnifique en bois, où elle savait qu'Arwen reposait ; mais elle s'en détourna.
Aragorn se tenait accoudé à la balustrade de la terrasse. La mort d'Arwen pesait. Envahi par la douleur, il ne remarqua pas une forme se profiler à l'horizon, créature qui volait pourtant à tire d'aile. Tous l'ignoraient encore, mais elle était à l'origine de la mort de la fille d'Elrond. Née dans les Jours Anciens et vieille de plus de huit mille ans, elle avait servi Morgoth avant sa chute. Depuis ce temps elle s'était tenue à l'écart, même lors de la Guerre de l'Anneau : elle se sentait trop vieille et trop faible, inutile dans une guerre dont elle jugeait l'issue évidente, c'est-à-dire victorieuse pour Sauron.
Mais la chute de celui-ci l'avait amenée à quitter enfin sa retraite. Elle représentait une des dernières puissances maléfiques de Terre du Milieu. Les autres vivaient dans les vastes étendues de l'Est du continent demeurées inexplorées par les Hommes, aussi, au réveil de cette créature qui n'avait même plus de nom, le mal qu'avait infligé Sauron à Arwen se réveilla à nouveau également et entraina inexorablement celle-ci vers la mort. La créature avait eu la ferme intention de la tuer et le mal qui l'habitait fut assez grand pour causer la mort d'Arwen qui avait déjà été éprouvée de cette sorte. Arwen n'était plus.
Silmariën, encore assommée par l'événement, demeurait immobile au centre de la pièce, lorsque la créature, fendant les airs, se jeta sur Aragorn et le projeta au sol. Elle avait l'aspect d'une chauve-souris aux ailes démesurément grandes, pourvues de griffes acérées. Son corps, décharné, mesurait peut-être deux pieds de long. Sa peau desséchée et ses articulations déformées achevaient de donner à cet esprit vil l'apparence d'un cadavre sorti d'outre-tombe. Mais elle brûlait de désir d'achever ce pour quoi elle était sortie de sa retraite et gardait de la vigueur.
Aragorn avait toujours conservé Andúril sur lui et la dégaina aussitôt, et tenta de se débarrasser de la créature. Silmariën n'était pas armée et chercha une arme du regard. Elle faillit appeler les gardes mais se rappela que ceux-ci étaient partis. A ce moment-là, Aragorn, dans un geste désespéré, déchira une aile de la créature qui fit un bond de côté. Elle aperçut alors Silmariën et se rua vers elle. Celle-ci, empoignant une hallebarde qu'elle avait enfin trouvée, plongea à terre et blessa la créature au flanc gauche, mais elle ressentit à cet instant une intense brûlure intérieure. Elle lâcha l'arme, l'esprit engourdi. Aragorn accourut, tenant Andúril levée.
« Silmariën…Allez-vous bien ? »
« Cette créature est maléfique ! »
Elle fut incapable de se ressaisir de la hallebarde ; ses bras ne lui obéissaient plus. Aragorn n'avait pas été touché par ce mal ; Andúril devait le protéger.
« Nous ne tiendrons pas longtemps », murmura Aragorn.
Lui et la chauve-souris se tinrent face à face. Silmariën appela à l'aide et cria une fois le nom d'Elrond. La créature jeta un cri perçant ; et sous l'effet de sa volonté, et sous les yeux d'Aragorn, la lame d'Andúril fut brisée. Son regard se posa alors sur la créature. Son visage fermé ne trahissait aucune de ses émotions, hormis sa volonté et sa colère. Il s'adressa à elle en ces termes :
« Qui que vous soyez, retournez d'où vous venez ! Jamais vous ne pourrez briser ni ma volonté de combattre le mal, ni mon âme. »
« Je peux briser ta vie, et c'est la seule chose que je cherche ; car alors tu ne pourras plus combattre le mal et ton âme disparaitra. »
« Mon âme ne sera pas perdue », répondit-il simplement.
Silmariën trouva la force de se lever, courut vers la porte et appela Elrond de nouveau tout en s'élançant dans les escaliers. A peine avait-elle gravi quelques marches qu'Elrond apparut.
« Elrond, nous avons affaire à une puissante créature maléfique… »
Voyant la pâleur de Silmariën, il dit :
« Et Aragorn ? »
« Andúril a été brisée. »
Lorsqu'il atteignit la pièce, la créature s'était à nouveau jetée sur Aragorn, qui cette fois était sans défense. Elle enfonça ses griffes dans sa chair et lui infligea une morsure empoisonnée à l'épaule. La présence d'Elrond suspendit ses gestes. Une aura de puissance se dégageait de lui. Durant quelques instants, les deux esprits luttèrent. Elrond se livrait tout entier à ce terrible combat pour vaincre la créature.
Celle-ci rejeta soudain la tête en arrière et poussa des cris suraigus, puis elle recula et rampa vers la terrasse. Elle essayait de fuir. Enfin, elle franchit la balustrade, et disparut.
Silmariën se précipita auprès de son père, qui gisait, inerte, sur le sol.
« Aragorn », répéta-t-elle, « Aragorn ! »
Il fit un effort pour lui parler. Gravement touché, il faiblissait à chaque instant.
« Silmariën, il est trop tard pour me sauver, mais vous m'avez déjà sauvé…Mon âme est sauvée, car je suis immortel, et non mortel. »
Elrond, que l'affront avait laissé pantelant, s'agenouilla aussi et vit en silence les blessures mortelles d'Aragorn mais dit néanmoins :
« Hélas ! Le destin a voulu que vous mouriez en fin de compte. Mais, aussi longue et amère que soit notre séparation, elle ne sera pas définitive ! »
« Non, en effet… » Il chercha la force de parler. « Je rejoins Arwen, et nous n'aurons pas été séparés longtemps…Adieu, Elrond, puissiez-vous vivre heureux… »
Et, s'adressant à Silmariën :
« Adieu, Etoile du Destin, que votre lumière se perpétue. »
Son souffle cessa. Alors s'éteignit le trente-neuvième Roi de Gondor et l'un des plus grands à régner.
La créature, lorsqu'elle avait disparu de la terrasse de la Tour d'Echtelion, était parvenue à prendre son envol. Elle ne parcourut toutefois qu'une courte distante, blessée par Aragorn et Silmariën, brisée par Elrond. Des gardes qui, ayant enfin entendu les appels au secours de Silmariën, accouraient vers la Citadelle, l'aperçurent et tirèrent plusieurs traits mortels qui la transpercèrent. Elle chut du Haut de Minas Tirith, figure grise et sinistre devant la Cité Blanche.
Au pied des remparts, cette chauve-souris, au moment d'expirer, eut néanmoins la force de cracher quelques mots. Les Hommes qui en furent témoins l'écoutèrent avec un dégoût à peine masqué.
« Nous sommes un premier mars, ha ha…un premier mars…L'anniversaire du Roi…Longue vie au Roi ! Et c'est moi…c'est moi qui ai aussi fait partir la Reine…Longue vie… »
Un Gondorien lui passa vivement l'épée au travers de la gorge ; il l'en ôta aussitôt, comme s'il l'avait plongée au cœur d'un brasier. Jusqu'au bout, la créature avait brûlé d'un feu mauvais.
Dans la Tour d'Echtelion, Silmariën demeurait agenouillée auprès de la dépouille d'Aragorn et pleurait sa perte. Douleur, tristesse se mêlaient. O cruauté de la vie ! Tout semblait se répéter. Il lui semblait revivre la mort d'Haldir et ressentir à nouveau cette douleur, cette tristesse qui, réunies en un même lieu et en un même jour, l'avaient frappée de plein fouet d'une manière qu'elle n'aurait jamais crue possible.
Elrond la releva.
« Il est inutile de désespérer… »
Il pleurait également.
« Ne croyez pas que ce que vous avez accompli est vain… Leurs âmes sont sauves ! Nous avons chacun perdu un parent qui nous est cher…Silmariën, nous devons nous tourner vers l'Ouest désormais… »
Silmariën acquiesça d'une voix douloureuse :
« Désormais, oui…Mais j'aurais aimé qu'Arwen soit auprès de vous en Aman. J'ai perdu mon père, mais vous avez perdu votre fille, et vous savez combien j'aurais aimé qu'elle demeurât avec vous ! »
« Silmariën…Jamais je ne vous remercierai assez. »
Il s'approcha d'elle.
« Jusqu'au bout, vous m'avez prouvé votre affection, votre fidélité, votre dévouement…J'ai eu si peur de vous perdre après l'embuscade des Monts Brumeux, et il est heureux que la créature ne vous ait pas tuée aujourd'hui. La perte d'Arwen est certes terrible, mais vous auriez pu mourir aussi. Vous avez prouvé vos qualités en vous rendant en Aman et en comparaissant devant Manwë…Nous sommes tous deux Semi-Elfes, et si, au début, peu de choses nous rapprochaient, beaucoup nous lient aujourd'hui. »
Silmariën, malgré sa douleur, fut envahie de reconnaissance et de joie et dit :
« Oh Elrond ! Je vous ai toujours admiré et aimé, et je suis heureuse d'avoir gagné votre estime. Vous vous êtes toujours montré comme un protecteur et ami sans lequel je n'aurais pu progresser… »
Les yeux d'Elrond étaient brillants de larmes de tristesse mais il sourit :
« Oui, vous avez gagné mon estime, et plus que tout mon affection. »
Ils se regardèrent intensément, puis Elrond accueillit Silmariën dans ses bras et ils s'étreignirent, avec joie, et douleur aussi, une douleur profonde.
Tout était fini à présent, en bien ou en mal.
Minas Tirith se mit en deuil. Les bannières furent mises en berne et les rues se firent silencieuses. Le temps semblait avoir suspendu son cours. La ville pleurait son Roi et sa Reine. Eldarion, ainsi que ses deux sœurs, tous en Ithilien, revinrent en grande hâte, accablés par les nouvelles. Ils s'entretinrent avec Silmariën, et étaient parfois comme hébétés par ces événements. Tous quatre se séparèrent tard.
Le lendemain, qui était le troisième jour après ces événements, eurent lieu les funérailles d'Aragorn et Arwen Undómiel.
Devant le cortège, Silmariën ne pleura pas ; le peuple s'étaie habillé de blanc, symbole de pureté et d'immortalité, et voulait oublier la tristesse car tous savaient maintenant qu'Aragorn et Arwen étaient morts en tant qu'immortels et que leurs âmes ne disparaitraient pas.
Ils furent ensevelis côte à côte, ensemble jusqu'au bout, dans le Rath Dînen ou reposaient les Rois de Gondor, et leurs tombes furent fleuries des fleurs de l'Arbre Blanc nouvellement écloses en ce début de printemps. Eldarion, ses deux sœurs, Elrond et Silmariën leur dirent là adieu une dernière fois.
Puis eut lieu le couronnement d'Eldarion. L'honneur de l'accomplir revint à Elrond, et devant les portes de la Citadelle, non loin de l'Arbre Blanc il dit :
« En ce cinq mars de l'an 88 du Quatrième Age, je vous couronne, Eldarion fils d'Aragorn Elessar Telcontar, Roi de Gondor et d'Arnor ; assumez votre rôle aussi bien que le fit Elessar et soyez digne de vos pères. Vous êtes le garant d'une paix qui a été acquise au prix de nombreux sacrifices lors de la Guerre de l'Anneau. Rappelez-le-vous toujours. Que la grâce des Valar vous protège ! »
Le peuple s'agenouilla en signe de respect et d'allégeance au nouveau Roi. Eldarion, ému, se tint immobile, noble et majestueux comme les grands Rois de jadis. Un nouveau règne commençait…
Au soir du vint-et-un mars, alors que le soleil déclinait à l'horizon, Elrond et Silmariën, au terme de presque vingt jours de voyage, parvinrent aux Havres Gris. Ils ne s'étaient pas attardés à Minas Tirith. Elrond, de plus, n'avait pas à retourner à Imladris, car il l'avait définitivement quittée quelques années avant ; lorsque Silmariën y était venue, une dernière fois, l'abandon dans lequel était la vallée presque déserte l'avait frappée. Seuls quelques Elfes y résidaient encore, et ils ne partiraient pas à l'Ouest. Elrond s'était donc rendu à Minas Tirith ; Eldarion, si les circonstances normales l'avaient permis, aurait du être couronné deux mois plus tard, le premier mai, au même âge et le même jour que son père l'avait été. Aragorn l'avait souhaité car Eldarion serait dans la force de l'âge et lui-même pourrait partir pour l'Aman…
Lorsqu'Elrond, ainsi que Silmariën, atteignirent les Havres Gris, ils y retrouvèrent Cirdan qui les attendait, ainsi que Legolas et Gimli – bien qu'âgé – qui avaient voulu partir en même temps qu'Aragorn, dernier membre survivant, hormis Silmariën, de la Compagnie de l'Anneau. Enfin, Thranduil était également là, souhaitant accompagner son fils et Gimli. Tous trois avaient été prévenus des funestes nouvelles.
« Embarquons, cher ami » dit Cirdan à Elrond. « Ce grand jour est enfin arrivé. Tous nous l'avons attendu…Et l'Aman nous attend ! Une nouvelle vie s'ouvre pour nous… »
