Sur la passerelle, le silence s'est imposé de lui-même tandis que Marisse prenait la parole.
Il a parlé de Tornadéo, d'une discussion qu'ils avaient eue au sujet de l'Atlantis, mentionnant seulement que le militaire enviait la liberté des pirates- je ne me souviens pas des mots exacts, et Ramis non plus. Cela ressemblait à; Pour un homme qui considère l'espace comme une mer sans fin, il est normal de vouloir y naviguer comme on l'entend. Juste pour une fois... J'aimerais commander un vaisseau tel que l'Atlantis.
Puis il a parlé d'Aki. Son ex-femme, a-t-il précisé. Il l'avait secourue, agonisante dans la rue. Il s'était avéré qu'elle était amnésique: elle n'avait absolument aucun souvenir, et rien ne lui était jamais revenu, sauf son prénom. Aki. On n'avait pu retracer son identité: si ça se trouvait, elle ne venait même pas de la Terre... Un an plus tard, il l'avait épousée, et on avait alors fermé son dossier. Il s'était demandé si Aki ne souhaitait pas en savoir davantage sur qui elle était auparavant, mais cette vie-là semblait lui convenir parfaitement. Il n'avait pas insisté.
Elle lui avait bientôt donné une fille. Aki l'avait laissé choisir son prénom, il l'avait baptisé Madeleine. Il la voyait grandir et il était certain d'être l'homme le plus heureux du monde. Elles étaient son bonheur, et il aurait tout fait pour elles, jusqu'au jour où Tornadéo a demandé à lui parler à leur sujet.
Il venait lui demander de se séparer d'Aki, refusant de donner d'explications. Marisse a refusé, bien sûr, protesté. Il était sous ses ordres mais sa fidélité n'aillait pas aussi loin. Il a quitté Tornadéo furieux contre lui. Il est rentré chez lui, pensif, en essayant de comprendre quand il a entendu des coups de feu. Il a couru en direction de l'origine du son, pour trouver son ami une arme à la main.
Il venait de tuer Aki.
Il s'est approché d'elle, incrédule. Il ne comprenait rien, que s'était-il passé? Son corps a pris feu avant qu'il ne puisse la toucher. Tornadéo a bien tenté de s'expliquer. Il disait qu'Aki était née dans un autre monde, qu'il s'agissait d'une extraterrestre, d'un peuple qui cherchait à occuper la Terre. Il a suffi à Marisse de repenser aux dernières années pour savoir quoi en penser. Il s'en est pris à son ami, qui a tenté de le raisonner, sans succès, voulant même le convaincre de rejoindre l'Atlantis, car il est certain que ce navire qui sillonne l'espace combat les sylvidres. Sous le coup de la fureur, Marisse a réussi à s'emparer de son arme et aurait pu tirer si Albator n'était pas intervenu en le désarmant.
À ce moment, plusieurs ont tournés la tête vers lui. Il s'est contenté d'hocher la tête, discrètement, pour ne pas interrompre le récit.
Il était arrivé, pile au bon moment pour certifier les paroles de Tornadéo. Je lutte contre ceux qui veulent envahir la Terre! Puis il invita le militaire à le suivre, ce que Tornadéo refusa net. Albator déclara simplement qu'il souhaitait avoir l'occasion de le revoir avant de s'en aller.
Marisse est rentré chez lui, sous le choc. Il y était presque lorsqu'il a entendu sa fille crier. Des femmes si semblables à Aki l'emportaient. En le voyant, l'une d'elle a dégainé, mais elle l'a simplement paralysé, le forçant à les regarder disparaître sans pouvoir intervenir.
-Pendant un temps, j'ai complètement perdu la tête. Je passais mes journées à... À ne rien faire. Je sombrais peu à peu dans l'alcoolisme. C'était idiot, bien sûr, mais l'alcool... M'empêchait de penser à Madeleine.
J'ai été la seule à regarder Albator. Il m'a adressé un sourire fugace et douloureux.
-Même si ma femme était une extraterrestre, ma fille demeurait ma fille! Elle avait été enlevée par les amies de sa mère... Et le capitaine Albator les pourchassait! Ma seule chance de retrouver ma fille était de m'enrôler dans l'équipage d'Albator. Je n'ai pas tardé à apprendre ce qu'étaient les sylvidres. J'ai vite compris leur volonté diabolique d'exterminer les autres races.
Il y aillait peut-être un peu fort.
-Alors, j'ai souhaité pouvoir retrouver le capitaine Tornadéo pour lui présenter mes excuses. Il se peut qu'il m'en veuille encore...
Il a retenu des larmes.
-Et cela m'est insupportable.
...
Le voyage dura presque toute une journée, durant laquelle plusieurs se questionnèrent sur l'histoire de Marisse. Moi y compris. Combien y avait-il d'enfants, de jeunes filles comme moi et Ayano, ou mêmes de garçons?
-À quoi pense-tu? m'a demandé Clio.
J'ai sursauté.
-Heu, à rien de spécial.
-C'est ca. Tu viens d'apprendre que ton cas n'est pas unique, mais tu n'y pense pas une seule seconde.
-Je... J'ai une sœur comme moi.
-Vraiment? m'a-t-elle demandé.
-Je veux dire... Une cousine, mais une meilleure amie. Une jumelle cosmique.
Clio m'a donné l'impression de sourire.
-Je vois.
-Je me demandais... Si...
-Albator a envisagé comme Marisse que des sylvidres aient eu le temps de te récupérer, étant donné qu'il ne trouvait rien sur Terre. Mais Marisse est un peu trop optimiste. Albator avait conscience que si le peuple de ta mère était venue te chercher, ce n'était certainement pas pour laisser des terriens te reprendre et t'élever comme une des leurs.
-Mais c'est ce qui s'est produit.
-Nous ne saurons sans doute jamais ce qui s'est exactement passé ce jour-là. Peut-être Mikara a-t-elle voulu que tu grandisse sur Terre, ou bien elle n'a pas eu le temps d'avertir une de ses amies. Toujours est-il qu'Abigaël a réussi à tromper tout le monde, même elles, sinon elles ne t'auraient pas laissée là.
J'ai posé la main sur le hublot. Pouvais-je toucher les étoiles? Pourrais-je un jour voir le monde de ma mère?
-Tu sais, a fait Clio, je me croyais seule, en arrivant ici. J'ai appris à apprécier cette deuxième famille.
...
-Objet non identifié capté par le radar à trois heures, a annoncé Nausicaa.
-Bien. Passe sur le grand écran.
Le Braves nous est apparu, en mauvais état.
-Oh, c'est affreux! s'est écrié Ramis.
-Ce sont des héros.
Nous nous sommes approchés. Marisse est arrivé sur la passerelle en courant.
-Tornadéo!
-Ils ne répondent pas, s'est alarmé Nausicaa.
-Capitaine!
-Allons-y, Marisse.
Quelques-uns sont partis explorer. Ils en sont revenus avec la nouvelle de la mort de l'équipage de Tornadéo. J'étais présente, comme tout l'équipage, au moment où l'Atlantis a fait feu, détruisant ainsi le Braves et le transformant en tombeau.
Marisse s'est effondré, en larmes.
...
Nous nous sommes alors dirigés vers les Pléiades, derrière laquelle se trouvait la nébuleuse de l'Hippocampe.
-Certains se damneraient pour une telle vision, a commenté Zéro.
Il avait raison. C'était magnifique. D'immenses nuages de gaz coloraient l'espace, tellement lointain et si proche. Ainsi, je pouvais toucher les étoiles. Peut-être qu'un jour j'aurais un aperçu du monde de Mikara, qui le savait? Je pouvais rêver.
...
Marisse est arrivé, un jour, sur la passerelle. Il affirmait que Madeleine avait été là.
-Voyons, Marisse, je l'ai vue: c'était une sylvidre!
Il a frappé celui qui venait de parler.
-Toi, la ferme! Madeleine c'est ma fille, et si tu la traite encore de sylvidre, je te démolis le portrait!
Les faits étaient là. D'autres sylvidres apparaissaient. Je n'en avais jamais vu aussi directement dans l'espace. Marisse se mit entre Albator et celle qu'il disait être Madeleine. Mais il ne s'agissait pas d'une hybride, j'en étais persuadée; elle n'était pas blanche, comme moi, mais avait le teint vert. Albator a du le remarquer aussi. Il a baissé son arme lorsque Marisse l'a supplié, pas avant.
-Rien à craindre, a affirmé Clio. Ce sont des hologrammes.
Pour nous le prouver, elle a passé à travers l'une d'entre elles. Marisse essaya de toucher Madeleine, dont l'image s'évanouit. Il pleura l'espoir qu'il avait ressenti.
-Nausicaa, ordonna Albator, prévient l'équipage de ne pas paniquer.
-D'accord.
Marisse repartit en courant. Albator nous a empêchés, Ramis et moi, de le suivre.
-Même votre amitié ne pourra pas l'aider.
-Mais, capitaine...
-Il a besoin d'aide, Albator, ai-je ajouté sèchement.
Ramis m'a jeté un regard surpris.
-Nausicaa, a poursuivi le capitaine, cherche à localiser l'émetteur qui nous envoie ces ondes.
-Tout de suite.
Albator s'est éloigné, sans prêter plus attention à nous.
-Je pense que tu es la seule de toute l'équipage qui appelle le capitaine par son nom, m'a confié Ramis.
-Ah bon?
-Enfin, à part Clio.
Il m'a souri, moi aussi.
Quelques heures plus tard, la nébuleuse de l'Hippocampe était enfin en vue.
-Je suis parvenue à localiser l'émetteur d'onde, a affirmé Nausicaa. Il vient des Pléiades. Cette émission brouillait tous nos appareils.
-Alors la base des sylvidres serait là? ai-je déduit.
-Qu'est-ce qu'on fait, capitaine?
-Dans quel dessein nous envoient-elles ces hologrammes de guerrières? s'est interrogé Albator à voix haute. La suite des événements nous le dira.
-Si je comprend bien, l'Atlantis doit continuer d'avancer vers la nébuleuse de l'Hippocampe, capitaine.
...
En réaction au récit de Marisse, Nausicaa avait des questions pour doc Zéro. Je l'ai suivie. Je doutais cependant que nous avions les mêmes raisons.
-Vous avez l'air bien sérieux, tous les deux, a-t-il commenté, flattant Mii. Pourquoi? Je vous avertis que je n'ai aucune envie de philosopher en ce moment, les enfants.
-On voudrait poser une question, a dit Nausicaa.
-D'après toi, docteur, un enfant né d'un homme et d'une sylvidre, sera-t-il un être animal ou végétal?
Derrière lui, Mikara a relevé la tête.
-Vous voulez parler de la fille de Marisse?
-Oui, a confirmé Nausicaa.
-Bien sûr, c'est un sujet qui mérite d'être approfondi.
-Quand tu a examiné le corps d'une sylvidre, tu as constaté qu'il s'agissait de plantes. Tu t'en souviens, non?
-Oui, je m'en souviens.
-Mais dans ce cas, il est impossible qu'un homme et une sylvidre puissent engendrer des enfants.
-J'aurais tendance à dire que c'est le cas. Théoriquement, du moins. Mais en pratique, la nature peut faire de drôles de choses.
Il a jeté un coup d'œil en direction de Mikara, qui nous observait encore. La porte s'est ouverte à ce moment. Marisse est entré, a réclamé à boire. Doc Zéro lui a donné une bouteille.
-Mais n'exagérez pas trop.
-Je sais ce que j'ai à faire! s'est emporté Marisse.
Il en a pourtant bu une grande rasade.
-Nausicaa, tu as dit tout à l'heure que les hologrammes nous sont envoyés des Pléiades, ce qui prouve que Madeleine se trouve là-bas, c'est bien exact?
-Pourquoi pas?
-Dites-moi, docteur, les sylvidres n'ont pu envoyer l'hologramme de Madeleine que si elle se trouve là-bas?
-Oh, ce n'est pas absolument certain.
Furieux, Marisse a jeté la bouteille, qui a éclaté en morceaux aux pieds de doc Zéro.
-Elles vont passer un mauvais quart d'heure, a-t-il marmonné entre ses dents avant de sortir.
-Mais où allez-vous? a tenté de le retenir Nausicaa.
-Je vais aller leur dire bonjour, et leur reprendre mon enfant! Je veux que ma fille soit ici, avec son père!
Il s'est brusquement figé. Madeleine est apparue dans le cadre de porte, belle, froide, sévère, loin de Mikara qui avait plutôt l'allure d'une elfe ou d'une fée. Non, c'était impossible. C'était simplement une humaine différente. Mais malgré moi, la description qu'avait fait Marisse de sa femme me revenait.
-Madeleine, a murmuré Marisse.
Derrière nous également. Dès lors, plus aucun doute, ce n'était que des hologrammes.
-Regarde, a soudainement dit Nausicaa. Celle-ci ne ressemble pas aux autres. Elle a quelque chose de différent!
La voix d'Albator a résonné dans tout le vaisseau.
-Attention! De vraies sylvidres s'est glissée à bord!
L'une a tenté de dégainer. J'ai été plus rapide. Elle a pris feu. Madeleine est sortie à la course de l'infirmerie, Marisse derrière elle. Je ne sais pas ce que Mikara avait en tête mais elle est sortie à son tour.
Ramis me l'a bien sûr demandé, lorsque je l'ai revu, une demi-heure plus tard. Je n'ai pas répondu: je n'étais plus certaine de ce que j'avais pensé. Je les avais côtoyées, j'avais essayé de parler avec celle que je croyais être Madeleine, et... C'était la première fois que je les voyais ainsi, d'aussi près, et elles m'avaient terrifiée. Aurais-je pu être comme Madeleine, dans d'autres circonstances? Et ma mère, leur avait-elle ressemblé?
-Vous prétendez avoir été blessé par hasard. Je n'en crois rien.
À l'infirmerie, Albator se trouvait assis sur une chaise. Doc examinait son bras, dont la manche était remontée jusqu'au coude. En me voyant arriver, il m'a fait signe de lui apporter une bouteille de ''désinfectant'' et des points de rapprochement.
-À un cheveu près, cette balle vous cueillait en plein cœur. (1)
Nausicaa a alors appelé pour dire que les sylvidres s'enfuyaient et que Marisse les poursuivait.
...
-Excusez-moi, capitaine, a dit Marisse à son retour.
Albator a posé les mains sur ses épaules. Je me suis demandé ce qu'il aillait dire.
-Bienvenue à bord.
Marisse a retrouvé le sourire.
-Merci, capitaine.
Il s'est tourné vers moi.
-Et... Merci, Mikara. D'avoir essayé de convaincre Madeleine. Même si ca ne servait à rien.
Un vaisseau sylvidre a surgi. Albator a ordonné de regagner son poste. Je suis restée là, inutilement plantée à côté de lui. Une famille...
-Qu'as-tu dit à Madeleine? m'a-t-il demandé.
-Rien d'important. De tout façon, elle était persuadée que quand on est de deux races, un jour il faut en choisir une seule et c'est définitif. C'était inutile, comme l'a souligné Marisse.
-Et toi? Qu'est-ce que tu en penses?
Je l'ai fixé, prise au dépourvue. Il a secoué la tête, a reporté son attention droit devant lui, se concentrant sur le combat. Marisse a demandé à tirer sur le vaisseau de Madeleine; j'ai été choquée de voir qu'Albator l'autorisait.
Après l'avoir tuée, Marisse a cependant eu un sursaut d'hésitation. Presque comme s'il regrettait.
(1) Le terme de balle ne me semble pas approprié à un univers de SF où on utilise des armes lasers, mais je ne savais pas comment le reformuler.
