10 Une journée entre amis
Dimanche après-midi dans l'appartement de Tony
— Tony, il est encore tôt. Que dirais-tu de faire une petite sieste? Tu en as sûrement besoin. Ensuite, on pourrait se rendre au parc et courir un peu ou jouer au basket. Tu as toujours beaucoup d'énergie à revendre. Il fait beau, une bonne bière froide sur une terrasse et un souper dans un petit resto sur la rue principale terminerait bien la journée.
— Patron, je n'ai pas besoin d'une nounou. Je suis assez grand pour m'occuper de moi.
— Jethro, corrigea l'agent doucement.
— Jethro, tu n'es pas obligé de passer ta journée avec moi. Il doit bien y avoir une future madame Gibbs qui se cache quelque part ou un squelette de bateau à poncer. Tes journées de congés sont rares, tu ne dois pas les gaspiller en les passant avec moi.
— Tu m'as déjà vu faire quelque chose à contrecœur? Si je suis ici, c'est parce que j'ai envie d'y être. Je veux passer du temps avec toi.
— Tu es bien le seul, murmura Tony d'une voix triste.
Ses pensées se bousculaient dans sa tête. Gibbs ne voulait pas trop insister, mais quelque chose au fond de lui, lui disait qu'il devait rester. Qu'il ne devait pas abandonner Tony à son triste sort! Son agent avait encore besoin de lui. Plus il apprenait des choses sur Tony, plus il s'apercevait que l'image qu'il projetait devant le monde était bien loin de la réalité.
Jethro demandait, mais Gibbs ordonnait. Tony accepta l'offre ou l'ordre de Gibbs de prendre du repos. Il accepta, mais à une condition: il devait partager son lit avec son patron. Malgré la proximité, Jethro sentait l'homme qu'il aimait en secret se perdre dans ses pensées, s'éloigner à des kilomètres, sans jamais quitter son lit. Rien ne semblait pouvoir combler la distance entre eux.
Après une courte sieste, les deux hommes se rendirent au parc. Tony n'ayant ni le cœur, ni la force pour jouer, ils s'assirent sur un banc. Un silence confortable s'installa entre eux. Tony parvint enfin à respirer sans sentir un poids compresser sa poitrine. Le grand calme de Jethro l'apaisait. Il pouvait sentir l'odeur du bois sur les vêtements de son patron. Son esprit pouvait enfin s'évader et quitter son enveloppe charnelle.
— Que dirais-tu d'aller casser la croûte? Il se fait tard et j'ai faim. Mon estomac prendrait bien quelque chose de plus consistant que du café.
— Sur tes six, boss. Je suis affamé. Un resto italien, ça te dit?
— Je suis toujours prêt à manger un italien, Gibbs rougit en réalisant son lapsus. Enfin, je suis toujours partant pour un repas italien.
Une fois attablé avec une bière à la main, Jethro tenta d'en apprendre plus sur l'enfance de Tony.
— Ton Père possède une importante compagnie, mais ta mère, elle fait quoi?
— Elle s'occupe d'œuvres de charité et elle donne aussi des cours de piano dans un orphelinat.
— Tu sais en jouer?
— Oui, mais je n'en joue plus.
— Pourquoi?
— Fractures de l'index et du majeur. J'ai dû arrêter.
— Comment est-ce arrivé?
— J'ai fait une fausse note. Mon Père n'a pas apprécié! On peut parler d'autre chose?
— Désolé de l'apprendre. Alors, comme ta mère ne travaillait pas, tu passais tes journées avec elle?
— Non, j'avais une nourrice.
— Pourquoi?
— Pour limiter l'affection entre ma mère et moi. Et puis, certaines tâches doivent être effectuées par les employés. C'est pour ça qu'ils sont engagés.
— Tony, tu n'es pas un objet dont ton Père peut disposer à sa guise ou confier à n'importe qui. Bon, OK, j'imagine que là aussi, tu veux changer de sujet?
Peu importe la question que posait Gibbs, il y avait forcément un mauvais souvenir qui s'y rattachait. Plus Tony parlait, plus il engouffrait son repas. L'entrée, le plat principal, le fromage et le dessert y passèrent rapidement. Il mangeait ses émotions. Parler de son passé semblait créer un puits sans fond au creux de son estomac.
— Mais où tu peux bien mettre tout ce que tu avales?
— Je dépense beaucoup d'énergie dans une journée, tu l'as dit toi même.
— Tu n'as pas pris un kilo depuis que je te connais. En fait, je dirais même que tu as maigri depuis ces deux derniers mois.
— Je n'ai pas maigri, mentit Tony, en vidant sa bière d'un trait. Et je mange toujours autant. Depuis le temps, tu devrais le savoir.
Comme la serveuse arriva avec l'addition, Tony fit un geste pour sortir son portefeuille de sa poche.
— Laisse, c'est pour moi Tony.
— Merci, patron, je vais au moins régler le pourboire. La prochaine fois, c'est pour moi. Je vais aller aux toilettes pendant que tu règles.
Tony se dirigea d'un pas accéléré vers les toilettes pour hommes. Il s'enferma dans un cabinet et pour la deuxième fois de la journée, il enfonça ses doigts dans sa gorge. Il tira la chasse d'eau en regardant les restes de son repas disparaître. Il se releva péniblement puis alla se passer de l'eau sur le visage. Il regarda tristement son reflet dans la glace. Il aperçut alors la réflexion de son patron qui se tenait derrière lui.
— Tu es là depuis longtemps?
— Non, pourquoi? Mentit Jethro à son tour.
— Pour rien. On peut y aller?
— Ouais.
