Chapitre 10 : Le chemin de Traverse.
Harry et Quirrell étaient sortis du Chaudron baveur par une petite porte grinçante, ce qui les avait menés dans une cours où pourrissait un vieux tonneau moisi et où poussaient quelques herbes folles. La cours faisait tout au plus deux mètres sur trois et était délimité par un mur de briques rouges. C'était, de plus, un cul-de-sac.
Devant l'air interrogateur de Harry, Quirrell prit la peine d'expliquer.
« C'est, là encore, une ruse pour empêcher les moldus de trouver le chemin de Traverse. »
Puis il appuya du bout de son index sur une des briques, et soudain une ouverture se dessina dans le mur, jusqu'à former une large arcade permettant le passage de deux hommes de front.
Par-delà l'arcade, une rue filait vers l'horizon.
La première chose qui frappa Harry en arrivant sur le chemin de Traverse, c'était cette foule si étonnamment hétéroclite : la façon de s'habiller des sorciers ne semblaient obéir à aucune règle, et toutes les modes de toutes les époques se côtoyaient en un même lieu. La seule chose que ces personnes semblaient avoir en commun était l'extravagance (à la fois dans les formes et dans les couleurs) ainsi qu'un goût certain pour l'excès de tissu : manches bouffantes ou pendantes ; capes ou manteaux larges et tombants en plein été ; jabots, lavallière ou foulard noué ; pantalon à jambes amples ; jupes et robes plissées ; etc. Le pratique était manifestement sacrifié à l'esthétique.
Ce qui frappa ensuite Harry, ce fut la rue elle-même : on aurait cru être retourné plusieurs siècles en arrière. Le sol était recouvert de pavé grossier, et il y avait de chaque côté de la voie une succession disparate de bâtiments à colombages mal alignés et dont les étages ne coïncidaient pas. Chaque rez-de-chaussée abritait une boutique, et on pouvait apercevoir les produits vendus mis en valeur dans des vitrines à petits carreaux.
Harry s'approcha de la première boutique à droite ; c'était une chaudronnerie. Même si le verre de la vitrine était de mauvaise qualité et déformait les objets disposés derrière, Harry put admirer la marchandise avec enchantement. Il y avait toutes sortes de chaudrons, de marmites, de casseroles, et d'ustensiles divers, le tout fait de cuivre et parfois d'étain.
« Viens, lui dit Quirrell. Nous allons tout d'abord aller à Gringotts, pour que tu retires un peu d'argent.
- J'ai un compte en banque là-bas ? demanda Harry, surpris.
- Oui, tes parents t'en ont ouvert un à ta naissance – tes parents biologiques, j'entends. Et puisque tu as hérité de tout ce qu'ils possédaient, il y a sans doute beaucoup d'argent dessus – sans compter les intérêts sur dix ans. »
Harry n'avait pas réfléchit à cela avant, mais il lui sembla logique que ses géniteurs lui ait laissé quelque chose.
« Mais ma mère m'a confié de l'argent, ce matin, pour acheter mes fournitures, se rappela-t-il. »
Quirrell sourit.
« Ton argent moldu n'a aucune valeur ici, nous utilisons notre propre monnaie.
- Ah, souffla Harry, dépité. Et quelle est cette monnaie ?
- Pour tout te dire, il s'agit d'un système monétaire stupide, composé de noises de bronze, de mornilles d'argent et de gallion d'or. Un gallion vaut dix-sept mornille, et une mornille vaut vingt-neuf noises. »
Harry tiqua.
« Il faudra que je le note pour m'en rappeler, dit-il.
- Je te comprends. Même si on finit par s'y faire, ce système aurait dû être réformé il y a longtemps… Mais que veux-tu, les sorciers sont réfractaires à tout changement. »
Sur ces entrefaites, ils étaient arrivés devant Gringotts. La banque se distinguait de tous les autres bâtiments du chemin de Traverse, puisqu'il était entièrement construit en pierre de taille. L'immense porte d'entrée, cloutée et à deux battants, était flanquée de deux colonnes à chapiteaux de type corinthien.
« Une dernière chose, Harry. Il vaut mieux que je te prévienne : Gringotts est tenu par des gobelins. »
Ils montèrent les quelques marches qui menaient au palier, et entrèrent. L'intérieur était immense : il devait y avoir six ou sept mètres de hauteur de plafond. Sur chaque côté de la salle, il y avait un comptoir derrière lequel s'affairaient une douzaine de gobelins montés sur de hauts tabourets, occupés à écrire dans des registres, à peser des pièces d'orfèvrerie, et à examiner des pierres précieuses à la loupe oculaire. En face, il y avait un autre comptoir, où les clients étaient reçus ; Quirrell se dirigea vers celui-ci, et Harry le suivit en dévisageant les gobelins.
Les gobelins ne mesuraient qu'un mètre, tout au plus un mètre vingt. Leur nez et leurs oreilles étaient allongés et pointus, leur bouche était étonnamment large, leurs arcades sourcilières proéminentes, et leurs doigts trop longs pour être vraiment pratiques. Abstraction faite de tout cela, ils ressemblaient vraiment aux êtres humains (plus que ne l'aurais imaginé Harry, en tout cas, qui les aurait cru bien plus monstrueux, et surtout qui les aurait cru verts). Chaque gobelin portait une chemise blanche, un gilet gris et un nœud papillon noir.
Quirrell s'avança jusque devant un comptoir, salua le gobelin présent (qui ne répondit pas), et demanda à retirer de l'argent au nom de Harry Potter.
« Autorisation d'un des deux parents ou d'un éventuel tuteur ? demanda le gobelin en réponse. »
Quirrell sortit une feuille de papier pliée en quatre et la tendis au gobelin, qui la déplia et la lut en silence.
« Très bien, dit-il enfin. »
Il partit alors en direction d'une porte située derrière lui, et en revint quelques minutes plus tard, un livre de compte sous le bras. Il posa le livre sur la table et l'ouvrit à la première page. Seules six ou sept lignes étaient déjà écrites.
« Combien ? demanda-t-il.
- Trente gallions, annonça Quirrell. »
Pendant que le gobelin notait le montant et faisait la différence, Quirrell s'adressa à Harry.
« Trente Gallion, c'est plus que nécessaire. Mais ainsi tu en garderas un peu, au cas où. »
Le gobelin était désormais en train de compter les pièces. Il remit les trente gallions à Quirrell.
Harry et Quirrell partirent alors, après avoir salué le gobelin (qui ne répondit pas, une fois encore).
« Bien, dit Quirrell sur le perron de Gringotts. Allons maintenant acheter ton uniforme, chez Mme Guipure. »
Mme Guipure tenait une boutique de prêt-à-porter pour homme tout près de la banque. C'était une petite bonne femme replète, vêtue d'une robe comme on en portait à l'époque victorienne. Le magasin ressemblait plus à une immense penderie qu'à un vrai magasin, car de grandes quantités de vêtements étaient suspendues un peu partout, au point de gêner le passage. Il y avait aussi de nombreux mannequins habillés, dans des postures inhabituels. Mme Guipure les accueillit chaleureusement, et confia Harry à une de ses assistantes pour qu'elle prenne ses mesures. L'assistante mena Harry dans une autre pièce, plus petite, où il y avait un garçon blond au teint pâle qui patientait, debout sur un tabouret et déjà habillé.
« Salut, dit le garçon. Toi aussi, tu vas à Poudlard ?
- Oui, répondit Harry.
- En première année ?
- Oui.
- Tout comme moi ! Et tu sais déjà dans quelle maison tu seras ? »
Harry n'avait aucune idée de ce que pouvait être une maison…
L'assistante, pendant ce temps, avait pris ses mesures et venait de lui apporter un uniforme à sa taille.
« Tiens, j'ajusterai après. »
Elle retourna alors auprès du garçon blond.
« Dans quelle maison ? Eh bien je ne sais pas…
- Oui, évidemment, on ne peut pas savoir à l'avance. Mais toute ma famille a été à Serpentard, alors il est impensable que je n'y aille pas. »
Harry enfila son uniforme. Il était constitué d'une chemise blanche, d'un chandail et d'un pantalon gris foncé, et d'une robe noire et ample ouverte sur le devant.
L'assistance avait fini l'ourlet du jeune garçon blond, qui descendit de son tabouret et vint serrer la main de Harry.
« Au fait, moi c'est Drago.
- Moi c'est Harry.
- On se reverra à Poudlard, Harry. »
Il sortit. L'assistante finit rapidement son travail, et laissa Harry partir.
« Bien, la prochaine étape, c'est Fleury et Bott, pour acheter tes manuels scolaires. Tu as la liste ? »
Harry déplia la liste qu'il avait trouvée dans la première lettre.
« Oui, c'est bon. »
La boutique Fleury et Bott embaumait un parfum de vieux livres qui charma Harry. La pièce contenait de nombreuses bibliothèques, et chaque rangée de chaque bibliothèque croulait sous d'imposants livres reliés de cuir. Harry y acheta ses manuels scolaires et remercia Poudlard de ne pas exiger de livres ni trop épais ni trop larges, car cela lui semblait déjà largement assez lourd. D'autant plus lourd que le professeur Quirrell lui fit acheter deux livres supplémentaires : Histoire de Poudlard et Le Quiditch à travers les âges.
« Cela te permettra de combler certaines de tes lacunes, et cela te permettra surtout de ne pas passer pour un imbécile auprès des autres élèves. Je te conseille de les lire pendant le mois d'août. »
Harry ne savait même pas ce qu'était le Quiditch, mais cela semblait important…
Quirrell amena aussi Harry dans une papeterie, où il fit une provision de papier, de plumes d'oies et d'encre. Harry, cependant, se promit d'emporter des stylos à bille à Poudlard.
« La dernière étape, Harry, c'est la boutique de baguettes magiques de Olivander. »
Avoir une baguette magique, le rêve de tous les enfants de onze ans…
« Tu verras : Mr Ollivander est un peu fou, mais il est très sympathique. »
La boutique était un peu miteuse, et très poussiéreuse. Partout, contre les murs mais aussi en plein milieu de la pièce, s'amassaient de grandes piles de boîtes, format boîte à chaussures. Elles contenaient certainement les fameuses baguettes, se dit Harry. C'était un vrai capharnaum.
Le propriétaire des lieux apparût. C'était un petit homme voûté auquel il ne restait que quelques cheveux blancs sur les côtés et l'arrière du crâne. Une chaînette sortait du gousset de son gilet, et venait se fixer à l'un des boutons.
« Bonjour, professeur Quirrell, bonjour monsieur Potter. »
Harry sursauta. Cela fit sourire Quirrell.
« Vous connaissez mon nom ?
- Bien sûr, bien sûr. »
Ollivander se retourna, et partit en direction d'une pile branlante de boîtes. Il parvint à en retirer une à mi-hauteur sans faire s'écrouler le tout, et revint vers Harry, un sourire incertain sur les lèvres.
« Je crois que cette baguette vous sierra à merveille, monsieur Potter. Si vous êtes aussi fougueux que l'était votre père, elle sera même parfaite pour vous. »
Il ouvrit la boîte pour présenter la baguette. Elle était posé sur un petit coussin rouge comme l'aurait été un bijou, mais Harry aurait juré n'avoir affaire qu'à un simple bout de bois inerte.
« Vingt-sept centimètres et demi, commenta Ollivander. En bois de houx et contenant une plume de phénix. »
Il fit un signe de tête à Harry.
« Essayez-là, pour voir. Prenez là en main. »
Harry attrapa le bout de bois, et ressentit dans l'instant comme un sentiment de puissance qui coulait en lui.
« Agitez-là, allons. »
Harry s'exécuta. Une gerbe d'étincelle rouge et or en sortit alors, ce qui surprit tellement Harry qu'elle lui échappa des mains et tomba sur le sol. Il la ramassa promptement.
« Parfait, parfait. Cette baguette semble vous convenir. Comme c'est ironique. »
Harry regarda Quirrell, qui haussa les épaules.
« Pourquoi, ironique ? demanda Harry, craintif. »
Ollivander posa la boîte sur le comptoir.
« Pour rien, pour rien… »
Harry ressortit de la boutique avec un sentiment d'étrangeté.
« Ce monsieur Ollivander était vraiment bizarre…
- Je t'avais bien dit qu'il était un peu fou, lui répondit Quirell. »
Harry soupira.
« Et maintenant ? demanda-t-il.
- Je crois que tu as tout, nous allons rentrer. »
Il était temps : Harry était chargé comme une mule.
