CHAPITRE 9 : La boutique où les livres rêvent.

Une fois de plus, June s'était laissée guider par son cœur.

La jeune femme ignorait que l'amour pouvait faire si mal, et l'absence encore plus. Un remède n'ayant guère était trouvé au fil des siècles, il suffisait que la peine passe. Mais, malgré le nombre de jours écoulés depuis leur adieu, rien ne passait assez vite à son goût. Ni les jours, ni l'espoir, ni même la tristesse. Comme un écœurement, elle faisait la grimace chaque fois qu'elle se demandait s'il pensait encore à elle. Le dégoût pour un homme qu'elle aspirait pouvoir embrasser de nouveau, c'était pour elle la seule manière de s'en sortir et de faire face. Assumer les conséquences de ses actes, de ceux de Sherlock et de vivre pour toujours avec le remord d'avoir tendu l'oreille aux paroles de Mycroft et de voir la vérité mise à nue.

June balayait les pages d'un roman qu'elle faisait semblant de lire, comme si le faire pouvait l'aider à remonter le temps. Juste un peu, pour se dire à elle-même de ne pas écouter. De fuir de ce couloir sinistre. Et de préserver les papillons dans le ventre et la magie que lui faisait vivre la présence de Sherlock.

Qu'elle se sentait idiote à souhaiter de telles choses.

Fermant violemment son livre, effrayant au passage les pauvres clients de sa boutique, elle soufflait. Longuement, les yeux perdus dans le vide. Rien dans son existence n'avait été plus palpitant que sa rencontre avec le beau détective. Aucun livre n'était comparable à l'histoire qu'elle avait commencé à vivre.

D'un pas léger, elle s'était aventurée entre les étagères bancales de sa bibliothèque. Caressant les livres du bout des doigts, elle se rappelait de chacun des mots de toutes ces romances. Il n'y en avait pas une seule qui pourrait l'aider dans sa situation. June se dit alors qu'il n'y avait aucun espoir qu'elle guérisse de Sherlock un jour.

- Excusez-moi, auriez-vous ce livre ? demanda un client d'une beauté enivrante, en lui montrant un papier.

- Humm... Alors, psychologie... Voilà !

Elle remit le livre " Comment gérer les personnalités difficiles" de François Lelord et Christophe André au jeune homme, trouvant le choix un peu ironique. Gérer les personnalités difficiles, elle l'avait fait pendant quelques jours dans sa vie et ça lui suffisait amplement. Côtoyer un homme obsessionnel ne relâchant son attention que pour mieux vous souligner que vous êtes bien inférieur à son intelligence, c'était vraiment ça, gérer une personnalité difficile.

- Mon choix vous déplaît, à ce que je vois Mademoiselle... ajouta le jeune homme, soucieux mais souriant.

- Oh non, ce n'est pas ça...

- Vous aussi, vous en connaissez une ? demanda-t-il en montrant la couverture du livre.

- Et c'est déjà trop ! ironisa-t-elle, légèrement amusée.

C'est alors qu'elle remarquait plus attentivement ce jeune homme, il était brun, les yeux marrons et presque aussi grand que l'était le détective... Non, elle s'opposait à ses pensées en se suggérant de ne plus comparer les hommes à Sherlock Holmes. June devait avancer, et peut être y arriverait-elle avec cet homme.

- Je m'appelle June, la propriétaire, se présenta-t-elle en lui montrant sa main. Je ne pense pas vous avoir déjà vu dans ma boutique, vous l'avez trouvé au hasard ?

- On peut dire ça ... Je suis Matt, enchanté June !

Il lui prit la main, et June trouva sa peau si agréable au toucher. Elle sentait toute la force de cet homme rien que dans leur poignée de main. Il était d'une beauté consternante, et ça se sentait qu'il aimait en jouer. June hésitait encore à lui sourire franchement.

- N'hésitez pas si vous avez besoin de quoi que ce soit... finit-elle par dire en voulant retourner à son comptoir.

- Justement, je me disais Hum... ça vous direz de prendre un café, avec moi ?

Matt était vraiment craquant, sa voix avait un peu défaillit sur la fin de sa demande. Il était si gêné, mais comme June l'était tout autant, elle ne pouvait pas lui en vouloir. Rangeant une mèche de ses cheveux blonds derrière son oreille, elle lui sourit gentiment.

- Pourquoi pas...

Matt s'était tellement attendu à un non, que de l'entendre accepter le fit sursauter de joie. Amusée, June avait besoin de penser à autre chose qu'à Sherlock, Sherlock et encore Sherlock. Son cœur se serrait encore à son prénom, les larmes fusaient toujours quand elle se rappelait qu'elle ne le verrait plus jamais, mais elle se refusait de déprimer. Pourtant, elle regrettait déjà tout ce qu'elle promettait à Matt.

- Génial ! dit-il, frottant l'arrière de son crâne. Ce soir ?

- Je finis à 18 heure.

- Dans ce cas, je vais vous attendre ici en lisant ce livre !

Il ne restait que quelques heures avant qu'elle finisse sa journée de travail, et Matt allait l'attendre tel un prince charmant. Un peu perturbé par ce qu'il venait d'arriver, le bel homme alla s'asseoir à la table près de la vitrine. Un rayon de soleil se frayait un chemin pour atteindre sa chevelure d'un marron profond, les reflets d'or qui se dessinaient sur ses cheveux courts et en bataille étaient si éblouissants qu'il ressemblait à un ange directement descendu des cieux.

June se sentit un instant en dehors du monde.

Si elle se trouvait dans l'un de ses livres, Matt se définirait comme l'homme venu guérir toutes ses blessures. Ou bien il serait le déclencheur de l'ultime vérité. La vérité qu'elle ne pouvait définitivement pas se forcer à oublier. Elle est amoureuse de Sherlock Holmes. Et dans un dernier effort pour accepter sa fatalité, June comprit que Matt ne deviendrait jamais l'homme de ses rêves.

Elle s'avança doucement vers lui, l'air éteinte.

- Je vous dois des excuses Matt, je ne peux plus prendre ce café avec vous ce soir...

Amer, Matt n'avait regardé June que quelques secondes dans les yeux. La jeune femme y avait vu toute la déception qu'il ressentait après un tel changement de plan.

- J'ai fait quelque chose qui vous a déplu ?

- Non, répondit doucement June. J'aime un autre homme...

Sans un mot de plus, Matt s'était levé. Glissant sa lecture aux mains de June, il avait sourit, navré que ça se passe ainsi, puis il était parti. Elle comprit alors que cet homme n'était entré dans sa boutique que parce qu'elle lui avait plu. Elle se sentait presque malheureuse pour lui.

Frottant ses mains contre son jean bleu clair, June se décida de ranger les livres éparpillés un peu partout dans sa boutique. Ses clients étaient parti petit à petit, sans se soucier du travail que devait déployer June chaque jour pour retrouver la place de chacun de ses ouvrages. Peu importait, le jeune femme avait un classement bien à elle et infaillible.

Doucement, ses yeux devinrent clos. C'était à cet instant que son esprit vagabondait dans un univers qui n'était connue que d'elle seule. Son manoir au milliers de Livres. Il n'y avait pas plus bel endroit pour elle.

Le manoir était immense, digne des plus beaux chefs-d'oeuvre de l'architecture victorienne. Tout en bois sombre, l'ambiance alentour avait des reflets de thrillers. Sa représentation était faite en fonction de ses goûts. Par moment elle aimait la romance, et d'autre moment elle avait un penchant pour la lecture dite "noire".

Alors qu'elle s'avançait sur le perron fictif, les portes s'ouvrèrent pour lui permettre d'entrer. Dans cette maison, les murs étaient par moment bancales et par endroit bien définit. Comme la conscience humaine, rien n'était jamais identique et immobile. Tout se redessinait à chaque instant.

S'aventurant de pièces en pièces, des feuilles déchirées de certaines œuvres virevoltaient autour d'elle. Elles représentaient les livres presque oubliés, les vagues souvenirs d'une lecture brève et intense. Ses bouts de papier étaient là pour qu'elle se souvienne de les acheter un jour pour sa boutique.

Dans ce lieu, il n'y avait jamais la moindre contrariété. C'était son refuge. Et bien que le monde réel influence énormément sur ce lieu, June y régnait en déesse. Alors qu'elle s'imaginait ressentir la moindre caresse de ses doigts contre les murs de la bâtisse, elle ne se souciait plus de ses problèmes d'humaine.

Ce qui l'intéressait ce jour-là, c'était son classement dans la bibliothèque du manoir. De la lettre A à la lettre Z, tous les livres qu'elle avait lu y étaient répertoriés. Et P-219, le livre de Matt se rangeait dans l'étagère en bas à droite.

Elle ouvrit de nouveau les yeux.

- En bas à droite... dit-elle, tâchant de se remémorer les indications de son monde fictif.

June se pencha, et du coin de l'œil, il lui semblait avoir vu une ombre. Un bref instant et son cœur était déjà en alerte. Se redressant aussi vite qu'elle le puisse, son regard trancha la pièce. Aucune personne n'était présente.

Dépitée, elle s'en voulait intérieurement d'avoir espéré un seul instant le voir.

Privée de la vision de ses belles boucles brunes, elle serrait contre sa poitrine le livre qu'elle dévorait le soir de leur rencontre, sous cette faible lumière, attablée à son petit bureau. Ses désirs se déchirèrent au souvenir de leur adieu. Elle avait souhaité qu'il disparaisse de sa vie. June était persuadée que ça éloignerait la souffrance. Mais oublier son odeur, effacer ses traits de sa mémoire, c'était pire que la douleur.

Ses mots, ceux qu'il avait osé dévoiler le soir où elle eut la chance de dormir en sa présence, ils étaient inscrits pour toujours dans son cœur. La bouche entrouverte, elle les murmura l'âme au bord de la rupture.

Vous savez, je n'ai jamais connu quelqu'un comme vous June...

Puis, terriblement attristée, elle ferma si fort les yeux que les larmes vinrent d'elles-même. Ses ongles griffés la couverture du livre qu'elle tenait encore tout près de son cœur. Sa respiration était décalée et insupportable. June finit par serrer les dents, elle culpabilisait d'avoir cru ses paroles. Et néanmoins, elle voulait qu'elles soient vraies...

Vous êtes si intéressante et si fragile, j'ai envie de vous protéger...

Comme dans un rêve, le silence devint des caresses, elle frissonna de fantasmer de ses mains sur son corps. De ses lèvres sur les siennes. Ses yeux si glaciales réveillaient en elle un ardant désir de le sentir, de le posséder.

- De vous embrasser, dit une voix aussi effacée qu'un vieux souvenir.

Cette simple phrase fit sortir de ses rêveries la jolie femme, elle ne se sentait plus seule du tout dans sa boutique. Elle pensait d'abord à un client qui serait entré pendant qu'elle divaguait, mais impossible elle l'aurait certainement vu. Cherchant une réponse, elle en vient à penser que ce sont ses livres, ou du moins ceux de son imaginaire, qu'ils lui dictaient les phrases de Sherlock.

Encore une ombre, un glissement sourd, et June était persuadée de combattre un fantôme.

- Qui est là ? demanda-t-elle, anxieuse.

Aucune réponse.

Inquiète, elle s'interrogea. Un étranger aurait très bien pu passer dans son appartement sans qu'elle ne s'en rend compte et ne ressortir qu'une fois que plus personne ne serait dans la boutique à part elle.

Prenant son courage à deux mains, elle tenta une autre approche.

- Je sais que vous êtes là... Sortez, ou j'appelle la police !

Sa voix était tremblante. Ses mains moites tentèrent d'attraper un livre assez volumineux pour assommer un quelconque agresseur tapit dans l'ombre de chez elle.

Frappant alors au hasard, le premier bruit l'a fit réagir excessivement.

- Haaa ! cria-t-elle, les yeux fermés, les bras tendus pour mieux attaquer.

- June !

Quelqu'un avait hurlé son prénom. Elle s'immobilisa, le livre au-dessus de la tête. Toujours prête à s'en servir de nouveau.

Alors, la pénombre de son appartement se métamorphosa en un grand et beau jeune homme brun bouclé, reconnaissable entre mille. Les premières secondes, June avait l'impression de faire un rêve éveillé, mais à la suite de plusieurs claques imaginaires, elle réalisa qu'il était vraiment là, juste devant elle.

- Sherlock ? Mais qu'est-ce que tu fais caché dans mon appartement ?!

- J'ai pensé que mon entrée ferait plus dramatique.

Elle se pinça l'arête du nez, il était vraiment insupportable.

- Je veux dire... Qu'est-ce que tu fiches ici ?

- Je suis venu te parler, June.

Devant son air grave, la jeune femme déglutit. Il était si beau, elle ne se gênait pas pour fixer chaque partie de son visage. Détailler ses moindres traits dans l'espoir d'y apercevoir la moindre tristesse cachée, c'était tout ce qu'était capable de faire June. Ses expressions et ses micro expressions, elle voulait toutes qu'elles lui racontent la même chose. Qu'elle lui ait manqué au point de ne plus en vivre normalement.

- Sherlock...

- June, c'est important, je dois te demander quelque chose...

Tout ce qu'elle espérait, c'était qu'enfin il réalise qu'il ne pouvait pas vivre sans la revoir. Comme elle. Sa vie était en suspend depuis qu'elle l'avait chassé de sa boutique. Les yeux de Sherlock laissaient transparaître une grande angoisse, et en même temps un besoin vital d'avouer tout ce qu'il cachait à June.

- Je ne sais pas ... Je ne voulais plus te voir, dit-elle, peu convaincue.

- Je sais, mais c'est une question de vie ou de mort June !

Sherlock attrapa ses épaules si fermement, qu'elle en tressaillit. Sa force, ses bras, tout lui avait manqué terriblement. Un frisson lui caressa la peau, et ses lèvres entrouvertes étaient un appel au baiser. Malgré sa bonne volonté, elle l'aimait...

- Ha oui ? murmura-t-elle, à peine consciente de ses paroles.

- June... Mon meilleur ami, John Watson est en danger.

Son cerveau court-circuita .

- Quoi ?

- J'ai besoin de ton talent pour le retrouver June !

D'un grand coup, sans même faire attention à ce qu'il se trouvait autour d'elle, June frappa le creux des coudes de Sherlock pour se défaire vivement de sa poigne. Elle n'y croyait pas. Le bougre était venu pour lui demander son aide, après tout ce qu'il s'était passé. Elle avait une furieuse envie de lui arracher sa belle chevelure ondulée.

- Va-t-en...

- June, nous n'avons vraiment pas le temps de ...

- VA-T-EN ! hurla-t-elle comme jamais elle n'avait hurlé auparavant.

Ses mains s'étaient automatiquement placées autour de sa tête, le visage défiguré par la haine intense qu'elle éprouvait. Tout son être s'écroulait, il se fichait encore une fois d'elle et de ses sentiments.

- Je ne peux pas, June, insista-t-il lourdement. John va probablement mourir si nous ne faisions pas équipe pour le retrouver.

Sherlock hésita un instant avant de continuer.

- Je sais que tu ne voulais plus me revoir. Je sais aussi que je t'ai beaucoup déçu, mais si tu pouvais un instant mettre ta haine pour moi de côté, ça nous permettrait d'enquêter au plus vite. Je sais ce que tu ressens, tu me détestes de t'avoir menti et je ...

- Tu ne comprends rien du tout ...

Des larmes brûlantes perlèrent sur ses joues. Son visage n'était plus aussi doux que d'ordinaire, il était creusé par la peine et assombrie par le désespoir. La bouche ouverte, elle ne pouvait plus respirer, choquée par l'imbécillité de Sherlock.

- Tu n'es qu'un idiot, Sherlock Holmes. UN IDIOT PROFONDÉMENT STUPIDE !

- June, tu te calmes... OK ?

- Non ! Tu es quelqu'un qui me détruit, Sherlock, avoua-t-elle en retenant un sanglot. Je croyais que tu étais revenu pour moi...

Elle avait prononcé sa dernière phrase tellement bas, que Sherlock ne l'entendit pas complètement.

- Comment ?

- JE PENSAIS QUE TU ÉTAIS REVENU POUR MOI ! hurla-t-elle avant de s'écrouler à genou, les yeux ravagés par les larmes.

Interdit, Sherlock ignorait comment gérer ce genre de situation. Une tape sur la tête, un mot gentil, aucune idée ne lui semblait correcte. Alors il s'agenouilla devant elle, et décida de lui parler avec la voix la plus douce qu'il puisse émettre.

- Je suis revenu pour toi... Car j'ai besoin de toi. John a besoin de toi, June. Je t'en prie, ne te gâches pas la vie avec des sentiments... Tu vaux mieux que ça.

Une autre grimace sur le visage de June signifia à quel point elle pouvait le haïr pour ses paroles. Aussi douloureux soit-il, elle refusait d'abandonner John - qui n'avait rien demandé- au bras d'une mort certaine. A contre-cœur, elle releva ses yeux embrumés et fixa Sherlock.

- Je le ferai, pour John. Tu m'entends ? Pas pour toi, sûrement pas pour quelqu'un comme toi, accentua-t-elle. Mais pour John.

Sherlock se redressa, puis il lui tendit la main.

June allait sûrement regretter ce geste tout sa vie, mais elle finit par poser sa main dans celle de Sherlock Holmes.