- Il paraît que tu ne t'es pas montrée très fine, grogne Sirius en entrant dans la cuisine.

Il veut ma main dans la figure ? J'ai fait ce que j'ai pu, moi !

Pardon. J'ai dit que je ferais des efforts avec lui. Nous ne nous entendons pas, c'est un fait, mais je ne peux occulter qu'il est un excellent ami de Remus. Rien que pour cela, je peux prendre mon mal en patience.

Disons qu'actuellement, entre Sirius et moi, c'est…le statut quo.

- J'ai dit la vérité, je réplique. Les conclusions qu'Harry en a tirées ne relèvent pas de mon fait.

Si j'avais pu, je ne lui aurais jamais implanté ça dans le crâne. Au contraire, je n'aurais rien dit du tout.

On ne choisit pas toujours son destin, j'en suis témoin. Si j'avais pu, je serais restée chez mes géniteurs. Ma vie aurait été beaucoup plus simple si je n'avais dû partir chez les Shockley…et loin de mon jumeau accessoirement.

- Crois-tu vraiment qu'il avait besoin de penser que sa tante est déchue ?

- Il a cru pendant un an que tu étais le meurtrier de ses parents, je réplique. Le mensonge ou l'erreur ne dure pas éternellement, la vérité émerge forcément. Il suffit d'avoir de la patience.

- Tu es mal placée pour parler de cela.

Ahem. Pas faux, mais je ne l'admettrai jamais.

- Le rejet a été plus blessant que l'injustice, je murmure. Qu'on sache finalement la vérité ne changera rien. Tu peux comprendre, je pense.

Silence. Oh oui, il comprend. Il comprend, car lui aussi a vécu ce rejet, cette injustice, cette douleur. Son cas est même pire que le mien… Treize ans durant, Sirius n'a eu personne à qui se raccrocher. Personne, si ce n'est son double canin.

Personne, pas même une femme.

Tant que j'y pense…une femme…Sirius…Carena !

Oh, je ne dis rien, vous verrez par vous-même. Sachez juste que si cette demoiselle Malfoy est célibataire, c'est parce qu'il y a une raison…

Nom d'un Boutfeux Chinois, voilà que je commence à raisonner comme une gamine en mal d'amour. Il faut vraiment que Remus revienne de sa sortie sur le chemin de Traverse, parce que là, je débloque…

Sirius et moi sommes dans la cuisine, vous le savez, donc au sous-sol. D'ici, nous pouvons entendre le moindre mouvement au rez-de-chaussée. Or, je crois pouvoir dire sans problème que, au vu du juron que je viens d'entendre, Nymphadora Tonks vient de faire son entrée.

Une métamorphomage. Elle ne me poserait aucun problème, celle-là, si seulement elle n'avait pas un faible pour mon mari.

Il peut paraître puéril de dire cela, mais j'ai dû marquer mon territoire. Remus, lui, n'avait même pas vu que Nymphadora bave devant lui. Pour ma part, j'ai trouvé les regards en coin qu'elle lui lançait plutôt flagrant. J'ai dû remettre les pendules à l'heure.

Remus n'a pas compris, sur le moment, pourquoi je lui ai sauté dessus en public. Il a fallu que je lui explique.

Enfin, dorénavant, je considère le problème Nymphadora comme étant réglé. Elle se tient à carreau, et moi ça me convient.

Enfin, quand même…je veux bien que la maison soit ouverte à n'importe quel membre de l'Ordre et à n'importe quelle heure, mais pourquoi donc vient-elle maintenant ? Nymphadora, je veux dire. Elle était censée rester pour le dîner, pas se pointer en pleine journée !

Une mission pour l'Ordre, peut-être… Vu que je refuse d'en être membre, je ne participe pas aux réunions, et en théorie je ne sais pas ce qui s'y dit.

En théorie, parce que Remus m'en répète une grande partie. La dernière était il y a trois jours, et Remus ne m'a rien rapporté d'intéressant.

Quand on parle du loup, d'ailleurs…

Avec sa discrétion habituelle, Remus descend en courant les escaliers menant à la cuisine. Ses joues sont encore rougies par le froid du dehors, j'imagine qu'il a dû piquer un sprint pour me trouver.

Et pas par simple envie de me voir, vous pouvez le croire. Au contraire, il paraît…préoccupé.

- Un problème ? demande Sirius avec une grimace.

Grimace, parce que mon mari s'est jeté sur moi comme si sa vie en dépendait. Moi, j'en ronronnerais volontiers si c'était à ma portée. J'adore que mon mari m'embrasse, où est l'ennui ? Cessez de penser que j'agis comme une collégienne, je le sais bien. Mais c'est plus fort que moi. Dès que Remus est là, je perds toute ma maturité affective.

Quand même, Sirius a raison. Remus ne se comporte avec moi de cette manière que lorsque nous sommes en privé. Pour qu'il le fasse devant un tiers, il doit auparavant avoir vu quelque chose qui ne lui a pas spécifiquement plu.

Je ne vois pas d'autre solution.

Pour toute réponse à la question de son ami, mon époux soupire et resserre sa prise sur ma taille. J'ai bien compris, quelque chose le taraude. Il n'est pas réellement inquiet, pas réellement peiné, mais davantage…comment expliquer ? Davantage désolé. Désolé pour quelque chose qui l'atteint par ricochet.

- Tonks vient d'amener Carena, finit-il par avouer.

Nom d'une sangsue bleue au miel d'acacia ! Mais elle n'était pas censée arriver avant ce soir ! J'avais même espéré ne pas la voir avant demain !

Ça, c'est un sacré manque de chance. Je ne vais pas avoir la paix avant la rentrée, vu comment c'est parti.

Les journées vont être très longues…

Sirius s'éjecte de son siège, et part de la cuisine comme s'il y avait le feu à la pièce. Qu'est-ce que je disais ? Carena et lui, c'est un spectacle 24h/24.

Tout compte fait, peut-être que les dix jours à venir vont être supportables…

- Tu peux y arriver, murmure Remus en me caressant la joue.

Vous vous souvenez peut-être, il m'a demandé d'aller parler à cette demoiselle Malfoy de mes…problèmes de santé. Demande en prévision de fonder une famille.

Qui a dit « condition » ? Bon, je l'avoue, ça en a un peu l'apparence. Cependant, il faut relativiser, Remus a autant envie que moi que nous ayons un enfant. Seulement, il s'inquiète…

En soi, c'est mignon. En application, je dois vraiment l'aimer pour avoir accepté sa demande.

Si seulement je n'avais qu'à prendre cette demoiselle Malfoy entre quatre yeux pour discuter cinq minutes, tout serait incroyablement facile.

Malheureusement, si je veux obtenir un résultat efficient, je dois suivre une procédure au moins aussi contraignante que celles de l'administration.

- Rien ne me dit que je ne vais pas me louper, je réplique.

- Tu peux y arriver…

Le traître. Pour m'enlever toute volonté, il utilise son procédé habituel, à savoir m'hypnotiser par sa seule présence. C'est incroyablement efficace, et si je le pouvais, je protesterais avec véhémence.

Hum…

Raclement de gorge. Zut. Surpris en plein bécotage. Par Tonks, en plus. Au moins, si elle avait un doute, il est effacé, mais bon… Pour le principe, vous comprenez ?

En bas de l'escalier se tient Nymphadora, suivie de près par un Sirius paraissant avoir avalé son balai, et par une forme féminine dissimulée dans l'ombre.

Merlin Circé Morgane…

- Vous êtes incapables de vous retenir, soupire le dernier héritier des Blacks.

- Trouve-toi quelqu'un, réplique Remus dans une philosophie hors normes.

- J'y compte bien.

Intéressant… Sujet à creuser, vous pensez bien. Moi et ma curiosité n'avons pas l'intention de laisser passer une chose aussi passionnante, même si vous savez que j'ai déjà une idée sur la question.

- Ça vous dérangerait d'écouter deux minutes ? interrompt soudain Tonks sur un ton irrité.

Si c'est parce qu'elle en pince encore pour Remus, je risque d'avoir vraiment des difficultés à la supporter…

- Ma chère Nymphadora, nous sommes toute ouïe.

Ben quoi ? Techniquement, je n'ai rien fait de mal. Si appeler les gens par leur prénom était un crime, alors il n'y aurait plus de liberté d'expression.

Elle grogne. But atteint. Serait-ce impoli que d'avoir un énorme sourire sur le visage ? Oui ? Dommage…

- Je voulais juste vous présenter un nouveau membre, soupire Tonks d'un air las. Le professeur Dumbledore en a parlé. Carena, que voici, est une Furie, qui nous arrive tout droit de l'école de Brocéliande.

- Brocéliande est davantage qu'une école, réplique une voix que j'avais oubliée tandis que sa propriétaire sort de l'ombre. C'est une véritable invitation à la perversion de la magie.

Je vous ai dit que Carena était…spéciale. Du moins, c'est ainsi que je m'en souvenais. Manifestement, dans la forme, elle n'a pas changé. Sa tournure de phrase n'est pas commune, mais je peux voir à son visage qu'elle est on ne peut plus sérieuse.

…son visage. Quelques rides en plus ne font pas une énorme différence. Carena porte toujours ses cheveux si blonds qu'ils en font mal aux yeux, marque de fabrique de ceux dont elle porte le nom, et sa peau demeure aussi blanche qu'un lit de Sainte Mangouste.

Elle a un peu grossi, par contre. On s'épaissit, avec l'âge. Je n'ai pas échappé à la règle, pas plus que Remus. Il n'y a guère que Sirius qui s'est décharné, grâce au régime d'Azkaban.

Il y a un truc que je ne comprends pas. Brocéliande ? Une invitation à la perversion de la magie ? Dangereux, très dangereux…

Toujours de sa voix fatiguée – je pense que c'est en grand lien avec ma présence – Nymphadora indique nos noms à la Furie qui nous fait face. Suite à cela, la Malfoy darde sur nous son regard de Furie, ses yeux gris aux pupilles blanches.

Ses yeux…j'en frissonne rien qu'à les voir. Ce n'est pas un mal, remarquez, puisque Remus sent mon émoi et me gratifie d'un baiser dans le cou. Imaginez alors comment je me sens. S'il n'y avait pas de témoins…ni les oreilles toujours prêtes à traîner de la Furie…

Restons sage.

- Lupin…souffle la Furie de manière presque imperceptible. Je m'en souviens.

Et c'est censé être une bonne nouvelle ?

- Ambre Lupin est le professeur de Défense Contre les Forces du Mal de Poudlard, précise Tonks avec déjà un pied dans l'escalier.

- Vraiment ?

Je déteste le regard qu'elle me dédie. Je n'arrive pas à y lire quoi que ce soit, et c'est sacrément déstabilisant.

Elle joue, c'est le seul moyen possible. Carena n'est pas naturellement aussi…imposante, et pour être honnête, je préférerais qu'elle cesse de l'être. Un seul Dumbledore est bien suffisant.

- Alors, reprend la demoiselle Malfoy à mon intention, tu dois être la terreur dont parle Devon Shockley.

Ça, c'est la meilleure ! Ma réputation m'a précédée ! Sympathique, je ne pensais pas avoir autant marqué les esprits.

J'aurais dû y aller moins fort.

Nymphadora s'éloigne sur la pointe des pieds, probablement pour retourner à son bureau, tandis que Sirius articule silencieusement une phrase bien trop osée pour que je la répète.

Ris tant que tu le peux encore, mon cher… C'est cela, ris donc… Ce sera bientôt ton tour, crois-moi.

Je vais y veiller personnellement.

Zut, Sirius est parti lui aussi. Nous ne sommes plus que trois dans la cuisine. Remus, Carena, et moi.