Naturel


– Je devais raccrocher, c'était l'idée.

– Mais je suis moi, Steve, et tu es toi, tu devais te douter que ce n'était pas une brillante idée.

Elle a plaqué l'individu au sol. Il se débat comme un forcené mais rien en elle ne le décolle. Elle jette un œil sur ses ongles manucurés et esquisse une grimace contrariée. Il sait qu'elle a passé du temps pour ce résultat. Il sait aussi que même si elle fait toujours des efforts pour être resplendissante, son apparence ne compte pas tant que ça.

Il observe ses cheveux noués en queue de cheval haute, son pied posé contre le cou de l'homme qu'elle retient. Il se dit que peut être, peut être ça leur ferait du bien. D'une poigne presque rageuse, elle dégage le sac de sa main, avant de l'assommer d'un coup de poing.

Puis quand elle se tourne vers lui, il peut déceler l'adrénaline qui court dans sa pupille. Comme si elle pouvait lire ses pensées, elle achève de le convaincre d'un baiser.

– On est une bonne équipe.

Oui il le sait. Ils l'ont toujours été.

Elle se détourne lentement, rejoint la vieille dame en courant. Lorsqu'elle lui rend ses affaires, celle-ci la remercie plus que chaleureusement.

Il la regarde le rejoindre souplement, féline. Il se dit qu'il ne pourra pas se battre longtemps contre leurs instincts, ils ont ça en eux de sauver la veuve et l'orphelin. Ça lui pendait au nez de toute façon, avec sa manie de toujours vouloir voler au secours de la population.

Elle lui sourit et dans ce geste c'est tout son monde qu'il voit, c'est toute sa vie qu'il aperçoit.

Après tout ils sont faits pour ça.

-x-

– Je veux t'avouer un truc, Steve.

Ses doigts se referment sur le verre de vin, découvrant le fin anneau en or blanc. il se revoit l'espace d'un instant, au pied de cette falaise en Crête, avec les flots qui s'abattent sur la grève. Ils s'étaient décidés au dernier moment. Ils étaient sur l'île depuis des semaines, Natasha se plaignait de s'ennuyer, elle qui déteste l'inaction, commençait à se lasser des longues balades et des soirées éclairées aux lampions. Il lui avait proposé de se marier pour rajouter du piquant à leur destination. Elle avait éclaté de rire, l'avait traité d'idiot. Mais sa persuasion ne lui n'avait pas fait défaut. Elle s'était légèrement moquée du côté fleurs bleue de l'histoire, pourtant contre ses chevilles, malmenée par le vent flottait tout de même une robe ivoire. Il se souvient de l'avoir trouvé renversante et d'avoir voulu lui faire l'amour tout de suite après dans les dunes éclatantes. Une fois encore elle s'était moqué de son romantisme mais il ne se souvient pas qu'une seule fois elle ne soit plaint de cet euphémisme.

– Cette nuit, j'ai fait un rêve. Mais je crois… Je crois que c'était un souvenir.

Il fronce les sourcils, entremêlent ses doigts, s'approchant d'elle pour l'encourager à poursuivre.

– J'ai essayé de m'engager.

– Quoi ?

– J'avais seize ans. J'avais coupé mes cheveux, bandé ma poitrine et je ne sais pas… J'ai essayé de m'engager pour la Guerre. Je me suis fait prendre à l'instant même où j'ai franchi les baraquements mais je ne sais pas je crois que c'était important…

Il sent son cœur claquer contre ses côtes, cette similitude avec sa propre histoire lui met la tête à l'envers. Comme si quelque chose lui faisait croire qu'il n'était pas seul sur Terre. Ni à ce moment-là, ni au suivant.

Un rire s'échappe de ses lèvres, elle l'observe tout doucement.

– On s'est peut être croisés sur le banc des recalés.

Il laisse un sourire fleurir ses traits.

– Tu as raison, dit-il. C'est important. Et je suis d'accord. Pour qu'on fasse quelque chose de nos vies, quelque chose de grand.

Et le regard qu'elle lui renvoie pourrait faire s'effondrer les milliers de barrières qui ont été érigées sur la terre.