Chapitre 10 : Question et poison

Cela faisait déjà quelques semaines que Théodore et Justin avaient décidé de faire une trêve, et l'idée avait été un succès, chacun des deux sorciers faisant des efforts tout à fait louables pour le maintien de la paix. Les samedis étaient donc tous les mêmes, les deux adolescents travaillaient ensemble, et aucun des deux ne chercha à provoquer l'autre. Il faut dire aussi que Madame Pince était peut-être en partie responsable de cette paix utopique. La bibliothécaire avait en effet pris sur elle-même de garder un œil sur les deux élèves dès qu'ils franchissaient les portes de son domaine, et elle prenait bien soin de rester à moins de dix mètres de leur table, baguette à la main, prête à intervenir en cas de litige et protéger ces deux charmants jeunes hommes de leur propre folie destructrice…

Quoi qu'il en soit, le résultat était que l'exposé prenait bien vite forme, et que Théodore n'avait désormais aucune raison de se plaindre de son partenaire. Justin travaillait bien, et savait départager le travail entre eux, il ne dérangeait pas, et semblait s'être habitué au caractère peu loquace de son camarade. Cet état de fait contribua à faire de la trêve un état permanent, le Serpentard et le Poufsouffle n'entrant jamais en conflit, même les autres jours de la semaine. Il faut dire aussi qu'ils n'avaient plus aucune raison de se battre. Ils s'ignoraient donc la plupart du temps, ne s'adressant la parole que lorsqu'ils travaillaient ensemble.

Cependant, les autres Serpentards, Pansy Parkinson en tête, n'appréciaient pas du tout cette situation, et ne cessaient de critiquer Théodore, qui devrait « faire de la vie de ce Poufsouffle sang-de-bourbe un enfer », selon leurs propres termes. Mais Théodore ne leur accorda aucune importance et ils le laissèrent bien vite tranquille. L'héritier des Nott fut d'autre part ravi de voir que Tracey lui adressait à nouveau la parole. Décidément, elle était différente des autres Serpentards, mais c'était justement peut-être là la raison pour laquelle Théodore l'appréciait tant.

- Alors comme ça, tu ne détestes plus Finch-Fletchley ? lui demanda Blaise au repas du samedi midi.

- J'ai mieux à faire que de me battre avec lui, ça ne veut pas dire que je ne le déteste pas. Répondit Théodore en terminant son dessert. Tu as l'intention de me traiter de traître à mon sang, comme le fait si bien Pansy ?

- J'ai pas que ça à faire. Rétorqua Blaise. Mais fais gaffe quand même, Malefoy a pas l'air d'apprécier ton attitude, et maintenant il est bien placé…

- Tu sais quelle est la différence entre moi et Malefoy ? Je vais te la dire : c'est la même qui différencie Rogue des Lestrange. Je sais faire profil bas quand c'est dans mon intérêt, ce qui fait qu'après je suis plus efficace…

- J'espère seulement que le Poufsouffle ne t'empêchera pas d'agir quand le moment sera venu…

Théodore ne répondit rien à cette remarque sur sa loyauté envers le Seigneur des Ténèbres. Il se leva et se rendit en direction de la bibliothèque, agacé. Il était loyal à son sang, mais au point où en était la situation, la meilleure chose à faire était de se faire discret jusqu'à ce que son rôle dans cette guerre ne soit défini. Malefoy était tellement obnubilé par sa mission et sa haine des moldus qu'il en oubliait la discrétion, arme essentielle pour ce genre de guerre, et surtout, pour survivre…

Théodore secoua la tête pour chasser ces pensées, ce n'était pas le moment de se soucier de telles choses. Quand il arriva à la bibliothèque, le jeune sorcier entra directement et se rendit jusqu'à la table que lui et le Poufsouffle avaient pris l'habitude d'occuper pour leur travail. Il fut néanmoins surpris de voir que, pour une fois, Justin était en avance. Ce dernier semblait d'ailleurs être là depuis un bout de temps, ces affaires étaient prêtes, et il lisait La Gazette du Sorcier. Le Serpentard remarqua, qu'encore une fois, les gros titres étaient sur des attaques de mangemorts. Théodore n'y accorda cependant aucune importance, et il s'installa.

- J'ai fini mon analyse sur les stratégies de Karmazov, annonça-t-il en sortant ses affaires. Et toi, où en est-tu en ce qui concerne la nouvelle organisation des Aurors ?

- Nott, on pourrait pas laisser ça pour plus tard ? J'ai une question à te poser…

- Qu'est-ce qu'il y a ? Il te manque des infos ?

- Non, ça n'a rien à voir avec l'exposé. C'est… plus important…

Théodore ne répondit rien, et se contenta d'observer Justin. Le Poufsouffle n'avait pas l'air en forme, il avait l'air plus pâle, et sa voix était plus faible qu'à l'ordinaire.

- Depuis quand est-tu assis là ? demanda le Serpentard.

- Depuis dix heures du matin.

- Tu n'es pas allé manger à midi ? s'étonna Théodore.

- J'avais pas faim.

Théodore lança un regard méfiant à Justin. Si le Poufsouffle, qui était pourtant un spécialiste du « J'ai faim ! », n'avait plus d'appétit, alors ça voulait dire qu'il n'était vraiment pas en forme.

- Bon, d'accord, c'est quoi ton problème ?

- Je te l'ai dit, j'ai une question à te poser. Une question… d'ordre personnel…

- Vas-y poses ta question. Soupira Théodore, qui était arrivé à la conclusion que Justin ne travaillerait normalement qu'une fois sa curiosité satisfaite.

- Est-ce que tu as l'intention de devenir un mangemort ?

Théodore se figea en entendant ça. Finch-Fletchley était bien le roi des questions directes et gênantes. Le Serpentard se raidit. La plupart des gens le voyaient comme un futur mangemort, et se méfiaient de lui, mais personne, pas même les Aurors du Ministère, n'était allé jusqu'à lui poser la question de manière aussi directe, d'une manière où seules deux réponses étaient possibles : oui ou non. L'héritier des Nott sentit la colère l'envahir à nouveau.

- En quoi ça te regarde ? demanda-t-il d'un ton sec.

- Ca me regarde directement, rétorqua Justin. Je te signale que c'est après des gens comme moi que les mangemorts en ont !

Théodore ne dit rien, mais il constata que le Poufsouffle tremblait légèrement.

- Alors je veux savoir, continua Justin. Je veux savoir où tu seras si un jour je me fais tuer. Est-ce que tu seras assis confortablement chez toi ? Est-ce qu'alors, quand tu ouvriras le journal et verras ma photo en premier plan, tu te diras : « C'est bizarre, j'ai l'impression de l'avoir déjà vu quelque part celui là… » ? Franchement, je sais que c'est la meilleure réaction à laquelle je peux m'attendre venant de toi… Mais surtout, je veux savoir, si un jour des types masqués débarquent chez moi … Je veux savoir si toi, tu seras sous l'un de ces masques… si c'est toi qui me…

Il ne put continuer sa phrase, de toute façon il n'en avait pas besoin. En face de lui, Théodore ne répondit rien. Sans qu'il ne sache pourquoi, le Serpentard était à nouveau pris de nausée. Justin avait raison, il se voyait très bien, assis dans son manoir, prenant son petit déjeuner et remarquant à peine les gros titres de La Gazette. Mais surtout, il se voyait, vêtu comme son père, tout de noir, un masque dissimulant son visage, levant sa baguette sur Finch-Flecthley…

L'héritier des Nott déglutit, la nausée devenait de plus en plus forte, et le fait que, en face de lui, Justin attende sa réponse de pied ferme ne l'aidait pas. Ce fut alors qu'il prêta plus d'attention aux gros titres du journal posé sur la table.

Le corps d'Edward MacGregory, d'origine moldue, a été découvert chez lui, sauvagement mutilé.

Théodore blêmit, maintenant il savait pourquoi Justin n'avait rien mangé à midi. Il fit de gros efforts pour se retenir de vomir, le regard fixé sur le titre de l'article. Il avait du mal à l'admettre, mais il savait que, dans quelques mois, le Seigneur des Ténèbres viendrait le chercher, et que lui, Théodore Nott, prendrait part à ces meurtres. Et il savait aussi que Justin et sa famille risquaient fort de compter parmi les victimes que le Seigneur des Ténèbres lui assignerait.

- Alors ? demanda Finch-Fletchley.

- Alors quoi ? répondit Théodore en reprenant contenance. Qu'est ce que tu veux que je te dise ?

Cette fois-ci, ce fut au tour de Justin de se taire. Pendant quelques instants, il sembla réfléchir, puis il reprit parole.

- Je veux la vérité, dit-il d'un ton amer, même si elle est dure à entendre.

- A quoi ça t'avancerait de le savoir ? Ca ne changera rien de toute façon…

Il y eut un nouveau silence. Au bout de quelques instants, Théodore se releva, et commença à ranger ses affaires.

- Qu'est-ce que tu fais ? demanda Justin.

- Je m'en vais, nous n'avons plus rien à nous dire.

- Quoi ?

- Vois les choses en face, Finch-Fletchley ! Tu es un sang-de-bourbe, je suis un fils de mangemort, nous sommes ennemis ! On a pu travailler ensemble tout ce temps, mais crois-tu vraiment que ce sera possible maintenant ? Crois-tu vraiment pouvoir rester calmement dans la même pièce que moi après cette discussion ?

Justin ne dit rien, il se contenta de détourner son regard de Théodore.

- C'est bien ce que je pensais, soupira le Serpentard, je te dégoûte, inutile de le nier. Mais c'est comme ça on n'y peut rien. Bonne chance pour la suite. Ajouta-t-il après quelques secondes d'hésitation.

Sur ce, il tourna les talons, et s'apprêta à s'en aller, lorsqu'il fut percuté par quelqu'un qui portait un flacon. C'était Cormac McLaggen qui, cette fois, semblait vraiment ne pas l'avoir fait exprès. Sous, le choc, le Gryffondor lâcha le flacon qu'il tenait à la main.

- Attention ! cria-t-il.

Mais c'était trop tard, et le contenu du flacon explosa au visage de Théodore.

- Oh, non ! se plaignit McLaggen. C'était la potion que je devais rapporter à Slughorn !

Théodore n'entendit pas vraiment ce qu'il disait, déjà qu'avant il était mal à cause de la nausée, alors là c'était pire. Le Serpentard fut pris de vertige, et sentit sa vue se troubler. De surcroît, il avait de plus en plus de mal à respirer.

- Nott !

Justin s'était élancé juste à temps pour rattraper Théodore avant qu'il ne s'effondre sur le sol, parcouru de spasmes. L'héritier des Nott était au plus mal, il tremblait de tout son corps, sa tête semblait sur le point d'exploser, il ne voyait plus rien et n'entendait presque pas ce qui se passait autour de lui.

- Nott, réponds-moi ! Nott ! Qu'est-ce qu'il y avait dans ce flacon ? demanda Justin à McLaggen.

- C'était un philtre de paix ! Ca ne peut pas l'avoir mis dans cet état, il fait semblant ! répliqua le Gryffondor.

Mais à cet instant, Théodore, qui avait déjà du mal à respirer, poussa plusieurs râles inquiétants à chaque fois qu'il tentait d'inspirer, comme si ses poumons refusaient de se remplir ; il semblait à présent être au beau milieu d'une crise d'asthme.

- Un philtre de paix mon œil ! Cria Justin à McLaggen. Tu as mal fait ta potion, c'est devenu du poison ! Il faut tout de suite l'emmener à l'infirmerie, aide-moi !

- Hors de question que je touche à un mangemort, répliqua McLaggen, je suis sûr qu'il fait semblant, mon philtre était parfait !

Justin lança un regard noir au Gryffondor, puis passa un bras de Théodore au dessus de ses épaules pour pouvoir le relever.

- Nott, tu m'entends ? demanda-t-il au Serpentard. Je vais te conduire à l'infirmerie, mais il faut que tu tiennes jusque là ! Accroches-toi !

Sur ce, il releva tant bien que mal son camarade, et prit la direction de l'infirmerie.