Note : (Whoé ! Y'a un problème ! Le site n'a pas bloqué ! Il va neiger rouge ! C'est pas normal, ça, j'vous dit !)
^^ Merci beaucoup, mes canards en sucre ! Merci de toutes ces reviews, de ces encouragements, de ces cogitations. Soyez-en sûrs, même si je n'ai pas le temps de vous répondre, je vous aime fort et je lis tous vos messages ! Merci mille fois !
Si vous vous êtes posé des questions au dernier chapitre, celui-ci va les décupler. Si vous aviez des théories « foireuses » (X3 ces termes visent quelqu'un en particulier), vous allez hurler « J'AVAIS RAIIIISON !!! ». En tous cas, je vous rappelle ma maxime, chers lecteurs… « Les choses ne sont jamais ce qu'elles semblent être. »
C'est un de mes chapitres favoris, bien qu'il ne se passe rien d'exceptionnel. J'ai pris énormément de plaisir à l'écrire. Gray devient peu à peu un personnage plus complexe. Sa personnalité ne devait pas tourner ainsi dans le plan d'origine. Mais c'est tant mieux. C'est toujours plus amusant d'être surpris par ses personnages. Ça veut dire qu'ils obtiennent une vie propre.
J'ajoute, pour vous faire partager ma joie, que mon prof de philo et mon prof de littérature m'ont donné le feu vert pour l'hypokhâgne ! Alea jacta est !
(Wééééé, j'vais être hypokhâgneuse !!!! X3)
Rating : Ça commence à monter… Lentement, très lentement… Ce n'est pas le malheureux Gray qui vous dira le contraire.
Dédicace : Je remercie la vraie Emily, qui a dix-huit ans (tu peux cliquer sur la case « Yes, I'm 18 » sans tricher ! *pleure d'émotion*). Je remercie aussi Greengrin, qui m'a prêté altruistement son LA BB Murder Cases, ce qui m'a été d'une aide vitale ! J'ai remodifié tout le plan, l'ai beaucoup amélioré, et mes personnages seront plus crédibles dans les chapitres à venir. Merci et bon courage, je te jure que je vais finir le mail bientôt !! (tiens, voilà qui te rappelle quelque chose XD)
Ce chapitre est dédié à Lilium. Ma petite chanteuse. Je suis un peu en retard pour le cadeau, mais voilà.
JOYEUX ANNIVERSAIRE LILIUM, QUATORZE ANS !!!!
Conseil musical : Come little children, chanté par katethegreat19, sur Youtube. C'est un remix d'une chanson du film Hocus Pocus.
Chapitre 8 :
Sang
How to use it :
Une âme humaine emprisonnée dans le Néant met toujours un temps avant de se dégrader. Ce temps est proportionnel à sa volonté de survie.
Mü
14 Juin 2025 (date humaine)
« -- Trouvé ! »
Avec soulagement, Download agita ses ailes pour aller dans la direction du point lumineux. Celui-ci éclairait péniblement le noir absolu. Son éclat était pourtant bien plus résistant que le flot de poussière fine qui l'entourait et formait comme un fleuve scintillant. Le dieu grogna sous l'effort qu'exigeait le déplacement. Voler dans le Néant était beaucoup plus difficile que sur Terre ou dans le monde des morts. Il avait l'impression de planer dans du sirop d'érable. Il n'avait jamais aimé le sirop d'érable.
« -- J'en ai mis, du temps, pour te dénicher ! Protesta-t-il lorsqu'il parvint à la hauteur du fragment de lumière. On dirait presque que tu le fais exprès. »
L'âme tressaillit et fit entendre un son qui ressemblait à un minuscule couinement. Elle se recula un peu, voletant dans le Néant.
« -- Je rêve où tu boudes ?! S'exclama le Shinigami, ébahi. Ça c'est fort ! Je te cherche depuis des semaines, je te signale ! Et ce n'est pas fini, loin de là. Alors si tu préfères te dégrader lentement, moi, je te laisse… »
Ce n'était pas vrai, bien sûr. Comment aurait-il pu le laisser ? Cela revenait à s'abandonner lui-même dans l'obscurité éternelle…
« -- Viens là, crétin ! » Soupira-t-il, tendant sa main pleine de griffes.
Le crétin en question ne se fit pas prier. Le morceau de lumière se réfugia avec soulagement dans la paume immense. Download frémit lorsqu'il constata qu'il tremblait. Il le mit immédiatement au chaud dans sa sacoche, observant avec curiosité et triomphe l'éclat incomplet rejoindre les autres qu'il avait déjà retrouvés, comme une goutte de mercure divisée se rassemble en une seule. On était loin du résultat final, mais il voyait le bout du tunnel.
« -- Il faut que je rentre, grimaça-t-il. Ou Ghost va me secouer les puces. Saloperie de Roi. »
L'âme émit un nouveau couinement, qui devait être une injure envers le souverain. Download sourit et leva la tête vers l'entrée du tunnel qui conduisait à son monde, agitant furieusement ses ailes dans un bruit de tôle froissée.
Le Roi n'allait pas être content de son retard. Ryûk, Doll et Kagami étaient déjà descendus sur Terre, alors que le cyborg n'avait même pas choisi l'humain à qui il allait remettre son Death Object. Enfin, choisi. Ghost donnait une liste où l'on piochait un humain parmi trois ou quatre autres. Le choix était plutôt réduit. Et même quand on respectait l'inventaire, le Roi « arrangeait » le destin.
Il se souvint des imprécations furieuses de Kagami lorsqu'il avait appris que le Roi avait orchestré divers évènements criminels, de façon à ce que son Death Object aille à un proche de la personne désignée plutôt qu'à elle-même. Et c'était justement cet humain qu'il aurait voulu éviter. Kagami l'avait maudit dans une bonne trentaine de langues humaines, ce qui avait fait passer un moment très agréable à Download.
Il lutta pendant un long moment pour voler droit, frissonnant à la vue des âmes encore presque complètes qui erraient dans le Néant et de celles, réduites en poussière, qu'il n'était plus possible de secourir.
« -- Aidez-moi ! Pleurait une fillette déjà transparente et dont le corps s'effilochait sous la pression des ténèbres. S'il vous plait… Maman ! »
Le Shinigami sentit une onde de douleur parcourir son cœur mort. Il fixa sa sacoche, dans lequel son butin s'agitait faiblement.
« -- Je suppose que je suis trop sensible, soupira-t-il en se dirigeant vers la fillette et en prenant son âme infiniment légère dans ses bras. On va dehors, petite. »
L'enfant se calma, malgré la terreur que devait lui inspirer ce visage de squelette mécanique. Download sentit sous ses pieds les premiers degrés de pierre de l'Escalier. Il remonta au pas de course, sentant au-fur-et-à-mesure de son ascension que l'esprit de la fillette s'évaporait pour rejoindre… Rejoindre quoi ? Ce qu'il y avait vraiment après la mort, entre deux réincarnations, personne ne le savait, personne ne s'en souvenait. Même pas lui. Finalement, la jeune âme s'estompa totalement avec un soupir béat. Download l'enviait.
Lui, il avait encore du pain sur la planche…
Il se dirigea vers la Fenêtre la plus proche, près de laquelle était posée une liste de noms qui servaient les plans du Roi. Agacé, Download songea un instant à ne pas suivre ses instructions. Mais il se retint en se rappelant du châtiment qui attendait les rebelles. Une souffrance du degré six, très peu pour lui.
« -- Voyons cette débilité, soupira-t-il. Je te la lis ? » Demanda-t-il à sa sacoche, par habitude.
Un léger mouvement lui fit comprendre que oui, plutôt deux fois qu'une. Le Shinigami récita les noms tels une litanie, les comprenant à peine. Soudain, l'âme éclatée fit un véritable bond dans son abri, tressaillant frénétiquement.
« -- Quoi ? L'interrogea le dieu, interdit. Je ne connais aucun de ces… »
Oh.
Un sourire tout d'abord hésitant gagna les lèvres métalliques. Puis il se mit à ricaner d'un air mauvais.
« -- Ça, cher Roi, susurra-t-il, c'est ce qu'on appelle une grave erreur tactique. »
How to use it :
Durant ce délai, il est encore possible pour une âme libre ou un Shinigami d'aller chercher cette âme.
Los Angeles
14 Juin 2025 (nuit)
Quelque chose. Quelque chose dans ses os, dans ses dents, dans les fibres de sa chair. Quelque chose insidieusement blotti entre les parois de son crâne, qui susurre mielleusement. Quelque chose qui serpente dans son torse. Et une impression malsaine et terriblement excitante, comme du sucre mêlé à du sang. Son cœur bat à toute allure, il s'exalte d'adrénaline. Une sorte de plaisir trouble sinue dans ses reins. Une horreur érotique. Un cadavre putréfié et voluptueux, qui joue avec les plis de son suaire.
Il est venu… Tu dois le chasser… Ce n'est pas sa place… C'est ton corps, rien que le tien… C'est ton territoire…
La voix minaude et il l'écoute avec ravissement. Une sensation d'euphorie ininterrompue fait rouler un feulement dans sa gorge. Il n'a pas peur, alors qu'il devrait, dans ce noir absolu à l'odeur de décomposition. Il n'a pas peur, car il est le plus fort. Ses mains se crispent, il bouge ses doigts, prêt à frapper, éventrer, étrangler. Le tueur, c'est lui. Et il aime ça.
Il est un ennemi… Il t'a forcé à appuyer sur ce bouton… Ce n'est pas sain, de tuer quelqu'un comme ça… Il n'y avait pas de sang, rien du tout… C'est comme si tu lui jetais un sort… Tu te rends compte ? Pas de sang, pas de sang, pas la moindre petite goutte…
Le ronronnement dans sa gorge se transforme en grondement feutré. Pas de sang, pas de sang… Quelle horreur… La vie, c'est le sang. Quand on meurt, le sang doit sortir. Et le meurtrier doit pouvoir le récupérer. Alors que là… Non, pas de sang, il n'y avait pas eu de sang pour cet assassinat, et ça l'obsède. Sa bouche s'assèche, pire qu'un corps abandonné au soleil, une momie enrubannée de sel.
Défend-toi ! Cette chose n'est pas toi, ne fais pas partie de toi ! Ajoute la voix en lui. Cette chose, ça n'a rien à voir avec ce que nous formons tous les deux… Un seul et unique être… Les deux versants d'une même âme… Nous sommes un, alors que lui n'est qu'une espèce de tique ! Une tique qui se nourrit de ton esprit ! Chasse-le, chasse-le !
Chasse-le !
Il siffle de rage. Les images défilent à toute allure. Souvenirs en désordre, revisités à l'éclairage de cette voix familière, qu'il n'a pourtant jamais entendu auparavant.
L'escalade. Vertige léger. Ses membres qui lui font mal. Mais l'envie de tous les buter le pousse en avant. Envie d'arracher leur cœur avec les dents.
Natasha qui hurle de peur. Joli, joli visage tacheté de grains de son. Les yeux pervenche qui brillent.
L'envie de tuer ces salauds. L'envie de les massacrer. Une tronçonneuse, nom d'un chien. Il veut une tronçonneuse pour les disperser aux quatre vents…
L'odeur de cannelle de Natasha. Ses boucles brunes qui lui chatouillent le nez. Corps frêle ployé contre le sien. Si chaud. Pantelant.
Il appuie sur le bouton de l'appareil photo. Il tombe. Il regarde le type dans les yeux, et dit son nom à voix haute. Et oui, c'est comme s'il lui jetait un sort, avec les éléments que toutes les civilisations ont toujours utilisés pour lancer des malédictions.
Natasha. Sa jupe trop courte. Ils l'ont déchiré sur le côté. Ça lui remonte sur la cuisse. Merde. Elle ne remarque même pas qu'on voir sa culotte. Merde. C'est trop court, beaucoup trop…
Joe Rets, son visage abasourdi lorsque son cœur s'arrête. Sa main portée à la poitrine dans un geste incrédule.
Natasha. Elle le tient contre elle une seconde fois. Ses seins menus touchent son torse sous le tissu. Et ce contact, c'est comme une décharge électrique.
Chasse-le. Il n'y avait pas de sang. C'est comme une tique. Saleté de Death Cam…
Chasse-le.
Il serait capable de tuer Natasha…
Le hurlement qu'il poussa le réveilla en sursaut.
Gray resta immobile dans le noir, trempé de sueur, ses vêtements lui collant à la peau. Son cœur battait la chamade, ses membres étaient glacés. Il était enroulé dans ses draps, qui adhéraient à la transpiration comme un film plastique. Il tourna ses yeux en tous sens, cherchant une lumière qui lui prouverait bien qu'il n'était pas dans cet atroce endroit où le gris de son âme virait au noir. Au bout d'un moment, son regard s'habitua à l'obscurité et il distingua les rais de lumières de ses stores. Les lumières de Los Angeles clignotaient et inondaient le parquet de sa chambre. Oranges, rouges, vertes, roses, les lumières des enseignes qui brillaient jour et nuit.
Los Angeles ne dormait jamais.
Il prit plusieurs profondes aspirations. Ses membres tremblaient, son cœur battait à un rythme effréné. Il n'osait pas allumer la lumière. Il avait trop peur qu'il y ait bien quelque chose caché dans le noir et que l'ampoule allumée ne le révèle dans toute son horreur. Comme lorsqu'il était petit et qu'il craignait le Namahage, le croquemitaine caché sous son lit.
Il se rappela de la manière dont sa mère avait chassé cette peur. Elle n'avait pas fait comme les autres parents, à prétendre que la créature n'existait pas, pour travailler l'esprit rationnel sans pourtant rassurer son enfant. Avec un sourire mystérieux de conteuse, elle lui avait chuchoté qu'une fois, elle s'était retrouvée face à un croquemitaine. Gray s'était arrêté de pleurer, muet, fasciné. D'une voix rauque, elle avait continué son récit.
Le croquemitaine se terrait sous le lit d'une ses victimes mortes. Il l'avait attrapée par la jambe, cherchant à l'emmener dans son royaume, et elle lui avait donné un grand coup de pied qui l'en avait dissuadé (Naomi avait mimé la scène, au plus grand plaisir de son fils qui avait éclaté de rire). Après, elle avait capturé la créature qui, effrayée, lui avait proposé un marché : ni elle, ni ses semblables, ne l'ennuieraient plus, elle et sa famille. En échange, elle s'abstenait de lui donner un autre œil au beurre noir. Gray avait ri de nouveau, réconforté. Jamais plus il n'avait craint le croquemitaine. Puis, en grandissant, il avait cessé de croire au monstre sous le lit.
Mais aujourd'hui, il savait que les monstres étaient réels, même si son croquemitaine personnel ne lui était pas encore apparu.
Gray se dépêtra de ses draps et s'assit. Il croisa fermement les mains pour les empêcher de trembler, un truc que son entraîneur précédent lui avait appris pour surmonter le trac avant un examen. Puis d'un geste vif, il tendit le bras et appuya sur l'interrupteur à la tête de son lit. Il se crispa et examina tous les recoins de sa chambre, s'attendant à tout moment à y discerner la silhouette menaçante d'un Shinigami.
Rien du tout.
Il souffla un grand coup et se laissa tomber sur ses oreillers. Il passa une main sur son visage trempé. Les cals de centaines d'heures de gym lui râpèrent les paupières.
Ce rêve… Cette voix en lui… Elle lui avait paru si proche qu'il avait cru que c'était le dieu de la mort qui lui parlait dans son sommeil. Mais après réflexion, cela lui paraissait stupide. Pourquoi le Shinigami aurait-il voulu le persuader d'abandonner la Death Cam ? Et pourquoi aurait-il prétendu être « l'autre versant de son âme », ne former avec lui qu'« un seul et unique être » ? Non, c'était autre chose… Mais quoi ?
Il se redressa de nouveau. Il savait déjà qu'il n'arriverait pas à se rendormir. Autant ne pas rester dans son lit à ruminer ses idées noires. Il rejeta ses couvertures, marcha jusqu'à son bureau, ouvrit un tiroir de bois et en retira tous les cahiers de cours. Il chercha la petite encoche qu'il avait faite sur le fond, y glissa son ongle et tira. Le double-fond s'écarta, révélant la Death Cam, noire, lisse, austère. Il avait mis au point ce petit bricolage pendant l'après-midi, alors que sa mère n'était pas encore rentrée. Il éprouvait envers l'appareil photo une répulsion profonde, comme si des vagues de nausée émanaient de lui. Il le haïssait. Il ne voulait surtout pas y toucher.
Plus jamais.
Il referma le tiroir d'un coup sec et s'assit sur sa chaise. D'un mouvement machinal, il se mit à la faire tourner sur elle-même, une jambe sous les fesses et l'autre qui poussait le sol pour que le mouvement des roulettes soit continu.
Après l'accident, il était rentré chez lui au pas de course, de peur que sa mère n'ait fini le travail plus tôt. Il était rentré en trombe dans leur appartement, avait déchiré le post-it à l'intention de sa mère et avait retiré tous ses vêtements. Il avait l'impression qu'ils étaient imprégnés des miasmes du meurtre. Ils étaient sales, tâchés de sang et du crépi de la façade d'immeuble, et surtout, complètement déchirés. Sa veste et son tee-shirt, en particulier, étaient lacérés, troués, à l'état de lambeaux qui ne tenaient ensemble que parce qu'il les portait. Toutes les coutures avaient craqué. Il s'était brièvement demandé à quel moment il s'était fait cela. L'escalade, sans doute. Et puis, la pluie de morceaux de verre quand il avait cassé l'abri de bus.
Il avait jeté tous ses habits à la poubelle, qu'il avait immédiatement sorti pour qu'elle soit ramassée. Il avait songé avec malaise qu'il ressemblait à un criminel qui éliminait toutes les preuves. Puis il était retourné dans le salon et avait remis les cartons en ordre, y fourrant la photo couverte de poussière qu'il n'avait finalement pas pris le temps de regarder, et le revolver. Le revolver qu'il avait touché le moins possible au moment de le glisser dans son étui.
Parce qu'il avait eu envie de le garder.
Et que ça le terrorisait.
Se servir de cette arme, ce n'était pas rassurant, comme il l'avait pensé la première fois qu'il s'en était servi. C'était… Bon. Comme un rugissement de son sang. Comme si tous ses muscles se dilataient et se contractaient, porteurs d'une énergie folle, peut-être encore plus forte que celle qui accompagnait ses figures les plus audacieuses. Quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti avant, une chamade délicieuse de pulsions enfouies en lui, et que le choc avait réveillées. C'était… Grisant, tel était le mot exact. Rien à voir avec le dégoût et la peur que lui inspirait la Death Cam.
Il secoua vivement la tête, chassant de toutes ses forces l'image du revolver, et les réminiscences si troublantes.
Le pistolet de Naomi était un objet petit, sobre et propre. Toutes les autres affaires étaient couvertes de poussière. Il supposait qu'elle le nettoyait parfois, ce qui ramenait toutes ses questions. Sa mère n'était pas du tout celle qu'il croyait. Adieu, sa vision tranquille de secrétaire maman-poule et névrosée. Bonjour l'agent secret qui avait risqué sa vie… Combien de fois ? Sur quelles affaires monstrueuses ? Les questions lui brûlaient la bouche, mais il n'oserait jamais les poser.
Il avait filé dans sa chambre, glissé dans sa table de nuit le LA BB Murder Cases, puis avait mis au point le double-fond du tiroir, sans perdre un instant. Un bricolage qui lui avait pris entre deux et trois heures, passées à craindre que sa mère ne rentre alors qu'il était encore en plein travail. Il avait ensuite tourné en rond toute la journée, n'osant pas lire le carnet poussiéreux des meurtres en série de Los Angeles, sursautant à chaque fois qu'une voiture s'arrêtait près de l'immeuble. Il avait fini par s'assoupir, vers cinq ou six heures du soir. Il ne savait même pas si sa mère était rentrée.
Il stoppa la chaise d'un coup de pied, se releva et se mit à faire les cent pas. Pour passer le temps sur autre chose que les souvenirs de Joe Rets, il se demanda ce que faisait Natasha. Un petit coup d'œil à sa montre, qu'il avait oublié de retirer, lui indiqua qu'il était quatre heures du matin. Elle dormait, donc. Inutile de l'appeler, à cette heure. Quoique. Peut-être était-elle aussi insomniaque que lui, à cause de ce qu'il s'était passé ? Il décida de tenter le coup et de lui envoyer un SMS.
Après une trentaine d'essais infructueux pour changer la police des touches, il parvint à écrire :
« Hey, Natasha. Tu es réveillée ? Je n'arrive pas à dormir. Et toi, ça ne va pas trop mal ? Ils ont dit quoi tes parents ? Bises, Gray. »
Il détestait le langage SMS. Il préférait taper les messages en toutes lettres, tant pis si ça lui prenait toute la nuit.
Il posa son portable et alla s'asseoir à la fenêtre, écartant les stores pour regarder la nuit. Son cœur s'était remis à battre très fort, et il avait un mauvais goût dans la bouche. Un léger spasme agita son ventre. Il le mit sur le compte de l'angoisse et s'adjoignit de respirer très lentement.
Il n'arrivait pas à se défaire de ce cauchemar. Il ne le comprenait pas du tout. Pourtant, il avait appris que les rêves étaient faits avec les émotions et souvenirs qu'on avait accumulés dans la journée. Mais il ne voyait pas à quoi correspondait cette voix… Cette chose qui lui avait remontré ses souvenirs, soulignant les moments les plus affreux ou les plus gênants. Le meurtre et les deux étreintes de Natasha.
Le sang lui monta aux joues, embrasant son visage. Il tira complètement le store et se mit à frapper sa tête contre la vitre.
« -- Stupide… Siffla-t-il entre ses dents. Je suis complètement stupide. »
Natasha, c'était son amie, la seule à qui il pouvait parler sans retenue. Natasha, c'était celle qui avait grandi avec lui et lui confiait absolument tout. Natasha, c'était la préado qui avait explosé de rire un beau jour devant le collège, et avait brandi une boite de tampax en lui criant : « Je les ai eues ! » pour narguer ses copines et le faire s'empourprer. Natasha, c'était la peste qui ne cessait de changer de petit copain, ramenant des types tous plus louches et baraqués les uns que les autres, bref, qui n'avaient rien à voir avec lui.
Et surtout, Natasha, c'était l'intrépide nymphette de quatorze-quinze ans qui voulait vivre plus vite qu'elle ne l'aurait dû.
Alors merde, que ses fichues hormones retournent au placard et le laissent tranquille ! Il ne pouvait pas plutôt fantasmer sur une star du porno, comme tous les garçons de son âge ? Et bien non, sur ce point là encore, il ne faisait rien comme les autres. Il fallait que ça tombe sur une peste gouailleuse, maigrelette comme une enfant et avec deux œufs mollets au niveau de la poitrine.
Franchement, que sa mère ne vienne pas lui dire qu'il était normal.
Il tourna les yeux vers son bureau, où était encadrée une photo de Raye Penber. Gray soupira.
« -- Tu aurais pu m'aiguiller, toi… Je suis en pleine panade. »
Il aimait beaucoup sa mère, mais il ne la trouvait pas très rassurante pour ce genre d'explications. Il aurait aimé avoir un homme à qui parler.
Raye Penber. Policier. Généreux. Qualifié. Irréprochable. Charmant. Un modèle loué mille fois par Naomi et ses grands-parents, créant à ses yeux une icône de père parfait. Et, étrangement, cela ne le satisfaisait pas. Il était un peu déçu de ne pas retrouver dans cette perfection un peu de sa propre étrangeté. Il aurait aimé plus tenir de lui, tant dans son comportement que dans ses traits physiques. Il était triste de ne pas pouvoir porter, vivante, une image du mort sur son propre visage. Mais il ne ressemblait pas à Raye. Et pourtant, Dieu savait qu'il avait cherché des similitudes.
Gray avait des tâches de rousseur, un teint très pâle, le visage de Naomi. Les yeux bridés, mais moins qu'elle, gris nuancé d'azur flou. Des cheveux noirs qui avaient une tendance marquée à la pagaille et frisottaient sous l'eau, avec des reflets vaguement châtains sous le soleil d'été. Un visage exigu qui ne cessait de rougir, timide, livide, lunaire. Alors que Raye était très magnétique, qu'il attirait la lumière, rieur, des traits francs et affirmés, les cheveux bien lissés, les yeux ouverts, le menton fort, la carrure puissante.
Gray se demanda ce qu'il aurait dit s'il avait appris ce qu'il s'était passé cette après-midi. L'aurait-il rabroué, ou aurait-il tout pris en charge, lui proposant de partir très loin, le temps que tout se tasse ? Ou bien l'aurait-il vendu à la police, par conscience professionnelle ? Tout était possible. Il ne savait pas grand-chose de lui à part ce portrait héroïque qu'on lui avait brossé année après année. Et il aurait aimé un père, pas un surhomme.
Peut-être que s'il avait été là, sa mère ne lui aurait rien caché de son passé. Peut-être qu'ils seraient en train de plaisanter sur une périlleuse mission du FBI. Peut-être que Gray n'aurait jamais tué personne.
Tué.
Il eut un haut-le cœur si violent qu'il crut qu'il allait vomir. Le visage du dealer lui revint avec force. Scotché sur sa rétine.
Je l'ai tué.
L'arme du crime ne changeait rien. Surnaturelle ou non, elle avait besoin d'être portée par une main humaine pour frapper. Pour la première fois, il en prit pleinement conscience, et le choc fut terrible. La nausée lui noua les entrailles. La terreur et la culpabilité lui donnèrent envie de hurler.
Qu'est-ce qu'il avait fait, ce type ?
Qu'est-ce qu'il avait fait de si terrible pour que je le tue ?
Il ne le méritait peut-être pas… Et quand je suis tombé de la fenêtre, le choc n'a pas été mortel… Je l'ai tué pour rien… Ce n'était pas nécessaire… Je l'ai tué pour rien… Seigneur, qu'est-ce que j'ai fait ?
Il se remit à trembler et, en titubant, sortit de sa chambre pour aller aux toilettes. Il en referma la porte derrière-lui, tournant le verrou. Ses jambes le portèrent encore quelques pas, puis se dérobèrent sous lui. Il fut surpris de leur mollesse. Il ne les sentait plus. Il tenta de bouger, mais il était comme paralysé, ligoté sur le carrelage, sa joue glacée plaquée sur les carreaux noirs et blancs. Lui qui contrôlait toujours très bien son corps, dans les situations les plus douloureuses et inconfortables, voilà qu'il le trahissait.
Cet appareil… Cette saleté… Saleté de Death Cam… C'est comme un sortilège… Même pas de sang… Même pas de sang ! Chasse-le !
Sa gorge s'obstrua. D'un seul coup. Comme si on la lui avait entourée avec des lacets. Hoquetant de douleur, Gray l'ouvrit en grand, cherchant de l'air. Rien. Impossible d'aspirer la plus petite goulée d'oxygène. Ses membres se convulsaient sans qu'il leur demande rien, si violement qu'il se soulevait du sol et y retombait avec force. Les spasmes l'arquaient en arrière, en avant, et les lacets invisibles autour de sa gorge serraient de plus en plus fort, comme pour lui briser les os, le tirant vers le plafond. Corde de pendu.
Gray se remit frénétiquement à essayer de respirer, mais rien ne venait. Une douleur sourde commençait à pulser dans son sang, qui devint de plus en plus forte, un millier d'aiguilles en feu qui lui perçaient les veines. Il aurait aimé hurler, il n'y arrivait pas.
Va-t-en ! Va-t-en !
C'était comme si quelque chose à l'intérieur de lui s'agitait et le manipulait, un sinistre marionnettiste qui avait noué ses fils à ses os et les agitait pour les briser. De plus en plus vite. De plus en plus fort. Il sentait quelque chose qui grouillait en lui. Un millier de vers qui commençaient à le dévorer vivant. Suçant la moelle des os. Plongeant leurs têtes visqueuses et aveugles dans ses organes et s'y enfouissant. Il aurait voulu s'arracher la peau, s'écorcher tout entier pour les attraper, les faire sortir par poignées.
Horrible tique ! Saleté ! Dégage ! Dégage !
D'un seul coup, un spasme plus violent que les autres le souleva et lui fit donner un grand coup de tête contre une marche de la douche. Dans une explosion de douleur aigue et d'éclats de lumière blanche, Gray sentit quelque chose qui giclait avec une force impossible de sa tempe. Du sang épais, noir, du sang gelé, qui éclaboussait tout avec fureur, comme si on l'avait maintenu sous pression et qu'on avait brusquement ouvert les vannes. Un chuintement suraigu résonna, le sifflement d'un tuyau percé, ou un cri d'animal à l'agonie.
Puis le nœud autour de son cou se relâcha brusquement. Il retomba contre la paroi transparente de la cabine de douche, l'oxygène se ruant dans ses poumons. Il inspira goulument, sentant ses membres fourmiller et revenir à la vie. Il se frictionna les bras, haletant, puis porta une main à sa tempe. Elle ruisselait encore. Un sang trop épais, et qui n'était pas à la température de son corps. Il était troué de bulles, comme si quelque chose s'y était dissous.
Il contempla le désastre, abasourdi. De grandes flaques pourpres trempaient toute la salle de bain. Il se dit que dans son malheur, il avait eu de la chance de ne pas être resté dans sa chambre. Il n'imaginait même pas la galère pour récupérer le parquet.
Il se releva et, à part quelques vertiges qui se dissipèrent très vite, il n'y avait plus aucun symptôme de cette étrange crise. Il se sentait à peine patraque, comme lorsqu'on sort d'un mauvais rhume. Et cela allait en s'estompant.
Mieux, la culpabilité si féroce qui avait manqué l'engloutir s'était considérablement atténuée.
Il se regarda dans la glace et sursauta. Il avait un teint cadavérique et des cernes sous les yeux, les mâchoires crispées et les yeux écarquillés. Il ne se reconnaissait plus. On aurait dit un autre. La coupure à son front était discrète. Trop pour la quantité de sang qu'elle avait libérée.
Dans une espèce d'état somnambulique, il attrapa l'éponge et entreprit de nettoyer le sang. Il partait très vite, sans laisser cette odeur métallique qu'il redoutait, et il suffisait d'un passage pour l'enlever. Ça aussi, ça n'était pas normal. Il entrouvrit la fenêtre et rentra dans sa chambre. Sur son bureau, l'écran de son téléphone indiquait un SMS. Il s'y précipita et le lut. C'était Natasha.
« Mes parents ne m'ont pas grondée (ça aurait été stupéfiant). Je n'ai pas dormi de la nuit. Je me passe un film, mais j'ai fait le mauvais choix : Scream n'aide pas du tout à oublier. J'espère que tu vas bien. Bises. »
Son cœur se serra. Il l'avait embarquée dans cette histoire sans qu'elle ne demande rien. Elle aurait mérité d'être tranquille, pas de vivre une histoire digne d'un film d'horreur.
« -- Tu es sur ton portable à cette heure-ci ? »
Gray sursauta et, instinctivement, le cacha dans son dos. Sa mère était entrée sans qu'il ne l'entende. Elle était en peignoir, ses longs cheveux noirs striés de quelques fils blancs détachés dans le dos. Elle souriait tendrement. Il lui rendit son sourire.
« -- Oui je… C'est Natasha.
-- Ah. Natasha. »
Sa voix amusée le fit s'empourprer. Sa mère entra et l'embrassa sur le front. Gray s'aperçut avec surprise qu'il était un peu plus grand qu'elle, à présent.
« -- Cette chère Natasha, le taquina-t-elle. Quand sera-t-elle officiellement ma belle-fille ?
-- Maman ! Protesta Gray, les joues en feu. Je… C'est mon amie !
-- Oui, oui, rit-elle, sur le ton de celle qui n'a rien écouté. Bien sûr.
-- Oui, bien sûr, marmonna-t-il, baissant la tête.
-- Oh, mon chéri, ne fais pas cette mine dépitée. Ce n'est pas quelque chose de mal. »
Il fit une légère grimace. Comment expliquer à sa mère que ce n'était pas du tout le moment de lui rappeler ce détail ? Le lui dire supposait d'expliquer tout le bazar dans sa tête. Et il ne se voyait pas du tout lui expliquer son rêve, encore moins sa mésaventure de l'après-midi.
Sa mère aimait beaucoup Natasha. Elle l'accueillait toujours avec un grand sourire, et cette affection était réciproque. Elles étaient très complices toutes les deux, et Gray pensait que Natasha considérait plus Naomi comme un membre de sa famille que comme la mère d'un ami. Elle s'occupait d'elle comme si elle était sa propre fille.
Lorsque Natasha ne se sentait pas bien, elle venait instinctivement se réfugier chez eux. Naomi babillait alors joyeusement en sortant le lit gigogne de dessous celui de Gray. Il n'y avait aucune méfiance, aucun sous-entendu, et jusqu'à présent, tout avait toujours été parfaitement clair. Naomi venait à minuit vérifier qu'ils étaient endormis, et ils se dépêchaient de plonger sous les couvertures en étouffant un fou-rire (car bien sûr, ils discutaient jusqu'à deux ou trois heures du matin). Elle feignait de ne pas les entendre et repartait en riant sous cape.
Gray se demanda avec un peu de tristesse si cela se reproduirait. Puis il secoua la tête. Ce n'était qu'un rêve un peu dérangeant, fait après une horrible journée. Il ne devait pas tout remettre en question simplement à cause de lui, surtout pas cette amitié qui lui était si chère. Oui, il verrait ça plus tard.
Plus tard.
« -- Gray… Il faut que je te parle. »
Il releva les yeux, surpris. Sa mère avait le visage grave. Son cœur rata un battement et tout de suite, il s'imagina les pires scénarios possibles. Qu'elle savait ce qu'il avait fait l'après-midi. Qu'elle avait remarqué l'absence du carnet dans son carton ou…
Kami-sama ! Il avait complètement oublié d'effacer la messagerie du téléphone !
« -- C'est… Quelque… Quelque chose de gra… Grave ? » Bégaya-t-il.
Elle parut surprise de son air angoissé. Elle passa une main sur sa joue.
« -- Tout va bien ? Tu es tout pâle, s'inquiéta-t-elle. Tu t'es coupé ?! »
Gray enleva doucement la main qui tâtait l'entaille à sa tempe. Il fit un sourire forcé.
« -- C'est pas grave, maman. Promis. Alors, qu'est-ce que tu voulais me dire ? »
Elle le contempla silencieusement. Il eut l'impression qu'elle l'examinait, s'attardant sur les signes de son entrainement, ses mains agiles, son ventre musclé et ses bras forts. Puis elle revint sur son visage et planta ses yeux dans les siens.
« -- Tu as grandi, murmura-t-elle.
-- Oui, maman, tu le remarques enfin. » Plaisantant-t-il avec le plus de gentillesse possible, pour ne pas la vexer.
Elle s'assombrit un peu.
« -- Je sais… Je te surprotège. Mais… »
Elle poussa un long soupir.
« -- Gray… Assied-toi, s'il te plait. Je reviens. »
Surpris, il lui obéit. Il s'assit en tailleur sur ton lit, froissant les draps entre ses mains. Il pressentait, sans trop savoir ce qu'il allait se passer, que sa mère était sur le point de lui dire quelque chose de crucial. Elle revint très peu de temps après, une grande boite blanche et neuve entre les mains. Elle s'assit près de lui et le fixa de nouveau droit dans les yeux, comme pour l'évaluer. Il ne dit rien, retenant son souffle. Finalement, elle se décida à parler, d'une voix qui n'était plus celle d'une mère, mais qu'il devina être celle de l'agent du FBI.
« -- Gray… J'ai eu ton entraineur au téléphone, aujourd'hui. »
Aïe.
« -- Il disait que c'était un incroyable gâchis de te laisser dans un club pour amateurs. Il m'a suppliée de te laisser participer à des compétitions. Apparemment, j'aurai refusé cela pour « que tu finisses tes études. »
Gray se mordit la lèvre, honteux. Il se dissimula sous sa frange pour fuir le regard acéré de Naomi.
« -- Je… Commença-t-il dans un murmure.
-- Ne t'excuse pas. Je sais très bien que je te colle trop. Je ne te laisse pas assez de liberté, et je t'étouffe avec ma tristesse de vieille veuve aigrie. »
Gray sursauta comme s'il avait reçu une décharge électrique. Non… Non, il n'avait jamais pensé cela d'elle ! Ces mots étaient cruels et ils lui faisaient mal. Il la dévisagea d'un air suppliant qu'elle balaya d'un revers de main.
« -- Non. Tu as raison. Je n'ai pas à te faire porter ce poids. C'est déjà suffisamment difficile pour toi, de ne pas avoir de père, même si tu ne t'en es jamais plaint. Tu es un garçon très courageux. »
Il ouvrit la bouche en rosissant, pour protester que ce n'était pas vrai, qu'il n'était pas courageux, mais elle l'interrompit en plein élan.
« -- Je voudrais savoir, Gray. Je voudrais savoir ce que tu veux vraiment. C'est la gym, que tu veux faire, n'est-ce pas ?
-- Oui, répondit-il timidement.
-- Tu sais que c'est difficile. Tu sais que ta carrière sera courte. Tu sais que si tu ne perces pas dans le milieu, malgré tout ton talent, tu vivras très mal.
-- Je sais… »
Il était fasciné, comme lorsque, petit, il écoutait l'histoire du Namahage. Elle ne lui avait jamais parlé ainsi. Comme à un adulte.
« -- Bien. Alors je vais te dire une chose. J'ai été remarquée par quelqu'un qui trouve que j'ai des talents d'enquêtrice et qui sollicite mon aide sur une affaire. »
Gray haussa un sourcil. On avait souvent fait ce genre de remarques à Naomi, mais elle ne les avait jamais prises au sérieux. Elle continua :
« -- Cette affaire est mortellement dangereuse. Et je dis bien mortellement. Je risque de ne pas revenir. »
Ces mots lui coupèrent le souffle. Il la regarda sans comprendre, et le visage de Naomi exprimait une férocité qui lui fit froid dans le dos. Sa mère… Elle avait risqué sa vie par le passé et c'était déjà très difficile à concevoir. Mais qu'elle le fasse de nouveau… Sa gorge se noua. En lui, le petit garçon qui pleurait à chaque fois qu'elle allait au travail ressurgit. Il eut envie de s'accrocher à son peignoir et de se laisser trainer sur le sol pour le pire des caprices, la suppliant de ne pas partir loin de lui.
« -- Pendant dix-neuf ans, j'ai mis ma carrière en sourdine, parce que je craignais pour toi, et que j'étais violement marquée par… Par la mort de ton père. Mais à présent, je pense que tu es grand. Je vais partir pour une durée indéterminée, et il sera difficile de me joindre. J'en ai assez de me morfondre et de ruminer. Assez de te voir réprimer tes rêves et ton talent. Alors je vais te donner de l'argent, beaucoup. T'acheter un appartement. Et tu vas tenter ta chance à un très haut niveau de gym. »
Des larmes d'incompréhension et de joie lui brûlèrent les yeux. Il bafouilla un remerciement, se rendit compte de sa maladresse et se tut. Sa mère se pencha vers lui pour prendre son visage dans la paume de sa main.
« -- Qu'est-ce que tu en penses ? Demanda-t-elle. Ça te plairait ? »
Il n'avait plus de voix. C'était trop de choses d'un coup. Son indépendance, il l'avait cherchée, mais il ne s'attendait pas à l'avoir aussi rapidement et surtout aussi totalement. Sa mère, il la voulait épanouie, mais jamais il ne se serait douté qu'elle se passionnerait pour une voie si périlleuse.
« -- Tu… C'est quoi, cette enquête, maman ? »
C'était à peine plus qu'un murmure. Elle tiqua. Mais elle répondit.
« -- Je vais travailler avec L. Il pense que Kira sévit de nouveau. »
L'effroi raidit tous ses membres. Naomi se méprit sur cette réaction. Gray était un enfant de la guerre, qui avait connu l'empire de Kira durant les premières années de sa vie. Il savait ce qu'était la crainte de ce pouvoir immense, tuer avec juste le nom et le visage. Et puis, Kira avait assassiné Raye. Naomi raffermit la prise de ses doigts sur son menton, pour le forcer à ne pas détourner le regard.
« -- Il pense que cette fois, il y en a trois, qui agissent sans être encore entrés en contact, sans même savoir que les autres existent. »
Cette fois, Gray agrandit les yeux, stupéfait.
Il y en avait deux autres ? Il n'était pas le seul ?
« -- Gray, c'est ma chance. L te fera faire de faux passeports, fausses cartes d'identité, il s'arrangera pour que personne ne puisse te retrouver et tu seras sous sa protection. Je n'ai pas pu agir du temps du premier Kira, et venger ton père. Je n'ai pas pu le mener à l'échafaud, comme je me l'étais promis. Jamais je n'ai su qui était Kira. Jamais je n'ai été en paix avec moi-même. Si je veux trouver le repos un jour, je dois travailler avec L cette fois, et capturer les meurtriers. Tu comprends ? »
Gray déglutit avec difficulté. Quelle ironie. Seigneur, quelle ironie. Naomi voulait venger Raye et poursuivait sans le savoir son propre fils. La situation aurait été comique si elle n'avait pas été aussi atroce.
« -- Je comprends. » Parvint-il à articuler.
Le visage de Naomi se détendit. Et Gray s'entendit prononcer la phrase suivante comme si ce n'était pas vraiment lui.
« -- Je comprends, et je veux venir avec toi. »
Le temps suspendit son cours. Naomi, frappée de stupeur, semblait manquer d'air. Gray s'empressa d'ajouter, le débit de ses mots et de ses pensées s'accélérant à chaque seconde :
« -- Maman, Raye, c'est aussi mon père. Tu dis que tu n'es pas en paix, mais moi non plus, je ne pourrais pas être tranquille si je ne fais pas ça. Je veux venir. Je suis fort, maman, tu l'as dit. Je peux me battre, si nécessaire. Je peux… »
Le mot « tuer » ne franchit pas la barrière de ses lèvres. Naomi ouvrait et fermait la bouche sans interruption, complètement suffoquée.
« -- Mais…
-- Maman, tu as dit que j'étais grand, asséna-t-il. Je peux prendre des décisions. Je peux décider quel cours aura ma vie. Et avant la gym, avant tout, je veux faire ça. Je le veux plus que tout. Je t'en prie, maman. Laisse-moi venir avec toi. »
Je veux réparer. Je veux réparer ce que j'ai fait, ou je ne serai jamais tranquille. Je veux aider à capturer les autres Kira.
Et je veux que les ennuis épargnent Natasha.
Des larmes montèrent aux yeux de Naomi, et il n'aurait su dire si c'étaient des pleurs de désespoir ou de rage.
« -- Tu es prêt à te faire tuer pour un homme que tu ne connais pas ? Pour accompagner ta mère incapable de se débrouiller ? Tu es capable de t'engager dans une cause pour laquelle des milliers d'hommes ont perdu la vie ? »
Sa voix était presque menaçante. Gray se redressa de toute sa taille.
« -- C'est mon père, cet homme que je ne connais pas. Toi, tu es une femme forte, et capable de mener seule Kira à la mort, si seulement on t'en donne la possibilité. Et ces milliers d'hommes n'étaient pas sous la protection de L, et ils ne savaient rien à l'époque, rien du pouvoir de Kira. L le connait. Il l'a arrêté. Il a résolu l'affaire. Nous avons une longueur d'avance. Les circonstances ne sont pas les mêmes. Je veux aller avec toi. Et j'irais. Ou est-ce que tu es capable de me voir rater ma vie, mais pas de me voir mort ? »
Les mots claquèrent avec tant de force que tous deux tressaillirent. Gray n'avait pas voulu parler avec cette autorité. Sa mère détourna la tête, la respiration saccadée. Elle crispait et décrispait ses mains sur son peignoir.
« -- Tu es comme ton père. » Ricana-t-elle.
Cette phrase sonnait comme une accusation, pas un compliment. Cela le surprit. On ne lui avait jamais parlé de Raye comme quelqu'un de vengeur. Juste comme un homme consciencieux qui faisait bien son travail.
« -- Très bien… Puisque c'est comme ça… Murmura-t-elle. On va… On va essayer… Je vais demander à L s'il est d'accord. Et si c'est le cas… Alors tu m'accompagneras. »
Elle prit une inspiration profonde et douloureuse, puis saisit la grande boite blanche qu'elle avait posée sur les couvertures.
« -- Je suppose que ceci a encore plus de signification, à présent, dit-elle en la lui tendant. Je l'ai acheté cette après-midi. Tu vas en avoir besoin. »
Il l'attrapa et souleva le couvercle.
A quoi s'était-il attendu ?
Tout, sauf ça.
Un revolver. Un revolver plus grand que celui que Naomi possédait. Plus puissant, aussi. En tremblant, il l'extirpa de la boite, et ce fut comme s'il l'avait toujours eu entre les mains.
« -- Vise la fenêtre. » Chuchota Naomi.
Sa voix était enrouée.
Gray fit ce qu'elle lui demandait, d'un geste simple mais ferme. Elle jaugea son bras et lui fit légèrement plier le coude.
« -- Il faut faire attention. Il a un assez gros recul. Tu vas te pulvériser la main, si tu le tiens à bout de bras. »
Il corrigea sa position et elle hocha la tête, approbatrice.
« -- C'est bien. »
Il le reposa soigneusement dans la boite et la dévisagea. Elle exprimait un mélange d'émotions changeantes, mélancolie, résignation, fierté. Un frisson lui descendit le long de l'échine. Les yeux de Naomi ne le voyaient plus. Ils voyaient à travers lui, ils voyaient en lui, un fantôme évaporé qu'elle avait aimé, puis perdu.
« -- Ton père n'aimait pas les revolvers. »
Gray arrêta de respirer. Naomi oscillait entre deux abîmes. Sur un infime fil de funambule.
« -- Il trouvait ça trop bruyant. Quelque chose qui t'assourdit et te tue avant même que tu n'ais compris qu'on te tirait dessus. Mais aussi net, propre, rapide, efficace. Cela te correspond bien. »
Gray mit un moment avant d'oser demander :
« -- Et lui… Qu'est-ce qui lui correspondait ? »
Les mains de Naomi cessèrent leur manège avec son peignoir.
« -- Le couteau. Ou la machette. Bien acérée. »
La manière dont elle avait dit cela, très dure, éveilla encore d'avantage sa curiosité.
« -- C'est bizarre… Rit-il nerveusement. Je n'aurai jamais pensé ça de lui. D'après les descriptions et les photos.
-- Les photos sont des menteuses. »
Gray grimaça involontairement en songeant à la Death Cam.
« -- Tu lui ressembles, Gray. Et je ne dis pas cela pour te faire plaisir. Oublie les photos. Elles sont prises dans une lumière et une pose qui ne sont jamais naturelles. C'est toi, son vrai portrait. »
Les yeux de Naomi s'écarquillaient peu à peu, sa poitrine palpitait. Gray fut frappé par son expression, figée et pourtant si intensément vivante.
« -- Il y a une touche de ses yeux dans les tiens. Tu as la peau très pâle, comme lui. Les mains, tu les as plutôt prises de moi. Il avait de très longs doigts, minces, un peu disproportionnés. Tu as la forme de ses lèvres et tu souris comme lui, avec les dents. Tu tournes en rond lorsque tu t'ennuies, que tu es en colère, ou que tu te trouves dans un espace confiné. Tu marches pareil, un peu voûté, plongé dans tes pensées, hors du temps. Comme si tu glissais sur le sol. Vous avez une grande sensibilité des odeurs. Il disait toujours que l'odeur de quelqu'un était l'empreinte de son âme. Vous aimez avoir la bouche bien pleine. Tu manges comme lui, c'est-à-dire comme un cochon ! »
Gray éclata de rire. Naomi lui sourit.
« -- Tu vois, on ne distingue pas tout ça, sur les photos. Et ça, c'est ton héritage, Gray. C'est dans ton sang. »
Gray regarda de nouveau son revolver.
« -- Comme il était policier… Il a déjà… Tué quelqu'un ? »
Il n'osa pas la regarder. Il attendit si longtemps qu'il crut qu'elle ne répondrait pas.
« -- Oh oui. »
Cette ironie de ton, de nouveau. Humour grinçant et noir qu'il ne comprenait pas.
« -- Mais j'espère que tout cet héritage là, tu n'en bénéficieras jamais. »
Gray sentit un poids lui tomber au creux de l'estomac. Les lueurs de la cité des anges se reflétaient sur le canon son arme.
C'est trop tard. C'est dans mon sang, ça aussi.
Je suis comme papa.
How to use it :
Une âme éclate dans le Néant si elle subit une souffrance variant du degré trois au degré un, au niveau psychologique ou physique.
Tokyo
8 Janvier 2007
Le jeune garçon tapotait nerveusement de son stylo sur un bloc-notes. Il agitait son pied en l'air, tournant sa cheville tantôt à gauche, tantôt à droite. Il n'avait jamais su tenir en place plus de cinq minutes, songea l'homme qui lui faisait face, amusé. Alors rester assis deux heures, le temps qu'il lui déballe son récit, ça avait dû être une épreuve pour ses nerfs.
« -- Alors, petit lion, le taquine-t-il. Tu as tous les éléments qui t'intéressent ?
-- Je crois, marmonna l'autre de mauvaise grâce, feuilletant son carnet et revenant sur les notes qu'il avait prises. Mais dans la version définitive, je supprimerai quelques passages du prologue.
-- Tu veux dire, après le : « Il sortit son couteau et s'avança… »
-- Stop ! Cria le jeune garçon, fronçant le nez d'un air écœuré. Je me suis déjà farci les détails gores une fois, ça me suffit. Je ne veux pas décrire les choses comme ça.
-- Je croyais que tu voulais raconter la vérité. La pure vérité.
-- La vérité. Pas un récit d'horreur. Je dis « stop » à cette manière de raconter. Ceci n'est pas un roman, c'est un témoignage. »
Son interlocuteur se gratta le menton d'un air pensif. Il était rêche, il ne s'était pas rasé. Le petit lion était arrivé tôt le matin et l'avait totalement interloqué en lui demandant de lui raconter l'histoire de son point de vue. Il avait accepté de bonne grâce. Ça lui faisait de la compagnie, idéale pour oublier son angoisse. Et puis, il l'aimait bien, le jeunot. Il l'avait trouvé plus grand, plus mûr que dans ses souvenirs. Plus sauvage.
Ce gosse, une fois adulte, serait extrêmement dangereux.
« -- Tu ferais un bon journaliste. » Le complimenta-t-il soudain.
Le garçon releva les yeux de son texte, surpris.
« -- Oui, continua son aîné. Je crois même que ça t'irait mieux que ce que tu envisages de faire. Tu cherches à raconter la vérité, tu es prêt à tout pour la relater le plus justement possible. Tu as un bon style, tu n'en fais pas trop. C'est assez percutant. Je te vois bien en journaliste dans des pays en guerre, avec ta mitraillette au côté, ou bien soudoyant des truands pour connaitre leurs secrets. »
Le garçon sourit. Un sourire flatté et agressif à la fois.
« -- N'est-ce pas déjà ce que je fais ? Insinua-t-il. Soudoyer un criminel ?
-- D'une certaine manière. C'est surprenant, d'ailleurs. Moi, je pensais que tu croirais ton cher mentor sur parole et que tu ne demanderais rien aux autres protagonistes de l'histoire. »
L'autre montra des dents, sifflant d'un air menaçant.
« -- J'admire mon « cher mentor », mais je ne suis pas stupide. Je sais bien que pour raconter un événement au plus près de la réalité, il faut rassembler les témoignages.
-- Vrai. Tu vas lui demander aussi, à elle ? »
Son ton était soucieux. Le jeune homme le dévisagea, fronçant les sourcils, cherchant à le déchiffrer.
« -- J'aimerai bien. Mais elle a disparu. Non ? »
L'homme se crispa. Les mots le frappaient comme des coups. Disparue. Disparue. Non. Pas elle. Elle ne pouvait pas avoir disparu. C'était impossible. Elle était trop forte. Elle était trop fière. Et elle lui avait promis…
« -- Elle va revenir. » Affirma-t-il.
Mais sa voix était enrouée et incertaine. Le fixant toujours intensément, le garçon eut un demi-sourire.
« -- Dis plutôt que tu espères qu'elle va revenir. » Rectifia-t-il.
Il se raidit encore d'avantage. Finalement, il avait changé d'avis. Ce gosse ne serait pas dangereux, une fois devenu adulte. Il l'était déjà. L'adolescent se pencha un peu vers lui, les yeux brillants et son rictus jouant toujours sur ses lèvres. Ses cheveux brillèrent d'un éclat froid lorsqu'ils glissèrent sur ses joues.
« -- Elle pourchassait sûrement Kira, poursuivit-il, guettant la moindre réaction de sa part. Elle a pris des risques. Elle a pu se faire tuer.
-- Elle est vi-vante ! S'étrangla l'homme, dont le sang se gelait dans ses veines. Je le sais.
-- Mais elle a disparu depuis déjà plus d'une semaine, sans donner de nouvelles… »
Il jubilait de le mettre hors de lui, de sentir qu'il avait le contrôle. Les mains de l'homme commençaient à trembler.
« -- Elle est sûrement déjà morte… Chuchota le jeune homme.
-- TAIS-TOI ! »
D'un seul coup, il se rua sur le garçon, une envie de meurtre chevillée au cœur. Les mains tendues pour lui arracher les yeux, comme des serres d'oiseaux. Il voyait rouge. Tout se brouillait, et la vieille douleur qu'il croyait disparue se réveilla dans son crâne. Une aiguille immense plantée dans son cerveau comme dans une poupée de paille.
Son adversaire ne frémit même pas, se contentant d'élargir son sourire lorsqu'il heurta violement les barreaux de sa cellule et hurla de fureur, se débattant en tâchant de l'attraper à travers les tiges de métal.
« -- Tu ne peux rien, articula froidement le jeune garçon. Tu es fini. C'est terminé pour toi. Maintenant, c'est à moi de prendre la relève.
-- Je SAIS qu'elle est vivante ! Hurla-t-il, cherchant à l'accrocher pour l'attirer à lui et pouvoir l'étrangler. Je le sais… Les chiffres… Les chiffres n'ont pas disparu ! »
Le garçon tiqua. Il avait l'air stupéfait.
« -- Vraiment ?
-- Vraiment, haleta-t-il. J'ai une photo ! (Il tira un carré de papier glacé de sa blouse de prisonnier) Et les chiffres et les lettres sont là. Elle est toujours en vie. Quelque part. C'est une certitude absolue.
-- Tu es sûr de ne pas te tromper ? L'interrogea-t-il, haussant un sourcil sceptique.
-- Espèce de petit imbécile, cracha-t-il. Je ne me trompe jamais, ma vue ne flanche jamais, et pourtant, ce n'est pas l'envie qui me manque ! »
Le garçon porta à sa bouche le capuchon de son stylo, et se mit à le mordiller. Il réfléchissait intensément.
« -- Dis-moi, déclara-t-il finalement, cette femme… Tu la connais bien.
-- En effet, ironisa-t-il, cessant de s'agiter. Les tentatives de meurtre, ça rapproche.
-- Pas seulement. Tu la connais bien, parce qu'elle est déjà venue plusieurs fois ici. Parce qu'elle t'a apporté des sucreries. Parce que c'est elle qui t'a sauvé, il y a peu de temps. Parce que c'est elle qui t'a poussé à faire appel. Je me trompe ? »
L'homme s'immobilisa. Il se força à respire lentement pour reprendre son calme. Le gosse jouait avec son énervement pour le manipuler. Il devait se montrer beaucoup plus vigilant.
« -- Non, répondit-il d'un ton neutre. Qui t'a dit cela ?
-- Le gardien m'a tout répété.
-- Et après ? Dit-il en haussant les épaules, feignant l'indifférence. Je ne vois pas en quoi ça te concerne.
-- Puisque tu la connais si bien, pourrais-tu me dire où elle se cacherait si elle voulait qu'on ne la retrouve pas ? »
Le prisonnier hésita, scrutant le garçon qui mordait de plus en plus fort le bouchon du stylo.
« -- Qu'est-ce que tu veux faire ?
-- Je veux compléter ce texte, avec les trois témoignages qui le composent. Je ne répéterai rien à L, même supposant que je la retrouve. Mais toi, je te préviendrai dès que j'aurai des nouvelles d'elle. Tous les avantages sont pour toi. Alors ? »
Bref silence.
« -- Très bien. Je pense qu'elle serait allée à Los Angeles. Oui, soupira-t-il en le voyant faire une moue ironique, oui, c'est plutôt cliché. Mais je pense qu'elle irait là-bas. »
Il hésita une seconde, puis ajouta :
« -- Peut-être sur les bords de l'Echo Lake. Elle aimait cet endroit. »
Le garçon hocha la tête, gribouilla l'adresse sur une page blanche, puis ferma la couverture d'un coup sec.
« -- J'irai, alors.
-- Ils sont au courant, à l'orphelinat, que tu te balades impunément du Japon aux Etats-Unis ?
-- Bien sûr que non, s'esclaffa-t-il, comme si cela allait de soi. Je suis certain qu'ils sont tous en train de paniquer. Je rentrerai dans quelques semaines, le temps de finir cette enquête et de bien les faire bisquer. »
Ils rirent tous les deux, complices.
« -- Et ton pote, là ? Demanda l'homme. Il est au courant de tes pérégrinations ? Il doit se faire un sang d'encre. »
Il eut la satisfaction de voir le dédain du garçon vaciller. Le plus âgé retint un gloussement. Du côté affectif, tout le monde avait un point sensible. Même lui.
« -- Oui, répondit le garçon d'une voix sourde. Je l'ai prévenu.
-- Cent dollars qu'il se morfond comme un chien qui attend son maître.
-- Ta gueule. »
L'adolescent quitta l'endroit d'un pas rageur, lançant une profusion de jurons et ses chaussures mal lacées claquant sur le sol. Oui, un vrai petit lionceau. Il aurait bien aimé voir comment il allait tourner. Deviendrait-il L, ou bien, la jalousie et la rancœur le rongeant jusqu'à la moelle, serait-il plus criminel et meurtrier que lui ? A moins que cette affection immense qu'il semblait éprouver pour son meilleur ami ne le conduise sur un tout autre chemin… Il secoua la tête. C'était peu probable, malheureusement. Quel dommage… Encore une vie foutue, alors qu'elle était si prometteuse.
Il s'affala sur sa couche, mains derrière sa tête en guise d'oreiller. Il espérait que l'appel en justice débouche sur un abandon des charges. Ainsi, il pourrait constater cela par lui-même, pas juste se perdre en vaines suppositions, comme il le faisait pour la disparue.
Il leva la photographie à la hauteur de son visage. Elle n'était pas de bonne qualité, toute floue, comme un vieux dessin à moitié effacé. Mais dessus, elle souriait. Et surtout, il pouvait distinguer les chiffres et les lettres de sang qui indiquaient qu'elle était toujours de ce monde.
Il la serra fort dans sa main, quitte à la froisser. Il avait le cœur lourd. Ses fanfaronnades ne servaient qu'à le cacher, pas à oublier. Pour se calmer, il fredonna les paroles d'un poème.
« -- De ces baisers puissants comme un dictame,
De ces transports plus vifs que des rayons,
Que reste-t-il ? C'est affreux, ô mon âme !
Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons… »
Malgré leur sourde tristesse, les vers de Charles Baudelaire avaient toujours eu sur lui un effet apaisant.
How to use it :
Plus la souffrance est grande, plus l'âme est éclatée.
Note :
Le Namahage est le croquemitaine japonais.
Le poème est tiré des Fleurs du mal et titré « Un fantôme ».
Eh eh eh… Il n'est pas difficile de deviner qui sont ces deux personnages. Mais est-ce que leur discussion veut bien dire ce qu'elle semble vouloir dire ?
La suite dans trois semaines. (Vouiiiiiii Green et Lili, il y aura le lézaaaaaaaard !!!)
Prochain chapitre : Blason
