Aussitôt, il recula son visage du sniper et rangea l'arme dans son sac en vitesse. Il saisit son GSM et le sentit vibrer à ce moment précis.

Droite.

JM

Il ne posa pas plus de questions et se releva discrètement pour aller à sa droite. Il avança vite sans trop savoir quoi chercher, jusqu'à se retrouver face à… un mur. Entre le mur et lui, le vide. En dessous du vide, le sol. Il se baissa il ne pouvait pas sauter de si haut. Gauche, rien. Droite, gouttière. Parfait.

Commençant à avoir l'habitude, il balança son sac sur le sol en le tenant jusqu'au dernier moment pour atténuer la chute. Puis il se jeta presque sur la gouttière et s'en servit pour faire un effet de rebond pour rejoindre son sac.

Eh ben voilà, c'était pas compliqué !

Il empoigna son sac et marcha jusqu'à rejoindre la grande rue ou gisait le corps du type, déjà entouré d'une dizaine de passants qui appelaient la police en hurlant. Il fit comme tout le monde et ralentit quelques instants pour regarder le corps et rester discret, puis s'en alla. La voiture qui l'avait amené là venait de se garer. Il reconnut le chauffeur et monta dans la voiture, posant son sac à côté de lui.

- Merci, souffla-t-il au chauffeur qui démarra aussitôt.

Il sortit son GSM de sa poche et découvrit un nouveau message :

J'ai hâte qu'on discute de tout cela !

JM

Oh, ça, lui aussi…

- Excusez-moi, vous pouvez me dire où vous m'emmenez, là ?

- Chez vous, monsieur. Monsieur Moriarty m'a prévenu que vous étiez pris ce soir.

- Pardon ?

- Je n'en sais pas plus, monsieur.

Il réfléchit, et puis, soudain, un éclair traversa son esprit. Katherine. Il l'avait complètement oubliée, celle-là.

Mais, minute. Ils ne s'étaient pas donné rendez-vous, ils n'avaient pas échangé leurs numéros. En gros, ils n'avaient aucun moyen de communiquer. Il soupira.

- Il faut que je retourne au… au QG.

- Désolé, monsieur. Les ordres sont les ordres.

Il voulut protester, mais se résigna il ne servait à rien de harceler ce pauvre homme qui ne faisait que son boulot. En revanche, il pouvait en discuter avec le fameux Monsieur Moriarty.

Il commença un message, puis en reçut un au même moment :

Elle travaille pour moi. Elle a accès à toutes

les données. Y compris votre numéro. Vous êtes

lent, Moran. Je suis déçu…

JM

En ce moment-même, il n'aurait su dire exactement ce qu'il ressentait, car ce n'était pas une émotion à proprement parler il était fou de rage, malade de chagrin, il s'en voulait à mort d'être aussi stupide et il était vexé. Il avait envie de tuer Moriarty, une fois de plus, mais en même temps de le supplier de ne pas le laisser tomber. Il aurait tout fait pour ne pas descendre dans son estime. Tout. Et ça le rendait dingue.

Il se donna intimement l'ordre de se calmer. Cela prit un peu de temps, mais il y parvint plus ou moins. Le problème était qu'une autre pensée lui traversa l'esprit tandis qu'il chassait celle-là. Il commençait sérieusement à soupçonner le Big Boss de le manipuler. Tout simplement. Il le travaillait au cœur. Il savait qu'il exerçait sur lui un pouvoir au-dessus de tout ce qu'on pouvait imaginer, juste parce qu'un beau jour, il l'avait regardé, lui avait parlé, lui avait souri, et avait battu des cils. Voilà. Et ça avait suffi à le rendre complètement dépendant et soumis. Il en avait pleinement conscience. Ce petit con en costume aurait pu claquer des doigts et ordonner qu'il tranche la gorge de la reine en personne, il l'aurait fait pour un sourire. Il l'aurait fait. Et pourquoi ? Concrètement, pourquoi ?

Il n'en savait rien lui-même. Mais, soyons honnêtes, qui aurait pu le dire ? Qui aurait pu dire pourquoi en l'espace de deux jours, il avait assassiné un type dont, au fond, il ne savait rien, pour un autre type dont, au fond, il ne savait rien non plus ?

Ah, oui… Ce n'était pas tant les faits concrets comme ceux-ci qui importaient. Ce n'était pas le fait qu'il lui ait simplement parlé pour l'avoir dans ses filets qui importait. Oh, non. Ce qui importait, c'était la manière. Il avait eu la manière.

Et nom d'un chien, il le savait. Dieu seul savait ô combien il savait qu'il avait eu la manière. Il savait combien il avait de charme, combien il était fascinant, ô combien il aurait pu obtenir n'importe quoi de n'importe qui, juste parce qu'il était ô combien spécial.

Différent.

C'est ce qu'il était. Différent.

Différent et déçu.

Mais s'il avait été déçu par lui, alors c'est qu'il avait cru qu'il valait mieux, n'est-ce pas ? C'est qu'il avait cru en lui ? Ne serait-ce qu'un instant ?

Non, c'était stupide. Il le manipulait. Voilà tout ce que c'était de la manipulation. Et puis merde.

- Monsieur ? Vous êtes arrivé.

Il leva enfin les yeux. La voiture se trouvait juste devant son modeste (mais secrètement pas mal du tout) appartement.

- Merci.

Il voulut sortir mais eut une hésitation :

- Je laisse le sac dans la voiture ?

- Oui, monsieur, je l'amènerai au QG.

Il abandonna donc son compagnon de mission sur la banquette et sortit de la voiture. Il plongea sa main au fond de sa poche briquet, paquet de clopes, GSM, clés. Il prit les clés en faisant un terrible effort mental pour ne pas regarder à nouveau le message du Big Boss. La voiture partit et il s'approcha de la porte de l'appartement pour rentrer enfin chez lui, songeant que la prochaine fois qu'il sortirait, il mettrait au moins une veste. Il était encore tôt mais déjà le ciel était sombre et l'air frais. On sentait l'hiver arriver.

Refermant la porte derrière lui, il enleva ses bottes. Ces bottes avaient une valeur assez importante pour lui elles l'avaient accompagné pendant tout son service militaire. Oui, certains pensaient que c'était un style particulier, et au fond ce n'était pas complètement faux, mais il avait conservé son look d'armée. Les bottes, authentiques et plus confortables que ne se l'imaginaient les gens, les pantalons, pas tous authentiques mais du même style (légèrement larges sur les cuisses et resserrés aux mollets, avec plusieurs grandes poches des deux côtés), et les simples t-shirts, sans manches quand il faisait beau, sous un bon pull quand il faisait froid. Ses cheveux étaient coupés plutôt courts, à part quelques mèches lui retombant parfois devant les yeux qu'il avait gardées un peu plus longues. Toute son apparence était propre, soignée, mais décontractée. Quelquefois il surprenait des gens en train de le regarder avec étonnement, curiosité, mais au fond il s'en fichait royalement.

Il enleva donc ses bottes et les laissa à l'entrée, tandis qu'il rejoignait le salon pour enfin se laisser tomber sur le canapé.

Il jeta un coup d'œil à l'horloge : 18h10.

Tout à coup, il sentit son GSM vibrer. Il le sortit de sa poche, le cœur battant, puis fronça les sourcils. Numéro inconnu. Il l'ouvrit.

Bonjour, c'est Katherine.

Toujours ok pour ce soir ?

Il retint un soupir de déception, tant il avait espéré que ça soit Moriarty, mais se surprit finalement à en être soulagé le Big Boss le stressait. Au moins, avec Katherine, il allait pouvoir se détendre et se remettre de ce qui s'était passé tout à l'heure. Il songea cependant que la dernière fois qu'il avait dû se préparer pour une fille, il devait avoir 16 ou 17 ans. Oh, galère…

Puis il se souvint du message que Moriarty lui avait envoyé plus tôt ce matin-là. Il remonta dans leur conversation et relut : « PS : Emmenez-la au Notes et parlez-lui de cinéma. ». Il soupira. Il n'allait quand même pas faire ce qu'il lui avait dit de…

Bien sûr, alors on dit 20h au Notes ?

Il se traita mentalement de tous les noms en imaginant Moriarty se moquer de lui et savourer sa victoire. Oh, de toute façon, ce n'était qu'un café entre collègues, inutile d'en faire un fromage ! Il n'avait pas l'intention de sortir avec Katherine, et de son côté elle était amoureuse du Big Boss. C'était juste histoire de discuter un peu, voilà tout.

Le Notes ? Très bonne idée !

Mais plutôt 19h30, ça vous irait ?

J'ai beaucoup de travail demain…

Mais quelle très bonne idée il avait eu là, n'est-ce pas ? Il leva les yeux au ciel. Il se fatiguait lui-même. 19h30 ? Bah, pour une demi-heure…

Pas de problème. À tout à l'heure alors

Il avait hésité sur la ponctuation, puis décidé de ne rien mettre en se disant qu'après tout ça ne servait à rien de se prendre la tête pour une simple collègue.

Oui, à tout à l'heure

Il sourit. Apparemment, elle non plus n'avait pas trouvé de ponctuation appropriée. Il regarda l'heure (18h34) et soupira. Dans une petite heure, il avait un rendez-vous avec une femme. Qu'il connaissait depuis quelques heures seulement.

Quand il avait été viré de l'armée (pour une histoire dont il n'aimait pas se rappeler), deux ans de flottement avaient passé avant qu'il ne rencontre Moriarty. Il passait son temps à gagner sa vie aux fléchettes, à chasser, et à ramener des femmes dans son lit. Ces femmes, il n'en avait jamais gardé une plus d'une nuit. Ils se renvoyaient parfois par hasard des mois plus tard, couchaient ensemble, puis continuaient leurs vies. Pas d'attaches. Il ne se souvenait plus de la dernière fois qu'il avait eu des sentiments, quels qu'ils fussent, pour quelqu'un. Même sa relation avec ses parents avait été difficile. Son père, un baron descendant d'une grande famille britannique, n'était pas souvent là et ne faisait pas très attention à lui lorsqu'il l'était. Il y avait eu deux fois seulement où son fils avait été le centre de son attention la première, quand il avait eu 16 ans. Son père l'avait fiancé à une jeune fille faisant elle aussi partie d'une vieille famille d'aristocrates. Rosemary, se souvint-il. Une fille fade et docile, jolie mais sans aucun charme, ne parlant jamais ou pour dire ce que ses parents voulaient qu'elle dise. Elle l'avait dégoûté des filles. Il avait essayé d'en parler à son père, mais il était bien trop occupé à en parler à tous les gens « importants » qu'il connaissait pour annoncer la formidable nouvelle des fiançailles de son fils. Il se pavanait comme un paon et exhibait son fils comme un tout nouvel objet qu'il venait d'acheter. Et de son côté, sa mère ne disait rien. D'aussi loin qu'il se souvenait, elle n'avait jamais rien dit. C'était son père, l'autorité, et sa mère ne servait qu'à orner un peu plus le tableau parfait de famille parfaite que son père parfait voulait montrer. Le mariage n'eut jamais lieu, et pour cause ce fut la deuxième fois qu'il obtint l'attention de son père.

En effet, le jour de ses 18 ans, il avait annoncé à ses parents qu'il voulait partir à l'armée. C'était une idée qui occupait son esprit depuis un bon moment déjà, mais après y avoir longuement réfléchi, il s'était dit que le meilleur moment pour en faire part à ses parents serait le jour où, qu'ils soient d'accord ou non, il pourrait faire ce qu'il voudrait. C'est donc sans grande surprise qu'il avait écouté son père lui hurler dessus et lui interdire un projet aussi grotesque, et sa mère continuer de faire ce qu'elle savait faire de mieux ne rien dire. Sous les yeux exorbités de son père, il prit quelques affaires et partit.

Son entrée dans la grande famille qu'était l'armée fut plutôt simple. Il était doué. Après tous les entraînements et les tests qu'il dût endurer, il passa rapidement au statut de tireur d'élite. Ces années furent les plus belles de sa vie.

Autant dire que sa relation avec les femmes n'avait jamais été très épanouie. Attention, n'allez pas croire que c'est pour ça qu'il aimerait les hommes ! Non monsieur, non madame, hétéro jusqu'au bout des ongles ! Simplement, il ne manifestait pas beaucoup d'intérêt pour les relations tout court.

19h17. Oh putain.

Il se leva d'un bond et courut jusque sa chambre pour attraper au hasard d'autres vêtements et les enfiler en quatrième vitesse. Il n'avait pas le temps de prendre une douche de toute façon, aussi se jeta-t-il en hâte de l'eau sur le visage et se mit du déodorant. Il se regarda en vitesse dans le miroir, passa une main dans ses cheveux pour relever les mèches plus longues, puis courut à nouveau vers l'entrée et enfila ses bottes, sa veste (il se félicita d'ailleurs de ne pas avoir oublié), vérifia qu'il avait ses clés et son GSM, puis sortit de l'appartement.

19h23. Heureusement, le Notes n'était pas très loin de là. Il y avait moyen qu'il arrive à l'heure. Il marcha vite, vite, vite, à droite, puis tourna à gauche et marcha vite, vite, vite, tout droit et aperçut au loin le café. Il marcha encore plus vite, vite, vite et finalement arriva devant le fameux Notes.