La première phrase de ce chapitre, je me la suis posée toute la semaine. Pendant quelques jours, j'ai ressenti un profond malaise en raison de la synchronicité de certains événements de mon histoire avec les attaques et prises d'otages en France. Je me suis même demandé si je ne devais pas arrêter de l'écrire. J'ai finalement décidé de ne pas me taire. De ne pas céder à la peur. J'espère que vous continuerez à suivre cette histoire et à la commenter. Car j'en ai besoin. Merci à toutes celles qui l'ont déjà fait. Bonne lecture. Miriamme.

Dixième partie

-Que va-t-il se passer maintenant? Se risqua à demander Élisabeth lorsque son frère Jason et les trois agents qui avaient orchestré le départ du prince et de sa compagne revinrent de l'extérieur.

-Vous êtes conscients tous les deux que dès demain cette histoire fera la une de tous les journaux, pérora madame Bennet avant de tourner la tête vers son époux, aucune chance maintenant pour qu'on y retrouve quoique ce soit sur le mariage de Jane.

-Maman, intervint Élisabeth, désespérée par le manque de tact dont celle-ci faisait preuve en présence de gens qui n'avaient absolument aucun lien avec sa famille.

Une fois que monsieur Bennet eut décodé le signe sans équivoque, mais beaucoup plus discret que lui fit son fils aîné une seconde après sa sœur, il se dressa sur ses pieds puis entraîna son épouse hors de la pièce lui faisant remarquer qu'il était temps pour eux d'aller s'assurer que les domestiques s'occupaient du rangement de la salle de réception tel que prévu.

Tout en les suivant des yeux pendant qu'ils sortaient de la pièce, Élisabeth eut une triste pensée pour les nouveaux époux qui, suite à la prise en charge par les agents de la sécurité, s'étaient vus contraints de se mettre en route pour l'aéroport sans avoir eu l'occasion de saluer leurs invités.

-En ce qui me concerne, ma décision est prise Jason, hors de question que je ménage qui que ce soit dans mon rapport, la ramena brusquement à la réalité la voix de l'agent qui l'avait surprise sur la terrasse alors qu'elle était en compagnie du prince héritier.

-Fais comme bon te semble Patrick, commenta Jason avant de prendre appui sur sa canne, se diriger vers le fauteuil que ses parents venaient de quitter, sembler considérer l'espace d'un instant la possibilité de s'y vautrer, mais choisir de rester debout, là où il pourrait voir tout le monde, personnellement, je n'ai que peu d'espoir de voir les choses évoluer dans le sens que nous souhaitons.

Nullement surpris par l'air ébahi de ses trois collègues, Jason haussa les épaules, prit le temps de contourner le divan, de s'y asseoir et d'allonger sa jambe avant de se justifier, pas plus tard que la semaine dernière, j'ai moi-même formulé une plainte contre lui sans que ça change quoi que ce soit.

-Raison de plus pour agir, opina un troisième agent, surtout que nous sommes maintenant en position de prouver qu'il a refusé de tenir compte de ce qu'on a trouvé sur les réseaux sociaux, opina-t-il en coulant un regard gêné vers la jeune femme.

-Je vais vous laisser messieurs, en profita-t-elle pour rebondir, estimant qu'ils en avaient déjà trop dit en sa présence.

-Lizzie, la bloqua Jason au moment où elle passait derrière lui. Après l'avoir serrée contre lui pendant quelques secondes, il posa ses lèvres contre sa tempe et lui souffla à l'oreille, nous reparlerons de tout ça demain matin.

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« Rien à faire. Je n'arriverai pas à dormir tant que je n'aurai pas pris ma décision, comprit Élisabeth Bennet deux jours plus tard, alors qu'elle repensait à l'offre on ne peut plus surprenante que son frère lui avait faite le lendemain de l'attentat, puis à la discussion qui s'était engagée entre elle-même et le colonel Bradley immédiatement après et toujours sur le même sujet.

Couchée sur le dos, allongée par-dessus ses couvertures et s'efforçant toujours de choisir entre les deux options qui s'offraient à elle, Élisabeth revisitait sa dernière conversation téléphonique avec l'officier supérieur.

-Capitaine Bennet, ce que vous êtes venue chercher sur le front, vous le trouverez tout aussi bien à Londres, avait opiné celui-ci au moment où elle lui avait exposé la situation en insistant plus particulièrement sur ses réticences.

-Vous ne m'apprenez rien, colonel. Je sais depuis longtemps que le danger n'a pas de domicile fixe, approuva-t-elle sincèrement.

-Quant aux possibilités d'avancement, avait-il évoqué ensuite semblant tout à coup légèrement hésitant, voire mal à l'aise, j'ignore ce que vous aviez en tête au moment de vous enrôler, mais à la lumière de votre propre expérience ou plutôt si vous considérez le temps que ça vous a pris pour devenir capitaine, vous devez bien avoir compris qu'il est non seulement presqu'impossible pour une femme de gravir un échelon, mais surtout, que bien peu d'entre-elles le désirent.

-À qui le dites-vous, s'était-elle contentée de souligner avant de retomber dans le silence.

-En fait, on peut presque dire que tant que l'armée sera composée puis dirigée par des hommes, aucune femme n'atteindra facilement les échelons supérieurs, avait-il poursuivi, lui donnant toutefois l'impression de ne pas totalement réprouver la situation.

-Si vous voulez mon avis, Colonel, les femmes seraient bien plus nombreuses à le faire ou à le vouloir si les officiers les y encourageaient davantage, avait alors soulevé la jeune femme, faisant référence à son expérience personnelle.

-Je ne partage pas totalement votre avis à cet égard, lui avait-il confié ensuite, sauf votre respect, Élisabeth, je ne vous apprends rien en vous disant que vous n'avez que très peu de choses en commun avec les femmes qu'on retrouve habituellement dans l'armée. Par ailleurs, vous ne pouvez ignorer non plus qu'à compétence égale, les hommes préféreront toujours remettre leur vie entre les mains d'un autre homme.

-C'est de la discrimination et vous le savez, avait soulevé la jeune capitaine d'une voix colérique.

-Bien sûr, avait alors confirmé le colonel avant de déglutir puis reprendre, voilà pourquoi je vais m'abstenir de vous citer le « baratin macho et sexiste » que vous avez certainement dû entendre vous-même alors que vous étiez dans le camp de base, toutefois, en guise de conclusion, je tiens à vous confier le résultat d'un sondage édifiant, menée par l'armée il y a quelques mois et qui a démontré que 95% des répondants étaient en accord avec l'affirmation suivante : la présence de femmes soldats en temps de guerre ne constitue qu'une dangereuse distraction.

-On peut faire dire n'importe quoi à des statistiques, l'avait immédiatement contré Élisabeth avant d'exhaler un profond soupir.

Comme un long silence avait suivi la tirade de la jeune femme, le colonel avait repris le premier, pardonnez-moi Élisabeth, je me suis égaré en chemin. Ce que je souhaite réellement vous dire, c'est que selon moi et que vous le vouliez ou non, vous ne serez jamais reconnue à votre juste valeur au sein de l'armée.

-C'est injuste et vous le savez, avait-elle protesté.

-J'en suis parfaitement conscient, l'avait alors approuvé le vieil homme d'une voix beaucoup plus douce, c'est justement pour ça que vous devez penser à vous. Et à vous uniquement.

-Plus facile à dire qu'à faire, avait-elle bredouillé d'un ton boudeur.

-Sauf quand on est convaincu, avait fait valoir le colonel, n'avez-vous pas été nommée capitaine alors que toutes celles qui ont essayé avant vous ont échoué?

-Peut-être bien, mais…

-Me permettez-vous de vous dire franchement comment je vois les choses?

-Je vous en prie.

-Alors voilà. On pourrait résumer votre situation ainsi, soit vous restez dans l'armée en sachant très bien que vous devrez vous battre pour continuer à vous tailler une place, soit vous allez travailler pour cette compagnie de surveillance privée, où vos compétences seront à la fois utiles et reconnues, avait-il conclut.

-Autant dire que vous me conseillez de laisser tomber l'armée, avait-elle commenté d'une voix brisée par l'émotion.

-Vous avez raison… mais sachez que c'est tout simplement parce que je suis convaincu que vous valez bien plus que ce que l'armée peut vous offrir, avait alors professé le colonel, c'est uniquement pour cela que je crois que vous devriez accepter l'offre de votre frère. Sans compter que, d'après ce qu'il m'en a dit, ce poste est fait sur mesure pour vous.

Après lui avoir promis qu'elle utiliserait ses derniers jours de vacances pour prendre sa décision, elle avait raccroché puis s'était immédiatement installée à son bureau afin de réaliser un inventaire des avantages et désavantages qu'il y aurait pour elle à travailler pour son frère.

Être plus près de ma famille - avait-elle tout d'abord inscrit sur une feuille, au premier rang de la colonne des avantages. Être près du prince - avait-elle scrupuleusement noté ensuite au sommet de la colonne des désavantages. Dix minutes plus tard, toutefois, après qu'elle eut réalisé que la colonne des avantages contenait huit affirmations distinctes contre un seul élément de l'autre côté, la page avait été violemment arrachée, chiffonnée puis jetée dans la corbeille.

« Je dois vraiment arrêter de penser à lui » se gourmanda-t-elle avant de s'asseoir au bord de son lit, se passer les mains dans le visage plus les hausser davantage encore afin de brasser vigoureusement ses boucles brunes.

« Bon, c'est maintenant ou jamais » se força-t-elle à poursuivre sa réflexion et surtout à mettre ses pensées sur les rails. Fini les détours et les tergiversations. L'heure était grave, son avenir en cause et son cœur en jeu.

Maintenant bien réveillée, Élisabeth songea à l'ensemble des ajustements auxquels son frère avait déjà consenti et réalisa qu'il était nécessaire pour elle de se montrer un peu plus exigeante afin que la situation la satisfasse entièrement.

-Je mettrai un local complètement isolé du reste du palais à ta disposition, lui avait-il proposé lors de leur dernière rencontre, celui-ci sera assez éloigné des appartements de la famille royale en tout cas pour que tu ne les croises pas lorsqu'ils séjourneront au palais, ce qui est tout de même assez rare, avait-il ajouté, d'une voix qui se voulait persuasive.

Bien qu'a priori, elle ait été extrêmement satisfaite de cette suggestion, Élisabeth n'eut qu'à repenser à la décision tout sauf rationnelle qu'avait prise le prince de quitter le dispensaire afin de suivre l'unité qu'elle dirigeait et même de participer à la bataille en tant que simple soldat, pour comprendre que l'arrangement proposé par Jason ne serait pas suffisant.

-Et que dire de mon propre comportement, rougit-elle brusquement, tandis qu'elle se revoyait avec lui sous la tente et se réentendait le supplier de lui faire l'amour.

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-Ma présence au palais doit absolument rester secrète, affirma-t-elle, nullement étonnée de voir naître une vilaine grimace sur les lèvres de son frère.

Le voyant ensuite ramasser sa canne puis se mettre en mouvement pour mieux réfléchir, Élisabeth sentit son estomac se nouer. Quelque chose avait changé chez lui depuis qu'il avait été nommé chef de l'unité de surveillance. Avoir eu gain de cause contre son ex-patron ne lui avait apporté satisfaction qu'un bref moment. Très vite, la mort du roi, la préparation des funérailles nationales et de la cérémonie du couronnement qui aurait lieu quelques mois plus tard eurent raison de son inébranlable bonne humeur. Voilà pourquoi Élisabeth retint son souffle lorsque Jason fit volte-face pour reprendre la parole, ce sera difficile, mais on devrait pouvoir s'arranger, trancha-t-il avant de préciser, je ne pourrai certainement pas cacher au prince William que tu vas travailler pour moi, mais je crois qu'on arrivera à garder pour nous deux l'emplacement de ton bureau, en autant que tu arrives à tenir Jane et Charles dans l'ignorance.

-Ça me semble un bon arrangement. Merci Jason, s'exclama-t-elle, avant de tendre son index dans sa direction et reformuler, puisque tu m'assures que je disposerai d'une entrée distincte et que je n'aurai pas à fréquenter William Darcy dans le cadre de mes fonctions, alors oui, j'accepte de travailler pour toi et m'occuper du volet surveillance des réseaux sociaux.

-Ça me convient parfaitement, bienvenue dans l'équipe Élisabeth, l'avait-il chaleureusement félicitée en ouvrant les bras.

Une fois qu'il l'eut étreint pour sceller leur accord et qu'il eut posé ses lèvres sur le dessus de sa tête de manière toute fraternelle, Jason ne la libéra que pour la tenir à bout de bras et l'observer pensivement.

-Ne me dis pas que tu as déjà changé d'idée? blagua-t-elle dans l'espoir de chasser l'air sombre qui était tout à coup réapparu dans les yeux de son frère.

-Bien sûr que non. En fait, ravala-t-il plutôt sa salive, depuis quelque temps déjà, je meurs d'envie de te poser une question… et je me demande si le moment ne serait pas bien choisi pour le faire?

-Qui ne risque rien n'a rien, échappa-t-elle dans un rire.

-Très bien alors, j'y vais. Mais je te préviens Lizzie, il s'agit d'un sujet délicat.

-Voyons voir, l'encouragea-t-elle à poursuivre.

-J'aimerais beaucoup comprendre pour quelle raison tu repousses les avances du prince, alors que je le sais amoureux de toi et que de ton côté, tu n'es pas insensible à son charme?

Avant que celle-ci ouvre la bouche pour protester, Jason revint à la charge, je vous ai vus sur la terrasse Lizzie. Et puis, au cours de ma convalescence, j'ai eu la chance de m'entretenir avec lui à plusieurs reprises. De fils en aiguilles, il m'a confié bien des choses.

-Tais-toi Jason, l'arrêta-t-elle, brusquement, peu importe ce qu'il t'aura raconté, je ne veux pas en entendre parler.

-Pourquoi est-ce si difficile pour toi d'admettre que tu es amoureuse de lui? La provoqua-t-il malgré tout.

-Tu ne sais pas de quoi tu parles, explosa-t-elle tout à coup. Regarde-moi bien Jason. Regarde de quoi j'ai l'air, s'arrêta-t-elle pour lui donner le temps de la détailler de la tête aux pieds.

-Avec une robe et un peu de maquillage, tu serais sans doute plus jolie à regarder, mais je ne t'en aimerais pas davantage, lui confia-t-il avec une sincérité désarmante.

Après avoir échappé une série de jurons bien sentis, Élisabeth pointa, une seconde fois en direction d'elle-même puis lui assura, personne n'est plus éloigné que moi, de l'image d'une princesse. Alors, imagine d'une reine. Le voyant écarquiller les yeux de surprise, elle insista, je n'accorde pas d'importance à mon apparence, je dis toujours ce que je pense et je ne m'intéresse pas à la politique. Et puis, tu me vois, toi, suivre un protocole? Satisfaite de le voir esquisser un sourire, elle exhala un profond soupir puisbaissa les yeux avant d'ajouter, pour ce qui est des sentiments maintenant, ceux que je pourrais avoir développés pour lui et bien sache que tu as en partie raison.

-Tu l'aimes? La pressa-t-il.

-Pas si vite. Tout ce que je veux dire Jason, c'est que si William Darcy avait été un homme ordinaire, j'aurais peut-être accepté de sortir avec lui et j'insiste sur le peut-être.

-C'est sans espoir alors, voulut-il vérifier. Pauvre William, soupira-t-il après qu'elle eut acquiescé.

-Jason, se prépara-t-elle à le couvrir d'invectives, ne joue pas à ce petit jeu-là avec moi. William Darcy n'a rien d'une victime et puis d'ailleurs, sa situation n'est en rien comparable à la mienne.

-Mais…

Les yeux mi-clos et les lèvres légèrement tremblantes, elle poursuivit d'une voix larmoyante, non seulement va-t-il bientôt devenir Roi, mais encore et jusqu'à preuve du contraire, il est fiancé.

Ne trouvant rien à répondre à cela, Jason la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle atteigne la porte.

-Tu n'aurais pas pu être plus claire Lizzie, s'attrista-t-il lorsqu'elle eut complètement disparu.

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-Quoi? s'insurgea Élisabeth en retirant la paire d'écouteurs qui lui couvrait les oreilles.

-Tu m'as très bien entendu? Alors, à moins que tu aies une meilleure idée, passe rapidement cette robe et va prévenir le nouveau Roi que son appareil auditif est débranché.

-Trouve quelqu'un d'autre, s'emporta-t-elle aussitôt, prête à céder à la panique.

-On n'a pas le temps et puis, que tu le veuilles ou non, tu es le seul membre de l'équipe qui pourrait s'acquitter de cette tâche sans attirer l'attention des terroristes, fit valoir son frère.

-Tu ne peux pas me demander ça, intervint-elle d'un ton désespéré.

-Sois raisonnable Lizzie, l'implora-t-il alors, puisque tu as toi-même travaillé sur le plan de communication du bal du couronnement, tu sais très bien que la sécurité du roi William dépend de notre capacité en entrer en communication avec lui.

-Je sais, oui, fut-elle bien obligée d'admettre.

-Je sais très bien ce qu'il t'en coûte Élisabeth. Mais nous devons faire vite. Chaque minute qui passe est une minute de trop.

Songeant aux auteurs des messages haineux qu'elle avait dénichés sur les réseaux sociaux et qui à l'approche du couronnement s'étaient à coup sûr multipliés puis finalement mués en menaces de mort dirigées contre le nouveau souverain et ses proches, Élisabeth chassa ses derniers scrupules puis saisit la robe des mains de son frère.

-Caroline Bingley t'attend dans la pièce d'à côté pour t'aider à te préparer, la dirigea Jason une fois qu'elle eut repoussé sa chaise.

-J'aurais dû m'en douter, roula-t-elle des yeux.

-Elle avait une dette envers moi, se justifia-t-il en même temps qu'il abandonnait la robe.

-C'est à elle que tu aurais dû confier cette mission alors, ne put-elle se retenir d'ironiser.

-Lizzie, la fit-il alors sursauter en frappant le sol avec sa canne.

-Oh, j'oubliais un détail d'importance, s'arrêta-t-elle au moment où elle arrivait devant la porte, comment je m'y prends pour attirer son attention?

-Tu n'auras qu'à entrer dans son champ de vision, lagratifia-t-il d'un sourire confiant auquel elle répondit en affichant un air dubitatif. Fais-moi confiance Lizzie, puisqu'il sait que tu travailles pour moi et que tu ne devais pas être là ce soir, le roi va se manifester.

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Lorsqu'elle pénétra dans l'immense salle de bal, affublée d'une tenue qui, sans être aussi éblouissante que la robe qu'elle avait eu la chance de porter la dernière fois, était malgré tout parfaite pour l'occasion, Élisabeth puisa le courage qui lui manquait, dans l'épaisse couche de maquillage que Caroline lui avait appliquée, lui offrant ainsi l'avantage de devenir quelqu'un d'autre. D'endosser une personnalité différente de la sienne.

Le banquet étant terminé depuis au moins une heure, l'ensemble des dignitaires, les invités de marque de même que les proches de la famille royale étaient maintenant rassemblés dans la salle de bal. Le responsable du protocole, monsieur William Collins venait tout juste d'envoyer son assistant prévenir le chef d'orchestre qu'il était temps de passer de la musique d'ambiance aux valses traditionnelles. S'étant arrêtée derrière un groupe de dignitaire, dont trois hommes portant l'uniforme auquel elle avait renoncé depuis maintenant trois mois, Élisabeth suivi des yeux l'entrée dans la danse du nouveau Roi et de sa fiancée, la princesse Anne DeBourg.

-Il pourrait au moins sourire, entendit-elle un militaire commenter comme se penchait pour mieux voir ce qui se passait sur la piste de danse.

Après avoir froncé les sourcils, un second soldat qu'Élisabeth reconnut comme étant le cousin du roi se pencha légèrement vers celui qui avait laissé échapper ce commentaire inapproprié et n'eut d'autre choix que de toussoter discrètement, lorsque le dignitaire fautif renchérit, il devrait au moins faire un effort, non.

-Chut, le fit taire l'officier supérieur en jetant un regard gêné autour de lui, apercevant au passage la moue réprobatrice que la jeune femme n'arriva pas à camoufler à temps.

-Capitaine Bennet, la salua-t-il poliment à voix basse en s'inclinant devant elle.

-Colonel Fitzwilliam, répondit la jeune femme en effectuant une brève révérence.

-Me ferez-vous l'honneur de m'accorder cette danse? Revint-il à la charge une fois que le roi et sa partenaire eurent complété leur premier tour de piste.

Jugeant que ses chances seraient bien meilleures d'attirer l'attention du Roi si elle se trouvait elle-même sur la piste en train de danser, Élisabeth tendit sa main à son cousin et le laissa l'entraîner là où convergeait déjà une longue filée de couples.

-Qu'est-ce que ça fait d'être aussi près du Roi qui a été créé aujourd'hui? Se força-t-elle à engager la conversation avec le colonel, présumant qu'en tant que pairs du royaume, il était présent à l'Abbaye de Westminster et avait revêtu le costume traditionnel de la pairie, soit la couronne, le long manteau de velours pourpre et la cape d'hermine.

-Je n'ai pas le moins du monde gêné d'admettre que ça m'a rendu nerveux, la surprit-il.

Suivant son regard, elle comprit qu'il faisait allusion aux mesures de sécurité déployées pour l'occasion et auxquelles chacun des membres de la famille ou proches de celle-ci devrait se soumettre, tant et aussi longtemps que la fatwa ne sera pas invalidée et ses auteurs démasqués.

-Sans doute n'êtes-vous pas le seul à éprouver de la crainte, suggéra-t-elle.

-Bien sûr que non. Certains d'entre nous ont reçu plusieurs menaces de mort depuis l'assassinat de mon oncle, crut-il lui apprendre avant d'ajouter dans le but de l'impressionner, à commencer par la future reine. Il y arriva pourtant, immédiatement après, lorsqu'il lui confia que la princesse Anne, avait décidé de rompre ses fiançailles tant elle craignait d'être à son tour, victime d'un attentat.

-La nouvelle paraîtra dans deux ou trois jours. Elle sortira dans les journaux dès que le couronnement ne fera plus couler d'encre, déclina-t-il tout en saluant un couple à côté duquel ils valsaient.

-Pauvre princesse, commenta alors Élisabeth.

-Si je vous disais qu'Anne est plutôt soulagée, oseriez-vous dire la même chose? Comme elle levait la tête vers lui et le contemplait bouche bée, il poursuivit, à moins que vous ne soyez une romantique dans l'âme?

-Et vous, seriez-vous amoureux d'elle pour vous exprimer en son nom? Voulut-elle lui clore le bec tant il avait visé juste et là où ça fait mal.

Voyant sa bouche se tordre en une vilaine grimace, elle décocha sa seconde flèche, à moins que vous ne soyez jaloux du roi? Puis même une troisième pour faire face à l'étonnement qui le caractérisa l'instant d'après, les deux sans doute?

Celui-ci eut beau s'esclaffer puis même raffermir sa poigne autour de sa taille, Élisabeth dut déployer l'ensemble de ses talents d'actrice pour lui sourire à son tour tout occupé qu'elle fût à bénir son équipe pour avoir dernièrement réussi à démanteler deux réseaux distincts de terroristes qu'elle avait au préalable repérés sur les réseaux sociaux.

« La princesse Anne avait raison d'avoir peur. Elle était leur principale cible» se remémora-t-elle.

-Maintenant que le roi possède tous les pouvoirs, les ennemis de la couronne mettront tout en œuvre pour que le nouveau souverain n'ait pas de descendance, avait présumé Jason lors de la réunion d'équipe qui avait précédé le démantèlement de la dernière cellule.

« Jason avait donc raison », le félicita-t-elle mentalement à son tour, une seconde avant d'entendre sa voix dans son oreillette, prépare-toi à intervenir Lizzie, le roi et sa fiancée s'approchent de vous.

Lorsqu'il entendit la voix du nouveau monarque claquer dans son dos, le colonel estima avoir trouvé la raison de la nervosité de sa partenaire, ne chercha pas plus loin et relâcha la prise qu'il avait sur celle-ci pour faire face à son cousin.

-Que dirais-tu d'échanger nos partenaires, Fitzwilliam?

-Avec plaisir, s'exécuta promptement celui-ci en faisant gracieusement passer la main gantée de la jeune femme qui était maintenant plongée dans une profonde révérence dans la paume tendue du Roi William. Sentant le regard de tous les convives converger vers leur petit groupe, Élisabeth prit le temps de remercier en pensée la sœur de son beau-frère qui, pendant qu'elle la maquillait, avait décliné tout ce qu'elle avait retenu de sa longue discussion avec le responsable du protocole.

«N'eût été Caroline, je n'aurais jamais su quoi faire,» songea-t-elle en frissonnant.

-Relevez-vous, entendit-elle William lui ordonner, une fois que les deux autres se furent éloignés.

Après s'être relevée avec prudence, incertaine de ses jambes et conservant un silence respectueux, Élisabeth laissa le Roi la tirer vers lui, l'enlacer puis l'entraîner sur la piste de danse. Le souffle court, les mains moites et le cœur prêt à sortir de sa poitrine, Élisabeth pria pour que celui-ci ne tarde pas trop à engager la conversation consciente (vive Caroline) que c'eut été commettre un impair que de parler la première.

-Votre nom ne figurait pas sur la liste des invités, releva-t-il en arborant un sourire moqueur.

-Je suis en service, déglutit-elle, se gardant bien de croiser son regard.

-Quelque chose ne va pas? s'inquiéta-t-il aussitôt en la serrant davantage contre lui afin de s'assurer d'être le seul à entendre sa réponse.

-Votre appareil est débranché.

-Oh, échappa-t-il avant de changer brusquement de direction et l'entraîner derrière l'une des deux grosses tentures qu'il y avait de chaque côté du trône.

Seriez-vous assez aimable pour vous en occuper? Lui présenta-t-il son dos, afin qu'elle eût accès à la petite boîte de connexion qui se trouvait sous le pan gauche de son veston.

-Sors de là Lizzie, hurla la voix de Jason dans son oreillette. Veux-tu bien me dire ce qu'il lui a pris de t'entraîner là?

-Ça y est. Il est rebranché, envoya-t-elle directement dans son micro, afin de rassurer son frère et l'inciter à s'adresser au Roi pour tester le sien.

Lui faisant de nouveau face, la main haussée jusqu'à son oreille, le roi se tint parfaitement coi le temps d'entendre ce que Jason avait à lui dire.

Le voyant se rembrunir puis lâcher son oreillette, Élisabeth comprit que son compagnon, tout Roi qu'il fut, venait de se faire malmener par son frère. Elle allait même s'en excuser lorsque le rideau qui les camouflait fut brusquement agité.

-Quelqu'un aurait-il vu le Roi William? Entendit-elle l'instant d'après.

-Je l'ai vu tout près du rideau il n'y a pas si longtemps. Il était avec une jeune fille?

-Sa fiancée?

-Non. Une autre.

Mais c'était avant. Bien avant qu'elle ne s'oublie dans les bras de son compagnon d'infortune.

Avant qu'ils ne s'oublient tous les deux plus précisément.

Car, aucun des deux n'entendit ni ne fut en mesure de sentir le rideau s'ouvrir.

Le baiser qu'ils échangeaient au moment où on les découvrit, se multiplia sur chacun des écrans de surveillance et fit naître un sourire contrit sur le visage de plusieurs invités. Une seule personne toutefois, laissa échapper un rire franc, sincère, mérité.

Ce fut d'ailleurs ce même rire qui éveilla nos deux amoureux, lorsqu'il se répercuta dans leurs paires d'oreillettes.

« Je n'aurais pas pu choisir un meilleur moment pour les mettre l'un en face de l'autre », se félicita-t-il.

À suivre…

Que pensez-vous de Jason? Et que croyez-vous qu'il va se passer? Qu'imaginez-vous pour la suite?

Miriamme