Dixième partie

Pendant ce temps, non loin de Londres, dans une petite localité isolée mais non moins respectable, mademoiselle Lydia Bennet et monsieur George Wickham étaient profondément endormis dans l'une des chambres minuscules et mal entretenues de l'auberge du Lys d'or. De son côté, ayant fait le choix de loger l'une des deux suites luxueuses que pouvait également fournir l'endroit, le Colonel profitait du sommeil de Georgianna pour rédiger un court message à son cousin William afin de le prévenir du résultat de leur recherche. Aussitôt que ce fut fait, il descendit au rez-de-chaussée et paya grassement le fils de l'aubergiste afin qu'il aille mettre le billet à la poste.

«À toi de jouer maintenant William!» Songea-t-il.

Pendant que le message se déplaçait lentement mais surement en direction de Londres, les pensées du Colonel dérivèrent vers sa jeune cousine. Il réalisa à quel point la jeune fille timide et réservée qu'il avait connu autrefois s'était transformée rapidement. Sa détermination et son courage forçaient son admiration. Après tout, ne lui avait-il pas fallu argumenter des heures et des heures avant d'en venir à ce compromis tant sa volonté s'était révélée inébranlable.

«J'imagine qu'elle est encore fragile pourtant. Ce sera un tel choc pour elle de revoir Wickham dans de telles circonstances... Il faut à tout prix que William reçoive mon billet arrive à temps.»

Le lendemain matin, il fut le premier à descendre car il souhaitait s'assurer que le déjeuner leur serait servi dans la petite pièce qui communique avec leurs deux chambres. Après s'être entretenu avec l'aubergiste pour régler tout cela, il fut soulagé d'apprendre que ni Lydia, ni Wickham n'était encore descendu dans la salle à manger. Il jugea bon de se montrer encore plus prévoyant en réglant immédiatement les frais du repas du midi en raison du risque qu'il y aurait pour Georgianna de les rencontrer à ce moment-là. En revenant dans leur suite, il constata aussitôt que Georgianna était réveillée.

-Fitzwilliam. Je t'attendais. Il est urgent que nous mettions notre plan au point.

-Ils dorment encore. D'après les informations que j'ai obtenues de l'aubergiste, ils ont payés pour toute une semaine. Nous avons donc plus de temps qu'il nous en faut pour nous organiser et agir, fut-il bien heureux de lui apprendre.

-Tant mieux.

Ils dénombrèrent alors l'ensemble des possibilités qui s'offraient à eux en terme de négociation puis finirent par s'entendre sur le scénario suivant: le moment venu, Fitzwilliam transmettrait un billet à Wickham afin de lui donner rendez-vous dans le salon du rez-de-chaussée.

-Je propose que cela se fasse demain, vers quinze heures. Pas avant. Et nous l'y attendrons tous les deux, suggéra tout d'abord Fitzwilliam après avoir estimé le temps qu'il faudrait à William pour venir les rejoindre.

-Lydia ne doit surtout pas être présente, ajouta ensuite Georgianna.

-Non, vraiment pas. Je crois également que le billet devrait être anonyme et mentionner uniquement qu'une personne souhaite lui faire une proposition d'affaire, souleva Fitzwilliam pour finir.

Une fois ces détails d'importance réglés, les deux cousins discutèrent ensuite des modalités de la négociation à venir. Consciente que la plus grosse carotte qu'ils pouvaient agiter sous le nez de Wickham était son héritage, celui-là même pour lequel il s'était autrefois battu en la courtisant, Georgianna se déclara prête à le lui sacrifier considérant que le bonheur de son frère en dépendait. Bien qu'il eut d'abord tout fait pour l'en dissuader, Fitzwilliam feignit de se résigner évoquant le fait qu'en tant que fils cadet, il n'avait lui-même aucune fortune à offrir.

-Toutefois, nous n'utiliserons cet argument qu'en dernier recours... lui fit-il toutefois promettre avant de croiser les doigts derrière son dos et adresser mentalement une prière à son cousin, "il faut à tout prix que tu arrives avant que cette rencontre ait lieue".

Les deux jeunes gens passèrent ensuite le reste de la journée à se préparer pour l'entrevue, jouant le rôle de Wickham l'un après l'autre. Fin stratège, Fitzwilliam poussa tranquillement la jeune femme dans ses retranchements, arrivant à ébranler suffisamment ses convictions pour qu'elle accepte qu'il rencontre Wickham tout seul d'abord afin d'éviter que celui-ci songe immédiatement à réclamer la fortune de la jeune femme.

-Que crois-tu qu'il fera lorsqu''il apprendra que tu es l'instigatrice de cette rencontre? Georgianna, tu as ma parole que j'enverrai quelqu'un te chercher s'il est nécessaire que tu interviennes... s'engagea-t-il pour finir.

Le lendemain matin, après avoir pris un excellent déjeuner en compagnie de sa cousine, Fitzwilliam recommença à s'inquiéter. Quoi de plus normal puisqu'il n'avait reçu aucune réponse de son cousin. Après avoir avalé un léger goûter du bout des doigts quelques minutes avant midi, Fitzwilliam suggéra à Georgianna d'aller faire une sieste prétextant qu'il avait lui-même besoin de se reposer. Celle-ci accepta de bonne grâce et s'endormit très rapidement.

Bien qu'il ne fut qu'à quelques mètres d'elle, dans la troisième pièce de cette suite qu'ils occupaient depuis deux jours, Fitzwilliam était désespéré. Désormais totalement convaincu que William ne serait pas là à temps, il cherchait la meilleure façon de s'y prendre pour régler cette délicate situation sans avoir à impliquer sa cousine.

«Comment lui sera-t-il possible de faire un bon mariage si elle n'a plus de fortune?» S'inquiéta-t-il.

C'est alors que quelques coups discrets furent frappés contre la porte de sa chambre.

-Qui va là? Murmura-t-il après avoir collé son oreille contre le cadre de porte.

-William, lui répondit la voix de son cousin.

Ouvrant rapidement la porte, Fitzwilliam lui fit aussitôt signe de se taire, l'entraina dans sa chambre, l'invita à s'asseoir à côté de lui sur le lit puis lâcha, Sacrebleu William, tu en as mis du temps.

-J'ai fait aussi vite que j'ai pu Fitzwilliam, s'excusa-t-il après avoir jeté un œil critique autour de lui.

-Georgianna dors dans la chambre voisine, lui expliqua Fitzwilliam. En principe, je dois la réveiller dans vingt minutes. Laisse-moi maintenant te faire part de mon plan.

Lorsque le Colonel eut terminé son explication, les deux hommes s'entendirent sur la nécessité que se soit William qui aille rencontrer Wickham.

-Tu n'auras qu'à attendre de l'autre côté de la porte. Si besoin est, je ferai appel à toi.

-Pas si vite William. Avant que nous lancions toute cette opération, il me reste un dernier point à éclaircir avec toi. Soucieux de ne pas faire de bruit, le colonel prit le temps de s'asseoir face à son cousin puis reprit, sommes-nous vraiment obligés d'aller jusque là?

-Que veux-tu dire? S'enquit William en fronçant les sourcils.

-Si ta sœur a souhaité entreprendre ce périple, c'est dans le but de te venir en aide. Alors, qu'en est-il exactement? Comme son cousin se complaisait dans le silence, le Colonel se fit plus insistant, Georgianna se trompe-t-elle concernant les sentiments que tu éprouves pour cette jeune femme? Poursuivant dans la même veine, le colonel jugea bon de le prévenir, je me vois contrains de te rappeler que contrairement à ce que tu penses, tu ne dois strictement rien à cette famille.

Devant le mutisme renouvelé de William, le colonel ne put que s'impatienter, Sacrebleu William, ne vois-tu pas à quel point cette mésaventure est pénible pour ta soeur? J'ignore pour quelle obscure raison elle en est venue à croire que tu étais amoureux d'Élisabeth Bennet, mais je t'en prie William, par respect pour elle et pour mon emploi du temps, dis-moi si nous perdons notre temps ici? FAISONS-NOUS TOUT CELA POUR RIEN? Conclut-il les yeux rivés sur le visage de son cousin germain.

Extrêmement troublé par le questionnement tout à fait justifié du jeune homme, William déglutit puis prit enfin la parole, tout ce que je peux te dire maintenant, c'est qu'ayant déjà été refusé par mademoiselle Bennet, je ne puis prétendre à son affection. Toutefois, par respect pour les sentiments que j'éprouve toujours pour elle, bien qu'ils ne soient aucunement partagés, je souhaite tout de même lui rendre les moyens d'épouser un jour celui auquel elle choisira de donner son cœur. Voilà comment je choisis de répondre à ta question Fitzwilliam.

-Très bien. Alors voici comment je vois les choses.

Dix minutes plus tard, une fois que les deux hommes se furent entendus sur la manière de s'y prendre pour que Georgianna soit maintenue dans l'ignorance de ce qui se passerait en bas, William quitta la suite le premier, gagna le rez-de-chaussée puis s'arrêta juste devant la porte de la pièce où Wickham devait déjà attendre son mystérieux bienfaiteur. De son côté, Fitzwilliam se chargea de réveiller Georgianna puis se conforma à la suite du plan qu'il avait établi avec elle, la quittant donc pour aller rencontrer Wickham.

-Tu ne descendras que si une personne vient te chercher, d'accord? Lui rappela-t-il après l'avoir brièvement serrée contre lui.

-Promis, s'engagea-t-elle, la gorge sèche et la voix tremblante.

Lorsque William fit son entrée dans le petit salon, la crainte déforma momentanément les traits harmonieux de Wickham. Un sourire moqueur s'accrocha ensuite à ses lèvres charnues une fois que William lui eut dévoilé la raison de sa présence. La durée des négociations fut directement proportionnelle aux exigences du jeune homme. Deux heures furent donc nécessaires pour établir non seulement la somme qui serait remise au gredin mais également discuter de ses chances d'avancement dans l'armée. En fin stratège, William s'assura que la contribution financière octroyée à celui-ci soit conditionnelle à la célébration d'un mariage entre lui et Lydia Bennet.

Le Colonel Fitzwilliam fut désigné comme témoin puisque la cérémonie se tiendrait à Londres dans la chapelle privée des officiers. La date fut fixée pour dans deux jours. Pour terminer, Darcy exigea que le mérite de l'ensemble des négociations soit attribué à monsieur Gardiner afin de libérer les Bennet de toute obligation de le rembourser.

Wickham n'eut aucun scrupule à promettre que jamais il ne divulguerait les détails de cette affaire à la famille Bennet et quitta finalement William fier comme un paon pour aller annoncer la bonne nouvelle à Lydia.

Lorsque Wickham l'eut libéré de sa fâcheuse présence, William utilisa le signe convenu avec son cousin puis profita de son entrée dans la pièce pour discuter avec lui de la meilleure façon de s'y prendre pour être sûr d'en finir une bonne fois pour toute avec cette histoire.

Une fois que tous les détails furent réglés et les tâches partagées, William prit immédiatement congé de son cousin puis rentra à Londres pressé de se rendre chez les Gardiner afin de les prévenir du succès de l'entreprise.

De son côté, Fitzwilliam retourna auprès de celle qui, comme convenu, l'attendait dans la suite, morte d'inquiétude.

-Fitzwilliam? Alors? Comment se fait-il que tu ne m'aies pas fait appeler? Le harcela-t-elle alors.

-Wickham a été beaucoup plus raisonnable que prévu, n'eut-il aucun mal à prétendre en la découvrant si pâle.

Préoccupé par la tranquillité d'esprit de sa cousine il abonda dans le même sens, Wickham souhaitait effectivement obtenir de l'argent, mais tenait surtout à ce que ses dettes soient remboursées. Sa seule autre exigence fut que je lui obtienne de l'avancement dans l'armée. Heureusement, c'est le genre de faveur que je suis en mesure de régler pour lui. Ce qu'il ignore toutefois, c'est que je vais m'arranger pour que son bataillon soit affecté loin d'ici et pour longtemps. Alors voilà, à l'exception de quelques menus détails, il a accepté toutes les autres conditions que je lui ai posées et épousera Lydia Bennet dans deux jours, à Londres. Tu n'auras même pas à y assister.

Sautant dans les bras de son cousin pour laisser échapper un flot de larmes de joie, Georgianna s'exclama, c'est merveilleux Fitzwilliam! Je suis si heureuse. Merci. Merci infiniment. Je te serai à jamais reconnaissante.

-Mais c'est ton œuvre Georgianna. Cette idée était la tienne. C'est moi qui suis fier d'être ton cousin, renchérit-il avec émotion.

Georgianna et le Colonel restèrent un long moment lovés l'un contre l'autre savourant l'instant présent comme un trésor. Au bout d'un certain temps, Fitzwilliam commença à ressentir un certain malaise, de plus en plus conscient du danger qu'il y avait à la garder ainsi contre lui. Il prit peur en réalisant que les sentiments qu'il nourrissait envers elle n'avaient plus rien à voir avec ceux d'un cousin pour sa cousine mais ressemblaient beaucoup plus à la tendresse et au désir qu'un homme peut ressentir lorsque la femme qu'il aime se trouve dans ses bras. Conscient qu'en nourrissant de telles pensées, il jouait avec le feu et risquait de la perdre, Fitzwilliam s'écarta d'elle et lui annonça qu'il était temps de préparer leurs bagages pour rentrer à Londres. Bien que surprise par la soudaine brusquerie de son cousin, Georgianna lui obéit puis regagna sa chambre afin d'aller rassembler ses effets personnels.

«Vivement la maison.» Songea Fitzwilliam après avoir exhalé un profond soupir de soulagement.

La lettre devant annoncer la bonne nouvelle aux Bennet arriva trois jours plus tard. Écrite de la main de monsieur Gardiner, celle-ci donnait tous les détails relatifs au mariage des jeunes gens de même que concernant la somme des dettes de Wickham que monsieur Gardiner avait déjà payé au nom des Bennet. Une seconde lettre arriva le lendemain de la première, adressée à Élisabeth.

«Chère mademoiselle Bennet,

Comme vous le savez déjà, votre sœur et monsieur George Wickham sont désormais mariés. Je sollicite votre générosité et votre discrétion à l'égard des détails concernant le rôle que ma sœur et mon cousin le Colonel Fitzwilliam ont joué dans cette affaire. Après avoir réussi à trouver le repère de monsieur Wickham, ils sont arrivés à le convaincre d'épouser votre sœur. C'est à ma demande qu'ils ont tous deux acceptés de taire leur intervention et d'en donner le crédit aux Gardiner. Je ne voulais pas que Georgianna soit associée à cette malheureuse affaire, pas plus que mon cousin d'ailleurs, mais à vous, je devais dire la vérité.

Veuillez accepter l'expression de mes sentiments les plus distingués et mes meilleurs souhaits de bonheur.

Fitzwilliam Darcy.

P.s.: Georgianna ne voulait pas que vous sachiez la vérité.»

Élisabeth était bouleversée. Georgianna méritait vraiment toute son admiration.

«Comment puis-je remercier la sœur sans trahir le frère?» se demanda-t-elle.

Un sentiment d'abandon traversa l'âme solitaire d'Élisabeth. La lettre qui reposait entre ses mains était loin de la satisfaire. Le contenu était trop froid. Son message, expéditif. Difficile de croire que cette même calligraphie lui avait autrefois exprimé une toute autre famille de sentiments. Les lettres de William avaient tour à tour véhiculé du ressentiment et de la culpabilité, mais jamais une telle indifférence.

"N'est-ce pas le ton qu'on emploie dans le monde des affaires?"

La tristesse d'Élisabeth était si grande qu'elle n'arrivait même pas à se réjouir de la nouvelle que Jane lui apporta un peu plus tard, affolée. Contre toute attente les Bingley revenaient s'installer dans la région. Ils annonçaient leur arrivée pour dans une semaine et avaient envoyé une horde de domestiques préparer la maison. Élisabeth afficha un sourire de convenance pour convaincre la galerie, mais ne parvint pas à chasser la lettre de William de son esprit.

Le lendemain, une seconde épreuve attendait la jeune femme lorsque les nouveaux mariés virent rentre visite à la famille. Monsieur et madame Wickham furent accueillis froidement par l'ensemble de la famille à l'exception de madame Bennet qui ne cessait de répéter à quel point elle déplorait que sa Lydia chérie s'installât s'y loin d'elle.

Plus s'étira la visite de sa sœur, plus Élisabeth eut de la difficulté à contenir sa colère. Les fréquentes allusions de Lydia à la fortune de Wickham l'exaspérèrent tant qu'elle jugea bon de se tenir à l'écart.

-Ce n'était qu'une question de temps avant que les qualités de mon mari soient reconnues, se vanta Lydia.

-Ton mari passait son temps à s'en accorder lui-même, des qualités, mentionna Élisabeth dans l'espoir de la faire faire.

-Pas plus tard qu'hier, le Colonel Fitzwilliam a laissé échapper que Georges était un excellent cavalier, fit valoir Lydia, ignorant volontairement la pique d'Élisabeth.

-Tu confonds habiletés et qualités ma chère soeur, releva sarcastiquement Élisabeth.

-Tout ce que mon mari possède est pleinement mérité, tu sauras. Et il aurait pu obtenir bien davantage si cela n'avait pas été de «Fitzwilliam l'orgueilleux», répliqua la nouvelle mariée, sans réaliser qu'elle venait de révéler un secret.

-Tu parles du Colonel Fitzwilliam? Vérifia aussitôt Élisabeth.

-Le Colonel? Non, c'est monsieur Darcy que mon époux appelle ainsi. C'est son prénom après tout.

Réalisant enfin qu'elle venait de commettre une erreur, Lydia se couvrit la bouche avec le dos de sa main puis s'exclama, Oups!

-Je doute que ce bienfaiteur apprécie le surnom que ton époux lui donne, conclut Élisabeth en s'éloignant.

«Il me tarde d'aller rencontrer le Colonel. S'il en est un qui sait de quelle manière les choses se sont passées, c'est bien lui, se dit-elle.

Deux jours plus tard, après avoir obtenir la permission de son père de se rendre à Londres chez les Gardiner, Élisabeth convia le Colonel à venir lui rendre visite. Lorsque le jeune homme fut introduit dans le salon par l'intendant des Gardiners, Élisabeth s'empressa de s'incliner devant lui pour le saluer.

-Colonel Fitzwilliam, je suis très heureuse de vous revoir.

-Mademoiselle Bennet! Il s'agit d'un plaisir partagé... Ajouta-t-il après avoir pressé sa main délicatement.

-Venez-vous asseoir près de moi. J'ai beaucoup de choses à vous dire. Annonça-t-elle sans attendre davantage.

-Très bien, je vous écoute. Répondit-il poliment.

-Laissez-moi d'abord vous remercier pour ce que vous avez fait pour ma sœur Lydia. Je vous serai à jamais reconnaissante. Votre cousin à beau avoir insisté pour que je garde le secret, il me faut tout de même vous dire merci au nom de tous les membres de ma famille. Jetant un œil intéressé sur le Colonel, Élisabeth l'observa tout en se demandant : «Voyons voir comment il répondra à mes louanges.»

-Je vous en prie. Vous n'avez pas à me remercier. Je n'étais présent que pour veiller sur ma cousine, finit-il par dire, se montrant ainsi extrêmement prudent.

-Je suis certaine que vous êtes trop modeste et que vous sous-estimez votre participation. Mais puisque vous me parlez de Georgianna. J'aimerais être certaine que l'expérience n'a pas été trop «pénible» pour elle. Pouvez-vous me rassurer sur ce point?

-Elle a été très courageuse. Plus que cela en fait, elle a été magnifique, renchérit-il.

-Si vous saviez comme vos paroles me tranquillisent l'esprit. J'imaginais le pire pour elle. Oh, j'oubliais, par pure curiosité, pouvez-vous me dire à quelle somme s'élevaient les dettes de Wickham? Constatant qu'il restait résolument silencieux, Élisabeth poursuivit, c'est que, voyez-vous, ma sœur Lydia a affirmé que son époux avait hérité d'une très grosse somme.

-Je ne savais pas, se contenta-t-il de répondre.

-Colonel Fitzwilliam, loin de moi l'idée de vous torturer, mais, vous devez comprendre qu'il me faut savoir la vérité. Après que le jeune homme ait acquiescé d'un discret mouvement de la tête, Élisabeth osa enfin s'enquérir : «ON» vous a fait promettre de ne rien dire, c'est ça?

Le jeune homme resta tout aussi silencieux, mais semblait maintenant lutter contre une forte envie de lui communiquer quelque chose. Devinant qu'il était fort probablement lié par une promesse, Élisabeth rusa en lui demandant, colonel, votre promesse ne saurait se rapporter également à l'écriture, n'est-ce pas?

Tout en lui posant la question, elle se leva lentement, approcha une petite table devant lui, mit une plume et une feuille de papier à sa disposition et poursuivit, je suppose que monsieur Darcy était avec vous lorsque vous avez rencontré Wickham?

Après avoir griffonné une brève réponse sur la feuille papier, le Colonel la fit glisser vers la jeune femme qui venait tout juste de se rasseoir auprès de lui. Se penchant légèrement vers la table, Élisabeth découvrit sa réponse puis s'exclama aussitôt, Colonel Fitzwilliam, je ne comprendrai jamais votre cousin. À quel jeu s'adonne-t-il? Ma famille croit être en dette envers les Gardiner et moi, et bien moi, qui suis la seule à connaître l'exacte vérité, je ne suis même libre de le remercier, s'emporta-t-elle avant de se tourner vers lui à nouveau et le voir hausser les épaules en guise de réponse. Quelle version de l'affaire a-t-il donnée à Georgianna? vérifia-t-elle ensuite.

-Pour elle, c'est moi le vrai héros, admit-il en grimaçant.

-Mais pourquoi? Pourquoi tant d'intrigues? s'insurgea-t-elle.

-William ne cherche qu'à vous aider.

-Si tel est le cas, pourquoi se cache-t-il derrière vous et Georgianna?

-Il ne veut pas de votre reconnaissance.

-Pour quelle raison?

-Ah, ça c'est à lui qu'il faut le demander, affirma-t-il en fuyant son regard.

-COMMENT VOULEZ-VOUS QUE J'EN DISCUTE AVEC LUI ALORS QUE JE NE SUIS PAS CENSÉE SAVOIR QUE C'EST LUI QUI A TOUT RÉGLÉ! S'exclama la jeune femme avant de lâcher un grand cri d'exaspération.

-Mademoiselle Bennet, le fait de savoir que mon cousin a joué un rôle dans le mariage de votre sœur, change-t-il quelque chose aux sentiments que vous avez pour lui? s'enquit le Colonel après un long silence, prenant totalement celle-ci par surprise.

-Non. Non, pas du tout. Je ne vois pas ce que mes sentiments viennent...

-Mademoiselle Bennet, il n'y a pas si longtemps vous avez refusé d'épouser mon cousin, n'est-ce pas? La coupa le Colonel.

Comme la jeune femme rougissait violemment et se contentait de hocher la tête pour lui répondre, Fitzwilliam enchaîna aussitôt : MAINTENANT QUE VOUS SAVEZ CE QU'IL A FAIT POUR VOUS, regrettez-vous la décision que vous avez prise alors?

-Si j'éprouve quelques regrets aujourd'hui, cela n'a rien à voir avec ce qu'il a accompli pour ma sœur. Je regrette plutôt de ne «pas avoir fait passer ses paroles par le même filtre que celui que j'utilisais pour les autres.» répondit-elle prudemment, faisant volontairement référence à leur première rencontre et plus particulièrement à la critique que le colonel lui avait adressée alors.

-Lui avez-vous fait part de ces regrets?

-Non pas encore...

Puis, répondant à l'interrogation muette livrée par l'expression de son interlocuteur, elle ajouta, je lui en parlerai dès que je le verrai. Je vous remercie Colonel Fitzwilliam.

-Très bien, je vous laisse maintenant. Au revoir mademoiselle Bennet. Et bonne chance.

En sortant de chez les Gardiner, le Colonel n'avait qu'une idée en tête, aller retrouver Georgianna. Il ne souhaitait surtout pas que son affection pour sa cousine, prenne autant de détours que ce qui se tramait orageusement entre Élisabeth et William. Comment deux êtres pouvaient-ils se méprendre autant sur leurs intentions et leurs sentiments? Le Colonel était épuisé et aspirait à une tranquillité que la présence seule de sa cousine pouvait lui apporter. Il lui importait peu de savoir si elle était en mesure ou non de lui retourner son affection. Pour cela, il était prêt à attendre aussi longtemps qu'il le faudrait. Toutefois, ce dont il était absolument sûr, c'est qu'il ne renoncerait jamais à elle.

En arrivant devant l'immeuble où logeaient ses deux cousins, le Colonel esquissa un léger sourire et s'approcha de la porte. Une minute plus tard, il fut introduit dans le salon où le frère et la sœur discutaient tranquillement.

-Fitzwilliam, quelle surprise. Quel bon vent t'amène? l'interrogea William en se levant pour venir lui faire l'accolade.

-Bonsoir William! S'approchant ensuite de Georgianna, le colonel s'inclina et lui baisa la main. Bonsoir Georgianna, la salua-t-il ensuite d'une voix joyeuse.

Fixant ensuite ses yeux où brillait une lueur différente, Fitzwilliam se laissa surprendre par une idée à laquelle il donna suite en s'adressant à nouveau à la jeune femme, Chère cousine, je te transmets les bons vœux d'une amie commune.

-Ah oui? De qui? Haussa-t-elle les sourcils.

-De mademoiselle Élisabeth Bennet!

-Élisabeth est à Londres? S'enquit Georgianna.

-Que fait Mademoiselle Bennet à Londres? L'interrogea William simultanément.

-Elle séjourne chez son oncle. Sa tante voulait lui présenter des gens semble-t-il, improvisa-t-il. Je me rendais chez les Gardiner afin de remettre le certificat officiel d'avancement militaire de monsieur Wickham et je l'ai trouvée là. Elle m'a demandé de vous saluer tous les deux, mais elle n'embrasse que Georgianna, précisa-t-il, tout sourire. Elle repart pour Longbourn demain matin, immédiatement après le repas du midi. J'ai été, sans conteste, très heureux de la revoir.

-Georgianna et moi devons nous même partir pour Longbourn dans deux jours. Nous séjournerons chez les Bingley pendant quelques jours avant de rentrer à Pemberley, relata ensuite William.

-Il est dommage que mademoiselle Bennet doive partir si tôt. Auquel cas, vous auriez pu voyager tous ensemble. Enfin, ce sera pour une prochaine fois, conclut Fitzwilliam, se demandant si son stratagème allait fonctionner.

-C'est une très bonne idée, j'aimerais tant voyager avec elle, s'enthousiasma Georgianna, je lui en parlerai demain matin en allant la voir. En espérant qu'il ne soit pas encore trop tard, conclut-elle tout en faisant signe à son cousin de venir s'asseoir près d'elle.

-Il sera certainement trop tard, s'exclama William avec emphase.

-Tu as raison William, il vaut mieux oublier cette idée Georgianna, trancha Fitzwilliam, ayant volontairement mal interprété les paroles de son cousin.

-Oh William, s'il te plait, laisse-moi y aller maintenant? Il n'est même pas sept heures. Fitzwilliam a raison, si j'attends à demain, il sera trop tard, plaida Georgianna en se levant.

-Eh, mais c'est que je croyais pouvoir discuter un peu avec toi Georgianna, intervint Fitzwilliam en se levant à son tour.

-Oh, pardon Fitzwilliam, se désola-t-elle avant de se tournant vers son frère pour demander, est-ce que cela te dérangerait d'aller la voir pour lui en faire la suggestion?

-C'est que... Bon, allez. C'est une bonne idée. Je vais m'y rendre sans tarder pour lui transmettre ton invitation.

Deux minutes plus tard, William était déjà hors de la pièce et sautait dans une calèche.

Aussitôt que William eut libéré la pièce de sa présence et qu'elle eut la preuve de son départ, Georgianna lâcha un grand cri et se jeta dans les bras de son cousin, Fitzwilliam tu es incroyable. Comment cette idée t'est-elle venue?

La serrant à l'étouffer pour la faire tourner dans les airs, Fitzwilliam la complimenta à son tour, Et toi comment as-tu pu saisir aussi rapidement ce que je voulais faire? Tu es allée directement dans le sens que je souhaitais.

-Il n'est pas difficile de lire sur ton visage, tu sais, admit-elle en rougissant.

Fitzwilliam relâcha alors son étreinte de manière à ce que Georgianna puisse entièrement voir son visage, Et maintenant, comprends-tu ce que mon visage te dit?

Légèrement embarrassée, Georgianna admit, je suis désolée, mais je n'ai jamais vu cette expression sur ton visage auparavant.

-Ne l'as-tu pas déjà vue sur le visage de ton frère? S'enquit-il.

-Oui, à quelques reprises.

-À quel moment?

-Lors du séjour d'Élisabeth à Pemberley. Se détournant aussitôt, la jeune femme ajouta, mais, je ne te savais pas si bon acteur.

-Georgianna, regarde-moi.

Comme celle-ci tardait à se détourner, Fitzwilliam s'approcha doucement d'elle, l'aida à compléter son mouvement, lui prit les deux mains puis les baisa délicatement l'une après l'autre.

-Lorsque tu es venu me demander de t'aider à trouver Wickham, la seule chose qui est vraiment parvenu à me convaincre de te suivre c'est lorsque tu as mentionné cette expression que tu avais aperçue dans les yeux de ton frère. Tu disais être prête à tout pour que William puisse être heureux à nouveau. C'est vrai, n'est ce pas? Une fois que celle-ci eut acquiescé d'un signe de tête discret, il enchaina, Alors, maintenant que je me trouve la même situation que William, que serais-tu prête à faire pour moi?

-Je ne sais pas. Je ne comprends pas très bien ce que tu cherche à me dire, balbutia Georgianna en rougissant légèrement.

-Laisse-moi t'expliquer, annonça-il juste avant de poser lentement ses deux mains derrière la nuque de Georgianna pour la regarder avec intensité, Est-ce ainsi que ton frère regardait mademoiselle Bennet?

-Oui, Répondit-elle timidement.

-Et ensuite qu'a-t-il fait?

-Rien...

-Il ne l'a pas embrassée? S'étonna Fitzwilliam.

-Non...

-Il aurait dû...

Encouragé par le silence de Georgianna, Fitzwilliam posa alors délicatement ses lèvres sur celles de sa cousine. Son baiser fut aussi tendre et léger que les sentiments qu'il éprouvait déjà pour elle. Bien qu'au tout début elle eut laissé transparaître un léger mouvement de surprise, très rapidement, elle se détendit, permettant ainsi au baiser du jeune homme de se faire plus insistant. Quelques instants plus tard, celui-ci la relâchait pour lui avouer, Je t'aime Georgianna.

Reprenant délicatement possession de ses lèvres, il les garda prisonnières tant et aussi longtemps qu'il lui resta quelque chose à exprimer. Lorsqu'enfin il la libéra, Georgianna lui confia toute la profondeur de son affection et toute la joie qu'elle éprouvait à savoir qu'ils partageaient les mêmes sentiments.

...À suivre...

Miriamme