Chapitre neuf : Réconfort
Etre fâché contre Dean rendait les soirées de Sam beaucoup plus tranquilles et solitaires. Enfermé dans sa chambre, un livre à la main, il s'occupait l'esprit pour s'éviter de penser à tout ce qu'il avait vécu cette année. C'était un miracle qu'il tienne encore debout, à son sens. Combien de fois aurait-il dû mourir, en comptant celle-ci ?
Son portable, heureusement, sonna alors qu'il s'apprêtait à ruminer de sombres pensées encore. Source de distraction bienvenu, il décrocha presque avec enthousiasme.
- Sam Winchester, j'écoute ?
- Sam ? C'est… Resha.
Le chasseur se redressa dans son lit, ravi de la surprise. Il était arrivé, au courant de l'année passée, qu'ils s'appellent de temps en temps pour échanger des nouvelles, mais en général c'était lui qui faisait le premier pas. Il réalisa alors que si elle était pour une fois celle qui l'appelait, c'était que quelque chose de grave venait de se produire. Et sa voix, tremblante, le conforta dans cette impression.
- Resha, ça ne va pas ? Je peux faire quelque chose pour t'aider ?
- J'ai… appris une mauvaise nouvelle. Je ne sais pas si c'est vrai, en fait. Mais je suis terrifiée, Sam. Je ne sais pas quoi faire.
- Je t'écoute ?
A l'autre bout du fil, la jeune femme prit une profonde inspiration pour se donner du courage. Un instant, il crut qu'elle allait lui annoncer la mort de Crowley, sachant comment ils étaient proches. Mais en général, ils évitaient d'aborder le sujet.
- Une… femme. Démone. Abaddon, je crois, est venue ce soir. Elle voulait m'utiliser contre Crowley, je pense. Mais elle m'a aussi dit qu'elle savait pour le sort, et qu'elle savait comment m'en débarrasser.
La mâchoire de Sam se crispa au nom d'Abaddon, le chevalier pour lequel son frère était sans doute en train de tout sacrifier. Mais sa haine personnelle allait devoir attendre, car il avait pour l'instant une jeune femme bouleversée à l'autre bout du fil.
- Et bien c'est vrai qu'Abaddon a bien connu… je suppose. Peut-être qu'elle dit la vérité, mais les démons mentent, tu sais, surtout s'ils ont un but bien précis en tête.
- Je sais, souffla Resha. Mais ce n'est pas ça. Selon elle, quand je mourrais, ce n'est pas l'Enfer qui m'attend. Elle a parlé de la Cage.
- De la…
La gorge de Sam se serra, et il fit un effort surhumain pour surpasser sa peur, et repousser ses souvenirs au plus profond de lui.
- Resha, on ne laissera pas ça se produire. Je ne laisserai pas ça se produire, fit-il en se relevant pour saisir sa veste et un portefeuille qui traînait. Je vais chercher quelqu'un, et on fera tout ce qui est en notre pouvoir. D'accord ?
- Alors c'est vrai ? C'est la Cage qui m'attend si je meurs ?
L'homme se mordit la lèvre en se traitant mentalement d'imbécile. Ce n'était certainement pas comme ça qu'il allait la rassurer !
- Je ne sais pas, avoua-t-il, ce qui n'était pas totalement faux. C'est une hypothèse, et c'est vrai que j'y ai déjà pensé. Mais ça ne sert à rien de se baser sur une hypothèse, pas vrai ? Je serai là demain dans la journée, c'est une promesse. N'ouvre à personne d'autre, reste en sécurité.
- D'accord, murmura la jeune femme, avant de raccrocher.
Sam n'allait pas perdre une seule seconde. Le téléphone calé contre son épaule, il griffonna un mot à la va-vite pour son frère avant d'aller le déposer à la cuisine.
- Allô ?
- Cass, j'ai besoin de ton aide, c'est urgent. Je passe te prendre, annule tous tes rendez-vous.
Et sans laisser le temps à l'ange de répondre, il raccrocha, s'élançant vers la sortie du bunker.
Resha se passa un peu d'eau fraiche sur le visage avant d'oser affronter son reflet aux cernes creusées. Crowley n'était pas réapparu, et Sam ne l'avait pas franchement rassuré. Enfin il allait arriver, et avec, elle l'espérait des réponses.
Une douleur pointa sous son crâne, et elle ferma les yeux en grimaçant, les doigts crispés dans ses cheveux. Elle avait mis si longtemps à se reconstruire, à tenter d'enfouir ces souvenirs ! Elle n'était qu'une simple humaine, bordel !
La sonnette de la porte d'entrée la fit sursauter, et heureusement l'aida à se ressaisir. Elle s'essuya rapidement le visage avant d'aller ouvrir, découvrant comme elle l'espérait Sam sur le pas de la porte. Accompagné de deux personnes qu'elle ne connaissait pas, et qui se tenaient en retrait : un homme aux yeux bleus hypnotiques vêtu d'un long manteau brun, et une femme aux long cheveux bouclés habillée d'un élégant tailleur. Le premier, elle devina son nom avant même qu'il ne puisse se présenter. Après tout, Crowley avait tant parlé de lui.
- Resha, hey, fit Sam en indiquant ses deux invités. Ce sont…
- Castiel et une autre ange, je présume ? Attendez, je retire les protections.
Elle referma la porte, le temps de gratter les bons symboles, puis les invita à entrer. Castiel en particulier l'observait avec attention. Il lui tendit la main, qu'elle serra avec un sourire poli.
- Vous vous souvenez moi ? demanda-t-il d'une voix douce.
Surprise, elle lui fit non de la tête. Elle ne se souvenait pas de l'avoir déjà rencontré.
- Crowley m'a beaucoup parlé de vous et euh… de votre manteau, compléta-t-elle avec un sourire en coin, évitant d'évoquer à quel point le démon s'était moqué du style vestimentaire de l'ange.
Il pencha la tête sur le côté, une expression perplexe sur le visage. Mignon, comme réaction.
- Cass est celui qui t'a zappé à l'hôpital… Tu sais, l'informa Sam. Et voici Sarah. Elle peut nous aider, enfin elle le pense.
La femme ange offrit un sourire rassurant à la jeune humaine, qui le lui rendit. Effectivement, elle avait l'air de quelqu'un à qui on pouvait faire confiance.
Ils se retrouvèrent tous les quatre au salon, Resha allongée sur le canapé alors que les deux anges procédaient à un examen de leur cru. Sam avait rapproché le fauteuil du canapé, ne pouvant que servir de soutien moral. Sarah posa deux doigts sur le front de la jeune femme et inspira profondément en fermant les yeux.
- Je sens… oui, il y a bien une marque. Différente de ceux qui ont vendu leur âme…
- Les gens qui vendent leur âme ont une marque ? s'étonna le chasseur.
Castiel acquiesça, son visage trahissant son inquiétude.
- Si un accident devait se produire, qu'un humain ayant passé un pacte meure avant le terme, les Faucheuses savent ainsi que l'âme est destinée aux enfers. Il n'y a pas de pardon pour ceux qui ont cédé à la tentation.
- Moi j'ai pas cédé, grommela Resha, ce qui arracha mine de rien un sourire à Sam.
- C'est de la magie de haut niveau. Trop haut niveau. Un sort posé par un archange doit être défait par un archange ou équivalent, si on veut que cela se passe sans dommage. Je pourrais tenter d'arranger les choses, mais il faudrait manipuler l'âme et…
- La douleur serait telle que ça mettrait la vie de cette personne en danger, compléta Castiel en adressant un regard navré à Resha.
Elle haussa les épaules en se redressant dans le canapé.
- Je ne vous aurais pas laissé faire, très honnêtement. La première fois, c'était la fois de trop. Même lorsqu'il a voulu me tuer après, j'ai moins souffert. C'est dire, j'avais quand même un sacré trou dans la poitrine !
- Et il n'y a rien qu'on peut faire, alors ? voulut savoir Sam qui refusait de perdre espoir. Abaddon a dit qu'elle pourrait peut-être faire quelque chose.
- Elle ou Métatron, ce serait… une possibilité, répondit prudemment Castiel avant de secouer la tête. Mais rien n'est sûr. Lucifer a apposé cette marque lui-même, et il était le second plus puissant des archanges.
- D'accord, mais même sans chercher à la retirer, est-ce que c'est vrai au moins qu'elle est censée me conduire à lui ?
Resha esquissa une grimace à cette idée, avant de reprendre.
- Non parce qu'honnêtement, je doute qu'il se souvienne de moi. Je ne vois pas l'intérêt d'aller lui raviver la mémoire.
- Lucifer a une très bonne mémoire, il n'oublie rien, la corrigea Castiel avant de s'apercevoir trop tard de l'air outré de Sam. Enfin je veux dire… Il a probablement fort à faire avec Michael, déjà.
- Cass, il est hors de question qu'on la laisse finir dans la cage, rétorqua le chasseur, la mâchoire crispée. Personne au monde ne mérite un tel châtiment. On retournera tous les livres du Bunker, s'il le faut.
- Sam, je ne voulais pas dire que j'allais laisser les choses se faire, le corrigea prudemment l'ange, car il voyait bien que son ami avait du mal à se retenir de laisser éclater sa rage. On trouvera. Mais d'abord il faut libérer le Paradis de l'emprise de Métatron. S'il y a une solution, elle se trouve forcément là-haut.
Resha resta silencieuse tout au long de leur échange, réfléchissant à ce qu'elle savait de la situation. Si elle se souvenait bien… les anges étaient tombés cette fameuse nuit. Crowley était aux prises avec Abaddon. Sam et Dean se préparaient à un combat dantesque, l'équilibre du monde dans la balance. Et tous ces gens, qui avaient apparemment d'importantes choses à faire… perdaient leur temps avec une pauvre humaine effrayée par un futur hypothétique.
Soudainement, elle eut honte d'elle-même. Comment pouvait-elle pleurer sur son sort et se cacher pathétiquement entre ces murs, alors que même Crowley avait pris la peine de lui apprendre à se défendre ?
- J'attendrai, fit-elle soudainement, ce qui interrompit la conversation un peu houleuse entre les anges et l'humain. Ce n'est pas comme si j'allais mourir demain, à moins qu'une autre Apocalypse soit en cours et que personne ne m'ait prévenu.
Sam lui prit doucement la main, visiblement pas rassuré par ses paroles.
- Resha, tu n'es pas obligée d'affronter ça toute seule.
- Je ne suis pas seule, sourit-elle doucement en levant les yeux vers lui. Toute cette histoire… ça craint, vraiment. Je voulais juste visiter le pays, et toute ma vie a volé en éclat à cause d'une stupide rencontre, sous le porche d'une église.
Elle soupira et ferma les yeux, se laissant pour une fois envahir par ces souvenirs si déplaisants. Elle se força à les revivre jusqu'au bout, déterminée à ne plus les fuir. La douleur irradia de nouveau son corps, comme la nuit de sa dernière rencontre avec Lucifer, mais elle ne céda pas.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle dut faire face aux regards compatissants de ses invités, qui ne lui firent aucune remarque sur les larmes roulant sur ses joues. Et elle les en remercia intérieurement.
- Mais ça ne veut pas dire que ma vie s'est finie pour autant, reprit-elle avec une conviction nouvelle. J'ai rencontré des… êtres formidables. J'ai beaucoup appris. Et si je suis encore debout aujourd'hui, c'est une grande victoire : je n'ai pas cessé de me battre, je ne cesserai pas de me battre. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, et je m'en fiche. Je continuerai à avancer, et je serai patiente. On trouvera une solution, ou alors je partirai avec fierté. … Mon dieu ce que c'est niais.
Elle pouffa, frappée par la stupidité de ce qu'elle venait de dire, et refusa d'accepter que les autres la contredisent. A force de se disputer, ils finirent tous par en rire de bon cœur. Sam eut un regard admiratif, même, pour ce petit bout de femme qui avait toutes les raisons du monde de sombrer dans le désespoir et qui parvenait, malgré tout, à prouver que la fatalité n'avait jamais été une raison d'abandonner le combat.
