Il se passe un millier de choses.

Des milliers de choses qui naissent, tourbillonnent, trahissent, cachent, révèlent et qui meurent. Une impression, une interrogation, une peur, une envie, de l'absence, du sens, une conviction, un sentiment, de l'émotion, une intention... autant de choses qui permettent de lire l'autre en face. De s'imprégner de ses expériences, son vécu, ses désirs, ses craintes et tout ce qui va avec. Il existe un millier de choses dans le regard de la personne que l'on aime si l'on sait y faire attention.

Mais moi... je ne le savais pas. Pas à cette époque-là.

Je ne savais pas lire tout ce qu'il y avait dans ses yeux, tout ce qu'elle y exprimait pourtant si clairement. Je me le suis demandé à de nombreuses reprises: aurait-ce été différent ? Si j'avais su comprendre, si j'avais su réfréner mes propres angoisses, aurais-je perçu sa faiblesse ? Aurais-je réussi à changer notre destinée ?

La femme aux yeux sombres me fusillait du regard.

Je ne protestais que faiblement. J'étais bien trop consciente de l'avantage physique et mental qu'elle avait sur ma personne affaiblie. «Je ne sais pas où est Gabriel. Si je le savais, je ne serais pas ici avec toi...», répétai-je pour la quatrième fois tandis qu'elle m'interrogeait inlassablement sur le même sujet. Shaw se redressa légèrement, mais elle ne lâcha pas mes poignets meurtris par la force qu'elle y exerçait.

— Tu mens... me jeta-t-elle froidement tout en resserrant sa prise.

— Je... ne te mens pas... répondis-je précipitamment, le visage crispé par une grimace de douleur résultant de ma posture inconfortable.

J'observai les prunelles froides qui, malgré l'absence d'azur, n'avaient rien perdu de leur éclat de glace. Rien ne lui ferait changer d'avis. Je n'avais aucune preuve concrète à lui fournir, aucune preuve matérielle de ma non-implication au sein de Decima. Qu'étais-je pour elle ? Un vampire comme tous les autres. Une créature dénuée de tout sens moral qui se nourrit du sang d'autrui pour survivre.

En d'autres termes, je n'étais qu'un parasite à ses yeux.

Peu ragoûtée par la comparaison, je détournai momentanément le regard. Parfois, le paradoxe de mon état semi-mort m'intriguait. Mais, contrairement à certains de mes semblables, je n'étais pas dégoutée par ma nature. Bien au contraire. J'adorais ma condition vampirique. J'aimais tous les avantages qu'elle me procurait, et les inconvénients — mineurs — que constituaient la lumière du soleil et la nécessité du sang ne me gênaient pas. Maigres sacrifices en compensation d'un apport bien plus grandiose que tout le reste.

Depuis ma naissance vampirique, j'avais gagné en force, en vitesse, et je pouvais subjuguer le plus con des hommes. Mais par dessus tout... j'avais acquis le statut d'immortelle. Qui refuserait un tel cadeau des dieux ? Quant à la morale... l'être humain peut-il vraiment se targuer d'innocence absolue ? Et pour Shaw...

Je ramenai mon attention sur elle. Il fallait qu'elle m'entende. Il fallait qu'elle le sache. «Tu l'as senti, n'est-ce pas ? Tout à l'heure, quand nos mains...

— La ferme, coupa-t-elle froidement.

— ...quand nos mains se touchaient, continuai-je imperturbable. Tu l'as senti...

— Tais-toi !

— Tu as senti ce qu'il y a entre nous !», explosai-je soudainement.

Je tentai de me redresser mais ne parvins qu'à accentuer la douleur dans mes poignets. Elle me maintenait bien trop fermement. Si je pouvais seulement boire une goutte de sang... Je décidai de supporter la douleur. Je n'avais pas le choix dans tous les cas. «Tu as senti ce qu'il y a entre nous...», répétai-je plus lentement à voix basse. Comme si le murmurer pouvait lui permettre de mieux comprendre.

— Mensonges, manipulations... le propre des suceurs de sang, hein ?

Je fermai les yeux, désespérée par l'inextricabilité de notre situation. Ainsi, les mois passés dans les forêts enneigées du Vermont avaient suffi à l'aliéner complètement. Je capitulai soudainement. À quoi bon ? Rien n'allait dans mon sens. Absolument rien.

— Tu as d'autres souvenirs, maintenant. Je le vois bien. J'espère que le Vermont t'aura apporté toutes les réponses que tu cherchais... lâchai-je à mi-voix, lasse de me battre pour quelque chose qui n'existait plus.

Elle se raidit brusquement. Et je l'imitai dans la foulée. Dans ma poitrine, mon cœur battait à tout rompre. Le lien s'était de nouveau tendu ! Si fort que je le ressentais presque dans mes entrailles. Bon sang... le lien prenait une forme que je ne comprenais pas. Que se passait-il ? Qu'avions-nous fait ? Shaw me transperça du regard.

— Comment tu fais ça ?

Je n'eus pas le temps de répondre. Elle m'attrapa par les épaules et me secoua tel un prunier. «Et la forêt ? Le Vermont, qui te l'a dit ? Tu étais là ? Tu m'as suivie, c'est ça ?», déballa-t-elle sans cesser de me remuer d'avant en arrière. La douleur explosa dans ma poitrine, tel un cisaillement électrique, et le voile rouge familier de la douleur m'empêcha momentanément de discerner clairement les alentours. Lorsque la vague de douleur commença à s'estomper, un éclair d'une autre nature me figea sur place: les rêves éthériques !

Ils étaient la seule manière pour moi d'obtenir ma libération. Il était là, mon salut. Si je parvenais à susciter davantage d'intérêt sur ce point, je pouvais obtenir d'elle ma libération en échange.

Et tu ferais bien de te dépêcher, Sanguine. Ta plaie a été nettoyée, mais elle ne va pas cesser de s'infecter pour autant. Tu n'en as plus pour longtemps.

Au-dessus de moi, Shaw sursauta comme si un ennemi invisible l'avait bousculée. «Putain de bordel, mais c'est quoi ce truc ?!»

Un affreux doute me traversa. Était-elle en capacité d'entendre mes pensées ? Je décidai de l'écarter pour l'instant: ma vie était en jeu, et il fallait que je négocie finement si je ne voulais pas finir en cendres. Car je la connaissais mieux que personne: Shaw était tout à fait capable de me tuer sur le coup et sans sourciller. J'attendis quelques secondes avant de déclarer: «Enlève la dague et je te le dirai.»

Elle eut d'abord un mouvement de recul. Je crus un instant qu'elle allait me tuer. Ses yeux fulminaient littéralement. Si je n'étais plus capable d'éveiller le moindre sentiment de désir chez elle, j'étais toujours en mesure de la provoquer. Je n'avais pas tout perdu... Elle soupira, de mépris plus qu'autre chose, puis déclara platement:

— Pas moyen. Ça ne marche pas comme ça. Tu parles, ou tu crèves. C'est toi qui vois.

— Alors tu ne le sauras jamais.

Sa bouche se contracta, tout comme ses mains contre mes épaules. Ses ongles s'enfonçaient dans ma peau; je sentais presque la pointe acérée d'une de ses griffes pénétrer ma chair. Bon sang... si je continuais à la provoquer ainsi... Je me repris aussitôt. Non, c'était la bonne marche à suivre. La seule marche à suivre. Shaw n'était stimulée que par le goût du danger et de l'inconnu. Il fallait continuer à exciter sa curiosité. Il fallait continuer à la défier. Jusqu'au bout. Je puisai dans mes dernières forces — et mes dernières cartes — pour appuyer mes propos.

— Tu sais que j'irai jusqu'au bout, Sameen.

Elle s'empara du manche de la dague d'argent en un clin d'œil. Elle fut si rapide que j'eus à peine le temps de réagir.

— Appelle-moi encore comme ça... juste une fois... rien qu'une...

Je pouvais nettement distinguer les crocs saillants qui me menaçaient sans équivoque, et les prunelles d'azur qui me mettaient au défi de prononcer son nom me paraissaient plus sombres qu'auparavant. Affaiblie comme je l'étais, je me sentis plus vulnérable que jamais. Que lui était-il arrivé ? Ce n'était pas Shaw que j'avais en face de moi. C'était un prédateur. Un dangereux prédateur capable de me mettre en pièces si je ne fournissais pas la bonne réponse.

Je tentai le tout pour tout.

Je me redressai tant que bien mal, malgré la douleur, pour venir à sa rencontre. «Il y a un vide quelque part en toi. Je le sais, parce que je le ressens aussi. Je le ressens parce qu'on nous a volé quelque chose... quelque chose de précieux qui nous appartenait et qu'on ne pourra récupérer qu'en...»

Le râle inhumain qui s'échappa de sa gorge m'empêcha presque de continuer, mais je surmontai ma peur ainsi que la douleur en plantant mon regard ambré dans le sien. «...qu'en tuant Gabriel.», achevai-je malgré la souffrance que me provoquait la lame d'argent. La femme aux yeux d'azur me foudroya du regard. «Qu'est-ce qu'il a volé ?», me demanda-t-elle en m'empoignant soudainement par le cou. Sa force me déstabilisa; je déglutis lorsque ses doigts se resserrèrent sur ma gorge. Elle allait me tuer... Shaw avait toujours été plus puissante que moi physiquement, mais... quelque chose avait changé depuis son retour du... j'interrompis le flot de mes pensées.

Son retour du Vermont. Mais comment l'avais-je appris ?

Je fouillai ma mémoire à la recherche d'un indice m'ayant permis de connaître cette information. Il n'y en avait aucun. Pour la simple et bonne raison que les rêves éthériques ne m'avaient jamais montré autre chose que son entourage immédiat. Mais... cela pouvait-il provenir de Shaw ? M'avait-elle communiqué sans le savoir son emplacement, avec précision, et ce par le biais de notre lien ?

Ah. Tu commences enfin à réfléchir, Sanguine.

Il était toujours là... Plus que jamais, le lien était toujours bel et bien existant entre nous. Il n'avait même probablement jamais cessé d'exister. Shaw et moi avions simplement perdu la capacité de l'entendre. Sonnée par ce que je venais de réaliser et par ce que cette révélation pouvait signifier pour nous, j'en oubliai ma situation présente et pourtant si pressante. Shaw me le rappela d'une forte pression de la main, si forte que j'en étouffai presque. Seule la nature vampirique m'empêcha de succomber directement.

Je portai mes mains sur la sienne, tentant désespérément de l'amener à desserrer son emprise sur ma gorge. «Tu... tu le sais...», parvins-je à articuler en dépit de la pression qu'elle exerçait sur moi. Je fermai les yeux, à la recherche de la moindre parcelle de force susceptible de m'aider. Lorsque je les rouvris, la lueur ambrée typique des natifs de ma race lui envoya le signal que je désirais lui donner: je n'allais pas me laisser faire. Je n'allais pas m'arrêter, et si la mort était l'unique option, je mourrais. Mais je mourrais pour la vérité. Et j'étais la seule à la détenir.

— ... mais tu ne veux pas l'entendre. Le jour où tu seras prête à le faire, je te dirai tout.

Elle me relâcha soudainement. Je toussotai, me massant le cou, tandis que son autre main jouait dangereusement avec le manche de la dague d'argent. Puis, sans crier gare, elle m'arracha brutalement à l'origine de mes maux. Un filet de sang brunâtre jaillit de ma plaie désormais libérée de la lame d'argent et, tandis qu'une liqueur d'une couleur peu amène commençait à s'en écouler, la voix intérieure me signifia sa satisfaction.

Tu peux le constater par toi-même. Tu serais sûrement morte dans la nuit.

Shaw cilla, très rapidement, puis s'approcha immédiatement de moi, la dague pointée vers moi:

— Une seule connerie... tu fais une seule connerie et je te la replante direct. Dans le cœur cette fois.

«Mes vêtements, s'il te plaît...», furent les seuls mots que je parvins à exprimer à ce moment-là.


— Tu n'as pas besoin de me coller d'aussi près.

Shaw me suivait telle une ombre tandis que nous marchions à travers les rues de Manhattan. L'air frais me faisait un bien fou. Je respirais à plein poumons, appréciant la possibilité d'évoluer de nouveau sans entrave. Je n'avais pas vu la lueur de la lune depuis des nuits... Derrière moi, Shaw restait totalement fermée, plus fermée encore qu'à l'accoutumée. «Marche.», dit-elle simplement. Je haussai les épaules, habituée que j'étais à son comportement revêche et maussade. Notre situation était si absurde... Par moments, j'avais l'impression de revivre notre rencontre. Je me retournai légèrement: «Tu n'étais pas obligée de venir avec moi, tu sais.

— Je n'ai pas confiance. Marche.

— Tu avais peur que je ne revienne pas ?», demandai-je avec un sourire plus enjoué que je ne l'étais réellement.

Elle me fusilla littéralement du regard, mais ne répondit pas. La raison me chuchota d'en rester là, mais je ne parvins pas à m'en empêcher. Malgré tous nos déboires, certains aspects de Shaw restaient aussi saillants qu'auparavant, aussi charmants qu'au premier jour, et ce fut au mépris total de toute forme de lucidité que je lui répondis: «Je t'aurais manqué, c'est ça ?»

L'éclair azuré passa subrepticement dans ses yeux et je me retrouvai instantanément coincée contre la façade d'un immeuble, son coude en travers de la gorge. «Écoute-moi bien, suceuse. Toi et moi, on n'a rien en commun. D'accord ? La seule raison pour laquelle je t'ai épargnée, c'est...

— ...Gabriel. Je sais... lâche-moi.», achevai-je d'un trait.

En effet. Je revivais pleinement notre rencontre.

Je toussotai tandis que la femme aux yeux sombres me laissait reprendre mon souffle. Caractère de chien... pensai-je pour moi-même tout en me massant la gorge. Je réprimai l'envie de lui signaler que nous n'avions jamais abordé son problème d'agressivité chronique en thérapie: je ne tenais pas à risquer une autre amorce de strangulation. Je repris la marche, guettant du coin de l'œil la femme qui me surveillait tout autant. Oui, nous revivions réellement notre rencontre... À ceci près qu'elle était en position de force cette fois-ci, et que je ne l'étais clairement pas. Un petit détail qui changeait tout... mais qui était sur le point de changer.

Nous arrivâmes en vue de la raison de notre balade nocturne. Le Dillon's, un bar à thème gothique qui ne fermait qu'au petit matin et dont la population ne se lassait jamais. Je ciblai immédiatement ce qui m'intéressait: brune, pas très grande, la peau un peu mate et l'air franchement renfrogné. Elle fumait, adossée au mur extérieur du bar et à l'écart des autres clients. Elle n'était pas très habillée pour l'hiver, simplement vêtue d'une jupe de cuir noir courte et d'un chemisier à manches longues de même couleur. Pas d'écharpe. À croire que la morsure du froid ne la dérangeait pas... Tant mieux.

Je m'approchai nonchalament de la jeune femme. Elle m'avait vue, bien avant que je ne parvienne à sa hauteur, et l'air faussement surpris qu'elle emprunta lorsque je lui demandai une cigarette ne fit qu'accentuer mon désir d'en finir au plus vite.

Humaine pathétique... pensai-je tandis qu'elle penchait la tête sur le côté. Je m'armai d'un sourire charmeur. «Et du feu, aussi ?

— Ce sera tout ?», me demanda l'humaine avec un sourire amusé au coin des lèvres.

Je le lui rendis, tout comme le briquet qu'elle m'avait tendu et qui m'avait servi à allumer la cigarette. L'embout s'embrasa lentement... «Alors, qu'est-ce que tu fais de beau, à part taxer les gens dans la...

— Tu sais pourquoi je suis là.», coupai-je d'une voix douce.

La cigarette s'embrasa plus fort alors que je tirais doucement mais sûrement dessus. Je n'aimais pas spécialement fumer, mais cette activité était un moyen extrêmement pratique d'approcher certaines cibles, et elle en faisait clairement partie. Je laissai la fumée s'infiltrer lentement dans mon être. Je ne risquais pas d'en mourir, dans tous les cas. La jeune femme m'observa un instant, incertaine de l'attitude à avoir.

J'adoucis précipitamment mon regard. Je connaissais la chanson... établir un premier contact, visuel, puis physique, en intégrant l'environnement de la victime. Le contact purement physique ne devait survenir qu'à son initiative. Ce n'était pas obligatoire, mais je préférais cette méthode. Je n'aimais pas faire peur. Je n'y trouvais aucun plaisir. Par contre, laisser croire que je n'avais pas l'initiative alors que chaque mot était pesé et calculé pour parvenir à mes fins...

— Directe. J'apprécie, commenta la jeune humaine tandis que je m'approchais davantage d'elle.

Avant qu'elle ne le réalise, nous nous étions doucement substituées à tout regard intrusif. À l'angle de la rue du bar, dans une ruelle suffisamment sombre pour y faire ce que personne n'avait à savoir hormis les seules concernées.

— Tu apprécies ? murmurai-je en posant la main sur le mur contre lequel son dos venait de buter.

Elle ne me quittait pas des yeux. Sa bouche, pincée à l'origine, s'entrouvrait maintenant par intermittence, laissant échapper de légers soupirs. La cuisse que j'avais glissée entre les siennes n'y était pas étrangère... Ses doigts furent les premiers à venir rencontrer les miens sur le mur froid.

Toujours à l'initiative de la victime.

— Je crois que oui... soupira-t-elle doucement avant d'émettre un gémissement significatif.

Le ricanement qui s'éleva derrière nous brisa l'envoûtement vampirique que j'avais instauré. Avec irritation, je me retournai lentement sur celle qui l'émettait. «Tu permets ?

— Désolée. C'est tellement cliché, j'ai pas pu résister.», répondit Shaw, un sourire incrédule aux lèvres.

Elle ignora la réponse manifeste que j'allais lui donner et me contourna pour s'adresser directement à ma victime. «Ça t'excite vraiment, ce genre de trucs ?

— Hein ? répondit l'intéressée, hagarde.

— Sérieusement, ça t'excite ? Ça ?», continua Shaw en me désignant sans vergogne de haut en bas.

Le ça que j'étais se plaça entre elle et ma victime. «Crois-le ou non, il y en a qui aiment, oui. Maintenant, laisse-moi terminer s'il te plaît. J'en ai vraiment besoin.

— Euh... c'est qui cette fille ?», demanda l'humaine en pointant Shaw du doigt.

Elle commençait à reprendre ses esprits. Il fallait que je l'influence et vite.

— Personne. Ne t'occupe pas d'elle... répondis-je à l'aide du plus beau sourire vampirique dont je me sentais capable ce soir-là.

Je tournai le dos à Shaw pour entamer mon processus. Mais l'humaine ne la quittait plus des yeux à présent. Au détriment des miens... «Mais... elle va rester là ?

— Non. Elle va s'en aller. N'est-ce pas ? dis-je en lançant un regard appuyé à mon famuli qui ne semblait nullement vouloir quitter les lieux.

— Dépêche-toi. On n'a pas toute la nuit.», me répondit platement l'intéressée.

L'humaine nous dévisagea alternativement. «Okay... je crois qu'il y a un truc pas clair, là. Vous êtes ensemble ou quoi ?», finit-elle par demander d'un ton hésitant.

Le ricanement de Shaw accompagné de l'expression méprisante qu'elle eut à ce moment me vexa plus qu'autre chose. «Et puis quoi encore ? J'ai plus de goût que ça. Et que toi, apparemment.

— Oh, tu pensais différemment il y a quelques de mois de ça, je te le garantis... lâchai-je, acide.

— C'est ton ex ? demanda l'humaine en m'interrogeant du regard.

— Je viens de le dire: non. Tu choisis pas les plus percutantes, commenta Shaw avec un sifflement d'approbation.

— Hé ! protesta la concernée.

— La faute à qui ?», demandai-je en m'adossant au mur à mon tour.

Shaw s'interrompit, le sourcil arqué. «Pardon ?

— Si je suis là, la faute à qui selon toi ?», répétai-je en croisant les bras sur ma poitrine.

J'ignorai l'élancement dans ma poitrine, ainsi que l'air moqueur que venait de prendre Shaw: «C'est toi qui as refusé à l'hôtel. Alors je fais avec ce que j'ai.

— À l'hôtel... répéta lentement l'humaine en nous regardant successivement.

— Je suis pas à ta disposition, c'est clair ? rétorqua Shaw d'un ton cinglant.

— C'est toi qui m'a mise dans cet état-là ! Tu m'en as privée pendant des jours !

— Ta dépendance. Ton problème. Pas le mien, conclut-elle froidement.

— ... tu es nymphomane ? hasarda timidement l'humaine.

— Mais non !», explosai-je en me tournant subitement vers elle.

Tout à coup, converser ne m'intéressait plus. Rien ne m'intéressait plus. J'étais en colère, j'étais affamée. Je devais me nourrir. Mes prunelles s'embrasèrent aussi fort que possible dans l'état de faiblesse qui était le mien.

— Ne me questionne plus. Rien ne compte à part moi, et ce que je te demande là tout de suite.

Aussitôt, l'humaine me contempla avec déférence. L'influence reprenait enfin ses droits. Il fallait que j'en profite avant que l'effet ne s'amenuise. Dans mon état actuel, je n'étais pas assez forte pour le maintenir très longtemps. Je l'empoignai par les épaules et l'amenai à moi. Je plantai mes prunelles ambrées dans ses yeux pour imprimer ma volonté dans son esprit. «Ce soir, tu es à moi. Tu n'as envie de rien. Rien, excepté me satisfaire.

— Te satisfaire...», répéta la jeune humaine, hébétée.

Je l'attirai contre moi, puis la retournai violemment. Je voulais qu'elle lui fit face. Shaw leva les yeux au ciel, mais ne fit rien pour m'en empêcher. Sans quitter mon famuli des yeux, je laissai mes canines se déployer avant de plonger dans la nuque de ma victime. La jeune femme haleta précipitamment, mais ne se défendit pas. Le sang chaud qui coula dans ma bouche me revigora immédiatement. Quelle sensation de bonheur extrême... Je fermai les yeux pour en profiter pleinement, aspirant le liquide vital de ma victime. Je sentais sa vie pulser contre mon corps, vie que je lui dérobais sans aucun état d'âme.

Je levai mes yeux gorgés de vie nouvelle vers Shaw. Elle m'observait, les bras croisés. Aucune réaction, hormis ce sourire méprisant qu'elle savait si bien arborer. Mais qu'importe. Elle me regardait. Elle me regardait, et c'était tout ce que je voulais. Je voulais qu'elle sache à qui elle pouvait avoir affaire si elle persistait à me pousser dans mes retranchements comme elle le faisait. Je voulais qu'elle se rappelle que deux prédateurs étaient en liberté ce soir dans les rues de Manhattan.

Shaw m'observa sans bouger, même lorsque l'humaine retomba inerte à mes pieds. Elle avait cessé de sourire lorsque mes prunelles s'étaient teintées d'un mélange de rouge et d'ambre. J'enjambai le corps exsangue de l'humaine, et ne m'arrêtai qu'à quelques centimètres de Shaw. Entre nous, la dague d'argent et sa lame acérée m'empêchaient d'approcher davantage. Shaw l'avait sortie aussi vite que sa nature animale lui avait intimé de le faire. Je la fixais en silence, avec autant d'intensité que le lien violemment tendu entre nous m'y conduisait, tandis qu'elle me jaugeait du regard.

— Maintenant, on peut partir chercher Gabriel... finis-je par dire en m'essuyant la bouche du revers de la manche.

Oui, il existe un millier de choses dans les yeux de la personne que l'on aime si l'on sait y faire attention.

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A SUIVRE.