Chapitre 10
Epona me regarde avec ses grands yeux bleus, limpides comme un ciel d'été. La fraîcheur de la nuit remplace la moiteur étouffante de la journée.
- Je sais ce que tu ressens.
Je la regarde sans comprendre.
- Quand j'avais 14 ans, je suis tombée amoureuse d'un garçon nommé Raven. Le corbeau, le surnommait-on dans le district, à cause de ses cheveux et ses yeux noir comme une aile de corbeau. Il était très séduisant, il avait un charme... irrésistible. Toutes les filles étaient à ses pieds. Mais c'est moi qu'il a choisie.
J'étais absolumment folle de lui. Il n'avait qu'à demander, je faisais tout ce qu'il voulait. Mes parents trouvaient ça malsain, ils voulaient me protéger en m'interdisant de le revoir, mais ça n'a fait qu'empirer les choses. Je ne pouvais plus me passer de lui.
Or, dans le district Neuf, comme dans les districts défavorisés, il y a des bandes de gamins. Ils se livrent à une guerre sans merci dans les rues. Pour un territoire, pour des pommes... Ce sont toujours des enfants des familles les plus pauvres. Raven était le chef d'une des deux bandes les plus puissantes. L'autre était un garçon de 16 ans, l'âge de Raven, un orphelin qui n'allait pas à l'école. Raven le haïssait de toute son âme. Et moi aussi, par procuration.
Un jour, il m'a entraîné dans une ruelle sombre et tortueuse comme il y en a dans tous les quartiers pauvres. Et là, il m'a expliqué son plan: pour réduire, voire anéantir l'influence d'une bande, il faut lui enlever ses têtes de file, le chef et le " second ". Ceux-ci allaient venir bientôt, me disait-il en m'armant d'une barre de fer, tu tueras le second et je m'occuperai du chef.
Je le voyais enfin sous son vrai jour, un personnage cruel, froid et manipulateur qui ne pensaient qu'à ses intérêts. J'ai pris peur, j'ai paniqué ! J'ai abbattu ma barre sur sa tête, et il en est mort. Tué sur le coup. Cela fait deux ans que je vis avec ça, deux trop longues années. mais je sais que n'en vivrai pas d'autre, à présent.
Je ne sais plus quoi dire. Epona est à deux doigts de pleurer, emportée par son récit et les souvenirs. Je choisis de me taire.
Lorsque Julian et Jordan prennent le tour de garde, je me pelotonne contre Epona et la serre dans mes bras. Je la connais depuis le jour où j'ai demandé à Julian et à elle s'ils voulaient faire partie de cette alliance, mais nos liens ne se sont développés aujourd'hui. J'imagine Lilianne, accrochée à son écran sans pouvoir s'en détacher. La pauvre. Son cousin et sa meilleure amie dans la même arène. Je sais qu'elle sait, au fond d'elle, qui a le plus de chance de revenir.
Je crois que je me suis endormie, car il est très tôt, l'aube pointe, et Céré nous réveille les uns après les autres.
- Rangez vos affaires sans faire de bruit, et vite, murmure-t-il.
J'obtempère sans poser de questions. Quand nous sommes tous réunis, inquiets, Céré nous chuchote:
- Il faut qu'on rentre dans la forêt, et vite.
- Pourquoi, je murmure.
- Regardez en bas.
Je me penche, à l'instar de tous les autres. Au pied du rocher, des crabes ( j'en ai déjà vu dans un livre d'images ) endormis. Mais pas des crabes normaux.
Ils mesurent bien 1,5 mètre de longueur et 0,5 mètre d'envergure, et doivent peser dans les 6 kilos ! Leurs pinces sont énormes, et exceptionnellement coupantes. Elles pourraient trancher une main sans problème. L'intérieur de ces pinces est percé de petites épines duquel suinte du poison. Mortel.
Des épines tranchantes comme des rasoirs sur le dos des crustacés complètent ce tableau d'horreur.
- Ce sont des crabes tueurs du Capitole, explique à voix basse Céré. Leur poison est mortel, et on meurt lentement, dans d'horribles souffrances. Ils escaladent tout obstacle, et, quand ils ont repéré une proie, ils la suivent jusqu'à l'avoir attrapée. Et ils ont une ouïe très très fine. Alors on va retourner vers la jungle tout doucement.
Nous commençons à reculer, tout doucement. Sauf que...un de nous glisse sur un petit caillou, qui tombe... pile sur un crabe. Celui-ci cligne des yeux et nous aperçoit.
- Courrez ! je hurle.
Nous détalons, les crabes qui se sont réveillés à une vitesse hallucinante à nos trousses. Nous courrons la jungle, zigzagant entre les laines et les racines.
- On peut pas... grimper sur un ... arbre, je halète à Céré.
- Impossible, ils escaladent tout obstacle !
- Alors qu'est-ce qu'on... fait ?
Il réfléchit, sans ralentir.
- On pourrait se réfugier dans les marécages ! Il ne pourraient pas nous suivre, ils ne sont pas adaptés à la boue !
- Super, mais où c'est, les marécages ?
- Cap Nord-Est, s'exclame Céré.
Jordan, dont l'objet personnel est une boussole, prend la tête dans la direction indiquée. Epona galope juste derrière lui, puis Céré et moi la suivons, et Julian ferme la marche.
- Plus vite, ils nous rattrapent ! hurle Julian.
Nous accélérons. Déjà la forêt est moins brouissalleuse, et les premiers moustiques nous piquent. Leurs piqures formes des cloques pleines de pus sur nous. Une odeur nauséabonde m'emplit les narines.
- On va y arriver ! Vite, plus vite, hurle Julian.
Les crabes nous suivent de près, nous accéléront encore. J'ai le vertige et la tête qui tourne, mais je suis le mouvement.
Enfin, les arbres laissent place à un sol nu, détrempé et boueux. Nous courrons, nous engluant un peu plus à chaque foulée. Aucun de nous ressemble à quelque chose tant nous sommes enflés, mais nous sommes en vie ! Les crabes se sont arrêtés à la lisière. Ils cherchent à nous rejoindre, mais impossible pour eux. Ils repartent donc.
C'est à ce moment là que je vacille et m'affale dans la boue gluante.
- Leeloo ? Leeloo !
Tout me parait étrange, déformé. Les formes et les couleurs dansent autour de moi, la seule chose qui reste fixe est le ciel gris. Je sombre dans l'inconscience.
La dernière chose que je vois, c'est Céré qui se détourne de moi. Epona et Jordan s'enfoncent dans des sables mouvants.
Lorsque j'ouvre les yeux, je suis toujours étendue au même endroit, mais Epona et Jordan sont tirés d'affaire. je tente de bouger, mais une douleur intense se propage dans tout mon corps.
- Tu réagis super mal aux piqures, t'inquiète pas on va trouver un truc, m'explique Epona.
Un truc argenté descend doucement vers nous.
Un truc argenté...
- Un parachute ! s'exclame Julian.
Céré l'attrape au vol.
- Pour le district Sept, lance-t-il.
Il l'ouvre et en sort un pot de crème étiqueté " Protection & Soins pour Piqures "
Epona commence à m'en appliquer. Quand elle a fini, elle s'en enduit et passe le pot aux garçons. Nos cloques disparaissent et je me redresse.
- On sera protégé le temps qu'il nous faut pour sortir de là, lance Julian.
- Rejoignons la Corne d'Abondance, propose Jordan.
- Impossible, je croasse. c'est le camp des carrières.
- Alors, on fait quoi ? demande Epona en me relevant.
- La prairie. Même si elle doit être truffée de tributs, je pense qu'on y parviendra sans peine.
- C'est le meilleur plan qu'on ait, fait Céré en haussant les épaules. En route.
