Chapitre 10 : Luttes
« Attention, la voilà ! »
Le moment où la religieuse est le plus vulnérable, c'est celui où elle sort de son couvent, mais n'est pas encore arrivée dans les quartiers mal famés qu'elle fréquente assidûment, en plus des parloirs de prisons. Elle a justifié ainsi cette nouvelle marotte auprès de sa supérieure :
« Lorsqu'ils arrivent en prison, il est déjà trop tard pour eux. Peut-être serais-je plus utile dans les lieux où on les trouve avant qu'ils n'aient commis leurs méfaits. »
Au moment où la sainte femme passe devant un van banalisé peint aux couleurs de la « Joyeuse Pâtissière », quatre hommes en surgissent, et l'emportent à l'intérieur, déjà inconsciente. La scène a duré moins de trois secondes. Le véhicule démarre instantanément, et quelques minutes plus tard, s'arrête peu de temps dans une ruelle étroite. Un van d'une autre couleur, aux armes de « Plomberie Smith & Co » se dirige vers le sud de l'Angleterre.
À l'intérieur, sœur Marie repose sur un confortable bat-flanc. Elle est bâillonnée et ligotée, mais ses liens la maintiennent tout en douceur.
« Il ne faut pas lui faire mal », grommelle le Docteur en éprouvant à la fois la solidité et la souplesse des entraves.
Jo regarde la religieuse. Lorsque ses yeux sont fermés, elle a bien l'air d'une nonne particulièrement pieuse. La jeune femme éprouve un peu de pitié pour elle.
« J'espère que nous ne nous trompons pas, Docteur, murmure-t-elle. Imaginez que ce soit réellement sœur Marie ? Ou alors, imaginez que lors de ce contact que nous allons établir entre eux, le Maître gagne et qu'il reparte libre à nouveau dans le corps de cette femme ? »
Le Docteur pousse un soupir.
« Je sais, Jo. Tout est possible. Nous devrons nous fier à notre intuition. »
ooo
Le colonel Trenchard bougonne lorsqu'il aperçoit les voitures d'UNIT se garer dans la cour du château. Certes, il était averti de la tentative pour remettre les choses à leurs places. Mais voir un des soldats de cette armée, dont il n'avait jamais entendu parler, transporter dans ses bras une nonne ligotée qui se débat furieusement, est un spectacle qui a de quoi l'abasourdir.
« Où va-t-on, vraiment ! marmonne-t-il. L'Angleterre est fichue, si de telles choses peuvent arriver. »
Néanmoins, il conduit lui-même les deux hommes – le soldat porteur et ce maudit Docteur – et la jeune femme, jusqu'à la cellule de M. Magister.
Lequel les accueille avec calme. Une grande détermination brille dans ses doux yeux verts. On installe sœur Marie dans un des plus confortables fauteuils. Elle leur lance des regards furieux. Le prisonnier s'agenouille devant elle. Il reçoit un ou deux coups de pieds avant que le Docteur n'immobilise les jambes de la religieuse avec son écharpe de soie.
« Vous pouvez y aller », dit-il ensuite au détenu.
Celui-ci ferme les yeux un instant, comme pour se concentrer, puis il les rouvre.
« M. Magister, prononce-t-il avec douceur, laissez-moi reprendre ma place dans la communauté. Je vous en prie. »
Puis il saisit les mains de sœur Marie dans les siennes. Son geste est plein de tendresse.
Tout aussitôt, son corps se tasse, mais il ne rompt pas le contact. La nonne s'affaisse dans son siège et semble perdre connaissance.
« Que se passe-t-il, Docteur ? murmure Jo avec inquiétude.
– Je pense que leurs deux esprits sont en train de lutter. Nous ne pouvons rien faire, Jo. C'est à sœur Marie de mener le combat. »
Il enlève le bâillon, mais laisse les autres liens.
ooo
« Je lis en vous comme dans un livre, Maître. Il y a là plus de douleur que de méchanceté.
– Épargnez-moi vos prêchi-prêcha, ma sœur. Je ne lâcherais pas ce corps. Il m'est bien trop précieux. Voilà un déguisement infiniment plus efficace que tous ceux que j'avais essayé jusqu'à présent. Il y a bien quelques petits inconvénients, mais ils sont mineurs par rapport aux avantages.
– Mais vous ne serez plus libre de vos mouvements, maintenant. Le Docteur sait. Il vous fera surveiller.
– Peu m'importe, il me suffit de partir. Ils n'ont pas le droit de me retenir, de vous retenir, sainte femme, sans votre consentement. Cette expérience va échouer et ils seront bien obligés de me relâcher.
– J'ai cru comprendre en effet que vous aviez une machine qui vous permettait de quitter la Terre. Je le vois dans vos souvenirs. Mais pensez-vous que le Docteur vous laissera faire ? Ils seront sur vos talons jour et nuit.
– Allons, voyons ! Cela n'aura qu'un temps. Il me suffira de me tenir tranquille quelques semaines, voire au plus quelques mois, et UNIT sera bien obligé de mettre ses soldats sur d'autres affaires. Un jour ou l'autre, ils ne me surveilleront plus. Surtout s'ils croient que vous avez réussi à reprendre votre corps. J'ai commis l'erreur de me penser libre de mes mouvements. Mais ça n'arrivera plus. Je vais devenir une sœur Marie plus sainte encore que sœur Marie. Moi aussi, j'ai accès à vos souvenirs, et je sais comment agir, maintenant.
– Cette conversation que vous avez refusé l'autre jour, pourquoi ne pas l'avoir maintenant ? Il ne me sera plus jamais possible d'accéder à l'âme d'un de mes pauvres pécheurs mieux qu'aujourd'hui. C'est une expérience exaltante.
– Ne prenez pas ce ton mielleux avec moi ! Je ne suis pas "un de vos pauvres pécheurs" ! Je suis un Seigneur du Temps ! J'ai une intelligence dix fois supérieure au plus génial des Humains ! Je…
– Oh, mais vous êtes tout de même un enfant. Un enfant de Dieu, comme tout le monde.
– Absolument pas ! Votre vision étriquée du monde ne vous permet même pas de concevoir l'univers et son immensité. Vous ne pouvez pas vous détacher de votre misérable petite planète et de ses croyances ridicules. Dieu ! Peuh ! Dieu n'est qu'un concept inventé par des primitifs en quête d'espérance. Il n'existe pas.
– Même si vous niez son existence, il vous aime quand même.
– Arrêtez ! Votre écœurante bonté est insupportable ! Vos pensées sont trop sucrées. Elles me donnent envie de vomir !
– Les vôtres sont pleines de souffrances. Elles me remplissent de tristesse et je ne vous en aime que davantage.
– Arrêtez de vous insinuer dans mon passé ! Je l'ai scellé. Scellé à tous, même à moi.
– Il m'est pourtant si clairement lisible. Je le vois, l'enfant triste et seul, si désireux de combler un père trop sévère et jamais satisfait. Je le vois aussi face à une affreuse expérience, mais tellement anxieux de la passer avec succès qu'il n'a pas écouté l'horreur qui s'insinuait en lui. Si je pouvais l'atteindre et le consoler un peu…
– Assez ! Assez ! Sœur Marie… vous… vous me torturez !
– Vraiment ? Je vous en demande pardon. Je n'imaginais pas vous faire autant de mal… Maître ? Maître ? »
ooo
Le corps de la religieuse se redresse, tandis que celui du Maître s'affaisse complètement, inconscient.
« C'est fini, murmure-t-elle. J'ai réussi. Tout à fait involontairement, je l'avoue. Il y avait une telle faiblesse en lui ! Je l'ai touché, et il n'a pas pu me résister. »
Elle lève les yeux vers Jo et le Docteur qui la regardent d'un air de doute. Ils sont doux et limpides. Aucune lueur narquoise n'y brille.
« Je vous assure que c'est bien moi, leur dit-elle.
– Comment pouvons-nous en être certain ? réplique le Docteur.
– Vous ne pouvez pas. Détachez-moi, s'il vous plaît. Il a besoin de soins », ajoute-t-elle, en montrant le Maître étendu au sol.
Le Docteur pousse un soupir.
« J'imagine que même si vous êtes toujours – tu es toujours, je ne sais plus comment dire – le Maître, la porte est verrouillée. Vous ne pourrez pas vous échapper. »
Il libère la sœur et elle s'agenouille près de son adversaire.
« Un coussin, s'il vous plaît, réclame-t-elle. Et un linge mouillé aussi. »
Jo se hâte de satisfaire ses désirs, et la religieuse bassine le front du Maître, après avoir glissé le coussin sous sa tête.
« Pauvre homme, murmure-t-elle. Je lui ai fait beaucoup de mal sans le vouloir. »
Elle relève la tête vers le Docteur et ajoute :
« Comme quoi, parfois, même avec les meilleures intentions, on peut faire souffrir. Le proverbe est vrai, n'est-ce pas ?
– Que "l'Enfer est pavé de bonnes intentions" ?
– Tout à fait. Je vais devoir beaucoup prier pour cette torture que je lui ai infligée. »
Elle reste encore un long moment à caresser le visage du Maître qui a un air douloureux, mais se détend peu à peu.
« J'imagine qu'il va lui falloir un moment pour s'en remettre, soupire-t-elle. Docteur ?
– Oui, ma sœur ?
– Je serais bien restée quelques jours pour le soigner, mais je crains que ma présence ne lui soit pas agréable. Il faudra dire aux gens ici, d'être gentils avec lui. Ou plutôt, de le laisser tranquille. Je pense que c'est ce qu'il voudrait. »
La religieuse se relève. Elle regarde le Docteur et semble évaluer son gabarit.
« Vous devez avoir la force de le porter jusqu'à son lit, non ? questionne-t-elle.
– Oui, bien sûr que oui, assure-t-il.
– Cela ne vous ennuie pas ? Il sera mieux que par terre.
– Jo, tu viens avec moi ? » demande-t-il.
Une fois dans la chambre, après avoir déposé le Maître sur son lit, il lui chuchote :
« Qu'en penses-tu ?
– Cela m'a bien l'air d'être elle, Docteur. Mais comme elle l'a dit, nous ne pourrons jamais en être certains. Que faisons-nous ? De toute façon, affirme-t-elle, nous n'avons légalement pas le droit de retenir sœur Marie.
– Oui, murmure le Docteur. Ce que nous faisons là est hautement risqué. Si elle veut se plaindre, UNIT peut avoir des ennuis. Il faut la relâcher, nous n'avons pas le choix. Nous avons fait tout ce que nous pouvions. »
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Dans le couvent Notre Dame, sœur Marie est à nouveau agenouillée dans la chapelle. Son visage a une expression mêlée de tristesse et de pur bonheur. Des larmes dévalent sur ses joues.
« Seigneur, prie-t-elle, l'expérience que vous m'avez permis de vivre, m'a conforté dans mes choix. Malheureusement, je ne pourrais plus retourner voir ce pauvre homme, mais je vais me consacrer avec encore plus de ferveur à soulager les autres, ces pécheurs qui sont aussi vos enfants. Vos enfants égarés, ceux qui ont le plus besoin de votre amour. Je vais essayer de le leur transmettre du mieux que je peux. »
Elle étudie la face de bois du crucifix. Elle soupire à peine, et reprend :
« Je vous demande pardon d'avoir menti au Docteur. Mais je ne pouvais pas lui dire où se trouve la machine de M. Magister. Je lui ai fait assez de mal. Je ne voulais pas le priver de son seul bien. »
ooo
Le prisonnier M mit trois jours à revenir à lui. Il ne garda aucuns souvenirs de ce qu'il avait vécu les semaines précédentes. Sœur Marie, juste avant de quitter son esprit, avait miséricordieusement effacé cette page de sa mémoire.
