10.
- J'aurais compris que tu refuses mon invitation, fit Melgon alors qu'Aldéran s'était rendu chez lui.
- Pourquoi donc ? Tu m'as tiré des griffes de Wolpar, je n'allais pas te remercier par téléphone !
- Il n'empêche qu'après ce qu'il t'a fit, je trouverais normal que tu hésites à te retrouver avec Laured et moi !
- Vous êtes mes amis, si vous deviez vous aussi révéler un autre visage, c'est que je ne capterais vraiment rien à la nature humaine, et ce même si je passe la plupart du temps pour le plus naïf des garçons !
- Wolpar nous a tous bien conditionnés, reconnut l'ancien Colonel de l'AZ-37. Jarvyl et ton épouse ne s'y sont pas laissés prendre. Et si le dossier monté par Ayvanère est lourd, il est aussi totalement inutilisable… La réputation de Wolpar est telle que rien ne peut l'atteindre. Il sera fin de l'année au Parlement Galactique et ensuite il sera à la tête de l'Union.
- Youpi…
- Au moins, il n'est pas près de revenir, glissa Laured en servant les apéritifs et apportant ensuite les mises en bouche dont certaines sortaient juste du four.
- Comme si je l'aurais laissé m'approcher à nouveau ! protesta Aldéran dans un sursaut.
- S'il revient en tant que Président, et qu'il veut s'offrir une visite de l'AL-99, je doute que tu puisses t'y dérober, fit encore le mari de Melgon.
- Je m'arrangerais en ce cas pour ne pas être là ! siffla l'invité des deux hommes qui avait eu involontairement un infime instant d'hésitation avant de plonger ses lèvres dans le cocktail qui lui avait été servi.
- Comment réagissent les gamins à la perte de leur petit frère à venir ? questionna Melgon, plus tard en milieu de dîner, leur fille adoptive sortie pour une soirée cinéma avec son petit ami.
- On avait bien dû avouer que leur maman ne l'avait plus dans son ventre, mais c'étaient des mots pour eux. Là, ils ont retrouvé leur mère et ils ont compris que c'était vrai… Quelque part, dans ce malheur, nous avons eu la chance que sa grossesse ne soit pas visible, je crois qu'ils auraient été encore plus éprouvés s'ils l'avaient vue avec un ventre redevenu plat.
- Encore toutes nos condoléances, fit Melgon, une main amicale sur celle de son invité.
- Merci. Je dois dire que ces derniers jours nous nous sommes refermés sur notre douleur et j'avance plutôt au radar à l'AL-99. C'était pourtant le seul moyen de nous ressouder. Les petits prennent grand soin de leur maman et nous on s'occupe d'eux, on les fait parler et on les écoute, ainsi que la indiqué le pédopsychiatre.
- Vous êtes bien entourés, c'est important. Et tu sais que tu peux compter sur nous. Si Ayvi et toi avez besoin d'être à vous deux, vous pouvez nous confier les petits.
- Je saurai m'en souvenir. Laured, ton gigot est un véritable chef d'œuvre ! reprit Aldéran pour détendre l'atmosphère et faire dévier la conversation.
- Une de mes nombreuses spécialités, comme tu le sais, Aldie ! Et te voir l'apprécier est mon propre régal.
Aldéran eut un large sourire, simplement heureux.
Ses fils réveillés, se débarbouillant comme des grands dans leur salle de bain, Alguénor aidant encore son cadet, Aldéran était descendu à la cuisine préparer le petit déjeuner, Ayvanère se levant toujours plus tard que lui.
Une nouvelle semaine s'achevait et le week-end serait consacré à de nouveaux préparatifs pour la fête des dix ans de mariage.
Pour sa part encore en training et t-shirt, pantoufles aux pieds, il avait frit les œufs, fait griller la viande et les légumes sur une poêle, toastant le pain au moment où les deux garçonnets étaient entrés dans la cuisine.
- On a faim, papa !
- Mais, j'espère bien, sourit-il. C'est une excellente maladie ! Asseyez-vous, je vous sers.
Avec un bien évidente sensation de déjà vécu, il remplit les grandes assiettes, légèrement creuses, généreusement, sachant qu'ils n'en laisseraient pas une miette.
Les deux garçons avalaient à la suite et dans le désordre, toasts de confitures et de pâte chocolatée, quand Ayvanère retrouva les siens, en courte robe de chambre argentée, des mules assorties à semelle et talons transparents.
- Comme d'hab., ta cuisine sent bon, Aldie.
- Mais pas au point de réveiller ma marmotte préférée, sourit-il en lui rendant son baiser.
Et quand les garçonnets eurent fini leur repas, se jetant sur leur téléphone ou leur tablette de jeux, Aldéran et Ayvanère purent à leur tour passer à table.
Dernière servie, Lense vida sa gamelle en quelques coups de langue gourmands.
Une fois habillé, Aldéran la sortit avant de finir de s'apprêter pour le départ au boulot. Depuis la cuisine ouverte, Ayvanère lui lança :
- Tu les conduits à la Petite Ecole, et tu iras les rechercher ? Ce matin, je n'ai vraiment pas le temps.
- Comme prévu, sourit-il. Et toi, ma belle, prends bien soin de toi. Viens me rejoindre à midi, nous irons déjeuner ensemble.
- Oui, ça me fera plaisir, murmura-t-elle, blottie contre lui.
- Je le dois bien à l'amour de ma vie qui vient de me la sauver !
Après avoir embrassé toute sa petite famille, Aldéran acheva de s'apprêter, saisissant son sac à dos, sa veste, et quittant le duplex, Lense derrière lui, se rendant au sous-sol où se trouvait son tout-terrain argenté.
Jarvyl et Soreyn levèrent les yeux sur leur Colonel qui venait d'arriver sur le plateau des Unités, prenant le feuilleté offert par Jelka et le café amené par Yélyne.
- Tu es bien guilleret, toi !
- Faudrait savoir, gloussa de fait Aldéran. Je tire la tête, vous râlez. Je sifflote, vous râlez !
- Toi, tu as rentré ton budget ! lança alors Talvérya, la Sylvidre de l'Unité Anaconda.
- Un peu avant minuit, approuva Aldéran. Je suis largement dans les temps et donc nous devrions obtenir tout ce qui a été demandé. On va peut-être enfin avoir une année sans trop de soucis financiers.
- Tu rêves ou tu es crédule de naissance ? rit Jarvyl.
- Les deux ! Pourquoi en douter encore, ce n'est pas de notoriété publique ? Il n'y a pas une newsletter qui circule sur ce sujet ?
Aldéran éclata de rire.
Ayant chacun choisit le dessert préféré de l'autre, Aldéran et Ayvanère s'étaient alors mutuellement tendu les cuillerées de crème glace avant qu'un long baiser n'unisse leurs lèvres.
- J'ai hâte que la fête soit passée, que nous passions ces quinze jours à deux. Melgon ignorait à quel point son offre tombait à pic !
- Algie et Alie seront bien avec Mel et son époux.
- Merci de leur accorder ta confiance en leur confiant ce que nous avons de plus précieux.
- Ce sont mes amis aussi, et depuis bien des années, sourit-elle. Pourquoi crois-tu que ce soit vers Melgon que je me sois tourné pour confier mes doutes et lui demander de m'aider ?
Elle soupira.
- Et en faisant tomber son idole de son piédestal, je lui ai porté un coup terrible. Il fallait être un homme de cœur que pour me le pardonner !
- C'est Melgon tout craché… Ayvi, tu sais qu'il est toujours possible de donner un cadet à nos fils ? ajouta soudain son mari.
- Mais je ne serai pas sa mère…
- Tu seras celle qui lui aura donné le plus beau cadeau de sa vie, murmura tendrement Aldéran. Hoby et moi l'avons vécu avec Karémyne. Oh si, Ayvi, tu seras bien la mère de cet enfant.
- Oui, un jour, j'en serai heureuse.
Et ils s'embrassèrent à nouveau avec toute la fougue de leurs premiers rendez-vous.
