13.

Pour changer, Skyrone râlait ferme !

- Pourquoi est-ce que je ne suis jamais dans la confidence quand notre père court de tels dangers ? !

- Et, qu'aurais-tu fait, une éprouvette dans chaque main ? grinça en retour son cadet. Je ne suis pas sûr que ça aurait été d'une grande aide ! On n'était plus dans la phase « tests biologiques » depuis un bon moment !

- Il n'empêche que j'avais le droit d'être au courant !

- Pour que tu tires une tête d'enterrement, que Delly n'aie qu'à te poser deux fois la question pour que tu craches le morceau et qu'au final cela remonte aux oreilles de notre mère ? C'était tout ce que papa et moi voulions éviter. Sans compter qu'à la moindre initiative de notre part, tu tu t'y serais opposé !

- Et comment ! Tu as failli y laisser la vie, encore une fois !

- Inutile d'ergoter, c'est du passé. Et il n'y avait pas d'autre option !

- Papa et toi en tenez malgré tout une sacrée couche que pour vous balader dans un cristal géant que tu es seul à voir…

De fait, profondément méfiantes, les prunelles couleur de caramel de Skyrone observaient Aldéran assis de l'autre côté de la table d'analyses dans la salle principale du Laboratoire de Recherches.

- Rien d'explosif dans le coin ? ironisa Aldéran, pour détourner la conversation.

- Ca va, une fois m'a suffit ! Chaque nouvel appareil est testé, trois fois, dans le bunker. Hors de question que la moitié de l'étage soit à nouveau soufflé !

- De toute façon, je n'attendrais plus des mois pour t'arracher à ta chaise roulante et te balancer dans la piscine. Ce sera sans me mouiller désormais !

- Très drôle… Bon, tu viens toujours dîner à la maison ?

- Plutôt deux fois qu'une. Delly est vraiment devenue une très bonne cuisinière.

- Ce qui est sûr, c'est que cela n'aurait pas pu être pire qu'à notre rencontre !

- Je constate que tu me vaux bien dans le sarcasme…

Et les deux frères éclatèrent de rire.


- On part bien demain milieu de matinée pour le Manoir, retrouver nos parents ? questionna Aldéran alors que son aîné se glissait dans l'intense circulation de la fin d'après-midi.

- Toujours. Nos cadets sont en séjours scolaires, nous serons donc en petit comité. Tu compteras repasser par ton appart ou tu partiras avec nous depuis le mien ?

- Je ne sais pas encore… Pas trop envie de revoir mon appart, mais vu que mon véhicule est au parking !

- La décision me semble donc simple. Tu iras le récupérer après le petit déj' et tu nous rejoindras sur la piste privée de l'aéroport des Lignes Intérieures pour embarquer dans le jet familial.

Skyrone quitta la Dix-Septième Avenue pour longer peu après le quartier des Halles, et finir par bifurquer vers un bâtiment principal rectangulaire cerné de deux bas et larges colonnes.

Son frère ayant bondi hors de la berline, son aîné patienta un bon quart d'heure avant qu'une énorme boule noire n'accoure en secouant ses oreilles tombantes, s'ébrouant, ravie de pouvoir se donner du mouvement hors de la prairie de promenade et, surtout, en compagnie de son maître !

La portière ouverte, le molosse hissa ses quatre-vingt kilos sur la banquette et glissa son imposante tête carrée entre les fauteuils, sa truffe à quelques centimètres de la courte barbe d'or roux de Skyrone.

- Oui, sincèrement content de te revoir, gros nounours ! assura ce dernier en pinçant et agitant un peu la bajoue de Torko qui grogna de plaisir avant de sagement se coucher sur la couverture.


Delly étreignit longuement son beau-frère à la crinière incandescente.

- Si seulement Sky et moi avions pu imaginer pour quelles raisons tu étais parti en catastrophe ! Il s'est fait beaucoup de mauvais sang… Il ne comprenait pas ! Il avait tellement peur pour vous deux !

- Je m'en suis expliqué avec lui. Comme je vous l'ai dit rapidement en revenant au Dock Orbital, papa et moi allons très bien. Vous le constaterez dès demain !

- Oui, mais pour les détails ? insista Skyrone.

- Il en parlera, s'il le veut. Je ne vous garanti pas une réponse, vous le connaissez ! ironisa Aldéran qui après avoir prudemment remis Lyavine dans son parc, tenait doucement Valysse par les poignets, la petite fille sautillant sur le divan crème aux coussins noirs.

- J'espère que tu aimes les salades, car maman en a préparé plusieurs, ainsi que des grands chapeaux de champignons crus et farcis ?

- Ta maman veut te transmuter en légume ou quoi ?

- Moi, j'aime !

- Normal, pouffa son parrain alors qu'elle multipliait les ruptures d'équilibre en se laissant tomber entre ses bras, confiante, sachant être toujours rattrapée ! Ils t'ont lavé le cerveau dès tes biberons ! Je parie que tu as été nourrie au jus de légumes dès ta venue au monde !

- Possible ! rit Valysse en lui sautant au cou, hurlant de bonheur quand il tournoya en la serrant contre lui. Je peux aller rejoindre maman en cuisine ?

- Non !

- Dis donc, Ely, au lieu de voler les enfants des autres, tu pourrais peut-être faire les tiens ? lança Skyrone, depuis la salle à manger où il finissait de mettre la table, avec un petit sourire.

Aldéran blêmit d'un seul coup alors que ses prunelles s'enflammaient.

- J'ai essayé, je te le rappelle ! siffla-t-il d'une voix sourde. Cet enfant n'a même pas eu le temps de naître !

Et faisant demi-tour, il retraversa l'appartement pour en claquer la porte.

Réalisant sa terrible bourde, son aîné se précipita à sa suite.

- Oh Aldie, je n'ai absolument pas voulu dire ça ! Je suis tellement désolé, Aldéran, tellement !


Delly déchira le sachet d'une compresse pour la poser sur les lèvres fendues de son époux.

- Aldie ne t'a pas loupé !

- Je l'avais mérité, soupira Sky en tentant de conserver son dernier lambeau de dignité en ne gémissant pas sous le feu du désinfectant ensuite. Delly, comment ai-je pu proférer une telle horreur ? ! C'est moi qui étais en salle d'attente quand ils héliportaient Ayvanère, quand elle a perdu son bébé et qu'ils l'ont ensuite opérée en urgence pour retirer l'enfant et la balle… Comment ai-je pu… Mon petit frère…

- Quand la souffrance que tu as réveillée se sera apaisée, il se reprendra, assura la jeune femme.

- Cela risque d'être long… Il avait presque réussi à s'en sortir et là j'ai tout ramené à la surface ! Pour ce que je viens de lui faire, il ne m'a pas suffisamment cogné !

- N'exagère pas.

- Malheureusement, je suis encore en-deçà de la vérité, soupira Skyrone en s'assurant que la blessure n'était plus trop apparente et qu'il ne risquait pas de faire peur à ses filles.

- Tu les installes à table, je vais apporter les plats.

- Et moi, je vais les servir en lait.

Mais repensant toujours à ce qu'il avait fait à son cadet, Skyrone ne retrouva pas le sourire de la soirée.


Au volant de son tout-terrain couleur d'émeraude, Aldéran avait longuement roulé, au hasard, sans but, se contentant d'éviter les obstacles qu'étaient les autres véhicules, s'arrêtant justes aux feux et autres panneaux, totalement indifférent à ce qui l'entourait !

Pour avoir si souvent erré sur les grandes Avenues de la galactopole, depuis sa très jeune adolescence, ivre le plus souvent – ce à quoi s'ajoutaient des substances illicites sous forme de liquide ou de poudre – le jeune homme savait être capable de conduire les yeux fermés et le cerveau déconnecté.

« Et dire que là je n'ai pas bu une goutte d'alcool ni me suis explosé les sens à l'acide ou autres joyeusetés ! ».

Sur la banquette arrière, Torko eut un nouveau gémissement, très bas, comme s'il craignait de déranger !

L'appel de son chien fouetta les émotions en bataille d'Aldéran qui fit demi-tour, se faisant copieusement klaxonner au passage, n'évitant plusieurs accidents que de justesse !

- Il est plus de deux heures du mat', tu aurais dû faire ta dernière promenade hygiénique depuis longtemps… Je ne sais même pas m'occuper de toi ! Pardonne-moi, mon gros ! Promis, je m'arrête au premier cani-site… Ensuite, je rentre, chez nous, si tant est qu'on puisse appeler cet endroit ainsi. Enfin, si : juste toi et moi ! Et cela jusqu'à la prochaine alerte, qu'elle soit professionnelle ou privée…

Légèrement bleuté, le fond d'écran où s'affichaient les tirets du code alphanumérique de sécurité indiquait que quelqu'un l'avait composé et se trouvait toujours à l'intérieur, puisque si l'intrus avait juste claqué la porte derrière lui en partant, l'écran se serait éteint.

Bien que Torko ne gronde pas, en position de défensive, Aldéran n'avait pas été formé à foncer tête baissée, sans réfléchir – même si tout pouvait indiquer le contraire dans ses improvisations d'actions, à la tête de l'Unité Anaconda ou sur la passerelle du Lightshadow – aussi sortit-il prudemment son revolver avant d'enfoncer le bouton d'ouverture de la porte.

Le seul endroit, à l'éclairage en veille, était le salon rond mais avant d'y porter son attention, Aldéran tenta de repérer le plus d'espace possible afin de s'assurer que l'intrus ne s'y trouvait, son regard allant de la salle à manger à l'autre salon, la cuisine et l'escalier menant à l'étage.

Comme rien ne semblait menaçant, le jeune homme revint vers le salon rond.

Le visiteur non attendu – l'intruse plutôt – était bien là, attendant tranquillement.

Elle se leva lentement, curieusement la plus mal à l'aise des deux.

- Ayvanère…