Chapitre 10 : La contamination

Il ouvrit lentement les yeux, au son de voix lui parvenant. Trop nombreuses, trop confuses pour qu'il en reconnût une seule. Il ne sentait plus rien. Il s'efforça de resserrer ses doigts pour toucher ce corps qui aurait dû être contre lui, qu'il aurait dû ramener avec lui. Mais maintenant, plus rien. Ses entrailles se nouèrent une seconde ; son corps semblait trop affaibli pour réagir davantage. J'ai échoué... Encore une fois... Mais il restait toujours cette chance d'y retourner, de remplir sa part du marché. Bien sûr, ce ne serait pas la "vraie" vie, mais il ne vivait plus vraiment non plus dans le monde réel. En fait, il ne s'était jamais senti aussi vivant que dans le monde de Ruvik. Dans l'imaginaire. Là-bas, il avait été de nouveau heureux ; il était devenu une nouvelle personne, avec une nouvelle raison de lutter, d'aborder chaque jour en espérant.

Ses yeux arpentèrent le plafond sale au-dessus de sa tête. Il avait la sensation d'être plongé dans un liquide, sans toutefois en percevoir toutes les nuances, comme si ses membres étaient affreusement engourdis. Les silhouettes, toujours assez floues, s'affairaient tout autour ; par chance, elles étaient trop occupées pour s'être aperçues de son réveil. Occupées à tout débrancher, tout démonter. Non... Pas la machine... L'emportez pas... Ne me l'enlevez pas...

Il essaya de bouger, mais il avait l'impression d'être prisonnier, non de son corps, mais d'un bloc immobile. Alors il voulut parler, mais pas même sa langue ne remua. Une face non étrangère apparut enfin dans son champ de vision. Kidman lui fit signe de se taire et elle passa rapidement sa main sur ses yeux pour les fermer. Il avait compris pourquoi elle agissait ainsi, qu'elle cherchait juste à le cacher à ses complices pour l'épargner. Mais s'il y avait bien une chose dont Sebastian se moquait, il s'agissait de sa propre vie. Une vie privée de sens n'avait pas la moindre valeur.

Il lutta contre la fatigue intense qui l'envahit. Rester éveillé... Il faut les arrêter... Il faut... se battre jusqu'au bout... Il réussit à replier un doigt, puis deux, serra un poing, voulut s'appuyer contre le fond de la baignoire pour se soulever, mais ses forces le quittèrent et il reglissa au fond. Ces infimes mouvements l'avaient épuisé. En dépit de tous ses efforts, il ressombra dans un profond sommeil.


Lorsqu'il revint à lui, son corps ne lui parut plus si lourd. La salle était désormais vide. Ils avaient tous disparu, y compris Kidman. Sebastian soupira nerveusement. Cette fille s'était bien foutue de leur gueule. Il dut se concentrer pour agripper le rebord de la baignoire et multiplier les efforts pour se hisser et basculer à terre. Il manqua de tomber. Puis son regard tomba sur le bocal ; il était là, le réceptacle dont lui avait parlé Ruvik. Mais pas comme il se l'imaginait. Certes, les complices de Kidman ne l'avaient pas emporté, mais le cerveau de Ruvik était invisible. Un liquide écarlate, épais, emplissait le bocal. Du sang. Non... Non... Non ! Sebastian se releva du mieux qu'il put et se précipita vers le récipient, comme s'il s'agissait d'un être vivant mortellement blessé.

Il passa délicatement ses doigts sur l'inscription métallique. Ruben Victoriano. Comme une pierre tombale. Il déglutit difficilement, la culpabilité lui obstruant la gorge et commençant à le dévorer de l'intérieur. Je t'ai tué... Ruvik devait être mort ; c'était la seule raison pour laquelle il ne l'avait pas emmené avec eux. Sebastian était stupide d'avoir espéré un miracle, d'y avoir cru. Il se dirigea de nouveau vers la baignoire et regarda d'un air grave le curieux pic qu'il s'était arraché de la nuque, avec cet étrange lien, qui lui rappela un cordon ombilical, se déroulant derrière jusqu'aux circuits de la machine. Il est temps que j'honore ma promesse. Je rentre à la maison, Ruvik... et j'espère t'y retrouver.

Il s'était déjà emparé du poignard, quand des toussotements l'arrêtèrent net. Il était tellement obnubilé par la perspective de ses retrouvailles avec Ruvik qu'il n'avait pas remarqué Joseph, qui venait de s'extirper d'une baignoire opposée à la sienne. Il s'empressa d'aller vers lui, l'aidant à se rétablir et à se maintenir le temps qu'il recouvre son équilibre et ses sens.

- Et Kidman ? demanda enfin Oda, rajustant ses lunettes à peine ébréchées.

Une ombre passa sur le visage de Sebastian.

- Elle nous a bien baladés.

- On aurait dû davantage se méfier d'elle. Mutée si tôt avant cette affaire... C'était une sacrée coïncidence. Elle a probablement Leslie, conclut-il.

- C'est pour ça qu'elle est là, depuis le départ. Et pour Ruvik.

Mais lui, il ne l'aurait pas laissée l'avoir. Non. Jamais. Joseph suivit le regard de son partenaire, rivé sur le coeur de la machine, avec une telle gravité, obsession, qu'il en finît par se détourner.

- Que fait-on Seb ?

- Je crois que... il va être temps que tu prennes la relève. Félicitations pour votre promotion anticipée, "Détective Joseph Oda".

Il termina sa phrase dans un léger rire amer. Il aurait quelques regrets à partir ainsi, mais ils n'étaient rien comparé au bonheur qui l'attendait là-bas.

- Tu crois toujours être devenu fou ? Tu ne m'en as pas l'air, sourit gentiment Oda, pour le rassurer.

- La question n'est plus là, marmonna-t-il et il se leva et marcha jusqu'à la baignoire dans laquelle il avait été plongé si longtemps. Je ne crains pas de ne plus être en mesure d'exercer mon métier, de vivre ici... Je ne le veux plus.

Sur ces mots, il empoigna le pic et le tendit à son coéquipier.

- Je risque de me louper si je le fais moi-même. Vas-y.

Dans un premier temps, Joseph ne réagit pas, trop abasourdi par ce qu'il venait d'entendre. Pour le coup, il commençait à se poser de sérieuses questions à propos de la santé mentale de Sebastian. Sa surprise passée, il s'exclama :

- Non ! Hors de question ! C'est du délire de retourner là-bas ! Peut-être que tu n'en reviendras jamais cette fois !

- C'est précisément ce que je veux, murmura Sebastian, sans se soucier de l'air encore plus stupéfait d'Oda. Je lui ai promis de ne jamais le laisser tomber. Je vais respecter ma promesse.

Joseph parut perdu. Il attrapa d'une main fébrile l'instrument et s'enquit, avec une gravité atroce :

- Es-tu bien sûr que c'est ce que tu veux ?

Sebastian acquiesça, assurément déterminé.

- Tant pis si ce n'est qu'un foutu rêve.

J'étais bien là-bas. A ma place. Joseph ne cessait de se demander comment il vivrait avec ce qu'il s'apprêtait à faire, mais Sebastian semblait si sûr de lui qu'il ne pouvait lui refuser son aide. Il se plaça derrière lui et brandit le pic, quand des éclats de voix leur parvinrent.

- Putain, cet enfoiré m'a mordu !

Sebastian eut l'impression que son coeur s'était remis en marche. Une nouvelle montée subite d'adrénaline. Comme un coup violent porté à la poitrine et se répandant dans tout le corps. Les cris montaient, mais il ne put s'empêcher de sourire avant de sortir dans le couloir. Arrête d'espérer... Qui te dit que c'est bien lui ? Mais il ne pouvait penser autrement.

- Il doit être en état de choc ! Regarde juste dans quel état on l'a mis ! J'appelle les secours !

Ruvik. C'était lui. ça devait être lui. A tout prix.

- Comment peut-on faire ça à un autre être humain ?

- Je m'en fous ! braillait la voix de celui qui avait été blessé. Retenez-moi ce salaud ! Maintenez-le à terre bordel de dieu !

Sebastian se rua dans la salled'où partaient les bruits. Des policiers tentaient de maintenir Ruvik au sol, le temps que les infirmiers n'arrivent pour lui administrer des calmants. Ruvik ne dit mot lorsqu'il aperçut Sebastian, mais ses yeux ne le quittèrent plus. Il cessa de se débattre comme un fou furieux, comme s'il savait qu'il était désormais en sécurité. Que tout était sous contrôle. Cette maîtrise qu'il possédait de l'autre côté appartenait désormais à Sebastian. Il devait lui faire confiance. Même si c'était toujours si difficile et qu'il ne parvenait pas à taire cette petite voix qui lui répétait : Il va te trahir. Il l'a déjà fait. Il ne peut pas être si différent. Pourtant, il l'était.

- Laissez-le ! Lâchez-le ! Ordonna Sebastian aux policiers.

Sebastian contempla un instant Ruvik, comme pour s'assurer qu'il ne rêvait pas ; il craignait si fort de soudain se réveiller et de le revoir disparaître sous ses yeux.

- Détective Castellanos, vous connaissez cet homme ?

- Oui, il est avec moi. Lâchez-le. Tout ira bien. Il n'est pas dangereux, acheva-t-il non sans quelque difficulté.

Pourtant, c'était sans doute vrai. Ici, dans le réel, Ruvik se résumait à un corps malmené et chétif, faiblard. Il était de nouveau une proie. Sebastian avait discerné la fureur dans les yeux pâles. Une qu'il connaissait bien, celle déclenchée par l'impuissance. Il avait aisément compris. Il a perdu tous ses pouvoirs... Ruvik n'était plus qu'un mortel comme les autres. Enfin pas tout à fait...

- C'est... une victime, dit-il en regardant Ruvik dans les yeux. Allez voir s'il n'y a pas d'autre survivants.

Dès que les hommes eurent quitté la salle, Sebastian sourit à Ruvik. Celui qui n'était plus un revenant, mais un simple blessé, se releva après une seconde d'hésitation, rabattit son capuchon et se plaça près de lui. Mais il ne l'approcha pas de trop près. Il lui lança un regard étrange, comme si le passage d'un monde à l'autre avait changé un tout petit rien dans leur rapport. Ni en bien, ni en mal. Enfin, il admit à voix basse, presque à regret :

- Tu avais raison.

Et j'avais tort. Le détective essaya de rester positif, bien que le comportement très froid et distant de Ruvik le perturbât un peu. Sans se départir de ce sourire, il chuchota, pour que personne ne l'entendît :

- Aucune chance que je t'abandonne maintenant. Viens.

Encore une dernière chose et tout sera enfin bel et bien terminé. La libération était là, à portée de main. Sebastian gardait une apparence contrôlée, mais il exultait intérieurement. Pour une fois, Ruvik lui obéit sans poser de questions et le suivit. Ils passèrent devant Oda, qui leur emboîta le pas. Sebastian marchait rapidement, semblant très bien savoir où il allait, montrant sa plaque aux policiers sur le chemin.

- Sebastian ! Où tu vas ? Demanda enfin Joseph.

Ils pénétrèrent dans le local de surveillance. Immédiatement, Oda sut.

- Joseph, sors et garde la porte.

- Sebastian, ne me dis pas que tu...

- Joseph, sors et garde la porte, se contenta de répéter le détective, d'une voix presque menaçante qui surprit Oda ; il ne lui avait jamais parlé ainsi auparavant.

- Ce que tu fais... est mal, murmura-t-il, mais il suivit ses directives. Parce qu'il s'agissait de Sebastian, un homme en qui il avait foi, même après tout ce qui s'était passé, et qu'il ne pouvait que répondre présent quand cet homme faisait appel à son amitié.

Juste avant qu'il ne quitte la pièce, il entrevit quelque chose qui lui déplut encore davantage. Le sourire satisfait de Ruvik dans l'ombre. Un sourire qui disait "J'ai gagné". Et ce, même s'il souffrait le martyre, même si le moindre geste l'élançait parce que la vie reprenait ses droits sur son corps grièvement brûlé. La douleur l'enivrait presque. La tête lui en tournait. Comment avait-il pu oublier ça ?

Il regarda en silence Sebastian s'emparer de toutes les bandes magnétiques, de tous les enregistrements, et les détruire, un par un, avec une rage contenue. Lorsque le dernier fut réduit en miettes, le détective releva les yeux. Ruvik lui souriait doucement. Ses lèvres se séparèrent lentement.

- Je n'oublie jamais.

Je te regretterai presque... Non. Vraiment.

- C'est terminé, Ruvik. C'est vraiment fini cette fois.

Pas encore... Pas tout à fait, Sebastian... Mais il se garda bien de prononcer un traître mot. Tout se jouait dans sa tête, se confrontait. Ce qu'il estimait devoir faire pour lui-même, en souvenir de Laura, et ce qu'il aurait aimé vivre avec Sebastian. Lui aussi avait ses idéaux, sa cause à défendre. Si Sebastian s'était cru le seul piégé dans un dilemme, il s'était trompé. Mais Ruvik s'était tu. Il conserva son silence que Sebastian interpréta comme du soulagement. Le détective s'était dépouillé de son intégrité, mais le prix était faible à payer. Ruvik posa sa main brûlée sur son avant-bras ; Sebastian frissonna sous le toucher, toujours aussi étrangement froid. Ruvik baissa un peu les yeux sur les dernières preuves de sa culpabilités détruites, avec un sourire en coin.

- Tu m'as sauvé. Maintenant... et si tu me montrais le vrai monde ?

Sebastian sourit.


La vie n'était pas fantastique, mais Sebastian verrait bientôt le bout du tunnel. Près de six mois avaient passé et il bossait plus que jamais. Il enchaînait les nuits de garde, les dossiers sensibles et les appels à risque élevé. Il se saignait à blanc pour offrir sa dernière opération à Ruvik. Sebastian n'avait pas pu le ramener tout de suite chez lui, chez eux. Les brûlures qui avaient cessé de faire souffrir Ruvik dans son monde s'étaient ravivées à l'instant où il était revenu dans le réel, lui causant des douleurs au-delà du supportable, même pour lui. Ruvik s'était efforcé de les oublier, mais il n'avait pas pu faire semblant plus longtemps. Comme si le temps les avait aggravées au lieu de les guérir. Sebastian tenait un raisonnement différent. Ruvik se débarrassait doucement de sa colère et il ressentait alors tout ce qu'elle avait masqué. Il y avait bien le remède miraculeux qu'était la morphine, mais, même avec toute la bonne volonté du monde, Sebastian n'aurait jamais pu en trouver assez pour l'apaiser.

Ruvik avait donc été admis à l'hôpital le plus proche pendant deux bons mois. Naturellement, Sebastian avait dû insister et, chaque fois qu'un médecin s'approchait de Ruvik, il craignait que celui-ci ne lui saute brutalement à la gorge. Les premiers jours, il était donc resté sur place, avait pour ainsi dire vécu entre la salle d'attente et la chambre de Ruvik. Les infirmières s'amusaient de cette dévotion qu'elles n'avaient jamais vue auparavant.

Peu à peu, Ruvik s'était calmé, au fur et à mesure que sa douleur s'en allait, grâce aux traitements de choc prescrits par les docteurs. Ces derniers, pour des raisons évidentes, avaient programmé différentes opérations afin de traiter ses chairs à vif et de résoudre le problème de son cerveau presque à nu. Et comme d'habitude, au début, Sebastian avait dû convaincre Ruvik, qui s'opposait à tout et qui ne l'avait pas cru. Peut-être par peur d'être déçu du résultat. Puis il avait accepté. Les docteurs arrivaient bien aujourd'hui à reconstituer la tête d'un type qui s'était fait sauter la moitié du crâne. Sebastian était persuadé que c'était pour le mieux, voire nécessaire. Ruvik n'avait jamais rien demandé, mais Sebastian voyait bien combien, même dans l'univers clos de l'hôpital, il souffrait de sa différence, lorsqu'il devait se confronter aux autres et qu'il n'imprimait plus chez eux de terreur, mais du dégoût, de la pitié dans le meilleur des cas. Bien sûr, Ruvik ne récupérerait jamais une peau normale, ni ses cheveux, mais, au terme de quelques opérations, son cerveau n'était plus à nu et ses brûlures et ses coutures étaient un tout petit peu moins visibles, l'essentiel demeurant qu'elles ne le faisaient plus autant souffrir. Du côté où sa tête avait été le plus atteinte, les chirurgiens avaient redessiné sa mâchoire et son oreille, auparavant fondues dans la chair.

Ruvik était rentré à l'appartement de Sebastian pour sa convalescence. Il passait ses journées entre quatre murs. Sebastian n'aimait pas cela, parce qu'il craignait que leur relation n'en pâtisse. Il avait toujours énormément travaillé, mais, comme Myra bossait au même endroit que lui, il se sentait moins éloigné d'elle que de Ruvik.

- Je suis rentré...

Ruvik était sur le canapé. Il l'avait attendu toute la nuit ; l'horloge indiquait 5 heures du matin. Il ne lui jeta pas un regard ; il consultait les dossiers en cours que Sebastian avait laissés chez lui.

- Tu fais des fautes, tu sais ? Lâcha-t-il comme ça.

- Je n'aime pas que tu regardes ça. Tu le sais.

Sebastian lui ôta des mains les photos de cadavres atrocement mutilés. Une sordide affaire qui durait depuis près d'un mois. Un malade semait des corps mutilés, semblant à demi-dévorés, derrière lui. Ruvik lui jeta un coup d'oeil en ricanant, sarcastique :

- Peur que je replonge ?

Sebastian ne répondit pas à sa provocation. Il se pencha un peu pour le regarder. Mierda, mierda. Ruvik l'avait toujours attiré, mais aujourd'hui, maintenant qu'il avait été un peu « réparé »... S'il n'avait pas été si fatigué... et qu'il ne venait pas de sortir un bébé enveloppé dans du plastique d'une poubelle... Au moins, cela démolissait la théorie selon laquelle il l'aurait aimé en raison de son état physique déplorable. Sebastian se sentait rassuré de ne pas se découvrir si morbide.

- Tu ne l'as pas encore pris avec toi, déclara soudain Ruvik, sur un ton de reproche, et son doigt pointait le trench coat accroché au porte-manteau.

- Il faisait bon aujourd'hui. J'aurais eu trop chaud.

L'excuse était pitoyable, presque autant que ses talents de menteur quand il s'agissait de mentir à Ruvik.

- Arrête de jouer la comédie, Sebastian. Tu ne le portes pas parce que ce n'est pas celui qu'elle t'a offert.

- Ruvik...

En un éclair, il passa du calme à la fureur.

- Sors-la de ta tête ! Elle n'était pas assez bien pour toi ! Elle n'était pas aussi intelligente que moi et elle n'était plus jolie du tout à la fin !

Ruvik voulut quitter la pièce, mais Sebastian le rattrapa par le bras. Il le serra très fort.

- Qu'est-ce que tu viens de dire ?

Le silence qui lui répondit fut largement suffisant.

- Tu l'as tuée ? C'est ça ? T'as tué Myra ? Ruvik, dis-moi la vérité !

Ruvik ne lâcha rien ; il semblait parti très loin. Mesure de défense. Quand enfin Sebastian cessa de le secouer, Ruvik se mit à rire. Un rire atroce, sadique, éraillé, simplement dément. Il le regarda presque avec obscénité.

- Toutes les choses que je t'ai faites faire... J'ai gagné. J'ai... ga...gné. T'es à moi.

Oui, il avait réussi. Réussi à faire ressortir tout ce qu'il y avait de laid et corrompu chez Sebastian. ça n'avait jamais été véritablement son principal objectif, mais il se sentait acculé, menacé en quelque sorte, et il répondait à l'agression par la provocation. Sebastian le renversa à terre et brandit le poing. Le pire était qu'il ne lui en voulait pas surtout pour avoir tué Myra qui, pour Ruvik, n'avait dû être qu'une victime parmi les autres, mais pour lui avoir menti tout ce temps, pour n'avoir rien dit, pour avoir joué avec lui.

Sebastian s'était fait totalement avoir. Ruvik ne l'aimait pas, n'avait jamais ressenti quoi que ce soit ; il s'était juste amusé à ses petits jeux sordides qu'il affectionnait tant. Ruvik était incapable de se défendre. Il savait que le coup pouvait partir d'une seconde à l'autre, mais il riait toujours. Puis, tout à coup, sans prévenir, il s'arrêta net, juste à temps. Avant que Sebastian ne perde tout contrôle.

- Je ne voulais pas te perdre.

Dit avec un sérieux aussi subit que sincère. Sebastian lui adressa un regard dur, en se relevant. Il avait honte de s'être emporté, même si Ruvik méritait bien pire.

- Tu ne m'aurais pas perdu si tu ne me l'avais pas caché.

Le rire cassant de Ruvik acheva lui fendre le coeur.

- Vraiment ? Tu m'aurais pardonné ça ?

Aucune confiance, même après tout ça. Sebastian soupira tristement. Que dois-je faire pour que tu te reposes enfin sur moi ? Il murmura un peu nerveusement :

- La seule chose que je n'aurais pas pu te pardonner, c'était d'avoir provoqué l'incendie qui a tué Lily.

Ruvik se cacha derrière sa main. Il craquait, mais aucune chance pour que Sebastian s'apitoie sur lui maintenant.

- Laisse-moi, commanda Sebastian.

Il suivit des yeux le corps frêle qui se déplaça vers le salle de bain. Lorsqu'il eut fini, Ruvik était toujours dans la salle de bain. Sebastian soupira et finira par aller toquer. Comme il ne lui répondit pas, il finit par entrer Ruvik n'avait pas fermé à clef. A sa vue, Sebastian s'effondra intérieurement. Il était censé être le bon ; il ne pouvait pas le ramener avec lui, le choyer et ensuite le battre, menacer de le faire, en dépit de ce qu'il avait pu commettre d'horrible.

- Je sais que tu l'as déjà trop fait, mais... Pardonne-moi.

Tout en parlant, Ruvik serrait les poings. Sebastian baissa simplement les yeux. Ruvik, sans affronter son regard, demanda à mi-voix :

- Tu veux savoir... comment elle est morte ?

- Non. Je ne veux plus jamais en parler.

Sebastian ne toucha pas à son dîner. Il n'avait envie de rien, pas faim, pas sommeil.

- Tu devrais... te coucher, finit par dire Ruvik.

Sa voix n'était qu'un murmure qui se perdit dans les klaxons des voitures dehors.

- Je vais dormir sur le canapé. Je te laisse le lit.

Ruvik poussa un léger soupir, qui ressemblait plus à un souffle coupé par l'angoisse. Il ne fermerait pas l'œil sans Sebastian, mais il se tut et regagna le lit. Sebastian patienta une heure, peut-être deux. Il venait de s'allonger sur le vieux canapé, lorsque le soleil se leva. Il ferma nerveusement les volets avant de se recoucher ; il était épuisé. Pourtant, il ne trouva pas le sommeil auquel il aspirait. Son cerveau était trop agité. Ruvik. Il avait suffi d'une foutue seconde pour que la muraille entre eux se redresse, sortie de nulle-part. Il se tourna encore et encore. Pourquoi s'était-il accroché à ce type ? Il était accroc à la souffrance ou quoi ? Pourtant, même après tout ça, il ne pouvait se résigner à se séparer de lui. Qu'est-ce que Ruvik deviendrait s'il le livrait à lui-même, dans ce monde où il se sentait plus étranger et seul que jamais et auquel il n'était plus habitué du tout ? Qu'est-ce qu'il deviendrait lui-même ? Pas grand chose. Parce qu'il l'aimait. Il ne lui avait jamais dit, comme si le mot était interdit entre eux deux. Sebastian passa ses doigts dans sa chevelure emmêlée ; son front ruisselait de sueur. Je l'aime. C'était un fait. Un putain de fait. Impossible à écarter. Mais il repartit travailler sans lui reparler.


La journée passa avec une lenteur effroyable pour Sebastian. Quasiment toutes les dix minutes, sa main dérivait d'elle-même vers le téléphone posé sur son bureau. Il voulait l'appeler ; il en crevait d'envie, mais craquer maintenant et laisser croire à Ruvik qu'il pouvait faire ce qu'il lui chantait n'était pas une bonne solution sur le long terme. A chaque fois, il écartait vite sa main et se replongeait dans ses dossiers. Ruvik. Il était toujours un enfant au fond. Il aimait régler son désormais monde miniature, qui se limitait aux murs de leur appartement, ne supportait que très mal la contradiction et avait besoin d'être protégé et encadré. Sebastian en vint à réaliser à quel point leur relation était étrange. Pourtant, elle fonctionnait. Du moins, c'était ce qu'il croyait...

Comme un enfant, Ruvik était pour le moins lunatique, instable. Ses réactions étaient souvent imprédictibles. Parfois, Sebastian aurait juré qu'il s'était subitement remis à le haïr et, la seconde d'après, ils faisaient l'amour. A la tombée de la nuit, il décida qu'il était temps de quitter le bureau. Son portable restait toujours ouvert pour les urgences.

- Comment ça se passe ? s'enquit soudain Oda, sur le parking, alors qu'il le raccompagnait à sa voiture.

Ils n'avaient plus jamais reparlé de Ruvik, de sa présence dans leur monde, depuis le départ de l'hôpital.

- ça va, répondit Sebastian, d'une voix qui indiquait tout le contraire.

- Tu sais, Sebastian, avec la soudaine recrudescence de meurtres et vu les blessures que présentaient les victimes... Je me suis demandé...

Un tremblement d'irritation parcourut Sebastian, si fort que Joseph le perçût. Sebastian se tourna vers lui et répliqua assez sèchement :

- Ruvik passe son temps enfermé dans l'appartement. Il n'en sort jamais seul. Il n'est pas mêlé à ça.

Puis il se remit à balancer ses affaires sur la plage arrière de sa voiture, nettement agacé. Alors que Joseph s'attendait à le voir s'installer au volant, Sebastian referma la portière et la voiture, avant de commencer à s'en éloigner.

- Tu ne prends pas ta voiture ?

- Non, je... J'ai un truc à faire, répondit-il évasivement et il partit en marchant vite, Oda le suivant des yeux avec une inquiétude croissante.

Sebastian n'avait pas à marcher longtemps pour parvenir à sa destination. Il n'y avait pas remis les pieds depuis ce qui lui paraissait une éternité. En réalité, 2 mois et quelques de sobriété, qu'il allait briser maintenant. Il avait songé à se saouler sagement chez lui, comme au "bon" vieux temps. Tant pis si Ruvik le voyait ; il serait mal venu de sa part de le sermonner. Puis il s'était souvenu qu'il avait vidé tout l'alcool de la maison dans l'évier à l'arrivée de Ruvik, en signe d'engagement, pour lui prouver que tout allait changer pour eux deux. Ruvik ferait des efforts et lui aussi, même si ce n'était pas sur le même terrain.

Il entra dans le bar, commanda un whisky. Le premier passa difficilement. Pas à cause du degré d'alcool, mais à cause de la culpabilité. Il rompait une nouvelle promesse, même si celle-ci n'avait pas été expressément formulée. C'était symbolique. Puis l'habitude reprit le dessus. Les vieux démons ressurgirent et les verres se vidèrent comme d'eux-mêmes, les uns après les autres.


Il traversa la rue, énervé, furieux même ; il peinait à croire qu'il doive faire ça, surtout qu'il ait le sentiment de devoir le faire. Et même l'envie. Il se serait volontiers passé de ce poids sur ses épaules, comme si tout était de sa faute. Après tout, cette femme avait débarqué dans son monde et il l'avait traité comme tous les autres, ceux d'avant, ceux d'après, sans distinction. Alors pourquoi éprouvait-il le besoin de s'excuser ? Non. Plutôt mourir.

Pourtant, quand il le vit, il ne réfléchit plus et il alla à lui. Comme s'il avait été Laura.

- Sebastian...

En entendant son nom, l'homme releva péniblement la tête, complètement saoul. Il considéra le nouveau venu, d'un air interloqué pendant de longues secondes. Ruvik s'assit face à lui.

- Rentre. S'il te plaît.

Arrête de te détruire. De te tuer à petit feu. Le propriétaire du bar s'approcha à son tour, pour les informer de la fermeture imminente. Il tiqua un peu devant Ruvik, qui avait gardé sa capuche de sweat rabattue sur sa tête, comme un criminel cherchant à se cacher. Les policiers préconisaient de signaler tout individu suspect en raison des récents meurtres, toujours inexpliqués. Puis il vit l'insigne de policier sur Sebastian et songea à un indic. Il s'éloigna en marmonnant.

Sebastian n'avait rien vu de tout ça. Il ne regardait que Ruvik. Il est venu... Il est venu pour toi. Enfin une preuve d'attachement. Il l'avait tant attendu, ce petit geste fait pour lui, rien que pour lui. Il n'avait pas fini de s'étonner. Des doigts effleurèrent les siens, hésitèrent, les saisirent et les écartèrent d'un énième verre d'alcool encore à demi-plein.

- Tu as assez bu.

- Je... je suis désolé, Ruvik. Je t'avais dit que je re... recommencerais pas... J'suis qu'une merde...

Ruvik se dressa brusquement de sa chaise, manquant de la faire tomber.

- Je ne veux plus jamais entendre ça. Tu es quelqu'un de bien, Sebastian. Toi et Laura êtes les seules personnes que j'ai connues de ma vie, capables d'un dévouement tel que vous vous en oubliez vous-mêmes.

Un rire aigre lui répondit.

- On dirait que tu parles d'un saint...

La réponse implacable de Ruvik coupa net son rire.

- Pour moi, tu l'es.

Il lui aurait presque apporté la foi en la parole divine, en l'humanité. Si on te frappe, tend l'autre joue. Pardonne et oublie. Sebastian possédait une âme magnifique, qui lui donnait la force de résister au mal, à la tentation de céder à sa facilité et au désespoir. Cette force d'âme dont Ruvik avait manqué. Aujourd'hui, il l'admettait. Il le fixa calmement.

- C'est moi qui aie échoué. Je n'ai pas arrêté d'échouer.

Et j'échoue encore, en ce moment même. Sans que tu le saches. Cet étrange et inattendu mea culpa, Sebastian peinait à y croire.

- Je t'aime.

Ruvik haussa les épaules, agité d'un petit rire plus pudique que méprisant.

- Je sais. Tu me l'as assez prouvé.

- Alors, pourquoi ? Pourquoi tu me fais pas confiance ? Myra, c'est fini ! Mais j'peux pas l'oublier ! J'te demande pas d'oublier Laura ! C'est pareil !

Sebastian s'était mis à crier. Ruvik n'était déjà pas très à l'aise, malgré le nombre très réduit de clients encore présents à cette heure tardive, mais son malaise empira.

- Sebastian, s'il te plaît. Ne te donnes pas en spectacle.

Alors que l'ivrogne s'apprêtait à protester, Ruvik réussit à l'entraîner dehors, visage baissé, embarrassé et furieux à la fois. La nuit était calme, douce. Les lampadaires de la rue étaient tous inexplicablement éteints. C'était la première fois que Ruvik se promenait à la nuit tombée, depuis son retour dans le vrai monde. Il apprécia ce sentiment de liberté, comme si le noir le cachait, l'enveloppait, le sécurisait.

Ils passaient sous un pont, lorsque Sebastian saisit soudain Ruvik par le poignet et le tira à lui. Ruvik fit la moue, non parce que le contact lui déplaisait, mais parce qu'il n'appréciait pas vraiment l'idée de la supériorité qu'avait désormais Sebastian sur lui. Sans ses pouvoirs, il ne pouvait vraiment résister. Il essaya de se détendre ; dans l'instant, il avait juste envie de se laisser aller, de rassurer Sebastian.

Sebastian le piégea entre ses mains. Ruvik le regarda, observa ce qu'il percevait encore dans le noir. Sebastian avait beau empesté l'alcool, il le laissa embrasser son cou, ses lèvres, sans pour autant retourner l'attention.

- Tu vois ça ?

Ruvik ne vit qu'un vif éclat dans l'obscurité, mais il n'avait pas besoin d'en voir davantage pour comprendre. Alors tu te décides enfin à retirer ce fichu anneau... Qui ne faisait plus le moindre sens depuis tant de temps. La seconde d'après, Sebastian le glissait dans sa main et la refermait dessus. Ruvik se sentit... désolé qu'il remette ainsi sa vie, son passé, son présent et son futur, entre ses mains. Quelque part, il dut être véritablement touché ; il embrassa Sebastian de son propre chef et se baissa devant lui.

Sebastian ouvrit de grands yeux, avant de les fermer et d'appuyer sa tête contre les pierres humides. Jamais Ruvik n'avait fait ça et Sebastian n'aurait jamais osé imaginer ça possible. Il fit de son mieux pour retenir son corps qui répondait avec un peu trop d'ardeur. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il entrevit Ruvik, puis, quand il les releva, une curieuse silhouette en arrêt, seule dans la lumière à la sortie du passage abrité par le pont. Et cette forme humaine, sombre, regardait dans leur direction. Les regardait eux.

- Ruvik... Ruvik, attend...

Ruvik s'arrêta, un peu intrigué, et se redressa, pendant que Sebastian refermait sa braguette. Immédiatement après, Sebastian se tourna vers l'inconnu qui les observait toujours ; il n'avait pas bougé d'un pouce. Le sang de Sebastian ne fit qu'un tour. Il alla droit sur l'homme qui les avait dérangés.

- Tire-toi ! Y a rien à voir ! Fous le camp !

Pas de réponse. Pas un souffle, pas un son. Ruvik sembla comprendre que quelque chose clochait, bien avant Sebastian, toujours sous l'emprise de l'alcool.

- Sebastian... murmura-t-il, pour lui demander de revenir, mais, au même moment, l'inconnu se jeta sur Sebastian.

Le détective avait beau être saoul, il n'en perdait pas ses réflexes de survie. Il cogna son agresseur au visage, sans qu'il parût en souffrir. Comme celui-ci s'acharnait et refusait de lâcher prise, il sortit son revolver de sa poche de manteau et fit feu. Il dut tirer pas moins de quatre balles pour achever son adversaire, dont la résistance le frappa. Lorsqu'il s'effondra de tout son poids sur lui, Sebastian eut l'impression d'être écrasé contre le goudron. Ruvik l'aida à se dégager de sous le cadavre.

- Tu n'as rien ? s'enquit-il, sur un ton neutre, pas impressionné le moins du monde, ce qui n'avait rien d'étonnant.

- Non... T'en fais pas. Je vais bien.

Il fouilla dans son autre poche jusqu'à ce qu'il trouve son téléphone portable pour appeler de l'aide. Il venait de tuer un homme et se devait de le signaler ; il y aurait un rapport, une enquête interne... Il voyait déjà le début des ennuis qui s'étaleraient sur des années. Son euphorie était brutalement retombée. Elle fut bientôt remplacée par la stupeur, quand, à la lumière du téléphone, se dévoila une face difforme, mutilée, sanguinolente. Non... C'est... impossible. Une créature comme dans le monde de Ruvik. Les mêmes tortures infligées à un corps humain. Tout est faux. Tout tourne mal. Non. Non. Sebastian pressa la main de Ruvik qui s'était posée sur son bras.

- Bordel... Tu vois la même chose que moi ? murmura-t-il, un peu fébrile.

Ruvik le scruta avec une certaine inquiétude.

- Oui... finit-il par dire. Viens, on devrait rentrer. Viens.


Ouais, pas encore la fin, parce que sinon vous auriez fini avec un énorme pâté de texte XD Mais je crois que c'était la dernière fois que je retardais l'échéance xD

Un gros, gros merci à tout le monde, pour le suivi de la fic, pour les reviews et aussi les messages qui font très plaisir.

J'ai effectivement reçu pas mal de PMs auxquels je n'ai pas encore tous répondu, mais je vais le faire. Promis ;)

Bref... Merci pour le soutien !

Beast Out