Il y avait un côté dangereux à faire lire de la philosophie à une machine de guerre. Un petit peu, de temps en temps, ne pouvait que contribuer à lui faire croire qu'elle réfléchissait, et qu'elle avait donné un sens à sa vie. Marciano avait trop lu de philosophie. Ce qui avait inévitablement entraîné une réflexion réelle sur sa condition de combattant sans but.

Rapidement, malgré l'enclume d'une vie absurde (combattre, tuer, être tué, pourquoi ?), qui commençait à peser lourd sur son esprit, quelque chose s'imposa au tueur :

Il fallait qu'il parle à Sofia.

Car depuis quelque temps, il avait l'impression obsédante qu'il connaissait cette fille. Comme si il l'avait connue avant le tournoi. Mais rien n'existait avant le tournoi.

Et rien n'existerait après. C'est ce qu'il savait.

« C'est la seule chose que je sais vraiment » songea-t-il, en s'emparant du téléphone.

« Tu me passes les œufs et le jambon ? »

Matthieu lança un regard maternel à son confrère, qui a son tour eut une ébauche de sourire. Depuis qu'ils s'étaient syndiqués, profiter de mets de cette gamme relevait du luxe.

« Tu veux faire des oeufs au jambon ? »

Matthieu, blond, la quarantaine, partit d'un rire franc, tandis que le quinquagénaire, une tranche de jambon à la main, s'écroulait carrément par terre.

D'ailleurs, il ne semblait pas vouloir se relever ; constata Matthieu après une minute. Lâchant sa casserole, Matthieu se déhancha pour passer la tête par la porte de la cuisine restée ouverte, où on entendait maintenant des bruits violents.

« Merde, Geoffrey, réveille-toi, c'est le service d'entretien ! »

Les bruits s'amplifiaient, et alors que Matthieu s'était penché pour secouer un Geoffrey gémissant, une forme sombre lui asséna un violent coup de crosse. Il tomba au sol, entraînant quelques casseroles dans sa chute.

Un homme de grand taille, aux bottes ferrées, dégaina un stylo. Geoffrey s'était à peine relevé ; sa tempe s'ornait d'une ecchymose, dont la cause roulement doucement à son côté : une balle de caoutchouc. Matthieu était toujours assis, tentant de se protéger des torches que l'on braquait sur lui :

« Vous êtes accusés, vous, Matthieu Semeusy, et vous, Geoffrey Carnac, d'avoir saboté les rails magnétiques de la supra ligne dont vous vous occupiez ; qu'avez-vous à répondre à ces accusations ? »

Après un court instant d'hésitation, Matthieu parvint à balbutier :

« Je…Je…Mais qui êtes-vous, bordel ?! »

L'homme fixait sa montre, impassible.

« Ouais, ils ont des manières agréables au service d'entretien » siffla Geoffrey entre ses dents, péniblement.

Incisif, l'homme à la montre s'écria soudain :

« le temps de défense imparti à votre cas est écoulé ; Lady bloody, veuillez exécuter la sentence pré-prononcée du 18/04/2080. »

Matthieu fut soudain recouvert d'une substance chaude et liquide.

A travers le voile de cervelle brûlée dans l'hémoglobine, il ne parvenait plus à distinguer la tête de son ami : il hurla.

Un deuxième éclair parcourut la salle. Et le cri se tut.

« Et c'était un nouvel épisode de « Justice, quand tu nous tiens », qui nous était présenté par Phlox Entertainment »

Puis quelques logos défilèrent sur l'écran, dont celui de la Liandri Corp.

Tim sautait de joie.

« Ils l'ont eu ,ils l'ont eu !

-Il l'avait bien mérité, appuya André.

-Tu crois que Marciano participera à l'émission ? » suggéra Tim, plein d'espoir, debout sur le canapé.

Sirkis revint alors au salon, avec des hamburgers et un couteau.

« Il fait un peu chaud, ici, non ? » N'obtenant pas de réponse, il poursuivit :

« Vous devriez enlever vos Tee-shirts… »

Tim, légèrement inquiet au vu de la face glacée qu'affichait Sirkis à ces mots, se retourna :

« Et le couteau …

-pour couper les hamburgers… »

Le visage de Sirkis se fendit d'un rictus mi-figue mi-raisin, aussi large que l'ignominie qu'il dissimulait.

La tonalité se fit entendre deux fois :

« Liandri Corporation, veuillez signaler votre matricule.

-200-35, déblatéra une voix laconique.

-Veuillez patienter » Surpris, Marciano vérifia le code-barre sur l'intérieur de son avant-bras : il ne s'était pas trompé. Pourquoi alors le faisait-on attendre ?

« Matricules incompatibles. Vous ne pouvez pas contacter ce combattant. »

Marciano raccrocha brusquement. Si elle lui avait bloqué sa ligne, il se rendrait lui-même dans sa Cage. Par ses propres moyens. Quittant le salon à grand pas, Marciano se dirigea vers une petite pièce, aux murs tapissés de velours rouge. Un lustre Empire, doté d'ampoules au fréon, pendait dangereusement au plafond, et jetait une lumière d'hôpital sur quelques mortels bijoux.

Elles étaient toutes là, songea Marc. Tous ces canons striés de métal qui grinçaient et sifflaient au tir.

Toutes ces détentes brillantes et rapides ;

Toutes ses armes. Après un soupir de contentement, il se dirigea vers une des nombreuses vitrines qui les contenait, et l'ouvrit, en sortant une arme à la facture étrange : dépourvue de canon, elle se constituait de deux branches parallèles, reliées à un écran.

Le Combattant déposa son pouce sur celui-ci, qui s'illumina. Quelque chose dans la machine se mit à tourner rapidement, dégageant un léger souffle.

D'un geste sûr, Marciano dévoila un panneau dissimulé dans le mur. Il s'avança d'un pas décidé dans la cavité ainsi révélée, et prononça d'une voix tonnante :

« Toit. »

Une machinerie silencieuse l'éleva alors, si vite qu'il prit lui-même l'initiative de s'asseoir, pour ne pas s'écrouler. Quand à son corps, il était depuis longtemps insensible aux tortures les plus diverses. Quand on y réfléchissait, songea le Tueur, on pouvait s'habituer à la douleur, comme on s'habitue à tuer. Epictète disait que la pratique du stoïcisme pouvait occulter la douleur. Enfin, s'il se rappelait bien. L'ascenseur allait atteindre le toit, et Marciano se releva, s'arrachant à la pesanteur accrue. D'un regard, il vérifia le réseau balistique du téléporteur, qui n'avait pas quitté ses mains, puis franchit le seuil de l'ascenseur, qui le relâchait.

Marciano ne respira pas une grande bouffée d'air ; c'eut été s'asphyxier. Il se contenta de clipper un claquet sur son arme, qui, dans un spasme mécanique, libéra une lunette.

L'œil appuyé sur l'écran numérique, regardant la ville le première fois depuis sa sortie de la Cage ? Marciano caressait le métal de l'arme. Il en devinait l'énergie brûlante, impatiente. Et thermonucléaire, songea-t-il, rêveur. D'un mouvement, il verrouilla le clocher stratosphérique de New Notre-Dame, et un bip cristallin se fit entendre :

« La police de Paris vous annonce que vous vous apprêtez à utiliser un moyen de transport non conventionnel, veuillez vous assurer que… »

Marciano sourit. Il adorait les moyens de transport non conventionnels. Il appuya sur la gâchette.

Soudaine euphorie rayonnante d'une supernova de joyeuse énergie colorée, éblouissante.

De plein fouet, le vent frappa la chevelure noire de Marciano. Ses yeux clairs, avalant le paysage, laissaient voir le fond de se pensée. Une main sur le clocher, Marciano se dit, non sans emphase, qu'il lui restait encore trois pâtés d'immeubles à parcourir par ce biais.

« Cage n°35, ordonna Marciano à l'interphone.

-Analyse rétinienne, veuillez patienter. »

Marciano contempla le ciel. Il se rappela alors qu'il n'était pas visible, et que seuls les reflets des gyrophares hurlants, en approche, étaient visibles. Il reporta son regard impatient sur le tableau d'appel. Impatient d'échapper à la pluie acide. Impatient de comprendre. De comprendre pourquoi il voulait comprendre. Est-ce qu'elle comprendrait, elle ?

« Veuillez fournir votre… » Les nanomoteurs composant au tiers le bras de Marciano écrasèrent la plaque, l'enfonçant de vingt bons centimètres dans le béton.

« Merde… » Il regarda autour de lui, vérifiant qu'il n'était pas reconnu.

Il percuta la porte d'un coup de coude ; le battant sortit de ses gonds, et résonna longuement dans la cage d'escalier.

Marciano essaya de se remémorer la cause de sa présence dans la Cage n°35.

Résumons les faits, se dit-il, alors qu'il montait lentement les escaliers :

Je suis ici pour parler à Lady… Bloody ?

« Sofia, en fait. Marc sursauta. Cette voix…

-Marc ?

-Mais bordel, qui est là ?! » Paniqué, Marciano orienta son regard tout autour de lui :

Du carrelage blanc, rendu bleu pâle par quelques pauvres néons, lesquels dispensaient également un grésillement omniprésent, bien que faible.

L'écho de ses dernières paroles résonnait encore dans la folle hélice héliotrope de la cage d'escalier ; où, tout comme son esprit, les yeux de Marciano erraient, perdus.

Toujours méfiant, l'Enfant atteignit la cage n°35, écrasant les marches de ses semelles de cobalt, cerclées de platine épaisse.

Pour se donner une contenance.

Après une minute d'hésitation, Marciano frappa timidement au battant. Se rendant compte de son erreur, Marciano allait se rattraper, quand la porte s'ouvrit calmement sur son poing levé.