Renaissance

Au sortir des ténèbres, le corps inondé par une lumière surpuissante qui agresse brutalement et sans répit, faut-il l'embrasser, se résigner vaillamment à se donner à elle corps et âme ou prendre le parti de l'apathie pour se laisser choir en arrière dans la douce étreinte des bras rédempteur de la nuit ? Harry savait. Il savait qu'un choix allait se faire ce jour-là. Seuls les pieds écorchés foulent les jardins du Paradis. Il était au croisement des chemins, dansant sur une corde raide tendue au-dessus de l'immensité, entre l'Empyrée et la Géhenne.

Il voulut prendre une inspiration, mais ses poumons ne se remplirent que de l'air noir et putride qui l'entourait. Il suffoquait. Il se débattit contre les sombres appendices, ni lianes ni tentacules, qui surgissaient du gouffre noir auquel il faisait dos pour s'enrouler vigoureusement autour de ses épaules tremblantes. Ses yeux larmoyaient mais il continuait de fixer sans ciller l'immensité lumineuse qui s'offrait à lui, jusqu'à ce qu'il ne voie plus rien, jusqu'à ce que ses prunelles saignent. Le feu monta de ses poumons pour incendier toutes les parties de son corps, mais il continua de se battre avec l'énergie des condamnés à mort qui, dans un dernier sursaut de combativité, convulsent en vain pour se libérer de la corde qui leur enserre le cou.

Soudain une douleur fulgurante le transperça et il tomba à genou, incapable de se tenir sur ses jambes. Les lianes avaient sournoisement pris la forme de dards fourchus et l'avaient traversé de part en part. Ses yeux s'écarquillèrent, mais il ne voyait plus que le rouge, le sang rouge qui jaillissait de son sein comme un torrent furieux, le rouge de ses yeux meurtris, la robe rouge de la mort qui le surplombait.

« Pitié… » Tenta-il de murmurer, mais seul un souffle franchit ses lèvres. Il avait oublié son propre nom, oublié qui il était, ce qu'il était. Il évoluait en dehors de sa propre conscience, un astre sans étoile, la douleur qui l'avait foudroyé sans retenue avait fait de lui une créature informe, à peine humaine qui rampait au sol, suppliant pour que cela cesse, pour que tout cesse. La morsure vampirique qu'il avait subie n'était plus qu'un lointain souvenir.

Des ricanements malveillants, des rires méphistophéliques montaient autour de lui. Il devinait des faces grimaçantes, des démons aux yeux de braise qui attendaient comme des charognards. Non, il n'était pas de leur race ! Il ne voulait faire de mal à personne ! Je ne suis pas comme vous ! Je ne suis pas comme vous ! Allez-vous-en !

Il pleura, supplia, cria, se démena.

Et brusquement, ce fut terminé.

Harry, pauvre petit être mal aimé, regarde-toi, prostré sur le sol. Ton visage devrait briller de mille couleurs au sommet des promontoires, ta voix devrait porter plus loin que le tonnerre et réchauffer plus de cœurs qu'un chant de phénix, mais tu te terre dans les grottes et dans la pénombre des marécages, la honte d'être vu te noirci visage, la peur de déplaire éteint ta voix, et tu laisses tous les gueux désœuvrés et les prédicateurs déments guider ton peuple vers le précipice pendant que tu déserte les assemblées.

Révèle ton vrai visage !

Etait-il mort ? Etait-ce son procès que l'on faisait ? Il inspira une nouvelle fois, avec précaution, et tout à coup, l'air sentait bon l'herbe et la terre humide. Hésitant, il ouvrit un œil, puis deux. Il était étendu sur le dos et devant lui, l'immensité d'un ciel bleu s'offrait à son regard dans toute sa superbe, calmant peu à peu les battements affolés de son cœur. La tête rieuse d'une jeune fille aux cheveux d'or obscurcit son champ de vision.

« Tu es comme moi maintenant. » dit-elle d'une voix à la fois enjouée et mélancolique.

Harry ne pouvait pas parler. Sa gorge était trop sèche. Il se mit pourtant en position assise et les mains de la jeune fille vinrent immédiatement se loger dans ses cheveux en bataille, s'entremêlant à ses mèches de jais avec une tendresse maternelle. Elle sentait bon la rose et l'encens.

« Où suis-je ? » dit-il d'une voix enrouée.

Il ne reçut aucune réponse.

Puis il les remarqua enfin. Des ailes d'une blancheur immaculée émergeaient de ses propres omoplates exposant leur envergure impressionnante à un soleil éblouissant. Harry n'était pas choqué, il n'était même pas surpris. Elles avaient toujours fait partie de lui, il avait simplement oublié qu'elles étaient là, tapies, attendant le bon moment pour se libérer enfin de leur joug. Il avait l'impression de regagner l'usage d'un membre longtemps entravé par une attelle. Obéissant à un instinct dont il n'avait jusque-là jamais soupçonné l'existence, Il les fit doucement battre l'air autour de lui. Fascinantes, elles étaient si claires qu'elles paraissaient faîtes de pure lumière. Une petite partie de lui, le Harry moldu, suspicieux et cartésien, se révoltait, mais ses faibles protestations étaient facilement étouffées par la clameur de joie qui émanait du Harry sorcier, Harry l'Elu, le Castus qui se sentait enfin entier.

« Elles sont très belles. » dit la jeune fille en tendant une main vers les plumes frémissantes, les effleurant à peine du bout des doigts. « Dommage que je ne puisse pas te montrer les miennes. »

L'information survola l'attention d'Harry sans s'y poser. Il se frotta les yeux.

« Où suis-je ?» répéta-t-il.

Cette fois-ci la jeune fille tendit un bras au poignet délicat et regarda au loin. Harry suivit son regard, prenant pour la première fois connaissance de son entourage. Il se trouvait dans une vallée verdoyante, entièrement recouverte de végétation et abritant en son centre un lac. Un vent fort soufflait au sommet des collines, formant des vaguelettes qui dévalaient les pentes herbues pour aller mourir sur les berges du marais, dans un mouvement harmonieux d'une grâce captivante. Plissant les yeux, Harry observa les petits ondoiements qui agitaient l'eau. Il se rendit compte que ce n'était pas vraiment de l'eau mais un liquide épais et vaporeux qui lui rappela celui qui emplissait les pensines. Ce qu'il avait de prime abord pris pour l'éclat du soleil à sa surface n'en était pas un. Le scintillement doré était projeté par une autre source lumineuse, enfouie dans les profondeurs du bassin.

Elle s'accroupit à ses côtés. Bien qu'elle ait l'air plus jeune que lui et pour des raisons qu'il ignorait encore, Harry se sentit quelque peu intimidé par cette proximité.

« Regarde. C'est la Source, là où toute la Magie de ce monde naît, et où toute la Magie vient périr. »

Harry regarda de nouveau. La lumière était trop diffuse et l'eau trop sombre pour qu'il puisse distinguer quoi que ce soit. Il amorça un mouvement pour se lever mais la jeune fille le retint par le bras.

« Tu ne peux pas la voir. Même si tu laissais le Fluidet'engloutir et t'attirer vers le fond, tu ne pourrais pas la voir. Autrefois, le Fluide était aussi clair que l'eau limpide de Castalie… »

Elle le regarda d'un air pensif.

« Depuis, il s'est assombri et le cœur des Hommes a fait de même. Il a été sali par le sang du meurtre, la bile putride de la haine, l'abominable fruit du vice, la cendre des cités ravagées. Toute la laideur du monde y a été déversée par des mains qui en ignoraient les bienfaits. La magie n'a plus jamais été comme avant. »

Elle s'exprimait de manière beaucoup plus mature que ne le laissait présager son apparence extérieure.

« Tu as affronté l'horreur, mais tu en es sorti sain et sauf. Mais ce n'était qu'une illusion, et bien des horreurs t'attendent Castus, des horreurs bien réelles. »

Elles n'étaient donc pas réelles ? Toutes ces faces grimaçantes qui avaient tendu leurs doigts dégoûtants pour l'agripper, le souiller ? Il frissonna, et ses ailes s'étendirent encore plus haut vers le firmament. Cette curieuse excroissance sur son dos était-elle également une illusion ? Il leva la main pour caresser la base de son aile gauche. Elle était si douce et soyeuse qu'il eut l'impression de plonger les doigts dans une huile exquise. Il retint un gémissement, et reporta son attention sur son jeune guide.

« Qu'est-ce que tout cela signifie ? » demanda-t-il, confus. « Est-ce que je suis mort ? »

Elle rit.

« Qui sait, peut-être l'était-tu ? En tout cas, je ne connais pas d'autre moyen de renaître. »

La jeune fille se pencha vers lui et son visage s'égaya.

« Il faut que tu rentres chez toi, Harry Potter. » murmura-t-elle à son oreille. « Mais avant il faut que tu me promettes… »

Une lueur de détermination éclaira ses grands yeux d'un vert profond. Un nom, un seul apparut dans l'esprit d'Harry et l'épiphanie le laissa pantelant : Eliana !

« ... tu seras un bon guide pour ton peuple. Et tu rétabliras la vérité. Promets-moi Harry.»

Harry ne sut pas quoi dire alors il acquiesça d'un signe de tête. Il fut plongé dans le noir, emportant au fond de sa rétine l'image attendrissante d'un sourire triste et d'un regard caressant.


Il se réveilla enveloppé dans la tiédeur duveteuse d'une pièce où flottait un fort parfum d'encens, le visage enfoui dans un coussin qui sentait bon le jasmin. Il ne bougea pas pendant plusieurs minutes, savourant la caresse aérienne de doigts froids qui dessinaient de complexes arabesques sur son dos nu. Il ne voulait même pas bouger, fatigué qu'il était. Il tourna tout de même paresseusement la tête de côté pour contempler le visage familier de Draco. Ce dernier retira brusquement sa main et s'éclaircit la gorge.

« Tu es réveillé. » constata-t-il d'une voix légèrement rauque.

« Combien de temps je suis resté endormi ? » dit Harry, la langue pâteuse.

Malfoy jeta un coup d'œil à une vieille horloge murale.

« Trois jours et … une dizaine d'heures. » répondit-il prudemment en guettant sa réaction.

« Trois jours ! »

Dire qu'Harry était choqué aurait-été un euphémisme. Il avait à peine eut l'impression d'avoir fermé l'œil quelques minutes. Cette réalisation ne le poussa pourtant pas à quitter la position étrangement confortable où il était, couché sur le ventre. Après réflexion, il se serait bien rendormi.

« Le conseil.. » dit-il soudain, inquiet. Il avait complètement oublié que son gardien était menacé de bannissement.

« … m'a complètement blanchi. »

« Comment ? »

Harry n'était pas dupe. Bien qu'il ait parfaitement confiance en ses propres talents de comédien, la haine des vampires était tellement enracinée dans les institutions magiques qu'une telle disculpation le surprenait, même après son petit numéro devant Desmond et les autres dignitaires.

Malfoy le regarda longuement semblant se demander s'il s'était suffisamment rétabli pour pouvoir supporter ce dont il allait l'informer.

« Eh bien » dit-il sans le quitter des yeux. « Le jour de l'audience, lorsque tu t'es évanoui, je suis immédiatement allé voir si tu allais bien… »

Harry secoua la tête, incrédule.

« Impossible, tu étais attaché au siège. »

Malfoy eut un petit sourire en coin.

« Je suis resté assis uniquement pour me conformer au protocole en vigueur. Ce ne sont pas ces petites menottes qui auraient pu contraindre mes mouvements, surtout après… »

Il s'interrompit. Surtout après t'avoir mordu, compléta Harry mentalement. Mais il ne dit rien : il voulait absolument connaître la suite des évènements.

Malfoy s'éclaircit la gorge.

« La salle était déchaînée. On avait appelé les secours et tout le monde s'était attroupé autour de toi. Tu n'étais pas dans ton état normal, ta peau semblait briller d'une lueur inhabituelle et personne n'osait vraiment t'examiner de près. Ils ont essayé de m'arrêter, mais je me suis penché et j'ai vérifié ton pouls. Ton… cœur s'était arrêté de battre. »

La voix de Malfoy avait pris une drôle de tonalité. Harry n'aurait jamais cru qu'il le verrait un jour prononcer une phrase autrement qu'avec sa sempiternelle froideur Malfoyenne. Visiblement très affecté, il avait blêmit, comme si le souvenir de ce moment-là le hantait toujours.

« Génial, je vais encore passer pour une petite chose fragile… » Ironisa Harry, dans une tentative infructueuse d'égayer l'atmosphère.

« Ne plaisante pas avec ça. » le gronda Malfoy en fronçant les sourcils.

Harry rit.

« Alors comment tu as fait pour me ressusciter, Ô grand thaumaturge !»

« A vrai dire, je ne sais pas vraiment. Normalement les victimes de morsures reprennent des forces après quelques heures seulement, mais tu es … différent. J'ai essayé de te transmettre un peu de ma magie, mais sans baguette magique c'était extrêmement risqué. Quand j'ai vu que ça ne marchait pas, j'ai administré les premiers secours… »

« Des compressions ? » s'étonna Harry. Il de demandait où Malfoy avait appris les rudiments du secourisme à la moldue.

Les joues de ce dernier se colorèrent.

« Ma gouvernante m'avait appris ça quand j'étais petit, elle pensait que ça me servirait un jour » expliqua-t-il. « Toujours est-il qu'ensuite, tu t'es brusquement réveillé, toussant à t'en décrocher les poumons. »

Harry cligna des yeux.

« Je ne m'en souviens absolument pas. »

« Tu n'avais pas l'air d'être toi-même. » dit Malfoy. « Tu divaguais, disais que tu t'étouffais, tu parlais de partir de là, tu as même titubé jusqu'à la grande baie vitrée. Pendant un instant, j'ai eu peur que tu sautes dans le vide. J'ai bien essayé de te retenir mais impossible de te mettre la main dessus sans se brûler à ton contact. On aurait dit que ta peau était en feu…»

Harry jeta un œil à la main de Malfoy, nonchalamment posée sur son lit. De là où il était, il ne pouvait pas distinguer grand-chose, mais la petite parcelle visible de sa paume était étrangement assombrie. Il reporta son attention sur Malfoy, bien qu'il connaisse parfaitement la suite.

« Tu es tombé à genoux au beau milieu de la salle, et sous le regard époustouflé de toute l'assistance, de tous ces petits sorciers aux airs importants avec leurs redingotes et leurs chapeaux haut-de-forme, tu as déployé des ailes d'une envergures impressionnantes. »

Une stupeur empreinte d'admiration s'affichait sur le visage pâle du Serpentard.

« Des ailes Potter »

L'absence de réaction du gryffondor sembla le décevoir. Harry se contenta de le regarder, amusé par son enthousiasme. Il poursuivit :

« C'était absolument incroyable. Un Castus ailé, on n'avait plus vu ça depuis plusieurs siècles. Tout ce que le conseil avait jusque-là tenu pour acquis s'était brusquement effondré. Tu aurais dû voir leurs expressions… »

Harry n'eut aucun mal à se les imaginer. Lui-même n'avait toujours pas complètement digéré l'information.

« Lord Linsen a pris les devants. Il a demandé à un guérisseur de te plonger dans un sommeil magique le temps que tu récupère. Remarque, il n'était pas très prudent de te laisser te promener n'importe où dans l'état ou tu étais. Après quelques minutes, tes ailes se sont rétractées, et on t'a transporté dans la salle de convalescence du château de Blackhill. »

« Elles ont laissé une marque ? » demanda Harry. « Les ailes … »

Il n'était pas particulièrement soucieux de son apparence extérieure mais il aurait été contrarié d'apprendre que son dos serait pour toujours défiguré.

« Aucune » répondit Malfoy « Mais … »

« Mais quoi ? » demanda Harry alarmé.

Malfoy s'éclaircit une nouvelle fois la gorge.

« Il y a une sorte de marque, je crois l'avoir déjà vue quelque part. Tu ne t'es jamais fait tatouer Potter ? »

Harry secoua la tête.

« Où ça ? »

Harry sentit la délicieuse fraîcheur de la main de Malfoy avant même qu'elle ne se pose au creux de son rein, à quelques centimètres de la mince couverture qui préservait sa modestie. Il ferma les yeux.

« Ce n'est qu' une vulgaire tâche de naissance. Je l'ai eue aussi loin que je puisse m'en souvenir. » Dit-il d'une voix tremblante. Une étrange sensation avait agrippé ses entrailles.

« Tu devrais quand même demander à un guérisseur d'y jeter un œil… » dit Malfoy.

« Te voilà enfin ! »

Pansy Parkinson venait d'entrer en trombe, haletante et légèrement échevelée, Blaise sur ses talons. Malfoy se leva de son siège.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Il y a un fou furieux qui a essayé de s'introduire dans le château en se déguisant en elfe de maison. » dit-elle surexcitée. « Tu aurais-du voir ça ! Quelqu'un aurait dû lui dire que mélanger de l'ADN d'elfe avec du polynectar était une mauvaise idée… oh, salut Potter. »

Harry s'était hissé en position assise et avait ramené la couverture contre sa poitrine de sorte qu'aucun centimètre de peau nue ne dépasse. Ses muscles ankylosés protestèrent vivement et il tressaillit lorsque la peau hypersensible de son dos entra en contact avec un coussin. Blaise s'assit de l'autre côté du lit en le regardant d'un air concerné.

« La récente… évolution des choses a fait que Blackhill a attiré pas mal d'attention ces derniers jours » expliqua-t-il.

« … et de visiteurs impromptus. » ajouta Pansy.

« Oui, tout le monde veut voir de ses propres yeux à quoi ressemblent les ailes du Castus. » termina Blaise en jetant un regard distrait à sa camarade de classe.

Harry baissa les yeux et garda le silence. Un lourd soupir s'échappa de ses lèvres. Malfoy se rassit et se pencha en avant, coudes posés sur les genoux.

« Arrête de te morfondre et dis-nous ce qui ne va pas » demanda-t-il de son habituelle voix cassante, mais avec intonation cette fois plus douce qu'Harry n'avait jamais entendue auparavant.

« Je ne sais pas. » dit-t-il en se passant la main dans les cheveux. Ses doigts rencontrèrent un nœud particulièrement coriace et il les retira avec une grimace. « J'ai l'impression que je ne suis plus tout à fait humain. Que je suis devenu un stupide objet de curiosité qu'on paradera partout mais que personne n'aura envie d'écouter.»

« Je sais que tu es un gryffondor Potter » dit alors Pansy « et j'ai beau ne pas m'attendre à ce que des merveilles de logique se déversent de ta bouche, mais je dois admettre que c'est la chose la plus stupide que je n'ai jamais entendue. »

« Quelle idée ais-je pu avoir de me confier à des Serpentards… » Ironisa Harry en posant la main sur son front.

« Personne ne va te faire faire quoi que ce soit sans ton accord. » dit Malfoy. « Si tu refuses de communiquer là-dessus… »

Harry se souvint soudain de ce que lui avait dit Eliana, ou plutôt sa projection, son fantôme ou il ne savait quoi. Ton visage devrait briller de mille couleurs au sommet des promontoires… C'était son destin, sa vocation : s'imposer en tant qu'unificateur du monde magique.

« Non. » dit-il déterminé, en secouant la tête. « Je dois arrêter de me cacher. »


Lord Linsen lui tournait le dos, ses yeux intelligent balayant l'étendue du jardin comme recherchant quelque chose, peut-être des réponses à ses propres questions. Si Harry ne le connaissait pas, il aurait pu croire qu'il l'ignorait. Il finit de conter son récit et se tut, attendant patiemment une réaction de son protecteur ou de Lawrence qui l'écoutait parler, adossé contre la porte.

« Rétablir la vérité… qu'est-ce qu'elle voulait dire ? » Dit Harry d'une voix pensive.

Il entendit le soupir songeur du maître des lieux.

« Cela peut avoir un rapport avec les guerres Pinacéennes, après tout bien des zones d'ombres demeurent et les livres d'histoire ne sont pas infaillibles … »

« Mais quel en serait vraiment l'intérêt aujourd'hui ? » demanda le jeune homme « Si j'ai bien compris, les sorciers ont déjà tourné la page sur ses évènements, je ne vois pas en quoi ils les affecteraient encore. »

'Au point de justifier qu'une reine d'un autre temps déchire la barrière entre ce monde et l'au-delà juste pour me prévenir' voulut-il ajouter, mais il se tut.

« Si je puis me permettre, Milord… » Intervint Lawrence.

Sa voix était lourde d'une déférence frôlant la soumission, comme à chaque fois qu'il s'adressait au Lord. Celui-ci ne lui réservait pourtant jamais mieux que l'air d'indifférente bienveillance qu'on réserve aux subordonnés particulièrement loyaux. Les interactions entre les deux hommes avaient toujours intrigué Harry au plus haut point.

« Lady Eliana faisait peut-être référence aux circonstances de sa propre… disparition » poursuivit le vampire d'une voix calme et posée. « Il y a eu tellement de débats à ce sujet, même parmi ses contemporains. Nous ne pouvons pas continuer d'ignorer que- »

Le lord fit soudain volte-face.

« Elle est morte, assassinée par Thor. » tonna-t-il d'une voix visiblement agacée. « Tous les sages sont d'accord là-dessus. Je ne vois pas en quoi ce sujet prêterait encore à discussion.»

« Son corps n'a jamais été retrouvé. » rétorqua Lawrence sans ciller. « Et nous savons tous comment Thor a fini. »

Il n'avait pas élevé la voix, mais il était évident que c'était un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur. Les deux hommes se toisèrent pendant plusieurs secondes, dans un échange muet dont Harry se sentit totalement exclu. Il savait qu'il y avait toujours une grande confusion autour de la mort de Thor. Certains disaient que les forces de l'Ancien royaume l'avaient retrouvé mort dans son château, d'autres que le comte de Forli l'avait achevé de ses propres mains. Il était curieux de connaître l'opinion de Lawrence là-dessus, mais l'atmosphère était trop électrique pour qu'il se risque à intervenir.

« Je pense qu'un bon point de départ serait de retrouver les reliques manquantes » dit-il dans une tentative d'apaiser les tensions. « Le parchemin d'abord, parce que nous savons vaguement où il se trouve, n'est-ce pas ? »

Les traits du Lord se détendirent légèrement et il reporta son attention sur Harry.

« J'admire ton optimisme Harry, mais ça ne sera pas aussi simple que tu le penses. » dit-il en prenant place derrière le bureau. « Qui sait entre combien de mains il est passé depuis la dernière fois qu'il a été localisé? »

« On pourrait… je ne sais pas… publier un communiqué ? Offrir une récompense à celui qui le retrouvera ? »

« Tout l'argent du monde ne ferait pas fléchir un collectionneur » répondit le Lord avec un sourire indulgent, conférant à Harry l'impression d'avoir donné une réponse erronée à la question d'un professeur.

Déçu, Harry se laissa tomber contre le dossier de son fauteuil. Le Lord contourna le bureau et se positionna devant lui.

« Maintenant Harry, je voulais te parler d'un autre sujet. » repris son mentor en le fixant droit dans les yeux. « Es-tu sûr de vouloir retourner à Poudlard ? »

Harry ne s'attendait certainement pas à cette question. L'étonnement dût se dessiner sur le visage du Gryffondor car son hôte poursuivit.

« Bien sûr, je sais que tu en as très envie » dit-il. « Tu veux retrouver tes amis, un semblant de vie d'adolescent ordinaire et surtout, parfaire ton éducation. Mais il faut que tu comprennes que la situation a changé, et que la question de ta sécurité devient plus importante que jamais. »

Harry avait le sentiment désagréable qu'on lui cachait quelque chose. Il se tourna vers Lawrence et lui adressa un regard interrogateur.

« On a recensé une augmentation de l'activité du clan de Gaius ces derniers jours. On craint que cela n'ait un rapport un rapport avec la récente évolution des choses. » Fut la réponse sans détour de celui-ci.

S'il y avait quelque chose qu'Harry préférait par-dessus tout, c'était la franchise.

« Une augmentation de son activité en Ecosse, je présume ? » fit Harry.

« Précisément. » fit le Lord. « Je sais que tu n'es pas une personne particulièrement … prudente. »

Il faisait clairement référence à sa petite aventure dans la forêt d'Aurora. Harry avait eu droit à tant de remontrances sur son absence totale d'instinct de préservation…

« Nous ne pouvons vraisemblablement pas nous permettre de t'exposer à un tel danger, mais si tu tiens absolument à retourner à Poudlard… »

« J'y tiens » fut la réponse obstinée d'Harry. Danger ou pas, il ne concevait tout simplement pas de devoir passer plusieurs semaines encore à Blackhill.

Le lord sourit de nouveau.

« C'est ce que je pensais » dit-il de sa voix grave et rassurante. « Lawrence ici présent ne sera jamais bien loin, je veux que tu le contacte à la moindre menace, même si j'ai confiance en le jeune Malfoy pour assurer ta sécurité à l'intérieur du château. »

Harry opina du chef et la discussion s'arrêta là. Pendant que Lawrence l'escortait jusqu'à sa chambre, il ne put s'empêcher de soupirer de soulagement. Il avait intérêt à faire attention s'il ne voulait pas que lord Linsen revienne sur sa décision.


L'inquiétude sur les visages de ses deux meilleurs amis se mua rapidement en une expression complètement ahurie, yeux écarquillés et bouche formant un 'o' de surprise. Harry n'était plus très sûr que tout leur raconter eut été une si bonne idée.

« Des ailes… » Murmura Ron dans une parfaite imitation de la réaction de Malfoy quelques jours plus tôt.

Le Castus ferma les yeux et les rétracta aussitôt. Les contrôler lui demandait encore beaucoup de concentration mais Vera lui avait dit que cela deviendrait plus facile avec le temps, que c'était comme apprendre à marcher. Et en effet, Harry s'était rendu compte que chaque déploiement d'ailes était moins douloureux et fatigant que le précédent. Et Dieu savait combien de fois il avait dû en faire la démonstration devant le conseil et son cabinet d'experts-mages.

« Alors c'est vrai ce qu'on raconte… » Dit Hermione dans un souffle. « Bulstrode n'arrêtait pas de le répéter partout, j'avais fini par croire que c'était une énième rumeur sans fondement. Ça n'aurait pas été la première fois qu'on t'aurait attribué les prouesses les plus … bizarres. »

Les lèvres d'Harry s'étirèrent en un sourire amer. Il se souvenait encore du jour où en quatrième année, il avait été convoqué au bureau du professeur McGonagall pour lui expliquer patiemment que non, il ne débauchait pas ses camarades de dortoir à l'aide de drogues moldues fournies par son cousin délinquant.

Il passa la tête par le col de son pull-over.

« Ça alors… » Furent les seuls mots que Ron put balbutier. Il était toujours en état de choc.

« Je sais » lui dit Harry en posant la main sur son épaule. « Calme toi, je n'ai pas un nid d'araignées sur la tête que je sache ? »

Il fit mine de vérifier, passant les doigts dans ses cheveux dont la longueur était de nouveau décente.

« C'est pas ça, c'est juste que… tu es une sorte de créature magique maintenant ? Comme une vélane, ou un centaure ?»

« Ron ! » s'écria Hermione, exaspérée. « Ne sois pas stupide. Harry n'a pas changé, ce n'est pas une paire d'ailes qui va faire de lui une créature non humaine… »

Elle regardait Harry comme recherchant dans son regard un signe d'approbation. Il aurait voulu lui dire qu'elle en savait nettement plus que lui, ayant décortiqué un à un tous les livres de la bibliothèque dans lesquels apparaissait le mot Castus aussitôt qu'elle avait pu.

« Hermione a raison, Ron. » dit-il « Génétiquement, je suis resté le même, les ailes ne sont qu'un signe d'élection, un symbole. Tu devrais voir ça comme … une marque de statut je suppose. »

Il évita soigneusement de mentionner que les visions, l'empathie, et autres phénomènes passablement envahissants allaient prendre une place encore plus importante dans sa vie. Il ne voulait pas les inquiéter plus que de raison.

« Montre-les encore. » dit alors Ron.

« Ronald Weasley ! » le réprimanda Hermione, furieuse.

C'était quelque chose qu'Harry n'avait pas initialement prévu. Ses ailes semblaient susciter une étrange fascination chez les rares personnes qui avaient jusque-là pu les apercevoir.

« Hors de question » déclara-t-il fermement. « Si tu veux voir à quoi ils ressemblent, tu n'as qu'à emprunter un livre à la bibliothèque, je suis sûr qu'il y a une centaine qui traitent du sujet. Et sache aussi que je ne te pardonnerais pas si facilement de m'avoir traité de centaure… »

Ron ouvrit la bouche pour protester mais Harry lui coupa la parole d'un air indigné.

« … à moins que tu ne m'offres l'intégralité de ta réserve de chocogrenouilles. Et ta carte collector du calmar géant. Ah et aussi ton exemplaire dédicacé d'En vol avec les Canons. »

« Hey ! » protesta Ron en virant au cramoisi. Harry avait visé juste : son ami avait horreur qu'on touche à ses affaires. Harry lui tira la langue.

« Allez viens, on va être en retard à l'entraînement de Quidditch » dit-il, coupant court à la conversation. Ils attrapèrent leurs balais et quittèrent le dortoir désert. Ils durent faire un détour par la bibliothèque pour permettre à Hermione de récupérer de quoi s'occuper dans les tribunes pendant qu'ils sillonnaient les airs.

Depuis qu'Harry était retourné à Poudlard, il avait passé le plus clair de son temps entre des sessions de rattrapage intensif dans la bibliothèque, supervisé par une Hermione qui ne semblait toujours pas lui pardonner d'avoir manqué toute une semaine de cours, et de longues conversations au coin du feu pendant lesquelles il racontait à grand renfort de détails les récents évènements à ses deux amis avides d'informations. Il se serait senti lésé si en échange ces derniers ne lui faisaient pas un compte rendu fidèle de ce qu'ils avaient bien pu glaner comme information sur les agissements de l'ordre du phénix pendant son absence. A la plus grande déception d'Harry, l'ordre n'avait pas été très actif ces derniers mois, se contentant de mener des missions d'investigation auprès des sympathisants de Voldemort. Après une courte entrevue avec Dumbledore ( Il avait passé son temps à essayer de faire dévier la conversation vers la traque des mangemorts pendant que le directeur lui, préférait s'enquérir innocemment de sa santé, de ses goût culinaires ou du temps qu'il avait fait dans le Surrey cet été-là ) il avait conclu que le seigneur des ténèbres avait mis un nouveau plan en marche, et que les membres de l'ordre en ignoraient pour l'instant les rouages. A bien y réfléchir, ils en savaient probablement plus qu'ils ne laissaient entendre. La situation était assez frustrante pour le jeune homme impulsif qu'était Harry.

Ils traversèrent la cour de métamorphose, éclairée par un soleil timide. Quelques élèves profitaient de l'une des dernières journées ensoleillées pour s'affronter aux échecs sur la pelouse verdoyante. D'autres révisaient, assis sur les bancs de pierre qui longeaient les murs. Un groupe de serpentards de sixième et de septième année était attroupé non loin de là. Plusieurs d'entre eux se retournèrent sur leur passage, les dévisageant avec une méfiance mêlée de curiosité. Harry croisa brièvement le regard de Malfoy qui semblait écouter d'une oreille distraite la jeune fille aux longs cheveux bruns assise à ses côtés. Les deux jeunes hommes se saluèrent d'un signe de tête courtois.

« Malfoy te regarde encore » chuchota Hermione après lui avoir donné un coup de coude pour attirer son attention.

« Mais non… » répondit Harry sans quitter des yeux la main aux ongles peints nonchalamment posée sur l'avant-bras de son gardien. Le visage de la jeune fille s'illumina soudain à quelque chose qui lui avait été dit, et sa gorge laissa échapper un rire cristallin qui résonna dans la cour comme une note de musique riche et vibrante. Harry détourna le regard et hâta le pas.

« Si, il te regarde tout le temps ces derniers temps. C'est comme s'il t'observait. » ajouta Ron en fronçant les sourcils comme il savait si bien le faire. « Et s'il préparait quelque chose ? Et si cette histoire de gardien ou de je-ne-sais quoi était juste un piège ? »

Ron n'arrivait toujours pas à accepter que Malfoy soit devenu un possible allié.

« Impossible, pour la simple raison qu'il se ferait exécuter s'il m'arrivait quoi que ce soit, et ça il en est parfaitement conscient. » répondit Harry.

Le Castus lui avait demandé d'être aussi discret que possible dans sa fonction de gardien, pour la simple raison qu'il ne savait absolument pas comment expliquer à ses camarades de Gryffondor qu'il passerait désormais du temps en compagnie de Malfoy, Blaise et Parkinson, ceux-là même qui avaient auparavant employé toute leur énergie à leur gâcher la vie. Bien sûr, beaucoup parmi les élèves de Poudlard, notamment les sang-purs, étaient parfaitement conscients de la fonction qu'occupait Malfoy à la cour, mais ils semblaient croire que c'était un simple titre honorifique sans incidence sur la vie réelle. Toujours était-il qu'Harry semblait tomber sur l'un des trois serpentards beaucoup trop fréquemment dans le château, à croire qu'ils s'étaient démultipliés. Il grimaça lorsqu'il imagina une armée de clones de Malfoy envahir chaque mètre carré de l'école, emplissant les corridors de l'écho de leurs voix traînantes.

Ron et Hermione avaient bien sûr commencés à se montrer soupçonneux dès l'instant où Malfoy avait fait irruption dans leur wagon du Poudlard Express. Ils avaient d'abord refusé d'admettre que le serpentard avait changé, loin de la sombre influence de son père manipulateur. Harry s'était alors retrouvé avocat de Malfoy, une position étrange qui ne lui était pas vraiment familière. Même s'il le trouvait toujours incroyablement arrogant et sûr de lui, Harry estimait qu'il pouvait à présent compter sur la loyauté du serpentard après les évènements d'Aurora.

Ils passèrent la matinée sur le terrain de Quidditch, prenant tour à tour les positions de poursuiveur, attrapeur, batteur ou gardien, s'exerçant à lancer, feinter, se courir après pour tester les limites de leurs balais volants (l'éclair de feu d'Harry lui donnant un avantage injuste, il le prêtait volontiers à ses coéquipiers les plus geignards.) Ils ne retrouvèrent la terre ferme que lorsque le soleil fut à son zénith, et que leurs estomacs délaissés se mettent à produire une symphonie de gargouillis impossibles à ignorer. Ils regagnèrent la grande salle où ils prirent leur déjeuner tout en conversant de choses et d'autres, leurs voix se perdant dans le brouhaha général.


« Et n'oublie pas ta dissertation de potions … » lui rappela Hermione pour ce qui semblait être la vingtième fois.

Harry s'était plaint de fatigue et ses deux amis l'avaient raccompagné jusqu'à sa chambre malgré ses vives protestations.

« Ne t'en fais pas ! » répondit Harry exaspéré. « A ce soir. »

Ron eut un faible sourire, s'excusant pour l'attitude désagréablement autoritaire de la préfète. Harry leur fit un signe de la main avant de franchir le seuil de sa chambre et de refermer la porte derrière lui. Immobile, il tendit l'oreille écoutant en silence le bruit de leurs pas s'évanouir progressivement jusqu'à n'être plus qu'un lointain écho. Il tourna alors lentement la poignée de la porte et regarda à droite et à gauche, scrutant le couloir désert comme craignant qu'Hermione ne surgisse soudain de derrière une tapisserie en agitant un index accusateur.

Lorsqu'il se laissa tomber sur une chaise grinçante de la bibliothèque, il fut accueilli par le visage boudeur de Malfoy.

« Tu es en retard. » dit-il, l'œil sur la vieille horloge de madame Pince.

« Je n'ai pas pu faire plus vite. » répondit calmement Harry en sortant plume et parchemins. « Hermione tenait absolument à…

Il s'interrompit brusquement, la bouche entr'ouverte. Il venait de sortir le vieux dictionnaire de runes que lui avait prêté Hermione. Sur la couverture en cuir était gravé en lettres argentées.

DICTIONNAIRE DE RUNES – DEUXIEME EDITION

CESAR CLAQUELANGUE

Et dans le coin inférieur droit, écrit en petits caractères :

Annoté par Anita Babbling, professeur émérite.

« Ah-ha ! » s'écria-t-il sans quitter des yeux les petites lettres scintillantes.

« Chut ! » fit madame Pince en leur jetant un regard noir par-dessus ses lunettes de lecture.

« Je crois avoir trouvé l'identité de notre petit maître de runes » reprit Harry en chuchotant. « enfin feu maître… »

Sans un mot, Malfoy lui prit le livre des mains. Il fronça les sourcils d'un air vaguement intrigué.

« Émérite, Potter. » dit-il. « l'Emeritat est atteint à plus de cent ans dans le monde magique. Je doute que cette bonne femme ait eu plus de cent ans, à moins qu'elle n'utilise des potions de jouvence particulièrement puissantes. »

« C'était peut-être quelqu'un de sa famille ? » insista Harry. Il était sûr d'être sur une piste.

« Peut-être, il faudra creuser. Accio Familles magiques de Grande Bretagne et d'Irlande. » dit Malfoy en agitant sa baguette magique. Un épais grimoire se détacha d'une haute étagère qui leur faisait face et atterrit entre les mains du serpentard. Il l'ouvrit d'un geste sec et en fit défiler les pages.

« Baal, Babble… ah, Babbling. »

Il attrapa sa plume, se préparant à prendre des notes.

« Une famille très versée dans l'archéologie et les langues anciennes... Augustus Babbling, le plus grand spécialiste de runes anciennes… Léopold… Anita… Lucretia Babbling. Tous des maîtres de l'art runique. »

Il referma la lourde couverture du livre qui laissa échapper un nuage de poussière.

« C'est souvent le cas dans les familles de sorciers » expliqua Malfoy. « Les parents transmettent tout ce qu'ils savent à leurs enfants et voient les autres disciplines comme inférieures. Il doit bien y avoir une cinquantaine de Babbling à travers le pays qui correspond parfaitement au profil qu'on recherche… Tiens, le professeur de rune ici même à Poudlard s'appelle Amos Babbling. »

Le visage d'Harry s'éclaira.

« Il peut peut-être nous aider ? » dit-il avec une lueur d'espoir dans la voix.

Malfoy hocha la tête, les commissures de ses lèvres s'ourlant en un début de sourire amusé.

« Probablement. Il pourra nous aider avec ça aussi »

Il traça un dessin compliqué sur un morceau de parchemin.

« Le sort d'enchaînement … » dit Harry reconnaissant le symbole qui avait orné le sol dans la forêt d'Aurora. « Pourquoi Gaïus aurait-il eu besoin d'enchaîner Cernunnos ? Ce n'était sûrement pas pour faire du mal aux elfes ou les faire chanter. Emprisonné ou pas, leur Dieu_ enfin, celui qu'ils considèrent comme leur Dieu_ les avait déjà abandonnés depuis longtemps. »

« C'était peut-être le Dieu des saisons qui l'intéressait, pas les elfes. » dit Malfoy d'un air pensif. « Tu as vu dans quelle misère ils vivent ? Même pas capable de subvenir à leurs propres besoins… Pourquoi Gaius se serait-il intéressé à eux ? »

La voix chargée de dédain de Malfoy lorsqu'il avait mentionné les elfes sylvestres agaça Harry mais il ne fit pas de commentaire. Il y avait une multitude de raisons pour lesquelles un mage noir aurait intérêt à contrôler Cernunnos, un être immortel et surpuissant, capable d'influencer le temps et de modeler l'espace dans une ampleur et avec une facilité qu'un simple sorcier ne pourrait jamais rêver d'atteindre. La raison la plus évidente était pour s'approprier son pouvoir.

Il se souvint de quelque chose qui lui avait été dit quelques semaines plus tôt et il n'y avait pas tellement prêté attention.

« Malfoy . »

Ce dernier leva les yeux de son parchemin.

« Comment tu 'es senti après m'avoir… mordu ? » demanda Harry d'une voix calme.

Malfoy était visiblement pris de court. Il détourna brusquement le regard et reposa sa plume.

« C'était nécessaire. » dit-il d'une voix un peu trop forte.

« Je sais. »

« J'aurais préféré ne pas avoir à le faire. »

« Je sais. »

Le serpentard réarrangea ses parchemins dans un geste machinal.

« La sensation est… agréable. Ça m'a permis de guérir mes blessures comme tu as pu le voir. Je ne sais pas si j'aurais survécu si je ne l'avais pas fait. Le plus dur c'est surement de se décider à s'arrêter de boire. »

Agréable… Harry se sentit tout à coup très stupide pour avoir cru un instant que l'expérience avait été tout aussi douloureuse pour le vampire. Le regard de Malfoy dériva brièvement vers la base de son cou avant de remonter de nouveau vers ses yeux.

« Et tu t'es-tu senti plus puissant ? » demanda Harry, curieux.

« Oui, indéniablement » répondit-il simplement.

Ce que lui avait dit Blaise dans la salle de réception était donc peut être vrai.

« Blaise a dit que le sang du Castus pouvait rendre un vampire invincible… »

« Seulement s'il le consomme régulièrement. » fut la réponse toute prête de Malfoy. Il avait dû répéter les mêmes phrases pendant l'interrogatoire que lui avait fait subir le conseil. Ce dernier se passa la main dans les cheveux, ses mèches blondes lui retombant devant les yeux, lui donnant un air légèrement sauvage.

« Ecoute Potter. » dit-il d'une voix sèche qui claqua comme un fouet. « Si c'est ça qui t'inquiète, saches que je ne vais plus JAMAIS, en AUCUN cas, boire une seule goutte de ton sang. Satisfait ? »

Sur le moment, Harry ne trouva pas quoi dire. Il fixa le visage fermé, les joues légèrement colorées par l'agacement et les yeux durs de son gardien.

« Ça ne me dérange pas que tu le fasses. » dit-il d'une petite voix qu'il ne reconnaissait pas.

« Quoi ?! »

Etait-ce vraiment lui qui avait prononcé ces mots ? Le choc qui se dessina sur le visage de Malfoy ne le surprenait pas. Harry s'éclaircit la gorge, baissa les yeux et fixa ses mains posées sur le bois sombre de la table.

« Je veux dire… je n'aime pas ça, c'est très douloureux mais… si tu étais obligé de me mordre, si la situation ne te laissait pas d'autre ch-choix… »

Il s'empêtrait dans des formules et perdait de vue ce qu'il avait voulu dire. Il était sûr que son visage avait pris une jolie teinte pourpre et il blâmait Malfoy pour cela, Malfoy qui ne disait rien et qu'il n'osait pas regarder de peur de croiser son regard goguenard.

« Seulement la première fois. » dit le Serpentard de sa voix grave et mesurée.

Harry releva la tête.

« Tu n'as mal que la première fois que tu te fais mordre. » répéta-il en parcourant d'un air impassible une page de son grimoire. « En tout cas c'est ce qu'on m'a dit. Je n'ai pas de moyen de vérifier.»

« Ah… » Fut la seule réponse Harry qui se plongea en silence dans sa lecture. Un silence tendu s'installa entre eux et Harry s'en voulut d'avoir introduit le sujet particulièrement sensible.

Son animosité passée envers le serpentard avait quasiment disparu. Il se surprenait parfois à vouloir partager avec lui la même camaraderie insouciante qu'il avait avec Blaise, mais ce qui paraissait facile et naturel avec ce dernier ne l'était pas avec Malfoy. Avec Malfoy tout était beaucoup plus complexe et difficile, à croire que le serpentard nourrissait en secret une rancune dévorante envers lui. Les sentiments et états d'âmes des autres étaient si aisés à lire, ils semblaient vibrer à la surface de leur peau comme un manteau aux couleurs bariolées impossible à ignorer. En présence de Malfoy, il avait l'impression d'être aveugle. Il était extrêmement rare qu'il en apprenne plus que ce que celui-ci voulait bien révéler.

Mais ce matin-là, assis parmi les serpentards, cette jeune inconnu accrochée à son bras, il n'était plus le jeune homme taciturne qu'Harry connaissait.