Chapitre 10
Lorsqu'il était revenu des salles où ils avaient posé leurs encombrants équipements, Marco s'était laissé entraîner par ses camarades sans qu'ils lui laissent le temps de se poser quelques minutes. La perspective de se changer les idées tous ensemble autour d'une table pendant quelques heures, sur un simple jeu, semblait ravir la majorité d'entre eux et ce n'était pas pour lui déplaire non plus.
Il s'étira légèrement, se sentant courbaturé après le long déplacement qu'ils avaient effectués, puis enjamba un banc pour s'asseoir parmi ses camarades, les imitant en riant aux plaisanteries qui fusaient. De petits bols remplis à moitié d'un porridge circulaient et il en attrapa un avec plaisir.
De temps en temps entre deux coups de cuillères qu'il faisait traîner, il levait les yeux, cherchant le visage fin habituel, de plus en plus surpris en ne le voyant toujours pas apparaître. Jean ne s'était toujours pas montré, et pourtant il avait fait partie de la première session il aurait au moins voulu entendre de sa bouche le résultat de cette journée, savoir si tout s'était bien déroulé.
Avisant Wagner qui entrait à son tour en bâillant, le brun le héla d'un geste de la main et attendit patiemment que le grand garçon arrivât à sa hauteur.
-Tu n'aurais pas vu Jean ? Je pensais qu'il serait déjà là depuis un moment…
Wagner haussa les sourcils, visiblement surpris et gêné à la fois. Ou plutôt, il ne savait pas vraiment quelle expression conviendrait le mieux : tout le monde savait que ces deux-là étaient presque inséparables, aussi le fait que Marco ne soit pas déjà au courant le surprenait-il beaucoup.
-Eh bien, je suppose qu'il est encore à l'infirmerie, si tu ne l'as pas vu…, commença-t-il en cherchant un peu comment lancer le sujet.
Il eut un peu peur quand Marco se leva brusquement, à deux doigts de tomber à cause du banc qui lui bloqua les jambes. En revanche, il nota un manque de crédibilité certain quand la cuillère s'agita sous son nez, menaçante.
-Qu'est-ce que tu dis ?!
-Ouhla, calme-toi…
-Thomas !
Il soupira et attrapa Marco par l'épaule pour le prendre en aparté. Des regards se portaient déjà sur le brun avec curiosité, et même si l'accident de Jean n'était pas un secret pour tous ceux qui étaient présents à ce moment-là, personne n'en avait reparlé.
-Jean est retombé, dit-il doucement, essayant de ne pas détourner le regard en voyant Marco se décomposer presque sur le champ. Me regarde pas comme ça ! A priori il allait bien, Eren l'a rattrapé…
-Pourquoi personne n'en a parlé ? siffla Marco, aussi agacé qu'inquiet.
-Parce que c'était pas très reluisant pour lui, hésita Wagner en jetant un coup d'œil vers la table où se rassemblaient de plus en plus de camarades.
Marco fronça les sourcils et embarqua Wagner en le prenant par les épaules jusqu'à une autre table où ils seraient plus tranquilles. Il le fit s'asseoir à ses côtés et croisa les bras sur la surface de bois.
-Raconte, dit-il.
Le garçon soupira et posa son menton dans sa main, regardant Marco du coin des yeux.
-Honnêtement, on n'aurait pas dû avoir besoin d'aller chercher un brancard, commença-t-il avant de regretter ses mots : Marco réagissait déjà.
-Tu disais qu'il n'y avait rien de grave… !
-Mais c'est vrai ! Eren est très doué, je t'assure que Jean n'a probablement pas même été secoué !
-Alors qu'est-ce que tu…
-Laisse-moi finir, un peu !
Marco pinça les lèvres, essayant de se reprendre. Il lui était déjà difficile de faire l'effort d'écouter et attendre alors qu'il pourrait être à ses côtés et vérifier qu'il allait bien. Son interlocuteur croisa les bras et secoua la tête.
-Le problème, c'est que Jean a…Comment dire… ? Ca ressemblait à une espèce de crise, j'en avais déjà entendu parler, mais…Quand on le voit en vrai, c'est impressionnant. Je crois qu'ils ont parlé d'hyperventilation, quelque chose du genre…J'avais l'impression qu'il allait crever, c'était flippant.
Marco tentait de l'écouter en restant calme. Ses mains trahissaient son énervement, passant sur ses joues pour les rafraîchir une seconde, puis se rejoignant, se tortillant, jouant avec la cuillère qu'il posait et reprenait, avant de revenir à son visage. Il aurait dû être là.
-Et ensuite ?
-Il était tout raide et tremblait tellement qu'il n'a pas pu se lever, on est parti chercher de quoi le transporter…L'instructeur était hors de lui ! Il faut dire que se laisser dominer par des angoisses pendant un entraînement simple, à notre niveau, c'est…
-Vous l'avez laissé seul ? le coupa Marco.
-Hein ? Non, Eren était avec lui…
Le brun respira lentement, et jeta un coup d'œil à l'attroupement derrière eux. Eren n'était pas là non plus. Peut-être toujours avec Jean ?
Il se leva alors, sous le regard perplexe de Wagner qui l'imita.
-Où est-ce que tu vas ?
-Cirer mes pompes ! grogna Marco avec un rapide geste de la main.
D'un signe de tête, il signala à Connie qui regardait de loin, qu'il s'en allait et emprunta les couloirs. Il y faisait plus frais, ce qui n'était pas sans lui déplaire il avait eu un petit coup de chaud, se sentant anormalement secoué. Il pouvait comprendre les réactions des autres concernant l'honneur de Jean à préserver, mais rien ne les dispensaient d'en parler au moins à…A ? Ses amis ? Proches ? Lui ?
Il se calma d'un coup, ralentissant le pas. Pourquoi à lui, au fait ? Pouvait-il seulement se targuer d'une quelconque proximité avec le garçon ? Et si tel était le cas, pourquoi quiconque en ferait grand cas ? Ils n'étaient pas dans un contexte où les amitiés, quelles qu'elles soient, donnaient ce genre avantages. Alors c'était probablement normal.
La porte de l'infirmerie était légèrement entrouverte. Du bruit à l'intérieur le rassura, et il frappa rapidement avant d'entrer. Tout ce qu'il trouva à l'intérieur, ce fut Gunther, assis en tailleur avec une caissette à lames sur les genoux, occupé à vérifier l'état du matériel. L'homme leva les yeux en haussant un sourcil, puis sourit en le reconnaissant.
-Tiens ! Décidément, c'est la journée…, dit-il en agitant son tournevis vers le garçon.
-Ah, vous êtes…Gunther ? hésita Marco en s'avançant.
Il jeta des coups d'œil un peu partout, pâlissant en voyant le brancard tâché de sang. Presque aussitôt, il maudit Wagner et sa notion de gravité.
Gunther le regarda faire et soupira. « Ah, ça…Ce sont des choses qui arrivent, on a eu la chance d'arriver à temps… !
La jeune recrue lui dédia un regard plein d'incompréhension, visiblement prêt à entendre les pires choses et l'homme termina de refermer le corps du boîtier avant de s'intéresser de nouveau à lui.
-Qu'est-ce que tu es venu chercher ?
-On m'a dit que Jean –enfin mon camarade, avait été amené ici dans la journée.
Gunther le dévisagea un moment avant de froncer les sourcils, visiblement surpris.
-Tu arrives un peu tard, il est sorti tout à l'heure avec quelqu'un. Je suppose qu'ils sont allés aux dortoirs ? Après ce qui s'est passé, je pense qu'il avait besoin de calme. Un peu de réconfort ne lui ferait pas de mal, on en a qui sont partis pour moins que ça !
Marco le remercia brièvement, ne comprenant pas tout ce que disait Gunther, et sortit de la petite pièce en se retenant de se précipiter. Il se rendit compte qu'il avait encore la petite cuillère de métal entre les doigts et il la cala entre ses dents, espérant se calmer en se concentrant dessus. Que s'était-il passé exactement ? Alors que la question tournait dans son esprit, l'empêchant d'être attentif à ce qui l'entourait, il se sentit rentrer brutalement dans un obstacle. La voix qui s'éleva le ramena sur terre aussitôt.
-Bon sang Marco, fais attention…, soupira Bertold.
Une serviette en travers des épaules, le grand brun avait visiblement pris le temps de passer aux douches en revenant de l'entraînement. Marco s'excusa, un peu ailleurs, et s'apprêtait à continuer quand Bertold enchaîna.
-Tu as vu Jean ?
Marco ne cacha pas son étonnement, et leva les yeux sur le visage grave de Bertold. Pour la peine, entre les propos étranges de Gunther et l'attitude de son camarade, il s'inquiétait encore plus.
-Pas encore…marmonna-t-il en mâchonnant la petite cuillère.
-Reiner a dû l'emmener aux dortoirs, je pense qu'il sera content de te voir. Même quand on essaie d'être fort, ce n'est pas quelque que…
-Reiner ? coupa-t-il, surpris. Eren n'était pas avec lui ?
Bertold eut une grimace ennuyée et, plutôt que de donner des explications qu'il n'avait pas forcément, il poussa Marco légèrement pour l'inciter à continuer dans sa direction.
-Tu lui demanderas toi-même…souffla-t-il en s'éloignant.
Merde. Marco ne se fit pas prier et accéléra le pas, pour pousser la porte en bois qu'il cherchait. La grande pièce semblait vide à première vue quand il entra en silence, mais une conversation et des mouvements lents lui prouvèrent le contraire.
- Tu vas en foutre sur…Ah ! Mais fais gaffe, ca coule partout ! râla la voix de Reiner, avec sa délicatesse habituelle.
-Qu'est-ce qui coule partout ? lâcha Marco en avançant de quelques pas.
S'il s'était senti rassuré en reconnaissant Jean de loin, assis sur le bord du lit, il sentit son sang ne faire qu'un tour en une fraction de seconde. Les traits tirés, les mains couvertes d'un mélange de sang et de salive qu'il retenait encore dans sa paume, Jean affichait un visage qui faisait presque peur. Sans compter l'hématome qui s'étalait sur son visage, de sa mâchoire à sa pommette.
Sans prendre en compte le temps de réflexion plutôt intense de Reiner à son apparition et l'expression effaré de Jean, Marco était déjà accroupi devant lui de la même manière que le grand blond qui grogna légèrement en se sentant un peu poussé de sa place.
-Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il, tentant de parler aussi doucement que possible.
-Il s'est fait agresser, répondit Reiner à sa place.
Jean lui lança un regard noir avant de recevoir une tape sur le dessus du crâne. Marco avait bien vite remarqué la tenue de Jean, ses mains inspectant déjà l'ouverture de la chemise.
-Comment est-ce que ça a pu arriver ? Je croyais qu'Eren était…
-Par Eren.
Marco sentit le frisson qui parcourut Jean quand Reiner parla, et à ce moment-là ses yeux tombèrent sur les traces de morsures laissées par les dents d'Eren ça et là sur la peau claire. Il déglutit, refermant les pans de la chemise sans les lâcher.
Une agression. Sur le coup, il avait pensé à un règlement de compte, à coups de poing.
-Jean, murmura-t-il. Est-ce que…
Il leva les yeux vers son visage et l'interpelé détourna le regard, visiblement gêné et honteux. Reiner agita la main pour attirer l'attention de Marco.
-Il n'a pas eu le temps de faire grand-cho…Merde, Jean, arrête de faire ça, t'es dégueu', je te dis !
-Mais ça me gêne ! répliqua-t-il aussitôt. Et puis arrête de lui parler de ça, toi !
L'espace d'une seconde, il voulut se lever, se hissant brusquement sur ses jambes. Et retomba lourdement dans la position qu'il avait l'instant d'avant, pris d'un vertige un peu trop violent. Il se prit la tête dans les mains en gémissant légèrement. La seconde suivante, il était allongé sur le lit sans ménagement et presque de force.
-Sérieusement, foutez-moi la paix ! hurla-t-il presque en essayant de se débarrasser des mains de Marco et Reiner qui le couchaient de force.
-Cesse de t'agiter, lui ordonna Marco d'une voix qu'il tentait de garder calme.
-Bordel, Jean, t'es pas possible…, soupira Reiner en le maintenant.
-C'était juste un vertige ! Laissez-moi tranquille ! Je n'ai rien, merde !
Il s'était visiblement inquiété pour rien et soupira intérieurement au soulagement qui le prenait. Du moins jusqu'à ce que Reiner prenne les devants comme un barbare.
-Ah ouais ? Tu veux que j'aille chercher Eren pour qu'il continue ce qu'il faisait, dans ce cas ?
Marco sentit Jean se crisper sous ses mains en pâlissant violemment. Peut-être que non, ça n'allait pas si bien que ça. « Dis pas de bêtises, gémit-il, soudain plus calme et obéissant.
-Eh bien voilà, quand tu veux…, soupira Reiner. Marco, je te le confie.
Le brun hocha la tête et posa les fesses sur ses talons, assis sur le matelas à côté de Jean. Reiner fronça les sourcils une dernière fois en le fixant.
-Et arrête avec cette cuillère, tu vas te péter une dents ! lâcha-t-il avant de les laisser dans la grande pièce.
