Petit chapitre pour cette fois-ci.


La satisfaction d'avoir réussi à se transposer de la mer jusqu'au fleuve disparait instantanément lorsqu'Albafica découvre l'état des eaux. Debout sur la berge, il s'accroupit, puis plonge une main sous la surface avec une certaine appréhension. Le jeune homme n'est certes pas un expert, mais ce qu'il ressent contre sa peau immergée ne le rassure pas. L'absence de vie saute aux yeux : pas de poissons, une profusion d'algues à l'aspect douteux baigne dans une vase odorante… même les pierres jonchant le fond sont davantage rongées que polies.

Et cette couleur marron-vert dégueulasse par endroit ne fait pas très saine.

Albafica ressort sa main, soucieux.

Je comprends mieux l'inquiétude des autres.

Son regard balaye le cours d'eau avec attention, son cœur se noue.

Mon frère n'est pas « très malade », il est plutôt en train d'agoniser !

Il se mord la lèvre inférieure.

Je dois demander à Minos d'intervenir ! En tant que Roi, il a le pouvoir de faire quelque chose ! Mais Asopos est dans un tel état… c'est un miracle qu'il nous faudrait pour le sauver.

- Qu'est-ce que tu fais ici ?

Albafica sursaute et regarde devant lui : le buste d'Asopos dépasse du fleuve, ses cheveux cascadent dans son dos avant de se confondre avec l'eau polluée.

- Désolé, je ne voulais pas te déranger… On m'a expliqué que tu étais malade, j'étais un peu inquiet.

- L'inquiétude, ce n'est pas ce qui purifiera mes eaux, ronchonne le grand frère.

Son visage hostile n'incite guère à continuer joyeusement la conversation.

Légèrement mal à l'aise, Albafica ne se sent pas le bienvenu en ces lieux. Il tente toutefois de nouer un dialogue :

- Je peux en toucher un mot à Zeus, en tant que Père des Dieux, il doit pouvoir…

Les yeux du Dieu-Fleuve s'assombrissent davantage à la mention du Seigneur de l'Olympe :

- Père lui en a déjà parlé, rétorque-t-il sèchement. Si Zeus n'a rien fait, c'est soit qu'il ne veut pas, soit qu'il ne peut pas.

Asopos commence à s'enfoncer dans l'eau pour clore la conversation, son mouvement s'interrompt lorsqu'Albafica lance une nouvelle proposition :

- Et si j'en parle à Minos ?

- Le fils de Zeus… ?

Devant l'incompréhension de son frère, le jeune homme s'empresse d'exposer son idée :

- Il a récupéré le trône de Crète et son influence s'étend de plus en plus. Je vais lui demander de prendre les choses en main pour t'aider. Il doit pouvoir lancer un projet d'assainissement ou quelque chose dans le genre.

- Si même Zeus, ou notre Père, n'ont rien pu faire pour m'aider, je doute très franchement d'une possible réussite avec des moyens humains.

Ses yeux sombres observent avec une certaine attention mêlée de curiosité cet étrange petit frère qui a quasiment surgi de nulle part et qui s'inquiète pour lui. Devant son air déconfit, le Dieu Fleuve soupire :

- Merci tout de même. C'est l'attention qui compte, je suppose.

Le jeune homme lui adresse un sourire timide, toujours accroupi sur la berge :

- Je ne suis pas le seul à me soucier de toi, Aiacos m'a grandement encouragé à venir.

Le visage d'Asopos se déride légèrement :

- Ah… Oui, mon petit-fils est l'un de mes rares visiteurs. Je l'ai moins vu, ces derniers siècles, néanmoins il vient encore ici, de temps en temps.

Albafica hoche machinalement la tête, pensif.

Aiacos travaille toujours pour son journal. Bon, maintenant les gens savent qu'il est Juge des Enfers et que le Roi de Crète est son frère… de ce fait, il en a profité pour piquer la place du patron de la boîte et c'est lui à présent qui dirige les équipes. Ça pourrait être un atout. Avec des articles, il y a moyen de sensibiliser la population vis-à-vis d'Asopos. L'idée est à creuser.

Le jeune homme se redresse :

- Je te laisse tranquille. Est-ce que je pourrais revenir te voir ?

- Si tu y tiens… marmonne Asopos.

Il suit des yeux son petit frère qui retire ses sandales pour mettre les pieds dans l'eau. Un instant plus tard, le jeune homme s'est transposé et le Dieu Fleuve s'enfonce à nouveau dans son lit.

La nuit est déjà tombée lorsqu'Asopos revient sur les lieux de sa discussion avec Albafica. Interloqué, il regarde l'endroit où se tenait son cadet plusieurs heures auparavant. La berge boueuse et habituellement sans vie a cédé la place à un carré d'herbe verdoyante pigmenté de bourgeons de fleurs. Il ose à peine en croire ses yeux.

Comment… ? Est-ce qu'il l'a fait exprès… ?


La suite sera publiée le 15 mars