19 Juillet 2016, Bretagne, Forêt de Brocéliande, 11h41


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La strat de Bob était d'une simplicité enfantine. Léa se demanda un instant comment elle n'avait pas pu y songer plus tôt, avant de se rappeler qu'elle ne connaissait ses pouvoirs que depuis la veille, et d'admettre que la manière chaotique dont elle les avait obtenus n'avait pas été très propice au jaillissement de cette idée de génie. Quand il expliqua son plan, tout le monde haussa les sourcils. C'était si évident que ça ne fonctionnerait sûrement pas… Mais Léa était d'accord pour essayer, malgré les inquiétudes justifiées de Grunlek et de Shin sur les conséquences que ça aurait sur elle. Touchée qu'ils se soucient d'elle ainsi, la jeune femme balaya néanmoins leurs incertitudes d'un geste de la main.

« Au pire, j'irai pas bien pendant un quart d'heure et je vomirai tripes et boyaux dans un coin. » sourit-elle avec détachement, bien que la simple évocation du malaise tenace qu'elle subirait de nouveau la fasse déjà se sentir mal.

« Ne te mets pas en danger inutilement. » l'avertit Grunlek, soucieux.

« Ne t'en fais pas. Si ça peut marcher… » espéra-t-elle, le regard brillant.

« Si tu ne te sens vraiment pas bien, arrête. » insista-t-il.

« Oui, oui. »

Léa abandonna les épaisses racines pour aller placer son petit tabouret pliant quelques mètres plus loin, face au chêne centenaire. Elle l'examina un instant, avec une attention et une concentration semblables à celles de Shin plusieurs minutes plus tôt, s'orienta correctement, puis finit par s'installer, ouvrit son carnet à dessin et posa une page vierge sur ses genoux. Elle saisit un crayon à papier et commença à esquisser ses traits.

Tant qu'elle reproduisit l'arbre qui se tenait devant elle, tout se déroula bien. Aucune nausée ne la prit et elle parvint à ressentir le même plaisir qu'autrefois en dessinant les contours du végétal et les formes complexes des racines entremêlées.

Les choses se corsèrent lorsqu'elle commença à mettre en application la strat de Bob, et qu'elle ajouta sur son croquis des éléments nouveaux qui ne figuraient pas dans la réalité qui se tenait devant elle.

Léa traça les formes d'une sorte d'arche, dont l'un des piliers se trouvait à quelques mètres de l'imposant tronc. La structure de pierre s'élevait, se courbait, puis se fondait dans le bois épais, comme si les deux matériaux naturels fusionnaient. Une fois la silhouette de base établie, elle s'attarda sur les détails. Tandis que la mine de son crayon passait et repassait sur sa feuille pour perfectionner chaque détail et peaufiner les ombres, les volumes, le grain de la pierre et l'usure due au temps passé en ce lieu reculé, la jeune femme serrait les dents peu à peu. Sa vision se flouta. Elle cligna des yeux pour y voir plus clair.

Lorsqu'elle releva la tête l'espace d'un instant pour fixer l'arbre réel en face d'elle, elle distingua du coin de l'œil une sorte d'ombre vague sur la droite du chêne ancestral.

Une ombre qui avait la même forme que son dessin.

Léa baissa la tête et se reconcentra sur sa feuille. Elle procéda étape par étape, dessinant avec soin le pied de l'arche enfoncé dans le sol, entouré de feuilles mortes et de mousses, couvert d'un début de lierre grimpant. Elle esquissa précisément les contours de chaque pierre de taille le long du pilier, leur alignement parfait pour former la voûte de l'arche, puis la roche qui se fondait dans le végétal pour ne plus faire qu'un avec lui.

Tous ses muscles étaient bandés sous l'effort, elle prenait des inspirations amples et avait du mal à maîtriser ses frissons. De plus en plus souvent, elle devait interrompre son geste pour éviter que ses tremblements ne gâchent son travail. Elle ressentait exactement les mêmes symptômes que l'autre nuit. Pas de douleur particulière, mais un malaise puissant et tenace qui lui nouait le ventre, l'empêchait de se concentrer pleinement, le ressenti d'une intense chaleur immédiatement succédée par un froid glacial, et une impression de désorientation. Heureusement, elle n'avait pas envie de vomir.

Et cette fois, cela n'émanait plus que d'elle-même.

Étrangement, elle s'en sentait à la fois… fière et angoissée.

Léa acheva enfin de dessiner son arche, sentant régulièrement par-dessus son épaule les regards à la fois admiratifs, intéressés et inquiets des Aventuriers. Quand elle releva la tête au bout de plusieurs longues minutes, les mains tremblantes, le front moite et de la sueur coulant le long de ses tempes, elle put constater qu'une véritable structure était apparue à côté de l'arbre. D'un rapide coup d'œil, elle compara son œuvre avec la toute nouvelle réalité qui se dressait devant elle.

Les deux arches de pierre étaient exactement pareilles.

Il était temps de passer à la seconde partie de la strat de Bob : créer enfin ce fameux portail qui pourrait, ils l'espéraient tous, les renvoyer chez eux, dans le Cratère. À cette pensée, une boule se forma dans la gorge de Léa, ajoutant à son mal-être. Ce qui ne l'empêcha pas d'empoigner à nouveau son crayon à papier pour poursuivre son dessin avec acharnement et détermination.

Elle pensait que son malaise avait atteint son maximum et qu'il ne pouvait pas aller au-delà.

C'était faux.

Quand, à l'intérieur de l'arche, elle commença à tracer les premiers traits de ce qui serait bientôt leur passage magique pour rentrer chez eux, elle eut soudain le tournis et, de nouveau, la respiration coupée. Elle songea que cela ne serait sûrement que passager, comme les fois précédentes, et s'obstina à dessiner. Mais bientôt l'air lui manqua, et elle dut reposer précipitamment son crayon, paniquée, et attendre encore plusieurs longues secondes avant d'être capable de retrouver de l'oxygène. Constatant son arrêt brutal, les Aventuriers s'agitèrent autour d'elle et s'inquiétèrent.

« Léa ? »

« Tout va bien ? »

« Je… j'arrivais plus à respirer… » haleta-t-elle.

« Bien sûr… » murmura Shin avec anxiété. « T'es comme nous. Quand on n'a plus de psy, on puise dans notre propre énergie vitale. »

« Quoi ?! » s'étrangla la jeune femme, qui n'était pas au courant de ce fait.

« Arrête-toi là, Léa. » lui conseilla Grunlek avec inquiétude. « Tu ne peux pas continuer sans te mettre en danger. »

Elle secoua la tête avec obstination et reprit son crayon entre ses doigts crispés.

« J'y suis presque… Je peux le faire. »

Grunlek eut beau protester, elle ne l'écouta pas et la mine de son crayon à papier se remit à parcourir la feuille. Dans les minutes qui suivirent, elle se retrouva de nouveau à court d'oxygène. Comme la fois précédente, elle s'acharna encore quelques secondes avant d'abandonner momentanément et de reprendre bruyamment sa respiration quand elle en fut enfin capable, les joues rouges. Avec une grimace, elle se massa la gorge.

« Putain, j'ai l'impression que quelqu'un essaye de m'étrangler. »

À sa propre remarque, elle fronça soudain les sourcils et jeta un coup d'œil suspicieux autour d'elle.

« Où est Théo ? »

« Pas en train de t'étrangler, si c'est ce que tu veux savoir. » lui affirma Shin.

« Tant mieux. »

« Tu n'auras pas assez de forces pour terminer ça, Léa. » insista Grunlek une nouvelle fois, le regard sombre et le ton plus ferme qu'à l'habitude.

« Si elle continue toute seule, non, c'est vrai. » intervint une voix qui ne s'était plus faite entendre depuis un bout de temps.

La jeune femme se retourna à demi. Bob, qui jouait avec Eden depuis un moment, s'était rapproché et se tenait maintenant derrière elle. Leurs regards se croisèrent. Le demi-diable avait compris que Léa était déterminée à continuer jusqu'au bout ce qu'elle avait débuté. Quitte à se mettre elle-même en danger s'il le fallait. Cette fille était aussi bornée qu'eux, tiens.

« Je peux essayer de te filer un coup de main. »

« Ça s'est mal fini la dernière fois que l'un d'entre vous a voulu m'aider. » marmonna-t-elle avec un sourire forcé. « Qu'est-ce que tu comptes faire ? »

« Utiliser ma psyché, tout simplement. Comme ça tu pourras me l'absorber, et ça arrêtera de te bouffer de la vie. » répondit le pyromage très sérieusement.

Léa hésita un instant, puis accepta d'un hochement de tête, les dents serrées.

« Si je dois gerber, je m'arrangerai pour que ce soit sur toi. »

« Entendu. » lâcha le demi-diable d'un ton neutre, tout en souriant sous cape.

Il ferma les yeux quelques secondes, le temps que Léa reprenne en main ses crayons. Puis il se concentra et brandit son bâton. Le bout de celui-ci rougeoya faiblement.

La tête de Léa se mit à tourner. Serrant les mâchoires à s'en faire mal, elle plissa les yeux et se focalisa à nouveau sur son dessin, qu'elle ne tarderait pas à terminer, avec l'aide de Bob.