10. Où il est grand temps de se réveiller
Coupable. J'entends ce mot qui se répète sans cesse dans ma tête. Depuis que ces coups de fils ont commencé, ce mot m'a envahi. Et là, c'est comme si je les entendais en face. Coupable, coupable, coupable, coupable. Ce mot répété par la même voix… cette voix que je connaissais si bien ! C'était la voix de Karl, et Karl, je l'ai devant mes yeux. Alors ce mot me semble plus que réel. J'ai l'impression de l'entendre me le dire en face, alors que sa bouche ne remue pas. Mon cœur, je ne le sens plus depuis l'instant où mes yeux ont rencontré les siens.
On se regarde sans comprendre. Je crois que ni lui ni moi ne réalisons qui nous avons en face. Cela fait tellement de temps que nous ne nous sommes plus adressés la parole, tellement de temps que notre amitié a pris fin. Je ne comprends pas ce qu'il fait là, comment cela peut être tout simplement possible. D'ailleurs ce n'est pas possible. Il n'est pas là. Non, pas devant moi. Ce n'est pas lui.
Ce n'est pas Karl.
Si.
C'est lui.
C'est Karl. Comment décrire tout ce qui me vient à l'esprit, ce que je ressens ? Je ne crois pas qu'il y a de mots, ou alors je suis incapable d'en choisir. Ce n'est pas du plaisir. C'est la peur qui envahit mon ventre, mes entrailles. J'ai soudain très envie de vomir alors que je n'ai pas encore vraiment bu. Mes jambes flanchent mais je reste debout par je ne sais quel miracle. Ses yeux-là expriment la même chose qu'il y a une éternité. Je me serais crue enjambée les portes du temps et revenir en arrière. Derrière les barreaux qui nous séparaient et lui qui me posaient une dernière fois la même question.
As-tu tué Genzô ?
Non.
Et son visage s'était endurci, la colère – non, la haine – l'avait envahie. Il avait frappé brutalement les barreaux qui nous séparaient, inquiétant un instant les gardes qui restaient à mes côtés et s'était levé de sa chaise, furieux.
Avoue-le !
Que je t'avoue quoi ?
Que tu es… Coupable !
Je frémis en fermant les yeux. Je ne peux pas me tromper. Cette voix, c'était bien la sienne. Jamais je ne l'oublierai de ma vie, jamais ! Je ne l'ai jamais plus revu après cette rencontre fatidique. Jusqu'à aujourd'hui, jusqu'à ce soir. Je crois rêver.
- Karl…
Ca y est, ma voix s'est débloquée mais je reste tétanisée. Il me semble qu'autour de moi tout s'est arrêté. La fête, la musique. Je sais qu'on nous observe. Ceux qui m'entourent savent parfaitement pourquoi cette rencontre me semble si improbable et pourquoi mon corps et mon esprit se sont figés.
Je vois l'émotion qui gagne également les yeux de Karl. Il semble hésitant, surpris lui-aussi. Sans doute ne savait-il pas où il se rendait précisément. C'est tout le genre de Frank d'amener quelqu'un avec lui en lui promettant seulement de s'amuser et de rencontrer « des gens intéressants ». Seulement cela rend ma position encore plus inconfortable.
- Je dois y aller.
Aussitôt cette phrase balancée comme un déchet, Karl fait volteface et repart aussitôt. Je devrais peut-être aller l'arrêter, lui parler, lui demander ce qu'il en était, ce qu'il advenait… mais je n'oublie pas qu'il n'y a plus rien entre nous, qu'il ne veut sans doute plus rien entendre de moi. Après tout, il l'a décrété et je ne lui en veux pas. Je suis coupable.
Frank s'excuse et sort à son tour à la suite de Karl. C'est là où je flanche et me laisse tomber au sol, à peine rattrapée par mes amis qui s'étonnent et s'agitent autour de moi. On me tire vers un canapé mais je déclare avoir besoin d'air. On m'aide alors à m'asseoir sur une chaise sur le balcon et c'est là où mon estomac se détend et relâche toute sa tension.
Je vomis à n'en plus finir.
L'alcool, les grignotages, tout y passe comme si mon corps lui-même voulait se débarrasser de son âme. De moi. Je suis une paria de la société. J'ai tué. Et le pire, c'est que je n'ai aucun souvenir pour m'y conforter. Je suis coincée dans mon incertitude. J'ai passé cinq ans de ma vie à me repentir d'un crime dont je ne peux affirmer en être la coupable. Mais au fond, mon problème n'est pas tout à fait là.
Coupable ou innocente, j'en suis venue à me désintéresser de l'issu, mais je veux savoir la vérité. Certains donneraient tout pour oublier ce qu'ils ont fait, moi, je vendrais mon âme pour reprendre mes souvenirs. Si j'ai tué, je veux m'en rappeler. Parce qu'alors j'aurais toutes les raisons de m'en repentir, alors que là, je suis incapable de me reprendre en main.
Criminelle involontaire, en quelque sorte. Et que l'on me croit, ce n'est guère enviable. Moi, Laura, j'ai peut-être tué. Et c'est ce peut-être qui finira par m'achever.
Mes yeux me brulent mais j'ai du mal à pleurer. Le chaos a envahi mon être. Je suis aussi pitoyable que les premières années. Je n'en peux tout simplement plus.
Derrière moi, la fête s'est bien sûr estompée. Evelyne et Jessie s'efforcent de s'excuser à ma place tandis qu'elles invitent tout le monde à s'en aller. Olivia tente de me parler mais d'un geste je lui fais comprendre que je préfère être seule. J'ai un peu froid dehors mais cela me permet aussi de réaliser, de me calmer. Bon sang, je n'ai vraiment pas progressé. Je demeure incapable de faire face, au moindre choc, je m'effondre.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée sur ce balcon, et j'y suis encore. Je me laisse aller à ma douleur lancinante, le corps avachi contre la rambarde. Je ne fais pas de manière, je n'en ai rien à cirer. J'entends quelques fois Jessie et Evelyne discuter entre elles. Parfois elles chuchotent et je me dis qu'elles parlent de moi, et d'autres fois elles rient. Je suis contente qu'elles ne viennent pas me parler. Je crois qu'elles ont très bien compris qu'il vaut mieux me laisser en paix, pour une fois.
Pourtant, la porte du balcon grinça alors que quelqu'un l'entrouvrit pour passer. Je pousse un grognement frustré alors que je désire seulement rester seule dans ma douleur et me lamenter sur mon sort. Je me redresse pour lancer une réplique cinglante mais je m'arrête aussitôt car devant moi se dresse Karl-Heinz Schneider, la mine grave, la bouche grimaçante. Le choc est pour le coup beaucoup moins grand mais je crois surtout que je le dois à la fatigue entraînée par le premier. Je n'ai plus la force de m'étonner – je crois seulement que je ne peux pas tomber plus bas, dans le pitoyable.
Mon esprit presque éteint, je laisse mes paroles échapper à mon contrôle, et c'est non sans m'étonner que je lui lance :
- Qu'est-ce que tu veux ?
La colère perle dans ma voix. A contrecœur, je dois avouer que je lui en veux. Je n'en ai sûrement pas le droit, c'est vrai. Mais je lui en veux de ne pas m'avoir cru, de ne pas avoir espéré que je puisse être innocente. Il m'a depuis le début assommé de son regard impénétrable et accusateur. Il me l'a balancé en pleine face. Assassin. Coupable. Je détourne le regard, je ne veux plus le voir. Pourtant, une autre partie de moi voudrait que je me jette à ses pieds et que je le capture de mes bras, que je l'encercle de toute la douleur que son absence a causé en moi. Nous étions inséparables, comme frère et sœur. A chaque dispute qui éclatait entre nous, on riait de nos erreurs réciproques car en fait on avait beau se confronter, on se comprenait que trop bien. Et puis tout s'était rompu en un instant de raison. Cela avait été brutal, si rapide que mon cœur en fut déchiré. Je crois que dans toute cette histoire, ce fut ce qui a détruit mon âme à jamais.
J'avais terriblement besoin de lui. J'avais eu besoin de lui et il n'avait pas été là. Il ne m'avait pas cru. Il n'a même pas essayé.
Alors aujourd'hui la rancune s'est exprimée sans que je ne lui en donne le droit, mais j'étais lessivée, fatiguée, détruite. Je n'arrivais pas à contenir le flot d'émotions en moi, et ils prenaient le dessus aisément, comme si ma volonté n'était que poussière.
- Ce que je veux, répéta-t-il d'un ton morne. Je t'avoue que je l'ignore. Tout comme je ne savais pas où je me rendais ce soir.
Je m'en doutais, Frank ne lui a rien dit. Pourquoi serait-il venu, sinon ?
- Mais je ne pouvais pas non plus partir comme ça, continue-t-il. Même si je t'avoue que te voir est pénible pour moi.
- Je t'en prie, je réplique froidement. Tu n'avais qu'à t'en aller. Pourquoi tu es là ?
Je l'entends soupirer d'agacement.
- Tu as raison, lâche-t-il d'un coup, la colère perlant dans sa voix. Je ferais mieux de m'en aller.
Je ne rajoute rien et il s'en va sans plus tarder. Mais à peine eut-il quitté la terrasse que j'éclate en sanglot. Frank est ensuite venu me prendre dans ses bras et s'excuser de m'avoir causé du tord. Quant à la suite, elle n'a pas d'intérêt. Mes trois amis sont restés avec moi pendant des heures entières de la nuit jusqu'au moment où je suis allée me coucher.
Ce matin, j'ai souffert d'un grand mal de tête et ça m'a presque fait rire. Pour une fois que je n'ai pas la gueule de bois ! Je suis soulagée de ne pas avoir à aller travailler bien que ce que je fais ne nécessite pas forcément le plus bel attirail… Je suis néanmoins satisfaite d'avoir une journée pour panser mes plaies et me remettre de mes émotions. Je suis lassée de cette vie sans raison et dénuée de sens. C'est comme si j'attendais de pouvoir vivre ma vie d'une meilleure façon, de pouvoir prendre un nouveau départ, sans que jamais ne vienne ma chance. Je sais pourtant parfaitement que si je ne fais rien, ça n'arrivera jamais mais je suis incapable de me ressaisir tout à fait. Quelque chose s'est cassé en moi et m'empêche d'avancer.
Comment me sortir de cette merde de vie ? Comment réussir à passer définitivement le cap lorsque je suis enchaînée à mon passé ? On n'oublie pas ces choses-là, c'est impossible. Rien que le casier judiciaire que je me traîne suffit à me créer des barrières. Qui voudrait d'une criminelle comme moi ? Personne.
Je resonge à hier soir sans cesse. Karl a changé. Sa carrière de footballeur professionnel continue à faire frémir les fans de ce sport mais son allure s'est faite plus assurée, plus mâture. Il a grandi, évolué, je l'ai senti dès l'instant où j'ai posé mes yeux sur lui. Il n'est plus le Karl que j'ai connu et tant aimé. C'est compréhensible. Lui, au moins, a su s'en sortir et a pu avancer. Je suis contente pour lui. C'est tout ce que je pouvais espérer pour lui.
Mais plus je pense à lui et plus ma situation me parait misérable. Qu'est-ce que j'ai l'air face à lui ? Pitoyable. Grotesque. Honteuse. Nous n'appartenons plus au même monde lui et moi, et je me demande à présent si ça a vraiment été le cas un jour. Depuis toujours, son éducation et son charisme me surpassaient. Je n'étais déjà pas grand-chose devant lui, alors aujourd'hui, ce n'est même plus comparable. Tant mieux pour lui.
Tant pis pour moi.
Je décide finalement de sortir m'aérer. Je n'ai rien mangé de la matinée mais je ne ressens toujours pas la faim. Peut-être qu'en prenant un bol d'air, j'irai mieux ensuite. Du moins, je l'espère. Heureusement, le temps est au beau fixe et l'air est doux. Je ne me suis vêtue que d'un vieux jogging, d'un t-shirt et d'une veste à rayure grise et noire dotée d'une capuche qui me permet de cacher un peu mon teint pâle et mes yeux rougis par ma longue nuit passée à pleurer. J'ai sûrement l'air d'une racaille ou d'une droguée sortie de sa tanière mais je m'en fiche. Au moins, on s'écarte et on me laisse tranquille.
Je ne sais pas trop pourquoi mais je me suis mise à courir. D'abord à petite allure, puis en accélérant un peu la cadence jusqu'à trouver un rythme idéal. Mes vieilles habitudes reviennent alors petit à petit et je me surprends à tenir la forme alors même que je n'ai pas fait de sport depuis longtemps. Bien sûr, je sens que mes muscles endormis s'éveillent douloureusement mais étrangement cela me fait du bien, alors je continue.
Au bout de trois quart d'heure, je ralentis et me remets à marcher tranquillement en traversant un petit parc où les amoureux et les enfants s'amusent à leur façon. J'aime bien ce genre d'ambiance qui me rappelle que moi aussi j'étais aussi heureuse et insouciante qu'eux il fut un temps. Je ne peux pas m'empêcher de songer à ma vie et à ce qu'elle serait devenue si je n'avais pas fait… si cela ne s'était pas passé. J'ai tendance à vivre par procuration. En voyant ces êtres plongés dans leur petit monde de bonheur, je délaisse pour quelques instants mes propres problèmes.
Puis, je me dis qu'il vaudrait mieux que je rentre et je fais demi-tour en reprenant mon jogging à petite foulée. J'arrive alors dans un quartier qui longue une grande rue où je m'achète finalement un sandwich que je mange en marchant tranquillement. J'ai bien fait de sortir : je me sens effectivement mieux. J'appellerai mes amis en rentrant pour m'excuser et les rassurer.
Toujours pendant mon trajet de retour, je me retrouve alors dans une rue familière où je me souviens être venue quelques années plus tôt m'entraîner dans une salle de sport à quelque bâtiment d'ici. Je décide d'aller y faire un tour, par curiosité et par nostalgie. Je me rappelle être venue la première fois en compagnie d'Arhen en mangeant également un panini au jambon – ce qu'il m'avait reproché. A cette époque, je pouvais manger n'importe quoi : je ne grossissais pas. Aujourd'hui, mon ventre s'est quelque peu arrondi d'un trop plein de graisse accumulée par l'alcool et le grignotage continu. En fait, j'étais venue m'entraîner dans cette salle en prévision d'un combat amateur contre une autre pouline d'un des clubs français de seconde zone. On ne la connaissait pas dans le milieu, et c'était normal puisqu'elle n'était pas encore passée professionnelle. De mon côté, c'était un peu la même chose à l'exception que dans ma ville, je remplissais à moitié les salles. J'étais douée dans ce que je faisais : je ne m'étais faite battre que par une seule et même personnelle : Anaëlle Krosheberg, la spécialiste du combat au sol. Dès qu'elle parvenait à faire tomber une de ses adversaires, c'en était terminé pour celle-ci. Elle possédait une technique de prises au sol hors pair et beaucoup lui voyaient à raison un avenir brillant. Je sais qu'aujourd'hui elle fait fureur dans les championnats régionaux professionnels et s'était même insérée dans une compétition nationale.
Malgré tout, je restais attachée au Kick Boxing et au Free Fight. J'aimais les sports de combat, c'était plus fort que moi. C'est probablement une des seules choses que je garde précieusement de mon passé. Je ne m'en débarrasserai jamais. J'aime trop ça.
Je suis enfin arrivée devant la salle de sport. Je n'entre pas mais je peux observer dans la vitrine les sportives et sportifs s'entraîner sur le ring ou s'étirer les muscles en bas. Il y a bien sûr une majorité de garçons. Dans ce sport, rares étaient les filles qui le prenaient au sérieux. Généralement, elles ne s'entraînaient que pour le plaisir de faire quelque chose d'originale ou pour se muscler en attendant de se marier et de se trouver un boulot convenable. Certaines venaient également pour se détendre et se déstresser après une journée de travail. A l'époque, je rêvais de faire pareil. Je n'avais pas le cran de devenir professionnelle parce que je craignais ne pas réussir et vivre mal. Pour pouvoir vivre du free fight, il fallait faire partie des meilleures et remporter des compétitions afin d'intéresser les médias et gagner de la tune. La seule chose qu'on disait de moi était que j'étais une fille drôlement culottée de me battre malgré ma silhouette trop frêle et trop légère.
Aujourd'hui, je me demande si j'arriverais à battre une de ces combattantes. Personnellement, j'en doute. Avec le temps, je crois que mon esprit de compétition et ma nature extravagante d'antan m'ont quelque peu quitté. Je ne me sens pas l'âme d'une gagnante et mon seul désir c'est de me trouver un havre de paix où les gens finiraient par m'oublier. Quelles illusions désespérées ! Malgré la réalité, je rêve encore et toujours. En fait, c'est surtout par lâcheté.
Et puis, je repense à Karl et je me dis que je ferais mieux de me réveiller. S'il était vrai que j'ai du mal à me créer un havre de paix dans la société actuelle et que mon casier rebute tous les employeurs qui rêvent seulement de se débarrasser de moi, pourquoi n'essayerai-je pas de m'investir dans la seule activité dans laquelle ça n'aurait pas beaucoup d'importance ? Plus j'observais ces filles qui se battaient et plus j'avais envie de remonter sur le ring, de remettre mes gants et de me battre. De vaincre ces démons qui me rongent et qui ne me quittent pas.
Peut-être est-ce là la solution que j'attendais. Non, pas peut-être. C'est la seule chose à faire.
Je suis décidée. C'est fini de me laisser ronger par la culpabilité. Puisque je ne saurais jamais si je l'ai tué ou pas, j'allais me battre. Et peut-être qu'un jour, grâce à ce remède qui a toujours su me panser les plaies, autrefois, je finirais par me pardonner vraiment. Et, pourquoi pas, me souvenir, enfin.
Je vais le faire. Je vais revivre. Me réveiller, enfin !
