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L'étalon et la femelle

"Parce que je les ai évoqué un bon nombre de fois, je pense que ce n'est que justice que de leur accorder un peu de temps.

Comme je l'ai souvent fait remarquer, chaque peuple a un rapport particulier avec l'androgynéité, et ce depuis le début de son apparition dans le monde thérianthrope. Il est difficile d'établir une datation exacte de la création de cette pratique, de même que personne ne se souvient où et par qui fut créé le premier androgynus. Tout ce que nous savons, c'est que les médecins d'alors prirent connaissance de ce procédé quelques années seulement après l'arrivée des Canidés, venus du nord.

Se familiariser avec cette pratique ne fut pas chose aisée car toute la transformation ne se résume qu'à une simple connaissance médicale. Ils se font appeler les « vers de grossesse » et ressemblent presque en tout point aux vers à soie de l'est ; leur élevage est cependant plus délicat et méticuleux car il s'agit en réalité de parasite bien plus gros que la moyenne qui se nourrissent de phéromones et d'hormones sexuels. Lorsqu'ils arrivent à maturité – donc lorsqu'ils atteignent la taille d'environ deux centimètres au bout de seulement quelques jours – ils sont gavés de phéromones sexuels femelle, grandissent d'environ encore un centimètre, puis meurs.

Pour la transformation, leurs corps ronds et blancs gonflés par la surnutrition sont enfoncés dans l'anus d'un jeune mâle, le plus souvent par trois ou quatre couples de deux – plus le sujet est âgé, plus il y aura besoin de vers – car il n'est pas rare que certains soient expulsés s'ils ne pénètrent pas assez loin. N'étant pas expert moi-même en la matière, je ne peux me baser que sur les explications qu'accepta de me donner le Généticien Larissien : les vers qui restent bloqués dans le corps du jeune mâle vont se désagréger en étant attaqués par le système immunitaire de ce dernier, et libérer alors tous les phéromones sexuels qu'ils auront ingurgité dans leur courte vie. Là, affolé par cette arrivée d'hormones étrangères qui vont aller se coller aux parois intestinales, le corps va répondre à la stimulation et créer un utérus.

Voilà pourquoi, même si cela est rare, il arrive que certains androgynus soient stériles même si la transformation est complète, et le plus souvent, cela est dû à la mauvaise qualité des vers où à leur nutrition qui ne fut pas suffisante. Voilà aussi pourquoi certains ne survivent pas : lorsque l'utérus se créé, il va tellement bouleverser l'intérieur du corps qu'il ira jusqu'à provoquer des hémorragies mortelles.

La transformation en androgynus est très douloureuse et certaines espèces thérianthropes n'hésitent pas à infliger cela à de très jeunes mâles. Il est rare de voir un enfant de moins de dix ans y survivre, surtout chez les espèces à sang-chaud – et ce pour une raison que je ne m'explique toujours pas – mais plus ils sont transformés jeunes, plus ils ressembleront à de véritables femelles, et plus ils auront de chance d'être féconds.

Toutefois il sera plus difficile pour un mâle de faire ovuler et de féconder des androgynus, car leur corps n'étant à l'origine pas celui d'une femelle, leur chaleur ont bien moins d'efficacité ; la grossesse elle-même est plus dangereuse pour eux car leur corps peut très bien faire un rejet si les vers n'ont pas été assez nourris de phéromones, et provoquer la mort du mâle infortuné. Si la grossesse arrive à son terme, le nouveau-né sera plus fragile durant ses premiers jours qu'un enfant né d'une femelle, et ce même si son père est un gros gabarit puissant.

Cependant, là où les androgynus sont plus utiles que les véritables femelles, c'est pour la qualité de la race. Pour une raison inconnue, les mâles transmettent plus facilement les gênes de races pures que les femelles – c'est pour ça que les héritiers mâles royaux, même s'ils ne sont pas assez racés pour hériter d'un titre, pourront avoir un ou plusieurs enfants de race grâce à ce que nous appelons les « gênes dormants » – ainsi, un androgynus donnera plus facilement naissance à une pure race."

Extrait de « Histoire du monde thérianthrope »

Par le prince Ilias le Lion

an 387 av. J-C

...

Le lendemain, Thessalie, automne de l'an 298 av. J-C …

Il avait fui toute la nuit, s'éloignant davantage de Larissa à chaque foulée que faisait la jument de son frère. La pauvre bête avait couru longtemps, effrayée par les bruits de la bataille qui faisaient encore rage dans la capitale, et poussée par Shun qui désirait mettre le plus de distance possible entre lui et le rugissement puissant du Griffon qu'il avait entendu en s'élançant hors de la ville.

Ikki avait-il dû lui faire face ? Les deux mâles s'étaient-ils battus ? A quoi pouvait bien ressembler Larissa maintenant que le jour s'était levé ? Shun réprima un sanglot puis frissonna brutalement alors que son ventre se contractait sous la douleur de sa première saignée. Le sang s'échappa de son corps et il retint un gémissement écœuré. La pluie de la veille s'était transformée en givre durant la nuit et, devant lui, les épais sapins de la Forêt Profonde brillaient sous les rayons de ce soleil matinal, plus encore que les bijoux dont il avait dû se parer le jour précédent. Il était inquiet, évidemment, mais se sentait surtout penaud et honteux. Il avait fui lâchement et tourné le dos à son aîné alors que le roi Griffon l'attaquait, et ne savait désormais si son frère était encore en vie.

Mais ce dernier lui avait expressément demandé – ordonné serait plus exact – de rejoindre Athènes et le roi Loup pour lui réclamer son aide, alors Shun obéissait. Sans se détourner de son but, il avait conduit son cheval droit vers le sud, ou du moins l'espérait-il. De toute sa vie, Shun n'avait jamais quitté Larissa ; tout petit, il avait été élevé dans un Temple qui recueillait les orphelins, dans le quartier nord de la capitale, avant d'être conduit au palais pour ne plus jamais le quitter. Son père l'avait enfermé derrière les murs de Larissa à ses neuf ans et il n'en était plus ressorti après cela, et ne connaissait donc pas les routes de son pays.

Par prudence cependant, il avait choisi de n'en suivre aucune et s'était donc écarté des sentiers, obligeant sa monture à patauger dans la boue gelée au milieu des champs stériles de l'automne, craignant que le roi Griffon ait lancé des Seigneurs du Ciel à ses trousses. Ce qui lui compliquait la tâche pour s'orienter bien que, étant un Félidé, il ait un très bon sens de l'orientation. Le temps non plus n'était pas en sa faveur : la bruine avait cessé et le ciel était dégagé et d'un bleu limpide, mais la température semblait avoir brusquement chutée et Shun, uniquement vêtu de sa chemise de nuit en toile épaisse, était transi de froid. Il grelotait puis transpirait, brûlant, et des courbatures aigües étaient nées dans sa nuque et ses cuisses, signe qu'il avait sans doute de la fièvre. Ses doigts rouges le brûlaient, ainsi que ses pieds nus, et chaque membre de son corps était engourdi ; chaque fois qu'il respirait, l'air glacé pénétrait sa gorge et ses poumons, lui arrachant des gémissements de douleur. L'atmosphère sentait l'hiver, et l'odeur de la neige à venir l'accompagnait. Plus les minutes passaient, plus la lisière de la forêt se rapprochait, et plus le jeune androgynus se disait que rejoindre la Grèce, et à fortiori Athènes, serait impossible.

Il en était là de ses ruminations lorsque la jument royale, soudain, fit un écart et releva la tête en hennissant très faiblement, les oreilles plaquées en arrière. Instinctivement, Shun s'accrocha à ses crins rêches pour ne pas risquer de tomber et entendit alors, derrière lui, un bruissement d'air. Son cœur, ralenti par le froid glaçant et par son corps fiévreux, se mit brusquement à accélérer, lui faisant tourner la tête de terreur. Dans son ventre, la douleur aigüe lança une pulsation vicieuse qui le coupa en deux. Les yeux écarquillés, les lèvres craquelées et la peau rougie de froid, le jeune androgynus regarda derrière lui et leva les yeux vers le ciel. Sa peur s'accrue et il poussa un gémissement.

Dans l'immensité de la voûte bleue au-dessus de lui, il voyait clairement se dessiner cinq silhouettes sombres ailées qui se rapprochaient à vive allure. Sa jument semblait les avoir sentis et ses souvenirs de la nuit passée l'aidèrent à les identifier comme étant un danger. Paralysé de peur, Shun se contenta de les regarder approcher jusqu'à ce que le cri aigu d'un aigle le pousse à agir. Il talonna sa monture fatiguée et celle-ci s'élança dans un galop allongé en soufflant, sans trop qu'il ait à insister. Elle aussi, désirait fuir.

Malheureusement, sa course précédente et son errance nocturne l'avait épuisé et de l'écume blanche et mousseuse eut tôt fait de recouvrir ses lèvres ; elle respirait difficilement mais continuait à galoper. Les destriers Thessaliens étaient, d'après les maîtres de l'écurie royale, les descendants des courageux étalons Epirotes dont le sang avait été mélangé, par des accouplements, à celui des magnifiques chevaux Athéniens. Ils possédaient donc un caractère téméraire mais aussi une apparente noblesse, une taille et une finesse toute en muscle bien unique. A l'origine, les Félidés ne possédaient pas de destriers car étaient mal à l'aise en selle, mais par l'alliance qui les avait uni aux Canidés et la présence d'étalons sauvages Ours sur leur terre, ils avaient réussi à créer une race qui les caractérisait entièrement. Shun savait donc qu'il pouvait compter sur l'entêtement et le courage de la jument d'Ikki, la dernière descendante d'une race royale pleine de force et de beauté.

Mais les Seigneurs du Ciel qui le poursuivaient semblaient tout aussi rapides et forts et ne cessaient de gagner du terrain. Shun, les larmes aux yeux à cause de l'air froid qui lui cinglait le visage, cligna plusieurs fois des paupières pour éclaircir sa vision et vit avec détresse que la lisière de la Forêt Profonde était encore à plusieurs centaines de mètres de lui, et lui paraissait inatteignable. Il talonna sa monture et le vent glacé lui griffa la peau comme des milliers de couteaux alors que sa tête se mettait à lui tourner. L'air glacé l'avait rendu malade et il sentait la fièvre attaquer vicieusement son corps.

C'est alors que des flèches se mirent à pleuvoir autour de lui, le frôlant chaque fois de très près. Les mâles envoyés par Minos étaient là pour le tuer et lorsque Shun le réalisa, il poussa un sanglot, à bout de force, moitié vaincu par le froid. Chacun de ses membres qui n'étaient pas protéger par son vêtement brûlaient tant ils étaient froids, et il ne sentait plus ni ses mains ni ses pieds. La présence de ces soldats de la Force de Frappe lui disait une chose : Ikki avait perdu contre le roi Griffon, et peut-être était-il mort. Le jeune androgynus se mit à pleurer des larmes douloureuses qui eurent tôt fait de se cristalliser sur ses joues. Au bout d'une dizaine de projectiles qui manquèrent chaque fois leur cible, il commença à se demander pourquoi aucun ne l'avait touché. Non pas que cela l'embête, mais tout le monde savait que les Seigneurs du Ciel étaient les meilleurs archers du monde thérianthrope et ne manquaient jamais leur cible. Alors pourquoi ?

Sa jument n'eut pas cette chance et une flèche se planta dans son arrière-train ; elle chuta dans sa course en poussant un hennissement de douleur. Emportée par sa vitesse, elle s'écroula dans un bruit effroyable et roula sur elle-même avant de glisser sur le sol gelé qui se craquela sous son poids. De par sa légèreté, Shun fut projeté violemment dans les airs avant que l'animal ne tombe et il poussa un cri de douleur en percutant le sol dur. Une pierre, rendue coupante par le givre qui la recouvrait, venait de lui entailler l'épaule. Déboussolée, étourdi et transit de froid, il se redressa mollement, les bras tremblant. Sa vision se troubla brièvement. Derrière lui, sa jument venait de se remettre debout et se cabra en hennissant furieusement, avant que ses pattes arrières ne se dérobent sous son poids ; mais elle se remit promptement debout, une seconde fois. Le projectile était toujours fiché dans sa chaire et le sang coulait abondamment.

Shun cligna des paupières, la vision trouble. La douleur du coup que lui avait porté le roi Griffon à sa joue gauche se réveilla. Les premiers sapins de la forêt, aux aiguilles si grandes et si pointues que même les hermines ou les écureuils ne se risquaient jamais à grimper dessus sous peine de voir leurs belles fourrures transpercées, n'étaient qu'à quelques mètres seulement de lui. Devant son corps blessé et meurtri, un abri sûr s'étendait, aussi grand qu'un pays mais aussi dense et noir que la nuit. Il se redressa à son tour, constata rapidement que les flèches avaient cessé de pleuvoir et que ses cinq poursuivants se rapprochaient toujours, avant de se tourner vers sa monture.

Il se rua à sa rencontre et la bête eut un mouvement de recul, effrayée, mais le jeune androgynus insista et l'attrapa par les crins avec autorité. Non loin de lui, un aigle glatit mais il était hors de question qu'il laisse la jument royale de son frère derrière lui. Il la tira alors de toutes ses forces et l'animal se mit à trotter en boitant, essoufflée mais insistante. Elle le suivit docilement puis finit par prendre de la vitesse et ce fut elle qui se mit à le tirer. Shun la suivit, porté par son allure.

Au-dessus de sa tête, il entendit des ailes puissantes provoquer un trou d'air et l'ombre immense d'un aigle se dessina sur le sol ; il sentit quelque chose frôler ses cheveux puis poussa un cri de terreur mais les sapins larges et épais de la Forêt Profonde se refermèrent autour de lui. L'aigle trompeta puis remonta vers le ciel, manquant de justesse d'entrer dans un sapin, puis prit de l'altitude et vira, criant toujours d'un air mécontent. Immédiatement, les autres l'imitèrent.

Le jeune androgynus continua d'avancer, les grandes aiguilles aiguisées lui griffant le visage et les bras bien que, devant lui, sa jument écartait les branches les plus dangereuses, sa belle fourrure hivernale épaisse la protégeant de ce genre de blessure. Ils s'enfoncèrent tous deux profondément avant que Shun ne décide de stopper l'animal en tirant brusquement sur ses crins ; la jument vira à droite puis s'arrêta en renâclant et en piétinant, nerveuse. Shun se tourna, sursauta et retint un cri lorsque les aiguilles d'un sapin dans son dos trouèrent sa chemise en toile et perforèrent sa peau, mais cessa immédiatement de bouger. C'était douloureux, mais c'était en ce moment la seule protection qu'il pouvait s'offrir. Le visage enfouit dans l'encolure puissante de sa monture, il tendit l'oreille.

La chaleur de la jument le rassura un instant bien que les battements sourds de son cœur l'empêchèrent tout d'abord d'entendre quoi que ce soit. Une douleur brutale s'éveilla alors et il gémit : ses pieds sans protection étaient meurtris et quelque chose semblait avoir entaillé son talon droit. Puis les bruits furent clairs : au-dessus de lui, les soldats de la Force de Frappe ne cessaient d'aller et venir, tentant de crever la profondeur de la forêt de leurs yeux perçants pour pouvoir le voir. Tenteraient-ils de le suivre ici, risquant de se blesser ? Le jeune androgynus retint sa respiration lorsqu'un battement d'aile plus proche que les autres frôla la cime du sapin sous lequel il avait tenté de se réfugier. Puis ce fut tout.

Shun retint sa respiration, ses pieds nus et gelés profondément enfoncés dans la terre humide et glacée de la forêt. Il n'y avait plus aucun bruit, plus aucun remous dans l'air froid. Pourquoi ? Sa jument soupira, changea de patte de soutien certainement pour tenter de soulager la douleur que lui causait la flèche.

- Je suis désolé Sûmira, lui murmura Shun en voyant que, contre toute attente, quelques aiguilles avait transpercé la peau de son harmonieux poitrail.

Il passa une main tremblante sur les petites blessures et étala les perles de sang sur la fourrure de l'animal. Les Seigneurs du Ciel semblaient s'être éloignés aussi le jeune androgynus ferma-t-il les yeux avant de soupirer, puis son corps se mit à trembler brutalement. Le froid, sans aucun doute, allié à la peur et à la fièvre. Ses dents s'entrechoquèrent et il ravala un sanglot, tenaillé par la douleur qui coupait et brûlait son ventre. Son frère avait sacrifié sa vie pour qu'il puisse fuir et tenter d'atteindre Athènes et le roi Loup, ça n'était donc pas le moment d'être faible.

Soudain, il y eut un craquement sonore qui raisonna dans le silence de la forêt comme un coup de tonnerre, un sifflement de douleur suivit d'un juron et Shun écarquilla les yeux. Son souffle se bloqua dans sa gorge lorsqu'il se rendit compte qu'une odeur discrète et subtile qu'il ne connaissait pas tentait de ne pas se faire remarquer ; de toute évidence, loin de s'être éloignés, les soldats de la Force de Frappe avaient non pas rebroussé chemin, mais s'étaient posés dans la boue recouverte de glace pour s'engouffrer à leur tour parmi les sapins aux dangereuses aiguilles. Ils étaient bien décidés à le trouver, où qu'il se cache.

Shun émit un petit gémissement de terreur et de désespoir et tenta discrètement de reprendre sa fuite mais ses jambes gelées semblaient paralysées et il manqua chuter, sa tête douloureuse lui tournant ; seules ses mains profondément agrippées aux crins de sa jument l'empêchèrent de tomber. Il se stabilisa et se mit à tirer Sûmira derrière lui, le cœur affolé, épuisé ; il avait chaud, il était glacé, et la douleur de sa première saignée au creux de son ventre ne semblait pas vouloir diminuer. Les Seigneurs du Ciel allaient le trouver, le capturer, tuer le cheval de son frère et le ramener à la capitale pour que Minos termine ce qu'il avait commencé la nuit dernière.

Voilà pourquoi aucune des flèches ne l'avaient atteint ; ils avaient tenté non pas de le tuer, mais de le capturer vivant. Ils étaient à sa recherche pour le ramener à Larissa sur ordre du roi Griffon et étaient prêts, pour ça, à pénétrer dans la Forêt Profonde, territoire des sauvages Agharians.

...

Au même moment, Agharia …

L'étalon se cabra et battit l'air de ses deux pattes avant, puis poussa un long hennissement furieux. Aiolia leva les bras et cria à son tour, tentant de surpasser la voix puissante de sa monture, puis grogna lorsque cette dernière retomba sur le sol. Mais aussitôt, elle se cabra de nouveau et le chasseur vit alors quelque chose qui attira son regard. Il se recula légèrement, les sourcils froncés, puis fit un pas de côté et pencha la tête. Le sexe noir de son étalon avait grandi jusqu'à atteindre une taille démesurée. Une fois de nouveau les quatre pattes au sol, l'animal frappa la terre humide en piaffant, nerveux et impatient.

- C'est pas vrai, soupira Aiolia.

- Quand est-ce que tu vas te décider à l'abattre cette bête ?! lui lança Milo depuis l'autre côté de l'enclos des chevaux.

- T'aurais pas une ou deux juments sous la main ?

- Jamais ! Hors de question de laisser ta bestiole consanguine saillir l'une de mes reproductrices.

- Juste une, histoire de le calmer ?

- Non !

Aiolia grogna mais ne répondit rien. Son étalon était né voilà cinq hivers de l'un des plus forts reproducteurs de Milo – un chasseur efficace qui avait pour responsabilité de s'occuper des chevaux, et notamment des saillies – qui avait un jour échappé à son propriétaire pour s'engouffrer parmi les juments et monter sa petite sœur. Les deux bêtes étaient nées du même ventre mais n'avaient pas le même géniteur, aussi le poulain né de ce croisement consanguin survécu. Contre l'avis de Milo, Aiolia décida d'adopter le petit animal, tout en jambe et en peur à l'époque, et avait tenté de le dresser. A présent, c'était devenu un étalon aussi fort que son père mais trop fougueux, nerveux et agressif, qui avait encore tendance à lui désobéir. Si Milo voyait l'existence de cet animal comme une honte pour son élevage, selon Aioros, la bête et le chasseur s'étaient bien trouvés.

- Il a besoin d'évacuer la tension, argua Aiolia.

- Non c'est non !

- De toute façon il finira bien par en avoir une, que tu le veuilles ou non.

- Pas si je le surveille. Ou pas si tu te décides enfin à l'abattre !

- Jamais.

- On est dans une impasse alors.

Dans un sourire, Aiolia s'approcha de son étalon en douceur, évita un coup de sabot rageur et reprit son pansage. Pour des raisons de sécurité, les mâles avaient été séparés des femelles et vivaient donc dans deux enclos distincts, un peu à l'écart du feu central de la Tribu. Avant que cela ne se décide, chaque chasseur Agharian avait à charge de s'occuper de sa monture, ce qui provoquait des accidents comme celui qui avait conduit à la naissance de son étalon ; mais lorsque Milo devint assez âgé et assez fort pour faire entendre sa voix, il convainquit Aioros de le laisser s'occuper de l'élevage afin d'éviter la consanguinité, qui avait tendance à rendre les bêtes chétives, malades et dangereuses. Depuis, les chevaux Agharians n'avaient jamais été aussi forts.

Quelques minutes s'écoulèrent paisiblement, Aiolia frottant inlassablement la robe claire de son étalon, l'érection de ce dernier ne semblant pas vouloir diminuer, avant que tout ne bascule. Un événement anodin, dont le chasseur se souviendrait cependant longtemps.

Son étalon se cabra de nouveau, si brusquement cette fois qu'il percuta Aiolia qui tomba en arrière dans la boue. Milo éclata de rire en voyant l'infortune de son camarade couvert de tourbe collante puis s'avança vers le cheval intenable. Malheureusement, ce dernier hennit puissamment puis s'élança en avant dans un galop totalement désordonné, gêné par son sexe démesuré, et manqua même renverser le chasseur qui fit un bon de côté pour l'éviter.

- Et voilà ça recommence, grogna ce dernier.

- Vùxta ! s'écria Aiolia en se redressant.

Il s'apprêtait à s'élancer derrière son étalon mais la voix de son frère aîné dans son dos l'obligea à se retourner

- Où vas-tu ? demanda Aioros en fronçant les sourcils.

Les deux mâles se fixèrent quelques instants, silencieux, avant que le cadet ne réplique simplement :

- Le chercher.

Aiolia savait que son frère était très inquiet depuis de nombreux jours à cause des bruits de bataille qu'ils avaient entendu il y a peu au sud de la forêt, et interdisait désormais à quiconque de se rendre là-bas. Il avait peur que la violence des guerres des peuples extérieurs ne finisse par toucher Agharia et désirait garder les siens de tout ça. Aiolia comprenait, bien évidemment, et avait le même désir que lui.

- Fais attention, conseilla simplement Aioros.

Aiolia acquiesça et partit en courant, suivit par un Milo grognant manquant de motivation. Les deux mâles Agharians se connaissaient depuis leur naissance, ils avaient le même âge et avaient même appris à chasser en même temps ; un lien de confiance puissant et étroit s'étaient tissés entre eux après toutes ces années, faisant de leur tandem l'un des plus efficace en chasse. Ils étaient rapides et avaient l'habitude de courir parmi les sapins de la Forêt Profonde, mais ils ne purent rattraper l'étalon qui avait pris une certaine avance et s'évertuèrent à suivre les traces que ses larges sabots avaient laissé dans la boue froide tout en tendant l'oreille. Au loin, un hennissement se fit entendre.

Le lion et la panthère noire couraient côte à côte depuis plusieurs minutes, le vent glacé faisant danser les poils de leur pelage à la couleur et à la texture si différente : Aiolia avait cette particularité d'être un lion entièrement doré, sans un seul poil sombre, comparé à son cousin Kaiser dont le collier autour du cou était d'un brun très foncé, au toucher dru et brut ; et Milo n'avait gardé aucune de ses tâches de naissances, qui avaient fini par devenir entièrement noire avec le temps, son pelage gardant la douceur de velours de ses premières années. Ce dernier étant plus léger et plus fin qu'Aiolia, bien qu'il soit également un gros gabarit, il avait déjà une foulée d'avance sur lui, presque deux, mais le lion ne s'en offusqua pas. Il était tout en muscle et en croc et n'était donc absolument pas taillé pour la course ou la poursuite, mais bien pour l'attaque de front, contrairement à la panthère devant lui qui commençait à le distancer.

Il y eut de nouveau un puissant hennissement et les deux mâles se figèrent. Essoufflé, Aiolia dressa l'oreille et huma l'air, ses bottes larges s'enfonçant dans le sol boueux alors qu'il rejoignait son camarade. Lorsqu'il s'arrêta à ses côtés, ce dernier pointa le nord-est du doigt.

- Je crois qu'il est monté, déclara-t-il en s'avançant vers une butte de terre verglacée.

Il était un traqueur, son rôle dans le groupe de chasse n'étant pas de mettre à mort les proies mais bien de les pister, et Aiolia le trouvait particulièrement doué dans son domaine. Il y eut un autre hennissement, plus aigu cette fois, et le lion fronça les sourcils. Cette voix n'appartenait pas à Vùxta.

Il suivit Milo et grimpa sur la bute mais l'un de ses pieds glissa et il se rattrapa d'une main à la terre froide. Son camarade fut donc le premier à atteindre le sommet et se figea de surprise.

- Oh ! dit-il simplement.

Aiolia se redressa en grommelant et le rejoignit en quelques enjambées. Il était couvert de boue, il était agacé, il avait froid et il avait faim ; il commençait donc sérieusement à réfléchir à l'idée de son compagnon, qui était d'abattre ce maudit animal, lorsqu'il lança un coup d'œil en contrebas et pouffa de rire, surpris lui aussi.

Vùxta semblait avoir trouvé une jument à son goût car, grimpé sur son dos, il enfonçait son sexe en elle par à-coup puissant, de la fumée s'échappant de ses naseaux chaque fois qu'il grognait de satisfaction. La femelle sous lui émit un petit hennissement, sembla perdre l'équilibre sous le poids de l'étalon, mais se rétablit et tint bon.

- Mais où il a été la chercher celle-là ?! s'étonna Milo en descendant la butte en direction des deux animaux.

- Elle n'est pas à toi ? lui demanda Aiolia en le suivant.

- Non. Enfin je ne crois pas.

Ils firent encore quelques pas avant que Vùxta ne termine son affaire ; il se laissa glisser du dos de la jument avant de soupirer et de rester là, simplement, son épaule gauche collé à l'arrière-train de sa belle, comme s'il désirait la soutenir. Aiolia s'avança vers sa monture alors que Milo s'approchait prudemment de la jument par l'autre côté, et lança en lui flattant l'encolure :

- Ça y est t'es calmé ?

L'étalon plaqua ses oreilles en arrière, farouche, et renâcla en levant le museau.

- Elle est blessée, déclara brusquement Milo.

Aiolia tourna la tête vers lui et vit qu'une flèche était effectivement fichée dans le corps de l'animal, juste au-dessus de la patte gauche, en plein dans l'arrière-train. L'extrémité du trait était cassée, ce qui était sans doute dû à Vùxta. Puis il remarqua qu'elle avait également des traces de sang frais sur le dos mais la quantité était trop minime pour qu'il s'agisse d'une blessure, elle avait très certainement porté quelqu'un de blessé sur elle avant d'en être séparé. Les sourcils froncés, Aiolia parcouru les sapins alentours des yeux, les oreilles dressées, à l'écoute et inquiet. Peut-être était-ce une monture du peuple Canidé qui avait réussi à échapper à la bataille, ou peut-être pas.

De son côté, Milo commença par caresser délicatement la fourrure de la jument étonnamment calme, s'approchant toujours plus de la blessure, puis s'empara de la flèche et tira brutalement. La bête eut un sursaut et hennit de douleur et de mécontentement, tenta même de lui échapper mais l'Agharian, habitué aux fortes têtes, la retint par les crins en lui murmurant des paroles apaisantes dans sa langue et en la caressant doucement. Le sang s'écoula hors de la plaie en un seul flot lent qui sembla agiter l'étalon : il se remit à taper le sol de ses sabots et Aiolia se recula pour ne pas recevoir un coup.

- Je ne sais pas d'où elle vient, reprit Milo dans un grand sourire satisfait, mais elle est magnifique.

Penchant légèrement la tête de côté, le souffle chaud de Vùxta contre sa joue, Aiolia détailla la jument de ses yeux clairs. Sa robe avait une vive couleur cuivrée unie, sans aucune trace de blanc ou de noir ; ses membres fins, musclés et harmonieux étaient couverts de boue et elle semblait épuisée. A ses yeux, un cheval comme un autre.

- Si tu le dis, grogna-t-il en sentant l'intérieur de ses narines commencer à le chatouiller.

- Elle ne vient pas de la Tribu. C'est la première fois que je vois cette bête.

Aiolia éternua bruyamment, effrayant son étalon qui fit un écart, puis inspira une grande goulée d'air par le nez. Une puissante odeur musquée et chaude se mélangea à celle du sang et un sourd grognement raisonna dans sa poitrine sans qu'il en ait le contrôle. Ce roulement grave interpela Milo qui releva les yeux vers son camarade avant de lui demander :

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Je ne sais pas, répondit le lion en levant le visage, je crois … peut-être …

Il huma l'air froid en fermant les yeux et sentit un brûlant frisson parcourir son corps jusqu'à atteindre le creux de son ventre et descendre vers sa virilité qui frémit. Le grognement dans sa poitrine roula jusqu'à sa gorge et se transforma en un ronronnement chaud et conquérant. Une femelle. Non loin d'eux, il y avait une femelle en chaleur, il pouvait sentir l'effluve entêtant et brûlant de son corps appelant un mâle. Sa tête commença à lui tourner et il prit une grande inspiration, bouche entrouverte, appréciant le goût que ce parfum subtil et brûlant lui laissa au fond de la gorge. Il n'avait jamais senti un tel arôme ; c'était à la fois fort et tendre, piquant et doux, agressif et délicat ; c'était à le rendre fou.

- Mmh, grogna Milo avec satisfaction, qu'est-ce que c'est que ça ?

Lui aussi semblait l'avoir senti et, nez levé, il reniflait l'air avec délectation.

- C'est Félidé c'est sûr ! Mais aucune femelle de la Tribu ne sent comme ça.

- Je vais voir, répliqua brutalement Aiolia en se lançant en avant.

- Attends !

- Restes avec les chevaux.

Milo se renfrogna mais resta près de la jument, continuant machinalement de la caresser avec douceur, l'apaisant. Il regarda le lion disparaître derrière les sapins épais puis tourna la tête en entendant un soupir. Vùxta lui lança un coup d'œil noir et déposa son museau sur la croupe de la jument avant de la renifler profondément. L'Agharian l'éloigna d'une main rageuse.

- Ça suffit ! grogna-t-il. Une bête superbe et toi tu la montes comme une vulgaire vache !

L'étalon renâcla, mécontent, et plaqua ses oreilles en arrière avant de frapper le sol rageusement.

- C'est pas la peine de me menacer, lui répliqua Milo avant d'ajouter dans un soupir : exactement les mêmes tous les deux.

De son côté, Aiolia se sentait fébrile. Chacun des muscles de son corps se crispait à mesure que l'odeur se faisait plus forte. Il approchait. Ici, non loin de la lisière nord de la Forêt Profonde, les sapins étaient bien plus denses et plus dangereux que ceux du cœur des bois et du sud et il avait du mal à avancer, les aiguilles accrochant ses vêtements en peau d'élan, d'autant que le séduisant effluve était mêlé à l'odeur cuivrée et agressive du sang. Soit la femelle était blessée, soit elle était morte depuis peu. Il écarta une branche gigantesque, se piquant la paume de la main à en saigner, et se figea.

Elle était là, à quelques pas de lui, étendue dans la boue au pied d'une petite butte comme une apparition pure de blanc et de rouge. Elle était immobile et apparemment blessée à de nombreux endroits, mais respirait toujours et tremblait même de froid. Lentement, Aiolia s'approcha en parcourant son corps meurtri des yeux.

Elle n'était vêtue que d'un fin vêtement d'un blanc cassé et couvert de tourbe et de sang frais qui suintait encore ; sa peau était pâle et parcourue de griffures plus ou moins profondes, signe qu'elle avait couru à travers les sapins ; son corps était fin, harmonieux, aux courbes timides et délicates ; ses cheveux émeraude retombaient sur son visage, collés à sa peau par la boue et l'humidité. Elle n'était pas de la Tribu. Elle appartenait au peuple des Félidés du nord. Elle était belle.

Aiolia sentit son cœur battre fébrilement lorsqu'il s'accroupit à ses côtés ; l'odeur était tellement puissante qu'elle lui faisait tourner la tête aussi la secoua-t-il violemment pour tenter de s'éclaircir les idées. Il tendit la main, vit qu'elle tremblait d'excitation, et écarta une mèche émeraude du visage pâle. La jeune femelle sursauta et le lion sursauta en réponse, puis ses yeux s'ouvrirent très légèrement avant de se refermer. Elle gémit, de douleur et de peur, puis ses dents s'entrechoquèrent alors qu'elle se mettait à violemment trembler. Les sourcils froncés, l'Agharian leva de nouveau la main et la déposa sur la joue glacée et brûlante à la fois, signe qu'elle était gagné par la fièvre.

De nouveau, la jeune femelle frémit, poussa un gémissement et ses yeux se rouvrirent. Un grondement sourd de mise en garde roula dans la poitrine d'Aiolia lorsque leurs regards se rencontrèrent, mais il ne put empêcher son corps de répondre à l'invitation muette de ses effluves brûlants et la chaleur commença à faire grandir son sexe ; ses propres phéromones tentaient d'attirer la femelle à lui. Celle-ci ouvrit la bouche, les yeux emplis de larmes fiévreuses, tenta de dire quelque chose mais en fut incapable. Elle ne bougeait pas et sa peau à nue, rougie, prouvait qu'elle souffrait du froid. Alors que le ronronnement grave et conquérant gagnait sa gorge, Aiolia se pencha vers elle et prit une grande inspiration par les narines, appréciant de sentir cette petite Félidé prête à lui répondre. Elle était blessée et malade, mais sa raison lui avait échappé.

Il y eut un bruit. Une odeur nouvelle. Des voix. Aiolia releva brusquement la tête, ses crocs luisants visibles entre ses lèvres. Non loin de lui, au sommet de ce petit promontoire glissant et glacé, des mâles vêtus étrangement le fixaient, les yeux écarquillés de surprise. Leur odeur était étrange et le lion ne la connaissait pas, mais elle était différente de celle qu'il avait sentie quelques jours plus tôt au sud parmi celle des Canidés ; loin d'être froide, elle était délicate et tiède, ouateuse comme la douce fourrure d'un jeune poulain tout juste né. Et ils étaient armés d'arc plus grands qu'eux et d'épées courtes pendant à leur ceinture de métal.

Instinctivement, tout en bombant le torse, Aiolia se pencha au-dessus de la femelle pour la protéger et grogna d'un air menaçant. Elle l'avait attiré à lui et le lion était prêt à défendre ce qu'il considérait déjà comme lui appartenant. Voyant sa posture agressive et ses cheveux cuivrés se transformer en une collerette de poils drus et dorés, les cinq mâles en face de lui reculèrent d'un pas, la surprise dans leurs yeux se transformant en terreur.

- Nom de ! cria l'un.

- C'est un Agharian ! renchérit l'autre.

- Vos arcs ! hurla un troisième.

Bien évidemment, Aiolia ne comprit rien aux mots que les Seigneurs du Ciel – qu'il prenait pour des Félidés de Larissa – prononcèrent, mais il vit deux d'entre eux saisir une flèche dans leur carquois et bander leurs longs arcs recourbés. Il ne lui en fallut pas plus.

Le lion doré poussa un rugissement de tonnerre et se rua sur les cinq mâles de la Force de Frappe qui se sentirent brusquement minuscules face à la puissance incroyable qui se jetait sur eux. Le premier d'entre eux eut à peine le temps de viser que l'énorme prédateur avait avalé la distance qui les séparait en seulement deux bonds et lui atterrissait dessus, les deux pattes avant posées sur sa poitrine. L'air s'échappa brusquement de ses poumons et, les yeux écarquillés, il vit l'énorme gueule s'approcher de son visage et il poussa un cri d'horreur.

Aiolia plongea ses crocs dans la gorge de sa proie et sentit le sang emplir sa bouche, faisant frémir chacun de ses muscles alors qu'un grognement satisfait vibrait dans sa poitrine. Un cri de rage retentit à sa droite et le lion releva la tête, sa gueule et son museau recouverts de sang frais alors que sa victime poussait un gargouillement horrible, du sang s'échappant de sa blessure en un flot ininterrompu. Le deuxième soldat allait décocher sa flèche lorsqu'une ombre furtive et sombre eux yeux jaune le percuta en rugissant et Aiolia regarda Milo achever sa proie presque de la même façon que lui ; la force de sa mâchoire étant moindre, il ne parvint pas à lui arracher la jugulaire mais serra plus fort pour l'étouffer, entaillant tout de même sa peau et sa chaire.

Un troisième soldat sortit son épée courte de son fourreau et la leva en hurlant alors que derrière lui, l'un de ses compagnons d'armes se transformait en un grand corbeau noir et prenait son envol. Le cinquième était comme paralysé. Aiolia rugit de nouveau puis se dressa sur ses pattes arrières jusqu'à devenir aussi grand que son adversaire et balança sa patte avant droite, toute griffe dehors. Le Seigneur du Ciel reçu la gifle puissante en plein visage et sa mâchoire disloquée se détacha de sa tête pour s'envoler et atterrir au loin dans la boue. Le soldat tomba au sol, mort sur le coup, et Aiolia retomba sur ses pattes ; sa proie sous son corps avait arrêté de respirer et ses yeux vides contemplaient le ciel caché par les aiguilles des sapins. De son côté, Milo serra plus fort alors que sa victime, prise de convulsion, sentait la vie lui échapper.

Le cinquième soldat sembla reprendre ses esprits lorsqu'il vit le regard du lion se tourner vers lui et sa gueule sanglante s'ouvrir sur ses crocs pour pousser un rugissement terrible. Effrayé, il décida de faire comme son compagnon précédemment et laissa sa forme originelle recouvrir son corps d'un fin duvet et de longues plumes blanches. Mais Aiolia fut rapidement sur lui et, de nouveau, il bondit et balança sa patte dans sa direction ; ses griffes s'enfoncèrent dans le dos du cygne blanc, lui arrachant des plumes et faisant couler le sang, mais l'oiseau, après avoir poussé un cri aigu, s'éleva quand même dans les airs et lui échappa.

Le lion retomba sur ses pattes, leva la tête et poussa un long rugissement menaçant et puissant, ses poils dorés brillant sous un rayon de soleil automnale. Derrière lui, la petite femelle Félidé avait de nouveau fermé les yeux et tremblait de froid ; quelques mètres plus loin, l'étalon et la jument se faisaient désormais face et, timidement, se touchaient du bout du museau.

...

Quelques instants plus tôt, Grèce, lisière sud de la Forêt Profonde …

- Cesses de gigoter, j'ai presque fini.

Le Masque de Mort siffla de douleur lorsqu'il sentit le tissu imbibé d'eau-de-vie entrer en contact avec sa chaire à nue mais serra les dents et les poings. Il était habitué à la douleur, mais pas à l'humiliation de la défaite.

- Tu as eu de la chance, reprit Aphrodite dans son dos, un peu plus et la pointe de la flèche touchait ton poumon.

- De la chance ! répliqua le Crocodile en roulant des yeux vers le ciel. Le roi Loup m'a échappé, tu n'es pas au courant ?

L'androgynus Cétacé appliqua le tissu une dernière fois avant de se redresser puis s'insinua dans son champ de vision en lui tournant le dos ; il laissa délicatement tomber ce qu'il avait en main dans une bassine d'eau usée puis s'empara d'un linge propre avant de lui faire face.

- Tu croyais vraiment pouvoir l'abattre aussi facilement ? demanda-t-il, ses yeux cyan brillant dans la semi-obscurité de la tente.

- Non, soupira le Capitaine de l'Armée d'Ecaille en grimaçant de douleur, mais j'aurais pu mettre un terme à cette guerre sept jours plus tôt si j'avais été assez fort.

Aphrodite s'esclaffa, moqueur, et son sourire illumina son visage. Il était incroyablement beau. Le Masque de Mort détourna les yeux, un peu fâché contre lui-même et contre les besoins de son corps. Il voulait une femelle, il en avait besoin pour retrouver son calme et sa confiance en lui mais il ne voulait pas n'importe laquelle, pas comme autrefois. Il ne voulait que Shiryu, il ne voulait que son corps ferme et blanc, la chaleur de sa peau foncée, la douceur de ses longs cheveux noirs et la force tranquille qui brillait toujours dans ses yeux vert d'eau. Il lui manquait terriblement et, en repensant à la dernière fois où ils s'étaient parlé, il sentit ses yeux se mouiller de larmes amères. Il lui avait dit adieu alors, comme s'il ne pensait jamais le revoir. S'il avait su à quel point cela pouvait être vrai, il l'aurait au moins serré dans ses bras ou peut-être fait l'amour. Il baissa la tête et regarda ses pieds, les coudes posés sur les genoux et ses deux mains jointes devant lui, pour que le Cétacé ne voie pas sa peine.

- Angelo, reprit ce dernier en dépliant l'épais tissu blanc, tu es le plus fort d'entre nous, et tu sais bien que le « nous » englobe aussi bien les Crocodiles que les Cétacés, alors si tu n'as pas réussis à tuer le roi Loup cette fois-là, c'est qu'il n'était pas encore temps.

Le Crocodile pouffa de rire à son tour et releva la tête, priant pour que ses larmes ne se voient pas. Elles n'avaient pas coulé mais il les sentait toujours, là, derrière ses yeux, prêtes à le trahir.

- Quoi ? sourit de nouveau Aphrodite, aussi séduisant qu'à l'époque où ils s'étaient connus.

- Non rien, répondit le Masque de Mort en étirant ses muscles endoloris.

- Ne bouge pas.

Il obéit et se tint le dos droit puis leva les bras sous l'injonction de son camarade qui enroulait la bande de tissu autour de son torse, afin de protéger la blessure qu'il avait dans le dos. Une flèche s'était plantée là, vicieuse, peu après que les soldats delphiques soient sortis de la ville par dizaine de milliers pour chambouler le champ de bataille et renverser la situation.

Il se souvenait encore de cet instant, sept jours plus tôt exactement, lorsque le trait tiré par un archer franchit le métal de son armure et pénétra sa chaire alors que le roi Loup était là, agenouillé à ses pieds, prêt à recevoir le coup de grâce. La douleur l'avait obligé à fléchir et il avait posé un genou en terre, la mâchoire serrée de souffrance, puis avait relevé les yeux pour réaliser que le souverain des Canidés lui avait échappé.

Les soldats delphiques n'étaient pas restés longtemps hors des remparts de leur cité, mais juste assez cependant pour obliger le Capitaine de l'Armée d'Ecaille à sonner une première retraite ; puis, voyant que les envahisseurs reculaient, ils s'en étaient retournés vers Delphes et avaient refermé les portes. Depuis, le Masque de Mort ne cessait de se demander, jour et nuit, si le roi Loup était désormais à l'abri. Etait-il vivant à l'intérieur des murs de la ville ? Le coup d'épée qu'il lui avait porté ne suffisait pas à tuer un mâle sur le coup, qui plus est un gros gabarit, mais si le saignement n'avait pas été arrêté à temps peut-être le monarque était-il mort de l'hémorragie ? Le Crocodile en doutait, mais il ne cessait de se le demander tout de même.

Les vingt-cinq mille soldats Serpents, Crocodiles et Cétacés qu'il avait sous ses ordres n'étaient pas suffisants pour s'attaquer à une riche cité telle que Delphes, capable de tenir un siège durant plusieurs mois ; il leur fallait être plus nombreux pour ne serait-ce qu'entailler les murs épais de ses remparts de granit blanc. D'autant que mis à part les navires de guerre dont il s'était servi pour mettre la Meute en déroute, il ne possédait rien d'utile dans un pareil cas. Pour franchir de tels murs, il lui fallait des engins de siège et le roi Dragon les avait tous emmenés avec lui vers l'Epire.

Quelques heures seulement après la retraite des Canidés à Delphes, le Masque de Mort avait envoyé un pigeon voyageur vers le souverain légendaire des Serpents afin de l'informer du revirement de la situation. A supposer que l'oiseau mette deux jours à faire le trajet, il faudrait ensuite plus d'une journée aux Dragons de Guerre pour se préparer et prendre la route vers le sud pour un voyage qui durerait entre quatre et sept jours. Le Masque de Mort s'attendait donc à voir arriver le roi Dragon d'un jour à l'autre, tout en sachant qu'il lui faudrait encore attendre trois jours au maximum coincé ici, sur les terres grecques, Delphes dressée devant lui et la Forêt Profonde s'étendant dans son dos.

Quinze ans qu'il avait quitté ce pays et il ne s'y sentait plus chez lui ; l'air iodé de la mer et le sel toujours présent même en infime quantité dans l'eau douce le rendait nerveux et agressif ; la terre elle-même était plus spongieuse, gorgée de l'eau froide de l'automne, alors que celle du nord était plus solide, principalement composée de roche ; la basse altitude lui apportait trop d'air et il respirait souvent trop fort et trop vite, jusqu'à s'en faire tourner la tête. Mais ça n'était pas le pire. Ce qui le rendait si féroce, c'était son manque de souvenir. Il avait près d'une dizaine d'année lors de la première année de la « Purification » et n'avait donc gardé aucun souvenir de sa vie sur ces terres – cependant, il se souvenait très bien de la mort de sa famille. Avait-il un jour joué sur le sol gorgé de sang qu'il foulait aujourd'hui ? S'était-il un jour baigné dans les eaux chaudes du sud ? Avait-il déjà approché Athènes, de près comme de loin ? Rien. Il ne se souvenait de rien. Et ça le rendait ivre de rage.

- Détends-toi, lui murmura Aphrodite d'une voix chaude.

Le Masque de Mort baissa les bras, ce qui provoqua un pic de douleur dans son dos, puis jeta un coup d'œil sévère à l'androgynus qui le regardait de haut. Ses longs et épais cheveux turquoise brillaient d'éclats dorés, reflétant la lumière de la bougie sur sa droite et son corps sous sa tunique ocre rouge suintait d'une douce odeur d'algue salée. C'était un arôme léger et à peine identifiable qui spécifiait aux mâles alentours que l'androgynus était fécond. Le Masque de Mort tenta de l'ignorer tant elle lui rappelait l'odeur de Shiryu – tous les androgynus de sang-froid ayant tendance à diffuser le même effluve.

- Il y a une question que j'ai toujours voulu te poser, lança brutalement Aphrodite.

Il se tut, attendant de voir quelque chose apparaître sur le visage du Crocodile mais celui-ci se contenta de le regarder par en-dessous, toujours assis sur sa paillasse, vêtu seulement d'un pantalon. Alors il reprit, de l'émotion dans la voix :

- Si l'enfant avait survécu, tu serais resté à mes côtés ?

Les deux thérianthropes s'entreregardèrent gravement. Le Masque de Mort sentit son cœur manquer un battement alors qu'une vague de tristesse le faisait frissonner mais il l'oublia bien vite ; c'était il y a deux ans, mais la douleur était toujours là.

- J'aurais subvenu à tes besoins et à ceux du petit, répondit-il avec gravité, mais, Aphrodite, je ne t'aimais pas. Nous avons couché ensemble une fois, tu es tombé enceint et …

- Oui oui, coupa le Cétacé en se mettant soudainement à sourire, c'était pour être sûr.

Le Crocodile fronça les sourcils puis se redressa, étirant son dos douloureux, sans se lever. Il eut un sourire en coin et demanda :

- Tu voulais être sûr de quoi ?

- De tes sentiments, rétorqua immédiatement Aphrodite, tu crois que je n'ai rien remarqué ? Je te connais, du moins je pensais te connaître, aussi lorsque j'ai su que nous en aurions pour plusieurs semaines en mer, j'ai fait en sorte de prendre quelques androgynus avec moi. Je pensais que mon petit Misty te plairait tout de suite, mais tu n'en as touché aucun depuis que nous avons quitté la Macédoine.

Court silence entre les deux amis, qui se regardaient gravement dans les yeux.

- Comment elle s'appelle ? demanda finalement le Cétacé dans un large sourire.

Celui du Masque de Mort était plus timide et il baissa de nouveau la tête, fixant ses deux mains et ses doigts entrelacés. Il avait envie de tout lui avouer, bien évidemment, car Aphrodite avait et aurait toujours une grande importance pour lui – surtout depuis qu'il avait risqué sa vie pour donner naissance à son enfant qui ne survécu pas – mais son secret était inavouable. Il lui était impossible de lui dire qu'il était amoureux de la femelle du roi Dragon, et encore moins qu'il était son amant.

- Bravoure, répondit-il d'une voix rauque.

Il ne se souvenait que trop du courage et de la ténacité du jeune Dragon, de la lueur de vaillance dans ses yeux, de son caractère affirmé ; mais aussi, de sa douceur et de sa chaleur. Il frissonna.

- Elle est belle ? demanda Aphrodite dans un murmure.

Le Crocodile releva les yeux et croisa ceux de son vis-à-vis. Il ne répondit pas mais son regard le fit pour lui.

- Elle doit être très belle, sourit le Cétacé, c'est pour elle que tu veux gagner cette guerre ?

Là, le Masque de Mort sentit son désespoir revenir au grand galop. Si le roi Dragon parvenait à vaincre le roi Loup, alors la Grèce lui appartiendrait et il deviendrait tout puissant, d'autant que, grâce à la chaleur, la fécondité de Shiryu se révèlerait au grand jour. Mais, au contraire, s'il perdait, il serait sans aucun doute mis à mort et alors Shiryu n'aurait qu'à lui ouvrir les bras. En réalité, quelque chose au fond de son cœur voulait que Rhadamanthe meurs et que les Dragons de Guerre perdent, alors que sa raison et sa colère voulait voir la chute des Canidés. Il était tiraillé.

- Et toi, rétorqua-t-il dans un demi-sourire, pourquoi tu veux gagner cette guerre ? Pour ton Serpent ?

Aphrodite éclata brusquement de rire et leva le visage vers le plafond bas de la tente, dévoilant sa gorge blanche. Le Masque de Mort n'ignorait pas que, quelques semaines seulement après la mort de son nouveau-né, le Cétacé avait fait la rencontre du Capitaine Saga, bras-droit du roi Dragon. Depuis, leur relation n'était plus un secret pour personne.

- Reposes-toi, déclara Aphrodite en lui adressant un sourire séducteur, fais attention à ce que ça ne s'affecte pas. J'enlèverais le tissu demain pour d'autres soins.

- Merci, répliqua le Crocodile en regardant son ami sortir.

Ebloui par la lumière étonnamment vive du soleil d'automne, Aphrodite cligna des yeux en refermant sa cape lourde autour de son torse pour se protéger d'un léger vent froid. La question du Masque de Mort le força presque à se souvenir : Saga avait quitté la Macédoine près de six mois plus tôt, ils ne s'étaient donc pas revus depuis. Mais avait-il vraiment envie de le revoir ?

Le rencontrer après la mort douloureuse de son enfant l'avait aidé à se sentir moins seul, et sa présence à ses côtés en devint naturelle avec le temps. Mais l'aimait-il pour autant ? Saga était quelqu'un de calme et de rassurant, d'un peu mystérieux et d'entêté, mais aussi de protecteur. Aphrodite avait vite deviné qu'Angelo ne l'aimait pas et en avait souffert, surtout pendant sa grossesse, aussi l'affection évidente que lui portait le Serpent le rassura. Elle le rassurait toujours.

Soudain, venu de la Forêt Profonde, un rugissement de rage s'éleva et l'androgynus s'arrêta, un peu effrayé. Il tourna la tête vers l'est et retint sous souffle lorsqu'un frisson naquit dans son ventre, suivit d'une intense chaleur qui remonta jusqu'à son cœur et sa tête. Il ferma les yeux, soupira, et imagina les bras de Saga l'étreindre. Oui, elle le rassurait toujours.


Tada ! Et voilà la rencontre ! J'ai adoré l'écrire, qu'est-ce que vous en avez pensé ? Les Agharians vont aussi prendre plus d'importance grâce à Shun. Qu'est-ce qui va bien pouvoir se passer pour lui maintenant ? Petit passage par DM et Aphro pour les découvrir ! Et oui, l'enfant mort n'était pas celui de Saga ^^ Quoi, j'ai jamais dis que c'était le sien moi ! XD Comment vous les trouvez ?

Prochain chapitre : retour en Grèce à Delphes. Camus a-t-il survécu ? Qui est donc ce Chancelier Virgo ?

Je ne me suis pas relue avant de vous publier ce chapitre car je suis au boulot ( et oui, même le dimanche ... noël noël noël ! ) mais je l'avais retravaillé dans la semaine donc je pense qu'il n'y aura pas trop de coquilles =)

Bisous tout le monde !

Je vous souhaite un très bon noël et vous dis à dimanche prochain !