Disclaimer : les personnages sont de JK Rowling, l'histoire de Ramos. Je ne fais que traduire.

Chapitre 10

Dans les semaines qui suivirent la mort de Malefoy, Hermione remarqua un changement subtil chez Severus Snape. Rien de vraiment évident ; il demeurait tout aussi susceptible, et il déversait toujours ses sarcasmes sans retenue à la moindre provocation. Cependant, ses remarques tombaient parfois un peu à plat, comme s'il les lançait plus par habitude que par réelle conviction. Il enseignait à ses classes, et déléguait à Hermione la correction d'une bonne part des copies des élèves les plus jeunes, mais sans lui faire subir son habituel déluge de reproches quand elle ne notait pas aussi strictement qu'il ne l'aurait fait lui-même. Et pendant leurs longues soirées à se pencher sur la traduction qu'ils avaient ré-assemblée, ou sur les fragments du parchemin original qu'ils avaient pu sauver, il semblait un peu distrait, préoccupé par des pensées qu'il ne partageait pas avec elle. Plus elle l'observait, et plus Hermione entrevoyait un noyau de douleur tranquille en lui, qu'il gardait contre lui comme un bras cassé. C'était une blessure qui guérirait avec le temps, mais qui se rappellerait toujours à lui à l'occasion, et le ferait souffrir par mauvais temps.

« Peut-être qu'il était exilé en Amérique du Sud, » suggéra Hermione, espérant ramener l'attention de son partenaire sur les papiers éparpillés sur la table de travail. « Peut-être qu'il utilisait ses connaissances en matière de potions pour gagner sa vie. »

« Hum, » fut la seule réponse qu'elle reçut finalement, bien plus tard qu'elle ne s'y était attendue. « Nous ne le saurons probablement jamais. Le seul héritage qu'a laissé notre ami inconnu, c'est cette masse de notes. » Il tourna les pages, recherchant l'endroit où il s'était arrêté quand son attention s'était envolée.

Avant qu'il ne trouve, cependant, il fut interrompu par des coups frappés à la porte de son bureau. Il fallut un moment à Hermione avant de comprendre d'où même venait ce bruit ; les coups étaient amplifiés par magie depuis le couloir menant à l'entrée principale du bureau de Severus. Très peu d'élèves bravaient le courroux du Maître de Potions tard le soir. Surtout qu'il était samedi soir, et que le couvre-feu était passé depuis longtemps.

Il leva un de ses sourcils noirs, ce à quoi Hermione répondit par un petit haussement d'épaules. Severus lâcha sa plume et attrapa sa veste, qu'il avait accrochée à un crochet pour chaudron. Il l'enfila rapidement au dessus des vêtements qu'il portait habituellement pour travailler ; un gilet noir sur une chemise blanche dont il roulait les manches. Il se boutonna avec la facilité que lui avaient données des années d'habitude, et il avait pleinement retrouvé sa personnalité de Maître de Potions quand il remonta le couloir menant à son bureau.

Il tint courtoisement ouverte la porte dérobée pour Hermione qui flottait derrière lui, puis la referma. Ce ne fut qu'à ce moment là qu'il sembla réaliser qu'elle l'avait suivi. Quand il leva une main pour lui enjoindre la prudence, Hermione s'exécuta et disparut. Severus tira une fois de plus sur les poignets de sa veste, pour faire rentrer les manches froissées de sa chemise à l'intérieur, avant de répondre aux nouveaux coups frappés.

Quel qu'ait été le commentaire cinglant avec lequel il avait prévu d'accueillir l'élève importun, il s'envola au moment où il reconnut la personne qui se tenait de l'autre côté de la porte. « Drago ? »

« Tonton Severus, » répondit Drago, entrant dans le bureau d'un pas assuré. « Comment est-ce que tu vas ? » Pour un jeune homme dont le père venait de connaître une mort aussi sanglante qu'inattendue, Drago semblait très détendu et à l'aise.

Momentanément décontenancé autant par l'apparition soudaine du jeune homme que par son attitude, Severus referma la porte derrière son invité au lieu de lui répondre. Demeurant silencieuse dans son coin de la pièce, Hermione était tout aussi surprise, et plus qu'un peu encline à se méfier. Suffisamment de personnes mal intentionnées étaient venues au château ces dernières années pour qu'elle ne fasse plus confiance aux barrières de sécurité pour prévenir le Directeur des visites imprévues ou indésirables. Même si Dumbledore avait été prévenu, les choses pouvaient devenir très moches en très peu de temps. Si Drago devait se révéler hostile envers son ancien Directeur de Maison, Hermione serait capable de traverser le château en un instant pour aller chercher de l'aide. Et si ça donnait une crise cardiaque à Minerva McGonagall, tant pis.

« Je suis comme je l'ai toujours été, Drago, » répondit Severus. « Qu'est-ce qui t'amène ? »

« J'avais affaire à Pré Au Lard. Ça a duré un peu plus longtemps que je ne l'aurais cru, mais je ne pouvais pas faire tout ce chemin sans venir saluer mon parrain. Père m'a appris les bonnes manières, après tout. »

« Oui, bien sûr. » Il enregistra le commentaire sur les bonnes manières quelques instants plus tard, et rassembla ses esprits pour une fois un peu dispersés. « Pourquoi est-ce que nous ne passons pas plutôt dans mes quartiers ? » suggéra t'il, en indiquant une arcade dans le fond de son bureau.

Drago accueillit la suggestion avec un petit sourire et une légère courbette, un signe qu'Hermione avait déjà vu les jeunes Sang Purs utiliser face à leurs aînés. Severus répondit à ce geste par un petit signe de tête et ouvrit la route vers ses quartiers, passant par un couloir secondaire plutôt que par le passage secret qui traversait son laboratoire. Drago le suivit en faisant virevolter sa cape, et Hermione flotta à leur suite, déterminée à ne pas laisser Severus seul avec Drago.

Le garçon avec qui elle était allée à l'école était maintenant un homme qui ressemblait étrangement à son propre père, ses cheveux blonds avaient poussé et touchaient maintenant le col de ses robes sombres, d'un bleu nuit si foncé qu'on les aurait crues noires. Sous ces robes, il portait une veste rebrodée de dragons d'argent qui descendait en longues pointes sur un pantalon bleu à fines rayures ; il incarnait en tout point le jeune lord.

Son comportement, cependant, n'allait pas tout à fait avec son apparence, et il était loin d'égaler la grâce facile qu'avait eue Lucius Malefoy. Une fois dans le salon assez négligé de Severus, il se mit à s'agiter au lieu de s'asseoir dans le fauteuil que son hôte lui avait offert.

« Tu es venu pour tes affaires ? » demanda Severus en attrapant dans le buffet la bouteille de whisky pur feu afin de leur en servir un verre.

« A Pré Au Lard, » répondit distraitement Drago en prenant le verre de cristal que lui tendait son parrain. « Maintenant que Père n'est plus, j'ai beaucoup de travail – beaucoup de choses qui réclament mon attention. » Il regarda à peine son verre avant de l'avaler avec une facilité qui trahissait l'habitude – une trop grande habitude, d'après ce qu'Hermione pouvait voir. Elle se tenait à distance des vivants de la pièce, ne voulant pas que son aura glacée trahisse sa présence, mais même depuis l'autre côté de la pièce, elle pouvait voir que les yeux de Drago étaient injectés de sang, et soulignés de cernes profonds. Il avait appliqué un 'glamour' maladroit quelques heures plus tôt, mais il perdait rapidement de son efficacité.

« Tu as entendu parler de la mort de Père, bien sûr, » commenta t'il sans émotion en faisant le tour de la pièce, regardant les bibliothèques, et détournant le regard de son reflet dans le miroir qui servait de porte à un placard. Quand il lui tendit son verre, Severus le remplit de nouveau.

« Oui. J'étais aux funérailles, » répondit Severus en s'asseyant dans son fauteuil préféré. « Je t'y ai parlé, tu te souviens ? »

De toute évidence, Drago ne s'en souvenait pas ; il haussa une épaule et s'affala dans le fauteuil d'en face. Le niveau de whisky dans son verre descendait à une vitesse alarmante, alors qu'il discutait de ce qui restait de ses biens, et détaillait sans fin les péripétie de la gestion de la fortune des Malefoy. A en croire son quasi monologue, Drago avait dû jongler avec de nombreux niveaux de légalité douteuse – Lucius était un fugitif pour le Ministère, mais il n'avait jamais été formellement convaincu d'aucun crime – mais sa mort avait par chance mis fin à ces contretemps de la bureaucratie. Si on y ajoutait les commentaires sur leurs connaissances mutuelles et autres bavardages, sa conversation était à la limite du banal.

Un Poufsouffle de première année aurait pu être dupe de cette représentation, mais il y avait des dizaines d'années que Severus encadrait les Serpentards ; et Hermione pouvait voir que son invité lui faisait rapidement perdre patience. Même elle commençait à se lasser du pantin qu'était devenu Drago Malefoy. Son habituel verni de supériorité arrogante avait disparu, comme une couche de cire de mauvaise qualité, et il ne restait qu'un jeune homme qui s'accrochait désespérément aux lambeaux de son ancienne vie, et peut-être même à ce qui restait de sa santé mentale.

« Drago, » l'interrompit tranquillement Severus. « Est-ce que tu es venu ici pour que je te fasse entrer au service du Seigneur des Ténèbres ? »

Le babillage inepte cessa. Drago serra ses lèvres blanches et minces, et hocha la tête.

La question suivante fut posée d'un ton d'un froid polaire. « Pourquoi ? »

« Pourquoi ? » répéta Drago, incrédule. « Parce que je veux le faire, bien sûr ! Pendant des années, Père m'a empêché de prendre Sa Marque, il m'a toujours utilisé comme un intermédiaire dans ses transactions. Il m'a toujours tenu à l'écart du véritable service de Lord – de notre Seigneur des Ténèbres. » Même après deux verres bien tassés de whisky dans le corps, Drago ne pouvait se résoudre à prononcer 'Voldemort'.

Sa peau claire rougit, à cause de l'alcool et de son indignation, et les yeux bleus du jeune homme s'éclairèrent, mais il avait toujours l'air aussi misérable. « Père a toujours voulu que je reste à l'écart des choses. Il m'a tenu à l'écart. Il disait que je devais conserver un… truc plausible. »

« Le mot exact est 'doute plausible', mais tu n'as pas compris ma question. Pourquoi est-ce que tu veux devenir un Mangemort – soutenir le Seigneur des Ténèbres, et plus que probablement mourir comme ton père de façon atroce ? »

« Mon père est mort pour ce en quoi il croyait ! » s'indigna Drago.

« Les Gryffondors et les Poufsouffles meurent pour ce en quoi ils croient, » l'interrompit sèchement Snape. « Ton père est mort parce qu'il a levé sa baguette contre des Aurors au milieu d'un entrepôt glauque. »

Drago tressaillit à ces mots, mais Severus ne s'arrêta pas. « Alors la question se résume à ça, maintenant. En quoi est-ce que tu crois, Drago ? Est-ce que tu veux mourir au service d'un sorcier qui a traité ton père comme un garçon de course ? Gâcher ta vie de façon stupide et futile, en obéissant aux lubies d'un sorcier qui n'a plus vraiment toute sa raison ? Tu as vu ce qui restait de Théodore Nott quand les Aurors l'ont pris à torturer les Thomas ? Ne pense pas que tu pourras te montrer plus malin qu'il ne l'a été, parce que Nott était un salaud de petit futé. Suis le Seigneur des Ténèbres, et tu auras toutes tes chances de finir comme lui. »

Drago émit un son de protestation, mais Severus n'en tint pas compte, sa voix normalement veloutée se faisant maintenant brutale.

« Est-ce que toi, un Sang Pur du plus haut rang, tu es prêt à t'agenouiller dans la boue devant un sang mêlé et à l'appeler Maître ? A recevoir des ordres sans poser de questions, à faire ce qu'on t'a demandé, et à être traité comme une pute du Chemin de Traverse sans même être payé ? Et ce n'est pas une façon de parler, Drago ; tu es un beau jeune homme, et tu seras obligé d'accepter les avances de Mangemorts plus vieux et de plus haut rang. Dolohov en particulier est connu pour passer en revue toutes les nouvelles recrues, et il adore les entendre crier. Est-ce que tu es sûr que c'est ce que tu veux ? »

A chaque question martelée, Drago s'était enfoncé un peu plus dans son fauteuil. Quand l'assaut des questions cessa, le jeune homme marmonna quelque chose.

« Qu'est-ce que tu as dit ? »

« Je ne sais pas ! » laissa t'il échapper.

Regardant longuement son filleul, Severus posa doucement son verre sur le sol de pierre usé, avant de se lever pour prendre la bouteille de whisky Pur Feu sur la desserte. De sa main libre, il traîna son fauteuil plus près de celui de Drago, jusqu'à être assis directement en face de lui. Toujours sans un mot, il prit le verre que Drago tenait faiblement, le remplit, et le lui remit dans les mains.

Récupérant son propre verre, Severus le tint entre ses doigts en se rasseyant dans son propre fauteuil, et il regarda les facettes du cristal comme si elles contenaient des réponses. Ses commentaires suivants furent adressés au whisky, plutôt qu'au jeune homme qui lui faisait face, sa voix basse s'élevant de derrière ses cheveux tombés devant son visage.

« Je vais te dire ce que je sais, Drago. Harry Potter – si balourd, entêté et stupide qu'il soit – a le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres. Il l'a prouvé à maintes reprises ; il y a même une saleté de prophétie à ce sujet. Tous les joueurs de ce petit fiasco sordide le savent, et tout particulièrement le Seigneur des Ténèbres. Potter croit en cette guerre. Tout comme, en fait, y croit le Directeur. Et ils croient qu'ils vont gagner. »

« Qu'est-ce que toi tu crois ? »

« J'ai pas mal vécu, Drago. J'étais aux côtés du Seigneur des Ténèbres, jusqu'à cette nuit où il est allé à Godric's Hollow pour s'en prendre aux Potter. Et je peux voir que nous sommes proches de la fin, avec un résultat aussi sûr que le soleil se lève et se couche chaque jour. »

« Qu'est-ce que tu me conseilles, alors ? De tourner le dos à tout ce que mon père tenait pour sacré ? »

« Ce que je te dis, » reprit prudemment Severus, « c'est que si nous autres Serpentards avons de l'honneur, nous sommes également des réalistes. Je ne crois pas que Voldemort réussira dans sa tentative de prendre le pouvoir dans le monde magique. Si par extraordinaire il réussissait à vaincre l'Ordre de Dumbledore et le Ministère, ce ne sera qu'une question de temps avant que d'autres enclaves magiques dans le monde combinent leurs forces, ne serait-ce que dans leur propre intérêt, pour venir le combattre. »

« Tu es un Serpentard, Drago Malefoy. Sois réaliste. Gâcher sa vie dans un geste symbolique et futile n'est pas une fin digne d'un Serpentard. »

Malgré l'air contrarié qui marquait toujours son beau visage, Drago baissa la tête en signe d'assentiment. Il vida son verre, puis le tendit pour qu'il soit rempli de nouveau. Severus s'exécuta obligeamment. Ils gardèrent le silence pendant un moment, jusqu'à ce que Severus finisse son verre. Il grimaça et mit une main sur son côté droit, comme s'il ressentait un élancement, mais n'alla pas chercher sa potion.

« Tu as l'argent, la naissance, et les relations pour devenir un acteur majeur au lendemain de cette guerre, » fit remarquer Severus d'une voix posée. « Il serait prudent de cultiver la compagnie de certains amis de ta mère ; ses relations sociales s'étendent à de nombreuses femmes de fonctionnaires haut placés au Ministère. Tu peux l'accompagner dans ses sorties mondaines, et laisser entendre ici où là un mot sur ton père, et la triste fin qu'a connue sa triste vie. Il ne faudra pas longtemps pour qu'on commence à te considérer comme autre chose que le fils de ton père. Il a joué ce jeu pendant des dizaines d'années ; tu devrais être capable de t'en tirer de façon convaincante. »

« Lord Volde… le Seigneur des Ténèbres, il ne sera pas content. Scrimgeour m'a quasiment dit qu'il attendait que je rejoigne les rangs. »

« Ce serait le cas, mais je laisserai entendre au Seigneur des Ténèbres que je projette de t'utiliser pour notre image publique. Nous ferons en sorte que tu te mêles aux partisans du Ministère, où tu apprendras tous leurs secrets de leurs femmes trop bavardes. » Severus retroussa les lèvres dans un sourire d'autodérision. « Prends l'habitude d'inviter ton parrain sans le sou à dîner de temps à autre ; tu me raconteras leurs ragots, et de mon côté je te tiendrai au courant des dernières inepties des disciples du Seigneur des Ténèbres. »

Drago hocha la tête pensivement. « Je pourrais faire ça. Mère n'a pas vraiment bien accepté la mort de Père. Sortir un peu plus lui ferait le plus grand bien. »

« Excellente idée. Tu pourrais également envisager de faire la cour à quelques jeunes femmes ; l'idée de trouver à te marier pourrait l'aider à sortir de sa dépression. »

Drago fit une grimace, mais pour la première fois, les coins de sa bouche se relevèrent en un petit sourire. « Elle va passer tout le bottin mondain au peigne fin. Que Merlin ait pitié de moi si elle me reparle de Pansy Parkinson. »

Severus en eut un petit frisson. « Si ça devait se produire, il pourrait être sage d'étendre un peu ta sélection. Un certain nombre de jeunes filles qui ont fréquenté Poudlard ces dernières années seraient d'excellent choix. Leur pedigree ne vaut pas celui de Pansy, mais ça irait dans le bon sens par rapport à ta nouvelle image. »

Drago redressa une épaule. « J'imagine que je pourrais sortir avec quelques sang-mêlés. Je pourrais même aller jusqu'à courtiser une Sang de… une fille de moldus. Ça leur en boucherait un coin à ces vieux schnocks. »

« Ça ne pourrait pas faire de mal, » convint Severus. « Mais seulement s'il s'agissait d'une sorcière véritablement exceptionnelle, évidemment. »

Cette réflexion fut accueillie par un ricanement. « Dommage qu'Hermione Granger ne soit plus là. Elle était certainement au dessus du lot. » Il fronça les sourcils, pensif. Ses cheveux blonds lui tombèrent devant les yeux, et il les remit en place d'un mouvement impatient. « Attends, j'avais oublié. Granger est toujours là, pas vrai ? Enfin, son fantôme, toujours. »

« Je suis sûr qu'elle est toujours dans le coin, » répondit Severus, levant ses yeux d'ébène vers le coin où Hermione flottait souvent pendant leurs conversations le soir. « Mais tu auras du mal à trouver une sorcière, de sang pur ou fille de moldus, qui soit son égale. »

Il leva son verre dans un toast muet, ne sachant pas avec certitude si elle écoutait comme il pensait qu'elle le faisait. Il était tourné vers le mauvais coin, mais Hermione fut néanmoins touchée par ce compliment. Elle fut encore plus touchée quand Drago copia le mouvement, même si l'expression de son visage manquait du sérieux qu'affichait son parrain. « Crabbe et Goyle en deviendraient chèvre, s'ils t'entendaient dire ça, » fit-il remarquer.

« Des Veracrasses ont plus de bon sens que ces deux imbéciles. Ce qui me fait penser à autre chose. Tu as toujours une certaine influence sur ces deux idiots, et je pense que ta position au sein de la Maison Serpentard pendant tes études pourrait t'en donner auprès de tes camarades. Si tu voulais sauver quelques uns de tes camarades les plus égarés, tu pourrais progressivement leur faire comprendre la futilité de la cause du Seigneur des Ténèbres.

« Mais par dessus tout, Drago, fais attention. Très attention. Si tu ne peux pas les convaincre par quelques mots bien choisis, ne dis rien dans leur sens, ni contre eux. Donne-leur de l'argent si tu le dois, mais ne laisse personne amener les affaires du Seigneur des Ténèbres au Manoir Malefoy. Tu devras être absolument immaculé quand ils feront le ménage – et crois moi, le Ministère se montrera sans pitié quand ils se sentiront enfin libres de punir les disciples du Seigneur des Ténèbres. »

« Mais et toi ? » Etonnamment sobre, Drago se leva pour dévisager son parrain. « Qu'est-ce que tu vas faire ? »

« Moi ? » Severus regarda son verre vide, faisant tourner la dernière goutte qui restait au fond. « J'ai fait mes premiers pas sur cette route quand j'étais plus jeune que tu ne l'es maintenant, Drago. C'est une décision à laquelle je me tiendrai, quoi qu'il m'en coûte. Et je paierai, à la fin. J'ai peu d'espoir de survivre à la défaite du Seigneur des Ténèbres. »

Drago n'avait rien à répondre à ça. En fait, il donnait l'impression qu'il venait de recevoir un Cognard qu'il n'avait pas vu venir. Ce fut un homme bien plus humble qui le quitta quelques minutes plus tard, s'excusant d'être venu si tard dans la soirée. Il prit congé avec une poignée de main reconnaissante, informant Severus qu'il était invité à dîner la semaine suivante.

Une fois qu'il fut parti, Severus se retourna vers la pièce vide, et appela doucement. « Miss Granger ? Hermione ? Est-ce que vous êtes là ? »

Depuis le côté opposé de la pièce, Hermione se matérialisa et lui fit un signe de la main distrait. « Par ici. »

Il la regarda longuement. « Vous avez tout entendu, alors ? »

« Oui. »

Son regard égal se fit inhabituellement pénétrant, et sans y réfléchir, elle obéit à une envie soudaine de se rapprocher de lui.

« Je voudrais vous demander quelque chose, » dit-il, et Hermione secoua mentalement la tête, réalisant que Severus avait essayé d'utiliser sa Légilimencie sur elle. Ça n'aurait pas pu marcher, mais le simple fait qu'il ait essayé était un signe certain de son anxiété.

« Vous ne voulez pas que Dumbledore sache pour Drago, » devina t'elle.

Severus parut soulagé. « Non. La dernière chose que je souhaiterais à mon filleul, ce serait qu'il emprunte le même chemin désastreux que celui que j'ai suivi. Le Directeur… Je sais qu'il essaierait de prendre Drago sous son aile… protectrice. » Hermione était sûre que Severus avait pensé à un autre mot, 'étouffante', peut-être, plutôt que 'protectrice'.

« Je ne dirai rien, » le rassura Hermione. A défaut d'autre chose, être un fantôme lui avait appris à regarder et observer, plutôt que d'essayer d'influencer directement quiconque. Elle avait appris, après un bon moment, qu'il était difficile de dissuader la plupart des gens de suivre une route dangereuse quand il croyait en ce qu'ils faisaient. Elle avait ses propres doutes sur la confiance qu'on pouvait accorder à Drago, et elle craignait que Severus ne se soit mis en danger en étant aussi candide avec le jeune homme. Mais ce choix lui appartenait, comme lui revenait le choix de ne pas parler au Directeur du manque de loyauté de Drago à la cause que soutenait son père. « Et puis, je ne pense pas que Drago s'adapterait bien au style de gestion du personnel du Professeur. »

Ce commentaire lui valut un reniflement amusé du Maître de Potions. « Non, le Directeur pousserait Drago à boire encore plus qu'il ne le fait maintenant. »

D'un mouvement de baguette, il renvoya les verres et la carafe de whisky sur la desserte. Les elfes de maison s'en occuperaient plus tard. Pendant ce temps, Hermione se rendit utile en remettant son fauteuil à sa place habituelle.

« Est-ce que vous pensez que Drago sera capable de se tenir à l'écart des attentions de Voldemort ? » demanda t'elle.

« Je pense, oui. Si la mort de Lucius peut servir à quelque chose – je ne pense pas qu'il aurait approuvé la décision de son fils, mais ce n'est pas la question – j'espère que Drago apprendra à penser tout seul avant qu'il ne soit trop tard. C'est une leçon que j'ai eu beaucoup de mal à apprendre, moi-même… Mais au moins, je suis très soulagé de savoir qu'il ne prendra pas le masque des Mangemorts.

« Je suis contente, » affirma Hermione avec conviction. « Je ne vous mentirai pas, j'ai toujours pensé qu'il n'était qu'une nouille prétentieuse quand nous étions à l'école – mais je suis très contente de savoir qu'il ne deviendra pas un Mangemort. »

« Vos amis courront moins de risques, » dit Severus, un peu moqueur.

« Je ne m'inquiète pas pour mes amis, je suis contente pour Drago, » corrigea t'elle. « Il m'a posé des questions sur la mort, une fois. Je ne pense pas qu'il ait besoin d'en apprendre plus sur le sujet en condition réelle. Et nous savons tous les deux ce qui se produirait s'il essayait de s'en prendre à Harry, ou à Ron, d'ailleurs. »

« Bien sûr, » répondit Severus, calmé, se souvenant à qui exactement il était en train de parler. « Il y a assez de morts dans ce monde. Et même si ça me fait mal de l'admettre, vous avez raison. Il ne survivrai pas à un duel contre n'importe lequel des membres de l'Ordre. »

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« Il y a toujours quelque chose qui nous échappe, » grommela Severus en passant ses mains dans ses cheveux, les laissant inhabituellement en bataille. Un éclat de rire moqueur fut sa seule réponse, mais le fait qu'il n'en soit pas offensé était le signe de sa propre exaspération.

Des jours, des semaines même avaient passé, sans qu'il fassent de progrès notable sur les Larmes de Phénix depuis leur pas en avant avec le chaudron en or. Quelles que soient les substitutions et les changements de proportions qu'ils essayaient dans les ingrédients, le mélange qu'ils obtenaient n'était pas meilleur qu'une potion médicinale de second ordre, disponible chez le premier venu des apothicaires du Chemin de Traverse. A chacune de leur soirée improductive, Hermione devenait de plus en plus persuadée que leur recherche n'était qu'une chimère, un moyen de s'occuper tout en dépensant beaucoup d'argent pour des ingrédients qui auraient pu servir à autre chose de plus utile.

Assis à l'un des tabourets hauts face à sa table de travail, Severus ne se donnait plus la peine de porter ses robes ou la veste épaisse qu'il portait habituellement. Quelques instants après qu'il soit arrivé dans son laboratoire personnel, il retirait les éléments de sa carapace habituelle, pour se mettre à l'aise en chemise blanche et gilet noir. De temps à autre, il lui arrivait même de retirer ses bottes, et de se déplacer sur le sol de pierre en chaussettes.

Hermione également montrait des signes de frustration, ses longues boucles échappant de leur pince, et flottant en mèches éparses autour de son visage, comme des anémones de mer qui voguaient au gré de ses mouvements. Pas qu'elle ait bougé beaucoup récemment – pour le moment, elle flottait à hauteur de la table de Severus, comme elle le faisait depuis quelques heures. Allongée sur le dos, les chevilles délicatement croisées et les bras posés autour de sa taille, elle écoutait d'une oreille distraite Severus qui lui lisait des passages de la traduction.

Entre deux discussions – elle ne pensait vraiment pas qu'il y avait de quoi parler de disputes – Hermione réfléchissait à l'idée qu'elle avait probablement fini par s'attacher à Severus Snape. Un attachement contre nature, diraient certains, quand on pensait qu'elle était un fantôme et qu'il était vivant. Cependant, nul ne pouvait nier que l'homme brillant, talentueux, et au caractère de cochon assis de l'autre côté de la table de travail était ce qu'elle pouvait s'imaginer de plus proche de son âme sœur. Et malgré les questions qui restaient en suspens sur ce qui était advenu de son âme, elle savait qu'elle l'abandonnerait volontiers si ça devait lui permettre de passer le reste de son existence exactement de la façon dont ils vivaient pour le moment.

Elle fut interrompue dans ses divagations par Severus qui déclama une autre ligne de latin. Dans sa profonde voix de baryton, ça semblait impressionnant, jusqu'à ce qu'Hermione traduise la phrase pour elle-même.

« Je ne crois vraiment pas avoir besoin de connaître sa dyspepsie plus en détail, Professeur. Honnêtement, on a l'impression qu'il a écrit absolument tout ce qui lui passait par la tête. C'est comme d'essayer de passer au crible une Pensine pleine à ras bord. »

« C'était votre idée de tout reprendre du début, » lui rappela t'il.

« Oui, mais je doute que ce paragraphe ait quoi que ce soit à voir avec la potion. Il nous a raconté en détail peu avant qu'il avait mangé du ragoût de lièvre. N'importe qui aurait mal au ventre après ça. »

« D'accord. » Trempant sa plume dans l'encre, Snape raya cette phrase particulière de son exemplaire de parchemin.

Ils furent incapables de se mettre d'accord sur la signification de plusieurs lignes parlant du zodiaque, d'étoiles filantes, ou encore de bêtes mythologiques, et ils passèrent à un commentaire sur la géométrie des ruches.

« Est-ce que du miel pourrait avoir un effet sur la potion ? » demanda Hermione.

« Ça pourrait en améliorer le goût, » concéda Severus. « Le miel a des propriétés anti-bactériennes, mais dans une solution prétendument aussi puissante et instantanée que les Larmes de Phénix, je ne pense pas que ça ferait la moindre différence. »

« Hum. Relisez cette ligne sur les étoiles filantes. C'est peut-être une indication sur une race d'abeilles particulières. »

« Un flamboyant serpent tombant du cœur du firmament, » lut-il à voix haute.

« Le feu, » rêvassa t'elle. « Flamboyant… cœur. Chaleur ? » Elle se redressa brusquement, ses robes voletant autour d'elle comme prises dans un remous. « Attendez. Vous avez dit que ce chaudron avait été fabriqué par des gobelins, pas vrai ? A votre avis, combien de gobelins se baladaient en Amérique du Sud il y a cinq siècles de ça ? »

« Je ne pense pas qu'il y en ait eu le moindre, Miss Granger, » répondit Severus, tapotant du doigt la pointe de sa plume. Cette mauvaise habitude exaspérait Hermione, parce qu'il se retrouvait avec les doigts noirs, et laissait des traces d'éclaboussures sur le parchemin.

« Exactement. Donc, notre inconnu utilisait probablement de l'or ordinaire, travaillé par l'homme. Il n'y a pas a douter que ça ait été de l'or pur, bien plus tendre que le notre. Alors, à quelle température peut-on chauffer de l'or ? Je veux dire, avant qu'il ne fonde ? »

« Un peu moins de onze cent degrés Celsius, si ma mémoire est bonne, mais j'imagine qu'il perdrait l'intégrité de sa structure bien avant ça. »

« Et même un feu de bois peut approcher cette température, alors il est impossible qu'il ait jamais posé son chaudron sur le feu comme nous l'avons fait. » Severus hocha la tête. Il était d'accord avec son raisonnement jusque là, même s'il n'avait pas la moindre idée de l'endroit ou cette théorie les menait. « Donc – si notre ami n'avait pas de chaudron de fabrication gobeline, comment chauffait-il sa potion ? »

Snape se redressa sur son tabouret, inspirant profondément par le nez alors qu'il réfléchissait. « Il a dû chauffer quelque chose d'autre et le déposer dans son chaudron. C'est une méthode couramment employée quand on veut chauffer un liquide dans un récipient qu'on ne peut pas directement mettre en contact avec des flammes. »

« Quelque chose comme une météorite, peut-être ? »

Severus cligna des yeux, et le sillon entre ses sourcils se creusa plus profondément. « Une quoi ? »

« Une météorite, Professeur. Une étoile filante, tombant du ciel dans une traînée de feu. »

Comme ils le faisaient toujours quand ils travaillaient ensemble, Severus essaya immédiatement d'envisager le problème depuis l'angle opposé. « Pourquoi pas n'importe quel objet en fer ? »

« Si la méthode de chauffage et le type de fer n'avaient pas d'importance, nous aurions réussi depuis longtemps. Nous avons utilisé toutes les louches possibles pour remuer cette potion. » Hermione flottait, les jambes croisées, dans un nuage de robes fantomatiques. Elle était en pleine réflexion, les sourcils froncés. « Je me souviens avoir lu quelque part que quand une météorite traverse l'atmosphère, elle chauffe tellement qu'une structure cristalline se forme à l'intérieur. »

« L'utilisation des cristaux est une partie peu connue mais importante de l'alchimie, » ajouta Severus, se tenant soudain très droit. « Attendez une minute. Il y a une partie du manuscrit qui explique comment trouver du bois gommé, pour faire du feu. »

« Oui… mais je pensais que vous aviez décidé que la source de chaleur que nous utilisions avait peu d'importance. »

« En effet, mais c'est parce que je partais de l'idée que nous devions chauffer le chaudron. Si nous mettons la météorite dans les flammes, des traces d'éléments du bois vont se déposer dessus. »

« Les Aztèques utilisaient un baume de bois gommé dans leur médecine traditionnelle, » ajouta Hermione. La satisfaction de voir enfin les pièces du puzzle s'assembler faisait briller ses regards gris. De l'autre côté du bureau, Snape leva les yeux, la même fébrilité dans le regard.

« Exactement. Donc, il faut que nous nous procurions du bois gommé et une météorite. Quelle taille, à votre avis ? »

Hermione haussa les épaules. « Plus grosse que votre poing, mais assez petite pour entrer dans le chaudron, » répondit-elle, pratique, même si elle vibrait presque d'excitation. « Je vais chercher votre corbeau – vous rédigez la commande. »

« Il est tard, Hermione, » lui rappela t'il, tout en cherchant un morceau de parchemin vierge. « Je rédige la commande, mais nous l'enverrons demain matin. »

Elle claqua la langue de frustration, mais admit qu'il avait raison. « D'accord. Et vous devriez aller vous coucher ensuite. Je rangerai ici. »

« D'accord, merci, » répondit-il distraitement alors que sa plume crissait sur le parchemin. « Je ne tiens pas à vous donner une autre raison de me houspiller. »

« Bien. Vous êtes trop vieux pour qu'on vienne vous border, mais je suis sûre que le Directeur le ferait pour moi si je le lui demandait gentiment. »

Severus tenta de l'ignorer, mais il eut quand même un léger frisson.

« Fini, » annonça t'il quelques minutes plus tard. « Je les enverrai dans la matinée, et demain soir nous finirons de préparer les potions de base pour les troisième année. Nous devrons probablement attendre plusieurs jours avant la livraison, et je tiens à tirer le meilleur parti possible de ce temps. »

« D'accord, » accepta Hermione, replaçant soigneusement quelques livres sur leurs étagères, et remettant à leur place les quelques ustensiles dont ils s'étaient servis ce soir. « Bonne nuit, Professeur. Faites de beaux rêves. » Ce ne fut qu'après que les mots eurent quitté ses lèvres qu'elle se rendit compte de ce qu'elle venait de dire. Elle s'immobilisa, effrayée, choquée, jusqu'à ce qu'elle entende Severus soupirer distraitement.

« Vraiment, Nanny Granger, vous poussez le bouchon un peu loin. Bientôt, vous allez m'apporter un verre de lait chaud. »

Le soulagement la submergea quand elle vit que Severus continuait à refermer son flacon d'encre et à sceller ses lettres, complètement indifférent à son anxiété. Il n'accordait pas d'importance particulière à son commentaire. S'il se souvenait de l'un ou l'autre de ses rêves, il ne l'associait pas avec ces images fragmentaires.

N'ayant pas confiance en ce qu'elle pourrait dire, Hermione resta silencieuse pendant qu'il traînassait dans son laboratoire, rassemblant ses affaires, avant de sortir en la gratifiant d'un 'bonne nuit' distrait. Une fois qu'il fut parti, elle se détendit enfin et secoua la tête. « Mais quel genre d'idiote est-ce que tu es ? » marmonna t'elle pour elle-même. « Est-ce que tu veux te faire prendre ? »

Une fois qu'elle eut fini de ranger et nettoyer, Hermione abandonna le laboratoire obscur, et laissa derrière elle ses questions sans réponse. L'alcôve, calme et sereine, tout en haut des escaliers, était sombre et accueillante, mais ne lui apporta pas plus de réponse qu'elle n'en avait trouvé dans les cachots. Laissant son regard errer sur les pelouses du château, Hermione se sentit prisonnière pour la première fois depuis qu'elle s'était réveillée dans son au-delà à Poudlard. Ses chaînes, cependant, n'étaient pas les limites du lieu qu'elle hantait, mais l'homme qui ne se rendait pas compte de son intervention dans ses cauchemars, ni du fait que l'attention qu'elle lui portait n'était pas aussi uni-dimensionnelle qu'il se l'imaginait.

&&&&&&

Il s'avéra que Severus s'était montré bien trop optimiste dans ses estimations. Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que le fournisseur d'ingrédients alchimique ne puisse trouver une météorite. Severus paya le prix exorbitant qu'il en demandait sans sourciller. De son côté, la commande envoyée par hibou international au Venezuela ne reçut pas de réponse. Ils achetèrent de la gomme chez leur fournisseur habituel, mais au dernier moment, un elfe-livreur, coiffé d'un chapeau de cow-boy élimé, fit son apparition, porteur d'une mesure de bois gommé des forêts brumeuses d'Amérique du Sud.

Hermione prépara soigneusement les ingrédients une fois de plus, pendant que Severus disposait manuellement les bûches pour le feu, avant de les allumer d'un coup de baguette. Le morceau de fer, irrégulier et coûteux, fut placé au milieu des flammes, alors que les autres ingrédients allaient dans le chaudron d'or massif, installé sur un brûleur froid et éteint. Ils attendirent ensemble, sans un mot, jusqu'à ce que les bords les plus fins de la météorite commencent à laisser échapper chaleur et lumière, et que le feu de bois s'écroule sous le poids du métal.

Hermione avait les nerfs à vif le temps que Severus saisisse la météorite chaude dans les braises à l'aide d'une paire de pinces d'or massif, et l'amène au chaudron. Le Maître de Potions paraissait serein, mais les fines ridules autour de ses yeux trahissaient sa propre tension. Hermione retint son souffle inexistant quand la météorite plongea dans la potion qui pour le moment ressemblait plutôt à de la soupe.

Elle siffla follement en disparaissant, dégageant un nuage de vapeur et de bulles qui obscurcit plus encore la surface du mélange opaque. Presque immédiatement, tout le liquide fut en ébullition, et une lumière dorée commença à miroiter depuis le fond du chaudron.

Le miroitement explosa soudain dans un éclat de couleurs aveuglantes, lançant des éclairs et des soleils dans toute la pièce. Cela dura pendant un long moment, puis, aussi brutalement qu'il avait commencé, le feu d'artifice s'éteint, laissant le chaudron d'or déverser sa lumière. Quand Severus se pencha avec précaution au dessus du chaudron, manquant de se cogner la tête contre celle d'Hermione, la potion était devenue un tourbillon iridescent de couleurs, au fond de laquelle gisait la météorite.

Avec les mêmes pinces en or, il repêcha la météorite et la déposa dans l'une des coupelles vides qui avaient tout à l'heure contenu des ingrédients. L'arc en ciel liquide se sépara du noyau ferreux, et glissa sur le bord de la coupelle, laissant une météorite sèche, un bloc informe, alors que la potion formait des perles, un peu comme du mercure, et roulait joyeusement le long du bord, comme pour inviter quelqu'un à mettre le doigt dessus pour voir ce qui se passerait.

Seule la discipline acquise après toutes ces années permit à Severus de ne pas tendre la main. Au lieu de cela, il se saisit de la malheureuse peau de Nauga, et la coupa une fois de plus. Quand il laissa tomber une minuscule goutte de Larme de Phénix sur le cuir, elle s'étendit immédiatement le long de la blessure, jusqu'à ce qu'elle soit entièrement recouverte. Pendant un moment, rien ne se passa.

Hermione ouvrait la bouche, sur le point de faire un commentaire, quand les bords de la blessure se tendirent l'un vers l'autre, comme des amants trop longtemps séparés, et se recollèrent, sans cicatrice. Le cuir défiait toute tentative de découvrir où il avait été coupé. En fait, les cicatrices précédentes, celles qui avaient résisté à la fois aux potions et aux sortilèges de guérison, s'estompèrent progressivement jusqu'à ce que la peau soit douce, sans défaut, comme le cuir le plus fin qu'on utilisait pour les gants ou les bottes.

Révérencieusement, Severus caressa le cuir, mais même ses doigts sensibles furent incapables de trouver les cicatrices de leurs précédentes expériences. Il leva les yeux, et vit Hermione qui inclinait la coupelle dans un sens, puis dans l'autre, regardant les gouttelettes iridescentes glisser librement. Un sourire d'émerveillement éclairait ses lèvres grises.

Pendant qu'elle était occupée, il attrapa la louche une dernière fois, et la plongea dans le liquide épais. Ensuite, malgré son apprentissage, et toutes les bonnes habitudes qu'on lui avait enfoncées dans le crânes depuis qu'il avait allumé son premier chaudron, il tendit la main vers le mug dans lequel il avait bu son thé plus tôt dans la soirée.

« Hors de question, » l'interrompit sévèrement Hermione. « Il faut d'abord que nous la testions… que nous nous assurions qu'elle n'est pas dangereuse. »

« C'est la bonne, » répondit-il doucement. « Vous le savez. Je le sais. C'est le moment pour lequel vit un Maître de Potions, Hermione. Et même si vous ne respirez plus depuis longtemps, vous êtes aussi compétente que n'importe lequel des Maîtres avec lesquels j'ai jamais travaillé. Et vous savez que cette potion est correcte. »

Partagée entre le plaisir d'entendre ses compliments, et la peur de le voir tester une potion inconnue, Hermione réfléchit un instant. « D'accord, vous pouvez la tester. Mais attendez un instant. »

En un éclair, elle fila vers la table, et le carnet de notes dans lequel ils consignaient toutes leurs expériences. Elle sélectionna une page blanche, décapsula le flacon d'encre, et entra soigneusement les résultats de leur dernière tentative. La guérison du cuir de Nauga fut notée avant qu'elle ne lève un œil critique vers le Maître de Potions.

« Très bien. Vous pesez environ 65 kilos, je dirais ? » Elle inscrivit cette donnée dans le carnet, ainsi que son âge actuel, et la mention qu'il souffrait d'une forme avancée du Syndrome de Braxdyce. « C'est bon. Mesurez une dose… dans un gobelet propre, s'il vous plait, » le gronda t'elle, voyant qu'il tendait une fois de plus la main vers son mug.

Elle y gagna un autre ricanement, mais il s'exécuta, versant précisément 125 ml dans la timbale de verre. Le fluide étincela comme un arc en ciel liquide quand il s'assit à la table, en face d'Hermione. Levant doucement son verre en sa direction, il le but d'un trait. Elle nota l'heure, et attendit.

« Alors ? » demanda t'elle quand l'horloge eut égrené une minute.

« C'est une sensation bizarre, » répondit-il, les yeux fixés sur le mur du fond. « J'ai chaud. Comme si un volcan allait entrer en éruption à l'intérieur de moi. »

« Vous devez me décrire ces choses, » lui rappela Hermione. On n'entendait que le bruit de sa plume crissant sur le papier dans les cachots tranquilles. « La tête vous tourne ? »

« Non. Je ressens juste une pression, là, » dit-il, posant la main sur son côté droit, à l'endroit où il avait souvent ressenti des tiraillements après avoir bu, ou autrement sollicité exagérément son foie et son système digestif.

Notant consciencieusement le symptôme, Hermione regarda de nouveau la pendule. Elle cliquetait tranquillement, indifférente.

« Autre chose ? » Elle leva les yeux juste à temps pour le voir se pencher soudain en avant, et s'effondrer.

Heureusement, le fauteuil sur lequel il était assis était l'un des plus inconfortables, semblable à ces chaises de bois qu'il utilisait pour interroger ses élèves. Le bras, dur et nu du fauteuil l'empêcha de tomber quand il glissa de côté, une fine couche de sueur perlant sur sa peau pâle.

En un éclair, Hermione vola par dessus le bureau, et s'accroupit près de lui. « Professeur ? Severus ! Tout va bien ? » Il releva la tête quand ses mains agrippèrent les bras du fauteuil pour l'aider à se redresser, mais sa seule réponse fut de reprendre bruyamment son souffle. Quand il rouvrit les yeux, il battit rapidement des paupières avant de fixer Hermione.

Elle se perdit dans son regard intense, mais remarqua néanmoins qu'il avait le teint rouge, que ses joues et son front luisaient d'une sueur malsaine dont même ses narines de fantôme lui disait qu'elle était âcre et malodorante. Ses cheveux se trouvèrent à leur tour couverts de la même transpiration grasse, et ses yeux, toujours fixés sur Hermione, commencèrent à se remplir de larmes épaisses, jaunes, qui suintèrent sur ces cils, les couvrant d'une espèce de glue jaunâtre. Soudain, il se pencha de nouveau en avant, plié en deux par une quinte de toux particulièrement grasse qui le fit s'étouffer et cracher dans un mouchoir sorti à la hâte.

La toux se calma, et Severus put essuyer le mucus de ses yeux avec un coin propre du mouchoir qu'il tenait roulé en boule dans sa main.

« Est-ce que je dois appeler Madame Pomfresh ? » demanda Hermione, nerveuse. Severus secoua la tête et resta recroquevillé dans son fauteuil. Il toussa encore à quelques reprises, mais sa respiration restait régulière. Il paraissait mal à l'aise, et assez peu ragoûtant, mais il ne semblait pas courir de danger immédiat.

Une minute passa encore, puis Severus prit une profonde inspiration, souffla, et annonça dans un grognement. « J'ai besoin de prendre un bain, » annonça t'il, l'air dégoûté. Il se leva, un peu vacillant, écartant les bras de son corps dans une tentative d'éloigner de sa peau sa chemise tachée de sueur. Le vêtement sur mesure avait été d'une blancheur éclatante quelques instants auparavant, mais maintenant il tombait de ses épaules, humide, jauni, couvert de plaques ressemblant à du sel.

« Je ne vous laisse pas tout seul, » le prévint Hermione.

« Vous ajoutez le voyeurisme à vos hobbies ? » lui lança t'il, caustique.

Hermione soupira, même si elle savait qu'il l'ennuyait délibérément pour qu'elle arrête de lui voler autour. « J'attendrai à la porte de la salle de bains, » concéda t'elle.

Il ne fit pas mine de l'avoir entendue, abandonnant successivement chaussures, chaussette et chemise par terre, entre la porte de ses quartiers et celle de sa salle de bains. Hermione aperçut brièvement son dos pâle avant qu'il ne ferme la porte, la laissant faire les cent pas à l'extérieur, tout en l'écoutant marmonner tout seul pendant que l'eau coulait.

Il fut remarquablement rapide ; même si elle entendit une chose à laquelle elle ne s'attendait pas quand il eut apparemment un besoin urgent d'utiliser d'autres commodités dans la salle de bains, et pas seulement la baignoire. Le bruit de la chasse d'eau fut bientôt suivi par celui de la baignoire qui se vidait, et un instant plus tard la porte s'ouvrait avec un petit nuage de vapeur. Hermione se retrouva face à un Snape qui refermait son peignoir à la va-vite.

« Hermione, » aboya t'il. « Cette saleté de miroir est plein de buée. Qu'est-ce que vous voyez ? »

« Un trou, dans votre peignoir, » répondit-elle d'un ton neutre, en tendant le doigt vers l'épaule qui avait dû servir de quatre heures à une mite. Ce petit trou révélait un pâle cercle de peau nue. Le commentaire lui valut un regard noir, mais elle ignora sa mauvaise humeur, prenant le temps d'observer son visage. L'étonnement pur et simple empêcha d'autres remarques du même acabit de passer ses lèvres.

Sa peau, habituellement livide – au mieux – et parfois aussi jaune que du vieil ivoire, quand son foie faisait des siennes – était aussi lisse et pâle qu'un parchemin neuf. La chaleur de son bain avait donné à ses joues une légère roseur. Ses yeux, autour de leur iris noir, n'avaient plus leur habituel pourtour de capillaires rouge sang. Emerveillée, Hermione inspecta sa chevelure, toujours humide. Chaque cheveu semblait se tenir sur son crâne comme s'il attendait qu'une brise légère vienne le décoiffer. Elle rit, de soulagement, surtout, de cette image de Severus Snape, comme un chevalier de la Renaissance, cheveux ondoyant au vent.

Il fronça ses noirs sourcils, mais la peau, fine, autour de ses yeux, ne marqua pas l'habituel pli désapprobateur ; en fait, il avait l'air d'avoir trente cinq ans – bien loin de la cinquantaine dépassée qu'il avouait.

« Comment vous sentez-vous ? » demanda t'elle.

« Je me sens… bien, » répondit-il, et son sourire provoqua la même grimace sur son visage. « Que voulez-vous que je vous dise ? Que je me sens mieux que je ne l'ai été depuis des années ? »

« C'est le cas ? »

« Oui, » répondit-il, hargneux, redressant son peignoir. « Je n'ai pas mal au dos. Je n'ai pas mal là, » il porta une main sur son ventre, à droite, où son foie et sa vessie malade avaient été une douleur quasi-constante depuis des années. « Je n'ai mal nulle part, en fait. Et j'ai faim, » ajouta t'il.

« Vous ? Vous avez faim ? Mais où va le monde ? » se moqua Hermione. Severus Snape vivait de café, et de peu de chose d'autre. Jamais elle ne l'avait entendu dire qu'il avait envie de manger, et il ne montrait en général pas beaucoup d'appétit quand elle insistait pour qu'il avale quelque chose.

« Oui, j'ai faim. Je tuerais pour un sandwich au rosbif. Avec du raifort. » Il sembla confus, comme s'il avait du mal à croire les mots qu'il venait juste de prononcer.

« D'accord. Vous vous commandez un dîner aux cuisines, et je vais chercher le carnet de notes, » proposa Hermione.

Il hocha la tête et tendit la main vers la boite de poudre de Cheminette, alors qu'elle traversait le mur, utilisant ce raccourci pour aller jusqu'au laboratoire. Un elfe de maison apporta la collation pendant qu'Hermione consignait les résultats spectaculaires de la première dose de Larmes de Phénix préparée depuis un millier d'année. Severus s'attaqua immédiatement aux sandwiches, il avait dévoré le premier avant qu'elle n'ait fini d'écrire sa première page de notes.

« J'ai l'impression que la potion a purgé votre corps de toutes ses toxines, » postula Hermione, la plume levée au dessus du parchemin. Le carnet de notes était épais, débordant d'observations et de références recopiées dans tous les recoins, mais il était enchanté pour créer de nouvelles pages à la fin dès que c'était nécessaire. Hermione entrevoyait qu'ils noirciraient bien des pages encore avant qu'ils n'en finissent.

Severus hocha la tête, mâchant son sandwich. « Exactement. Les pores, le système respiratoire, les canaux lacrymaux, etc.… »

« Le système digestif ? » demanda-t-elle avec tact, et il en convint sans honte.

« Egalement. Tout a été purgé. »

Hermione regarda la pendule. « Ça fait une heure, maintenant. Décrivez votre état physique. »

« Je suis rassasié, » annonça t'il, jetant sa serviette sur l'assiette vide. Seules quelques miettes éparses témoignaient qu'il y avait eu deux sandwiches et une tarte aux prunes sur le plateau. La seule personne qu'elle ait jamais vu manger plus vite que l'homme qui se tenait en face d'elle, c'était Ronald Weasley.

« Quoi d'autre ? Pas de mal de crâne, de tête qui tourne ? »

Secouant la main pour toute réponse, Severus se servit un verre d'eau et en but la moitié. « Rien de ce genre, » affirma t'il. Apparemment plus détendu que jamais, il s'enfonça dans son fauteuil, et se concentra sur la description de son état physique. « Mes articulations ne me font plus souffrir. Mes muscles sont détendus. » Il fut interrompu par un énorme bâillement. « J'ai sommeil, » mentionna t'il.

Hermione le dévisagea par dessus son carnet de notes. « Non. »

Il acquiesça, et il bâilla de nouveau, faisant craquer sa mâchoire. « Si. Je suis épuisé, soudain. »

« Severus Snape, je ne vous ai jamais vu fatigué depuis que je vous connais. »

« J'ai toujours pris ces saletés de stimulants pour lutter contre la Braxdyce. Mais ils ont été purgés de mon organisme. »

« Et vous n'allez pas avoir de problème sans eux ? »

Il essaya de répondre par la négative, mais un autre bâillement l'en empêcha. « Je ne pense pas. Si ce n'est pas le cas, je pourrai toujours les prendre dans quelques heures. Si les Larmes de Phénix ont fonctionné comme nous l'avons espéré, je devrais être guéri de la Braxdyce. »

« Professeur, vous ne pouvez pas présumer que ce soit le cas. Et je ne suis toujours pas convaincue qu'il ait été sage de la tester sur vous avant qu'on ne fasse un essai sur un rat ou quelque chose. Vous pouvez toujours faire une réaction. »

Severus lui lança le même regard légèrement exaspéré qu'il lui réservait quand il l'accusait de se conduire en 'Nanny'. « Oui, et le château pourrait s'écrouler et tous nous tuer dans notre sommeil. Si l'une de ces deux choses se produit, vous pourrez dire 'je vous l'avais bien dit', et m'apprendre comment mettre une raclée à Peeves, je rêve de le faire depuis ma première année en tant qu'élève. »

« Ce n'est pas drôle ! »

Il eut la décence de montrer un peu de remords. « Je vous demande pardon. Je sais combien vous détestez les blagues au sujet de la mort. Je ne peux que mettre ça sur le compte de ma fatigue, et vous demander de ne pas me tenir rigueur de ce manque de tact. Bonne nuit, Miss Granger. »

« Bonne nuit, Professeur, » répondit-elle alors qu'il se levait de son fauteuil pour se diriger vers sa chambre à coucher. Près de la porte, il trébucha, mais lui cria qu'il allait bien et qu'elle ne devait pas s'inquiéter.

Il laissa derrière lui un silence qui se déposa dans la pièce comme une épaisse couche de neige, interrompu seulement par un petit 'pop' quand un elfe de maison apparut pour débarrasser les assiettes. La créature laissa échapper un petit cri en voyant Hermione assise à la table, mais fit rapidement une petite révérence. Hermione adressa un sourire rassurant, avant de se rendre invisible, laissant la créature continuer son nettoyage pendant qu'elle même flottait sans but dans la pièce.

'Il ira bien,' se dit-elle, une fois que l'elfe eut disparu, emportant miettes et assiettes. 'Rien dans les ingrédients de base n'était toxique, même légèrement, et même si elle ne lui a fait aucun bien, il n'y a pas de raison de craindre que cette préparation lui ait fait du mal.' Retourner prendre des notes dans leur carnet l'occupa encore pendant un moment, mais au bout d'une heure Hermione fut incapable de résister à l'envie d'aller jeter un œil sur Snape. Même si elle se répétait que c'était dans le but d'obtenir des informations sur la façon dont la potion l'aidait à dormir, elle savait que c'était une piètre excuse. La seule chose qui l'inquiétait était de savoir qu'il était vivant et en bonne santé, et qu'il ne souffrait pas d'une réaction imprévue.

Dans la chambre plongée dans le noir, Severus Snape était étendu, immobile, sous ses couvertures, toujours enveloppé dans son peignoir mangé aux mites. Sa respiration était profonde et régulière, dépourvue des légers ronflements qu'elle avait l'habitude d'entendre, et il ne faisait pas montre de l'agitation qui avait toujours caractérisé son sommeil. Là, dans le noir et l'intimité de sa chambre à coucher, la prudence perdait rapidement la bataille face à ses émotions.

Même si elle se disait qu'elle devait être raisonnable, une part d'elle-même avait envie de retrouver l'homme ouvert et spontané qu'il était quand il dormait. Les brefs moments hors du temps qu'elle passait dans ses rêves lui permettaient de voir une part de lui que personne n'avait jamais eu le privilège de connaître. Et si elle redoutait que Severus puisse un jour découvrir ses intrusions, une part d'elle-même espérait, aussi vain que ce soit, qu'elle pourrait un jour voir cette partie de lui dans son comportement de tous les jours.

Flottant près du lit, Hermione lutta une dernière fois contre la tentation, mais finalement, elle fut incapable de résister. Elle se glissa au dessus de son corps endormi, et se laissa tomber et aspirer.

Au début, elle eut du mal à trouver une réalité solide ; toute la variété des rêves de Severus défilait devant ses yeux à la vitesse de la lumière. Hermione était emportée par le flot d'images, de sons, de sensations, au milieu desquelles elle flottait sans comprendre ni savoir à quoi se raccrocher. Une impression d'urgence la traversa, et elle appela.

« Severus ? Où es-tu ? »

Une voix lui répondit, et quand elle se retourna Hermione vit sa haute silhouette avancer vers elle à grandes enjambées, le pantalon noir et la chemise blanche qu'il portait dans ses rêves se détachant clairement dans le maelström.

« Où est-ce que tu étais ? » demanda Severus, attrapant une de ses mains et l'attirant vers lui. « Je n'ai pas arrêté de t'appeler et de t'appeler encore. »

« C'est vrai ? »

« Bien sûr que c'est vrai, » répondit-il, comme si c'était parfaitement logique.

Ça l'était peut-être, supposa Hermione, plus qu'un peu soulagée. S'il avait inconsciemment utilisé ses talents de Légilimencie pendant qu'il dormait, ça pourrait expliquer la raison pour laquelle elle se sentait irrésistiblement obligée de le rejoindre dans ses rêves. Ou alors, tout ceci n'était que des foutaises, et elle n'avait pas plus de retenue qu'une Poufsouffle de cinquième année lors de son second rendez-vous.

« Est-ce que tu te sens bien ? » lui demanda t'elle, au lieu de s'étendre sur son propre manque de discipline.

« Je me sens en pleine forme, » répondit-il avec un sourire malicieux. « Presque aussi en forme que tu es belle. »

Hermione ricana à cette flatterie éhontée, ce qui ne fit que faire sourire Severus de plus belle. Elle fut frappée de voir l'aisance de son comportement. Pour une fois, il n'était pas frénétique ou désespéré ; ses vêtements étaient impeccables, et ses cheveux étaient rassemblés en une queue de cheval nette, à la base de son cou. Les rides d'inquiétude qu'il avait autour de la bouche disparaissait grâce au sourire insouciant qui éclairait ses lèvres minces.

« Viens, » ordonna t'il.

« Où ? »

« N'importe où. Il faut que nous fassions quelque chose, n'importe quoi. »

Le paysage changea autour d'eux, et devint l'une de ces cours fermées qu'Hermione reconnut vaguement comme l'une de celles qu'on trouvait dans le voisinage de Poudlard. Le château avait plusieurs cours cachées, la plupart d'entre elles étaient interdites aux élèves, mais les explorateurs les plus aventureux les avaient découvertes, que ce soit à des fins de bêtises ou de romance. Celle-ci était grande, et une large fontaine se trouvait en son milieu, même si l'eau en avait disparu depuis bien longtemps – le bassin ne contenait que des feuilles d'automne craquantes. De vieux arbres, moussus et noueux à cause du manque d'espace, encerclaient les lieux. De la mousse poussait en taches éparses entre des pierres grises semblables à celles qui constituaient la plus grande partie du château, les dalles étaient arrondies par l'âge et le temps.

« Et maintenant ? » demanda t'elle, rieuse.

« Danse avec moi, » décida t'il.

Elle allait ouvrir la bouche pour protester, mais Severus l'attira à lui et la fit tourner. Dans les arbres, les oiseaux pépièrent et lancèrent quelques notes, mais il sembla penser que c'était une musique suffisante pour ce qu'il avait en tête. Avec une grâce surprenante, il la repoussa et la fit glisser d'un côté, puis de l'autre. Comme dans la plupart des rêves, cette intention fut suffisante, et Hermione se retrouva entraînée dans un quadrille compliqué sans même savoir ce qu'elle faisait.

Ses robes changèrent, adoptèrent une coupe plus classique, un peu ancienne, un corset profond et des jupes qui froufroutaient dans le bas. Avec un peu de concentration, elle parvint à les colorer d'un bleu profond, un changement bienvenu après le gris monochrome auquel elle était limitée en tant que fantôme. Dans un grand geste du bras, et avec un sourire charmeur, Severus étendit la main. Sa chemise blanche se déchira, se transforma en un vêtement qu'on aurait plus facilement vu sur Sir Nicholas que sur le sévère Maître de Potions boutonné jusqu'au cou.

Hermione ne put s'empêcher de rire, tout en suivant ses pas autour de la fontaine, au milieu de la courée.

« Qu'est-ce qui te fait rire ? »

« Tu ressembles à un pirate, » lui dit-elle.

« Salut, fillette, » répliqua t'il, essayant sans succès d'imiter un accent. Elle rit de nouveau, et alors qu'il la faisait tourner une fois de plus sous son bras, il se pencha vers elle pour l'embrasser.

Son rire disparut alors qu'elle se concentrait sur la sensation de ses lèvres sur les siennes, de ses bras minces mais forts qui l'enlaçaient. Cette pure sensation physique lui était peu familière, tout comme l'excitation soudaine qui lui fit battre le cœur.

« Je n'ai pas de cœur, » murmura t'elle contre ses lèvres. « Comment est-ce que… » Hermione fut interrompue par un autre baiser, et elle arrêta d'essayer d'imposer son sens de la réalité à ce rêve. Comme tous les rêves, il n'avait ni but précis ni substance, mais la sensation du corps de Severus pressé contre le sien était suffisamment réelle. Peu importait de savoir comment ils s'étaient soudain retrouvés dans un lit à baldaquin, et non plus dans la petite cour. Tout ce qui comptait, c'était la chaleur de ses baisers, et la voix urgente contre son oreille.

« J'ai envie de toi, » murmura t'il. « Hermione… »

Son nom. Il avait prononcé son nom. . L'émotion lui serra la gorge, menaçant de la submerger sous les sentiments qu'elle réprimait. « Je suis à toi, » lui répondit-elle fiévreusement. « Je ferai tout ce que tu veux, Severus. Tout. »

Les moments qui suivirent furent un tourbillon d'images, de sensations : des mains sur ses seins nus, partout sur elle, le poids de Severus qui se glissait contre elle, l'impression que leurs corps s'emboîtaient parfaitement… Ce fut rapide, éblouissant, et un peu confus aussi. Ils ondulèrent l'un contre l'autre, et elle laissa échapper un cri de plaisir au moment où de sa voix profonde, Severus prononça son nom une fois de plus, d'une voix chargée de désir.

« Hermione ! »

Hermione se retrouva brutalement en train de flotter au dessus de son lit, chaque parcelle de son corps vibrant et résonnant de désir. Sous elle, l'homme qui était dans le lit se retourna, ronflant doucement alors que sa respiration revenait à la normale. Abasourdie, Hermione était partagée entre l'indignation, le soulagement, et l'envie d'éclater de rire en repensant au cliché des hommes qui s'endorment après l'amour.

Mais juste derrière ces émotions, se trouvait la vérité, simple et douce-amère, qu'elle ne pouvait plus ignorer maintenant. Elle était profondément, désespérément, amoureuse de Severus Snape.