« Madame ! Madame, écoutez-moi !
- Tu lui donnes du Madame, toi ? Et pourquoi pas 'Majesté', pendant que tu y es ! Tout ce qu'elle mérite, c'est 'l'Autrichienne' ! »
Ronan dévisagea la femme qui venait de lui parler. Son regard noir lui fit comprendre que, s'il avait décidé d'interpeler Marie-Antoinette en l'appelant ainsi, il le ferait, et qu'elle n'avait rien à lui dire. L'importune sembla comprendre le message et s'éloigna sans demander son reste. Le jeune homme, lui, continuait d'essayer d'attirer l'attention de la Reine. Agrippé aux grilles des Tuileries comme l'avait maintes fois fait Olympe, il s'époumonait pour que la souveraine daigne tourner la tête vers lui. Mais la distance qui les séparait était trop importante, et, même si elle semblait l'avoir repéré, elle l'ignorait proprement.
« Madame ! Majesté ! Madame ! Je veux vous parler d'Olympe ! Olympe du Puget ! Mais écoutez-moi, bon sang !
- Dis donc, toi ! Tu baisses d'un ton ou tu fiches le camp, c'est compris !
- Oh ça va, lâchez-moi ! »
Ronan perdait patience. Arrachant son bras de la main du Suisse qui le tenait, il s'éloigna, furieux. Grommelant entre ses dents que la Reine n'était qu'une femme hautaine et égoïste, il se précipita Cour du Commerce où il retrouva Danton, le Chef du Club des Cordeliers, qu'il fréquentait assidument - surtout depuis la mort d'Olympe - et passablement l'un de ses compères.
« Danton, mon ami !
- Ronan ! Ravi de te voir ! Tu as l'air d'aller mieux...
- L'air, seulement... soupira le jeune homme, demeuré inconsolable depuis son veuvage. »
Sur l'invitation du maître des lieux, le paysan s'installa à une table et but le verre d'eau de vie que Gabrielle, l'épouse de Danton, lui apporta.
« Qu'est-ce qui t'amène ? Certainement pas t'épancher sur mon épaule... Tu as ton beau-père, pour ça. Et Lucile.
- Je veux que tu me rendes un service.
- Si c'est dans mes cordes, avec plaisir !
- Si je t'écris une lettre, tu pourrais la faire parvenir aux Tuileries ?
- Ça dépend, elle est pour qui ?
- L'Autrichienne...
- Quoi ? Tu veux écrire à Marie-Antoinette ? Qu'est-ce qui te prend ! Les cahiers de doléances, c'était l'année dernière !
- Ce n'est pas pour ça. Je dois lui écrire à propos d'Olympe. Elle doit savoir... Olympe l'aurait voulu... »
Danton haussa les épaules, mais accepta d'aider son jeune ami qui s'empressa de prendre plume et papiers.
...
Assise à son petit bureau, Marie-Antoinette froissa un papier et fondit en larmes. Au moment où elle allait jeter la lettre au feu, elle sursauta en entendant la porte s'ouvrir derrière elle.
« Madame, il va être l'heure de la leçon de Monseigneur le Dauphin. Venez... »
La Reine observa son époux qui, voyant l'état de profonde tristesse qui l'occupait, hâta le pas pour traverser la pièce et la rejoindre.
« Que se passe-t-il, Madame ? »
Pour toute réponse, la souveraine confia la boulette de papier à Louis XVI qui la défroissa et la lut, visiblement perturbé.
« Madame,
Je vous informe du décès de mon épouse, Olympe Mazurier, née du Puget, le 14 mars dernier, en donnant le jour à une petite fille... Je sais qu'elle aurait voulu que vous soyez la marraine de notre enfant. Au nom de sa mémoire, Madame, je vous prie, je vous supplie d'accepter cette demande...
Ronan Mazurier. »
Louis XVI laissa échapper quelques larmes. Il se souvenait bien de cette jeune personne fort aimable et serviable qui avait fait le bonheur de ses enfants durant quatre ans. Il savait également combien son épouse l'estimait et comprenait aisément le chagrin de Marie-Antoinette. Se levant de son siège, la Reine se pressa dans les bras de son mari et se mit à pleurer.
...
Trois jours plus tard, Ronan recevait une réponse à sa missive. La souveraine acceptait d'être la marraine de la petite et elle avait fait porter une belle bourse bien remplie, pour les soins et les dépenses de l'enfant. La lettre qui accompagnait l'argent était bouleversante au point que le jeune paysan, quoi que maudissant Marie-Antoinette de toutes ses forces, en fut ému. Il avait écrit à la Reine sans grand espoir de réponse et dut soumettre le courrier à Danton pour qu'il le corrige, tant son phrasé trahissait la haine qui l'animait. Il lui avait énormément coûté de 'prier' et de 'supplier' cette femme qu'il abhorrait, mais le jeu en avait valu la chandelle : il pouvait se rassurer sur l'avenir de sa fille et, de là-haut, Olympe devait être heureuse.
