Note d'autrice :
Coucou !
Et voilà, l'histoire reprend, et cette fois-ci pour de bon. J'ai quasiment terminé de l'écrire, en fait. Elle est là, bien au chaud dans son petit fichier, rangées sous forme de jolis chapitres rutilants, que je vais me remettre à publier plus régulièrement.
J'ai essayé de répondre également à tous les commentaires et MP, certains très en retard. Je ne suis pas sûre d'avoir réussi, si je vous ai oublié-e, dites-le moi.

Pour l'occasion, j'ai rafraichi les notes d'auteurs des chapitres précédents, notamment avec un nouveau préambule, que je vous remets ici partiellement.

J'ai écris cette seconde moitié d'histoire dans le cadre du Nano, ce qui signifie concrètement que les derniers 60 000 mots de l'histoire ont été rédigé en l'espace d'un mois.
De par cette particularité, je me dois, en préambule, de remercier un certain nombre de personnes.
Un merci chaleureux aux autrices et auteurs aux côtés de qui j'ai trimé pendant ce mois de novembre 2016, et grâce à qui j'ai tenu bon sans flancher... j'avais commencé à faire un name dropping, et je me suis rendu compte qu'il était beaucoup trop long. Il y a mes copines du forum des chevelus, les gens du groupe Elsewhere, du chan Gatorbar, des personnes de ma famille, des ami-e-s, également toutes celles et ceux qui m'ont laissé des commentaires, et aussi, celles et ceux qui étaient sur le chan le tout dernier soir du Nano pour l'incroyable concert improvisé… rarement une autrice se sera senti aussi entourée. La fanfiction est soi-disant un truc ingrat et honteux qu'on commet en cachette : que nenni.
Désolée, je sais que tu aurais aimé voir apparaître ton petit nom, mais… toi-même tu sais, tu t'es reconnu-e. Merci à TOI.

Mais tout de même, s'il faut en choisir quelques-un-e-s, il me faudra citer, en remerciements très spéciaux :
- celle qui donne les conseils les plus badass sur les nichons
- celui qui donne les conseils les plus badass sur les tanks (pas étonnant qu'il ait épousé celle du dessus)
- celle qui fait les meilleures pancakes vegan et les meilleures nuits blanches
- celle qui est un peu la Madame Hermann de la vraie vie, mais en bien mieux
- Et, last but not least… celui qui est ceinture verte de meilleur ami

Sur ce, je vous laisse avec l'histoire.

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Chapitre 10 : Ricochets

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Lorsque j'ouvre la porte de mon appartement, elle révèle un Charly arborant un sourire radieux, ainsi qu'un énorme hématome sous l'œil qui, quoique pâlissant, assombrit tragiquement son regard.
« Hey Jon, t'as vu, je suis à l'heure ! s'exclame-t-il aussitôt, avec la fierté de quelqu'un qui vient d'accomplir une sorte d'exploit – ce qui est effectivement le cas.
- Pile à l'heure », approuvé-je, souriant à mon tour.
Une brève rangée de points de suture lui barre le sourcil, venant parfaire sa mine de boxeur déconfit.
J'évite de trop le dévisager. Même après une semaine, je suis toujours aussi mortifié et honteux à la vue de mon « œuvre ». Lui, ça le fait rire, ça fait sept jours qu'il s'amuse de voir passer son coquart par toutes sortes de couleurs depuis le noir jusqu'au jaune en visitant toute une gamme de violets et même de verts, et qu'il répète avec un mélange d'admiration et de fierté que jamais de sa vie on ne lui avait mis une aussi méchante droite.
Ce qu'il trouve le plus amusant, c'est le fait que, de mon côté, jamais de ma vie je n'avais mis une droite à quiconque.

« Charlyyyyyyyy ! »
Le cri de ma sœur enfle tandis qu'elle accourt depuis le bout du couloir, ses petites jambes tricotant l'air et martelant le plancher. À l'apogée de sa course, le grand rouquin la saisit sous les bras, la fait décoller jusqu'à sa figure, et lui plante un baiser sur le front.
« Je t'ai manqué ?
- Ouiiii ! pépie-t-elle, ses pieds battant dans le vide.
- Toi aussi tu m'as manquée. D'ailleurs j'ai un truc pour toi. »
Il repose Dani par terre et fouille théâtralement l'une de ses vastes poches de pantalon.
« Ah, c'est pas là-d'dans, déplore-t-il.
- Oh non ! s'exclame-t-elle, prise au jeu.
- Pas dans celle-là non plus, fait-il mine de découvrir après avoir exploré une seconde poche. Zut, je l'ai oublié on dirait, déclare-t-il, penaud.
- Noooooon ! gémit la petite.
- Ah, j'suis vraiment désolé, c'est pas d'pot, j'suis vraiment trop tête-en-l'air... »
Faussement navré, il pose une main sur la tête de l'enfant dépitée, la glisse derrière ses cheveux, et...
« Ah ben non, c'est bon, elle est là ! »
Il ramène une petite voiture rouge vif entre ses doigts.
Danica éclate de rire en réaction au tour de passe-passe et s'empare de son cadeau avec émerveillement.
« Elle te plait ?
- Oui !
- Tu as dit merci ? interviens-je.
- Merci Charly ! déclame ma sœur.
- Pas d'quoi, puce. Bon, sinon, c'est pas tout ça : c'est quoi cette histoire de gaufres?
- Et bien, c'est simple : c'est moi qui prépare des gaufres pour le goûter, c'est à dire d'ici un bref instant, le temps de terminer la pâte, réponds-je.
- Putain, c'est trop la classe ! Des gaufres ! J'ai pas mangé d'gaufres depuis des années ! Pour fêter ça, j'propose d'y aller en avion ! »
À nouveau, il s'empare de Danica, et la soulève cette fois à bout de bras au-dessus de sa tête, avant de traverser le couloir en sens inverse à toute vitesse, lui faisant faire des zigzags et des loopings en l'air, sous ses hurlements de joie.

Je souris. Charly n'est pas arrivé depuis une minute, et il prend déjà toute la place. C'est tout lui, ça. Il parle fort et s'agite dans tous les sens. Drôle de contraste que ce garçon qui semble déplacer tellement d'air même pour se saisir d'un simple verre, en comparaison avec moi qui me meus toujours sans gestes brusques, presque timidement, comme si même dans mon propre appartement, je craignais de déranger.
Mais j'aime bien ça. Ça fait de l'animation. Et puis ma sœur est radieuse lorsqu'il est là.

Au début, je pensais que Charly faisait un effort tout spécialement pour elle, parce qu'il se sentait terriblement coupable de lui avoir fait si peur lors de leur première rencontre dans ce bar, et voulait à tout prix se rattraper, lui prouver qu'il n'était pas un mauvais gars, et qu'elle n'avait rien à craindre de lui, jamais. Mais j'ai vite compris que ça allait bien au-delà de ça.
Charly et ma sœur s'adorent.
Il la laisse lui faire absolument tout ce qu'elle veut, lui grimper dessus, monter sur ses épaules, se pendre à son cou jusqu'à l'étrangler, s'amuser avec ses cheveux.
Il joue avec elle tout le temps. Pas comme un adulte qui jouerait avec une petite fille, mais comme un enfant qui s'amuse avec une autre enfant du même âge.
Danica est émerveillée par son nouveau grand copain, et ne le quitte pas d'une semelle.
Cela me soulage, jusqu'ici ma sœur tenait un peu trop de moi : c'était une petite fille très timide et réservée, presque craintive, il est évident que j'ai déteint sur elle. Mais la voir enfin trouver un compagnon de jeu me rassure.
Et puis, Dani n'est pas la seule à avoir découvert en Charly quelque chose qui lui manquait.

Depuis notre rencontre fort peu conventionnelle, nous nous sommes étrangement liés. Ce qui a été encore moins conventionnel que mon comportement ce soir-là, ça a été sa réaction. Jamais je n'aurais pu imaginer qu'une personne avec le visage à ce point baigné de sang pouvait rire de si bon cœur. Charly s'est avéré un homme avec un sens de l'humour particulièrement étrange, une vision des rapports sociaux au moins aussi curieuse que la mienne, et une totale absence de rancune. J'ai eu droit à des excuses de sa part, et une immédiate et bizarre admiration pour mon exploit, qui avait à ses yeux tout le panache de David contre Goliath.
Et ce qui aurait pu n'être que la plus cocasse de ses anecdotes de bistrot s'est contre toute attente transformé en une profonde amitié réciproque. Depuis ce fameux soir, il est venu chez nous presque chaque jour.
Une fois ma sœur couchée, lui et moi nous nous retrouvons à discuter à bâtons rompus, jusque très tard dans la nuit, sans jamais voir le temps passer, à tel point qu'il finit bien souvent par rester dormir sur le canapé. Il enchaine les tasses de café noir, tandis que je bois des litres et des litres de thé, et nous refaisons le monde.
Avec lui j'arrive à dépasser ma timidité maladive, je lui dis ce que j'ai vraiment sur le cœur. Il rit, s'emporte, s'émerveille, se fâche tour à tour. Je suis impressionné par l'empathie de ce garçon, et son degré de sensibilité. Il se réjouit de mes joies, s'attriste de mes chagrins, rit de ce qui m'amuse, s'irrite des injustices que j'ai subies – et s'enflamme immédiatement, jurant de mettre désormais son talent inné pour la violence au service de mes intérêts, promettant de plier mes futurs tourmenteurs comme de malheureuses cocottes en papier.
Derrière le loubard que j'avais trop hâtivement jugé vulgaire, brutal, stupide et malotru, j'ai découvert une personne étonnamment nuancée, généreuse et sincère, un grand cœur prompt à toutes les passions, sans demi-mesure.
Avec Charly, je n'ai plus de notion du temps, et j'ai l'impression de le connaître depuis toujours. C'est un vrai ami. Le premier que j'ai de toute ma vie.

Pour la première fois, ce n'est plus uniquement moi et ma sœur. Maintenant nous sommes trois. Une petite famille.

Famille que je me dois pour l'heure de nourrir, comme promis, avec une quantité généreuse de gaufres maison. J'ai prévu large : mon nouvel ami est aussi vorace que ma sœur est frugale.
Ils se sont installé sur mon canapé hors d'âge, où Charly a posé le blouson en jean – hors d'âge lui aussi – qu'il avait sur le dos à son arrivée, révélant comme d'ordinaire ses bras musclés recouverts de tatouages. Ma petite sœur promène sa voiture le long du canapé. Notre invité, lui, s'empare d'un second petit véhicule – aux couleurs de la police – qui traine sur le tapis parmi les jouets de Dani.
« Attention, v'là les flics ! »
S'ensuit une course-poursuite digne des plus grands films d'action sur le divan au cuir usé. Depuis la cuisine, où je prépare la pâte à gaufres, j'entends leurs péripéties riches en cris et en bruitages.
« Fous la sirène, Harry ! Wihou-wihou-wihou ! Arrêtez-vous, espèce de danger public !
- Naaaan, jamais !
- C'est une dangereuse criminelle, appelez-du renfort ! Amenez le T-rex par hélicoptère ! »
250 grammes de farine, 125 de sucre, deux œufs.
« Dino-police, rendez-vous !
- Rayon laser ! »
Bien mélanger avec 50 grammes de beurre fondu, ajouter le lait.
« Carambolage ! Explosion !
- Brrrrraoum ! »
Le truc bien à moi qui fait le succès de mes gaufres, c'est que je n'utilise pas de lait, car ma sœur est intolérante au lactose. À la place, je mets du lait végétal riz-noisette que je trouve à la supérette bio. C'est plus cher, mais une botte secrète, ça n'a pas de prix.
« Vous êtes en état d'arrestation, vous avez le droit de garder le silence et de prendre votre frère ainé comme avocat, tout ce que vous pourrez dire ou faire sera retenu contre vous et le juge mangera les gaufres.
- C'est pas juste !
- C'est comme ça, c'est la loi, personne a dit qu'c'était juste. »

Entre le moment où je branche l'appareil et celui où la troisième gaufre sort du moule, ma sœur s'évade de prison avec la complicité du dinosaure, puis gagne son procès, plébiscitée par le juré composé d'animaux en plastique. Danica et Charly échangent une poignée de main réconciliatrice, et la plus jeune repart pour une virée en voiture, d'abord sur les coussins du canapé, puis sur le bras de son voisin, lequel s'avère être fort chatouilleux.
« Pourquoi t'as des dessins partout ? demande Dani.
- Parce que c'est joli. C'est pas des dessins, c'est sous la peau, ça part pas.
- Alors tu vas les garder pour toujours ? s'étonne-t-elle.
- Ouep.
- Même quand tu seras vieux ?
- Ben ouais. »
La petite a délaissé la voiture et s'intéresse maintenant aux motifs.
« C'est pour quoi la toile d'araignée ?
- Celle sur le coude ? Ah, ça, c'est parce que j'suis un pilier d'bar.
- C'est quoi un pli aide bar?
- Ça veut dire que j'passe trop d'temps dans les bistrots, tu piges ? »
Elle secoue la tête négativement, ne voyant pas le moindre rapport.
« Tu vois, quand t'es assis au comptoir, pour boire un coup, ben tes coudes sont comme ça. »
Il les pose sur la table basse devant lui, faisant le geste de porter à ses lèvres une pinte invisible.
« Alors, si tu restes trop longtemps, ben ça fait des toiles d'araignées, tu saisis ? Parce que tu bouges pas.
- Aaaaah ! » s'exclame Dani avec un grand sourire.
Elle a une trille de rire adorable, comme un pépiement d'oiseau.
« C'est rigolo !
- Ouais, hein ?
- Et tous les autres dessins, c'est pour dire des choses aussi ?
- Oui, tous.
- Et ça veut dire quoi celui-là ?
- Hey, j'vais pas tout t'raconter d'un coup. Les tatouages, c'est secret, c'est personnel. Y en a, ça signifie des trucs, mais que pour moi, tu comprends ?
- Oui. T'es comme un code secret en bande dessinée, en fait. »
C'est au tour de Charly d'éclater de rire.
« T'est trop mignonne, la puce ! »
Il lui ébouriffe les cheveux.
« Moi aussi je veux un tatouage ! déclare-t-elle.
- Je crois pas, mademoiselle.
- Et pourquoi ?
- D'abord, parce que tu es toute petite, et que tu vas beaucoup grandir. Donc si tu fais un tatouage, il va grandir aussi. T'imagines, si tu te fais un petit poisson sur le ventre, là, comme ça… » Il pose un doigt sur son estomac. « … et ben dans quinze ans, il va se transformer en grooooosse baleine ! »
Il s'empare d'elle et lui chatouille le ventre, tandis qu'elle se tord en riant et en hurlant pour qu'il arrête.
« Et puis aussi… »
Charly stoppe sa torture et redresse la gamine. Il la lâche pour mieux l'attraper ensuite par les chevilles, et la lève d'un seul coup.
Dani se retrouve suspendue à l'envers, poussant des cris de joie perçants, ravie et surexcitée, sa longue tresse oscillant dans le vide. Il la lève jusqu'à ce que leurs visages soient nez à nez.
« Les tatouages, ça coûte très cher, et ton frère et moi, on est fauché. »
Elle pousse un « ohhhh » dépité.
« Mais quand tu seras grande, si tu veux toujours en avoir un, je t'en offrirai un.
- Quand je serai grande comment ?
- Quand tu auras vingt-et-un ans.
- Mais c'est dans longteeeeeeemps ! s'exclame-t-elle, scandalisée.
- Et oui, c'est comme ça. Mais dis-moi merci, regarde, je te mets à l'envers pour que tu t'allonges plus vite. »
Elle éclate de rire à nouveau, et se tortille comme une anguille.

Charly la fait descendre doucement, et la repose sur ses genoux, d'abord la tête, puis le corps, le long de ses jambes, la remettant à l'endroit. Il la prend ensuite sous les bras et la redresse, la calant contre son torse. Un moment calme succède au moment d'excitation. Ils restent comme ça le temps qu'elle reprenne son souffle, affalée sur lui, les bras de Charly passés câlinement autour de sa taille.
« Alors, qu'est-ce que tu veux comme tatouage ? » lui demande-t-il.
Elle penche la tête en arrière pour le regarder, et répond joyeusement :
« Une coccinelle !
- Et pourquoi une coccinelle ?
- Parce que c'est comme ça que Jon m'appelle. Beruška, c'est la coccinelle, c'est moi.
- Ah, je savais pas qu'ça voulait dire ça. C'est en quelle langue ?
- En tchèque ! Parce que notre famille à Jon et moi, c'est des Tchèques. »
Charly accueille la nouvelle avec étonnement. Je ne lui encore jamais parlé de nos parents.
« Et tu parles tchèque, toi, puce ?
- Non, juste quelques mots.
- Vas-y, parle en tchèque, l'encourage-t-il.
- Ahoj Charly, ça veut dire bonjour Charly. Jak se máš, comment tu vas ? Kočka, le chat. Malýptáček, c'est petit oiseau. Bude dobré počasí, il fait beau. Prosím,děkuji vám, s'il te plait, merci beaucoup. »
Elle réfléchit, avant de déclarer :
« Et puis c'est tout, j'en connais pas d'autre.
- Hey, c'est super ! Moi je parle pas d'autre langue, t'es vachement plus intelligente que moi. »

« Stůl je připraven. »
Charly me regarde avec des yeux ronds, tandis que je me tiens sur le pas de la porte de la cuisine.
« À table, c'est prêt », traduis-je en souriant.
Le grand rouquin se lève et embarque ma sœur à bout de bras, puis la pose, ravie, sur sa chaise. J'ai remarqué que les pieds de Danica touchent rarement le sol quand Charly est dans les parages.
« Užijte si to! Bon appétit, leur souhaité-je en servant une gaufre à chacun.
- Děkuji vám ! déclame Dani gaiement.
- Diécouhi vam », tente Charly, s'amusant lui-même de sa mauvaise prononciation.
Ma petite soeur le corrige, et il s'y reprend à plusieurs fois, jusqu'à parvenir à un résultat à peu près correct.
« Tu causes le tchèque couramment ? me demande-t-il, la bouche remplie de gaufre et de sirop d'érable.
- Pas du tout, juste des rudiments. À peine de quoi tenir une conversation basique. Quand j'étais petit, c'était différent, on le parlait à la maison. Et puis, mes parents sont décédés, je n'avais plus d'interlocuteur, alors j'ai beaucoup perdu.
- Et donc, ton nom bizarre, là, c'est tchèque ?
- Jonášek, oui. C'est l'équivalent slave de Jonas, tout simplement.
- Moi aussi, c'est slave, mon nom ! intervient ma soeur.
- Elle a un très beau prénom, expliqué-je en souriant. Je le trouve vraiment poétique. »
Charly fait une pause aux trois quarts de sa seconde gaufre.
« Qu'est-ce qu'il signifie ?
- Etoile, répond ma soeur.
- Danica, c'est le nom de l'étoile du matin, ou étoile du Berger, précisé-je. Autrement dit, la planète Vénus. C'est l'astre le plus brillant du ciel, juste après la Lune et le Soleil. C'est l'étoile qui apparait en premier le soir, et disparait en dernier au matin. Celle qui commence et termine la nuit. »
Pour une fois, Charly arbore une expression tout à fait sérieuse.
« C'est vraiment très beau », déclare-t-il enfin.

Je m'apprête à répondre, mais un bruit inattendu me coupe dans mon élan. Quelqu'un vient de sonner à la porte de l'appartement.
« T'attends quelqu'un ? demande Charly.
- Absolument pas. »
J'hésite, un peu ahuri.
« Ben, va ouvrir », m'enjoint-il.
Alors que je traverse le couloir, je l'entends faire une plaisanterie depuis la cuisine, à propos des rendez-vous galants, et ma sœur rit.

J'ouvre, et j'écarquille les yeux en voyant sur le pas de ma porte une femme policier, en uniforme.
« Oh… Bonjour, Madame. »
Elle est accompagnée de deux collègues masculins. Je leur souris du mieux que je peux, un peu décontenancé. Aucun des trois ne me rend mon sourire.
« Est-ce qu'il y a un problème dans l'immeuble ? questionné-je, déjà inquiet.
- Vous êtes Monsieur Vlasák ? »
Comme d'habitude, mon patronyme se retrouve tristement écorché, mais je ne relève plus depuis le temps.
« Oui, c'est bien moi. Vous tombez un peu mal pour me parler, pardon, je suis en train de cuisiner. Mais si vous voulez, entrez, je fais des gaufres, vous aimez les gaufres ? »
La policière dévisage l'un de ses compagnons. Elle semble étonnée.
« C'est une blague, c'est ça ? » dit le troisième agent de police.
Elle le fait taire d'un geste.
« Vous ne savez pas pourquoi on est là, Monsieur ? demande-t-elle. Pas du tout ? »
Je secoue la tête négativement. Je sens déjà une boule d'angoisse dans mon ventre, je ne comprends pas ce qui se passe.
« Monsieur Vlasák, vous êtes en état d'arrestation, il va falloir nous suivre. »
J'ai l'impression que le monde s'effondre autour de moi.

La policière me dit autre chose, mais je n'entends rien, mes oreilles bourdonnent soudain, et une douleur aiguë me perce le crâne de part en part, à tel point que je m'accroche au chambranle de la porte pour ne pas vaciller.
La vague passe, ne me laissant que confusion et angoisse, et le début d'une migraine que je devine déjà intense.
« Pardon, balbutié-je, vous pouvez répéter, s'il vous plait ? Je n'ai pas bien entendu.
- Nous avons un mandat d'arrêt contre vous, reprend patiemment l'officier de police Vous devez nous suivre.
- Maintenant ? soufflé-je misérablement.
- Oui, maintenant. »
Je perds pied. Je pense stupidement au gaufrier encore branché, à la pâte à gaufre qui va être gâchée – il faut absolument que je la mette au frigo – , je pense à Charly et à ma petite sœur qui sont dans la cuisine, je les entends rire et bavarder de là où je suis. Oh mon dieu, Dani…
La femme policier m'explique patiemment que je peux emmener quelques affaires.
« Prenez des chaussons, conseille-t-elle, parce qu'ils vont vous retirer vos lacets durant la garde à vue, et ce ne sera pas pratique de garder vos chaussures. »
Elle est gentille, cette femme. On dirait qu'elle est surprise de m'avoir en face d'elle, comme si elle s'était attendue à autre chose. Elle parle doucement, j'ai l'impression qu'elle fait ce qu'elle peut pour me ménager, mais je suis incapable de lui répondre quoi que ce soit tant mon cerveau est sens dessus-dessous.
Est-ce que ça va être comme dans les films violents qu'on voit tout le temps à la télévision ? Est-ce qu'ils vont me mettre des menottes ? L'un des agents masculins a commencé à débiter rapidement un charabia incompréhensible à propos de ce que j'ai le droit de faire. J'entends qu'il parle d'avocat. Est-ce qu'il faut que j'aie un avocat ? Dans les films les gens en demandent toujours un, moi je ne connais pas d'avocat, que va-t-on faire ?

C'est totalement absurde.
J'aimerais expliquer à cette policière qui a l'air si gentil que c'est un malentendu, que je ne peux pas venir avec eux, lui faire comprendre que c'est une erreur, c'est impossible, que je ne peux pas laisser ma sœur toute seule comme ça, et Charly, que va-t-il faire ?
Mais je n'arrive pas du tout à parler.
Dans un effort terrible, je parviens à articuler finalement une question : « Pourquoi ? »
Les trois policiers me dévisagent avec surprise.
« Pourquoi vous m'arrêtez ? » répété-je.
C'est la femme qui me répond, après un léger silence.
« Pour meurtre. »

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Une petite brise typique de printemps, tiède et agréable, berce les draps désormais secs sur le fil à linge improvisé, tendu entre deux arbres de la cour d'école.
Michonne s'est amusée du nombre de lessives que je faisais chaque semaine, déclarant qu'elle n'avait jamais vu aucun survivant de la fin du monde aussi scrupuleux quant à la propreté de ses habits. J'ai rétorqué qu'il s'agissait de laver nos draps cette fois. C'est tout de même plus agréable de dormir dans des lits propres.
Je plie soigneusement chaque taie, chaque drap, et les dispose dans le panier à mes pieds. J'essaie de me concentrer pour ne pas écouter les gémissements en provenance du grillage, à une dizaine de mètres à ma gauche.

Ce matin, Madame Hermann, qui était la première levée, en a compté dix, c'est à dire trois de plus que la veille. Même en nous faisant discrets, c'est inévitable : pour peu qu'ils aient entendu un bruit, même infime, ou aperçu ne serait-ce qu'une brève silhouette, les rôdeurs de passage viennent automatiquement se coller à la grille. DE temps en temps, Charly les achève à coups de couteau, et les traine plus ou moins sur le côté, avec la même désinvolture que s'il arrachait les mauvaises herbes de son jardin. Mais j'ai l'impression qu'ils viennent plus nombreux au fil du temps.
Ma hantise est qu'ils arrivent un jour en nombre suffisant pour enfoncer le grillage. Plus j'y pense, plus je me rends compte que cette école n'est pas un endroit sûr sur le long terme. Charly, Hermann et Michonne sont du même avis. Mais pour le moment, personne n'a de solution de rechange.

Une fois ma lessive rangée, je prends le panier dans les bras et repars en sens inverse vers le bâtiment. Mais j'ai le malheur de laisser mon regard trainer en direction du grillage. Je me fige en apercevant un mort-vivant qui n'était pas là ce matin.
C'est – ou plutôt c'était – un petit garçon à peine plus grand que Danica. Tout l'avant de son teeshirt est maculé de sang noirâtre et sa gorge est mutilée si profondément que sa tête brinqueballe sur ses épaules, comme si elle allait se décrocher d'une minute à l'autre. Mais cette horrible blessure ne semble pas l'incommoder, il ouvre et referme les mâchoires, ses petites dents tristement ébréchées venant mordre inlassablement les mailles du grillage. L'unique main qui lui reste – son autre bras est absent, sa manche pend dans le vide – est agrippée au fil de fer. Il a tant gratté pour se frayer un chemin au travers qu'il s'est brisé les doigts jusqu'à les coincer.

Comme à chaque fois que j'ai la mauvaise idée de fixer un mort trop longuement, je me sens nauséeux et profondément mal.
Si j'avais le courage et la force morale d'un adulte normal, j'irai chercher une arme et je libérerais ce pauvre petit garçon de ses souffrances. Mes compagnons ont beau affirmer que ces êtres morts ne sont plus humains et n'ont plus un gramme d'âme, moi je suis persuadé qu'ils souffrent, et qu'on devrait faire quelque chose pour eux. Mais je suis incapable d'achever un mort volontairement, il n'y a que lorsqu'ils me mettent directement en danger que j'ai le cran de les frapper.
Je ne peux plus détacher mon regard de cet enfant.
Comment ai-je pu me réjouir aussi stupidement, aussi égoïstement, il y a quelques minutes à peine, satisfait à l'idée d'avoir si bien plié mon linge et de dormir dans des draps frais ce soir, alors qu'à quelques mètres seulement, un tout petit bonhomme a passé des heures debout contre ce grillage, à casser ses propres doigts de dépit, en ne cessant pas une seconde de pousser des gémissements déchirants ?
Les larmes qui me sont progressivement montées aux yeux débordent maintenant et coulent sur mon visage.
Qu'est devenue l'humanité ?
Plus terrible encore : que va-t-elle devenir ?

« Bon Dieu, combien de fois je devrais vous répéter de pas sortir sans arme ? »
Je m'essuie les yeux et les joues en catastrophe, mais c'est déjà trop tard pour espérer cacher mes larmes à Michonne.
« Merde, ça va pas ? s'inquiète-t-elle lorsqu'elle me voit me retourner. Qu'est-ce qui vous arrive ? Vous êtes pas blessé ?
- Non non, c'est pas moi, tenté-je d'expliquer, la gorge nouée. C'est seulement… C'est parce que j'ai vu… »
Faute de parvenir à m'exprimer correctement, je tends le doigt vers l'enfant mort-vivant.
« C'est le petit qui vous met dans cet état-là ? »
J'acquiesce.
« Vous voulez que je m'en occupe ? »
Je fais oui de la tête, encore plus pathétiquement.

Sans discuter davantage, elle se dirige droit vers le grillage. Contrairement à moi, Michonne se promène armée, pas juste dehors, mais absolument partout. Elle a trouvé une grande et large serpe dans une remise à outils, et en a fait sa nouvelle arme de prédilection, après s'être bricolé un système d'attache pour la porter commodément à la ceinture de son nouveau pantalon, un treillis flanqué d'une multitude de poches.
Pour parfaire l'imitation, nous avons dû faire porter ses vêtements au cadavre qui devait jouer son rôle et il lui a fallu refaire toute sa garde-robe, même les chaussures. Inévitablement, elle s'est vue contrainte de piocher ses nouveaux habits sur des morts, mais j'ai insisté pour tout laver à fond, jusqu'à ce que plus une once d'odeur de décomposition ne subsiste. Je lui ai également donné ma chemise de rechange, qui était de toute façon trop large pour moi. Je constate qu'elle vient de compléter sa tenue avec une veste kaki, visiblement issue des affaires abandonnées par les militaires.
Elle a attaché son épaisse masse de dreadlocks, auparavant retenues par un bandeau, en une large queue de cheval. Son visage, désormais entièrement dégagé, semble encore plus impressionnant, son profil net et acéré, son expression dure, résolue. Un fer de lance en forme de femme.

Sans la moindre hésitation, elle abat la pointe de la lame en plein milieu du crâne du garçon. Le geste est si rapide que je n'ai même pas eu le temps de détourner le regard.
Le petit corps s'affale le long de la grille, ses doigts entrainés sous le poids se décrochent des mailles et il finit par s'affaisser sur le sol, définitivement immobile.
Michonne répète son attaque immédiatement sur le rôdeur suivant, et, d'une série de gestes parfaits et rapides, abat au sol tous les morts restants.
« Ça va mieux ? »
Je renifle, frottant mes yeux contre ma manche.
« Désolé… »
Je ne sais même pas si je m'excuse d'avoir été trop lâche pour me charger moi-même de faire le ménage, ou bien hypersensible au point de m'être mis dans un état pareil à la simple vue d'un mort inconnu.
« Vous n'êtes vraiment pas fait pour ce monde-là, commente-t-elle.
- Désolé.
- C'est rien. Mais putain, faites-moi plaisir, prenez une arme pour sortir la prochaine fois. C'est pas avec votre corbeille de linge que vous allez pouvoir vous défendre si un de ces machins vous attaque. »

Je me rends seulement compte que j'ai toujours le panier dans les bras, mes mains crispées dessus.
« À ce sujet, dis-je pour changer de conversation, vos draps sont propres. Je vous fais votre lit si vous voulez.
- N'exagérez pas, je suis pas à l'hôtel. Posez-les juste sur le bureau, ce sera déjà très gentil. »
C'est à ce moment-là que j'aperçois le sac qu'elle porte en bandoulière.
« Qu'est-ce que vous faites avec ça ?
- En fait, à la base, je venais pour vous avertir, histoire que vous me cherchiez pas partout.
- M'avertir de quoi ?
- Je sors, déclare-t-elle tout simplement.
- Sortir ? Mais… mais où ? Pourquoi ? balbutié-je, immédiatement anxieux.
- Nulle part en particulier. N'importe où. Pour m'aérer. Marcher un peu.
- Votre jambe…
- Va beaucoup mieux, termine-t-elle. Et justement, c'est le moment pour refaire de l'exercice. J'étouffe, ici, j'ai besoin d'aller me balader. »
Elle me dévisage comme on le fait avec les enfants.
« C'est pas une façon déguisée de vous fausser compagnie, Jon. Je vais revenir.
- Je sais bien, mais tout de même, seule comme ça… C'est dangereux.
- Dit le type qui se balade dehors tout seul avec même pas un cure-dent pour se défendre, rétorque-t-elle, presque amusée. Vous croyez que je ne suis pas assez grande pour aller où je veux ?
- Non ce n'est pas… Vous êtes… » Je trébuche sur l'écueil de ma propre goujaterie. Cette femme est suffisamment forte et capable pour se passer d'escorte. À l'inverse de moi, d'ailleurs.
« Vous avez raison. Pardon.
- Venez avec moi si vous voulez. »
Sa proposition me cloue sur place.
« Vous aussi ça vous fera du bien de sortir un peu, affirme-t-elle. De prendre l'air. Vous pourrissez, ici, à rester enfermé. »
Elle a peut-être un peu raison, ce serait agréable de marcher, de voir autre chose que l'école. J'ai très envie de répondre oui, mais…
« Je ne peux pas sortir sans le dire aux autres.
- Et bien allez leur dire, rétorque Michonne. Je vous attends là.
- Charly ne me laissera jamais aller où que ce soit sans lui, c'est bien trop dangereux dehors.
- J'emmène pas Charly, dit-elle tout net.
- Il veut toujours m'accompagner, c'est pour me protéger, vous savez que j'en suis incapable. »
Elle fronce les sourcils.
« Est-ce que vous pensez une seule seconde que vous allez être en danger avec moi ?
- Non. Mais lui va le penser.
- Moi je m'en fous de ce qu'il pense. L'important c'est ce que vous vous pensez. Si vous avez envie de sortir, vous n'avez qu'à venir, je promets de vous ramener en un seul morceau. »
J'hésite, pesant le pour et le contre. Ma lessive est sèche et pliée, j'ai rempli mon programme officiel de la journée. Ça ne lésera personne si je prends un peu de temps pour moi seul et si je fais les lits plus tard.
« Juste une petite promenade, dit-elle. On sera revenus dans une heure.
- Mais les autres… », tenté-je.
Elle me coupe, presque autoritairement.
« Jon, la seule personne qui vous empêche de sortir, c'est vous-même. »
Elle a raison, découvré-je soudain.
Danica fait la sieste et ne se réveillera pas avant au moins deux heures. Madame Hermann relit l'œuvre complète de Nietzsche et ne désire pas être dérangée. Charly est en train de faire je-ne-sais-quoi je-ne-sais-où et n'a certainement pas besoin de moi.
L'unique chose qui me retient c'est ma propre angoisse.
« Je vais leur laisser un mot. »

.

.

Lorsque je passe de l'autre côté de la grille de l'école, me retrouvant soudain dans la rue – symboliquement hors du périmètre de sécurité du groupe – j'ai une drôle de sensation de trouille et de satisfaction mêlées. J'ai l'impression d'être un enfant qui échappe à l'autorité parentale, et va faire l'école buissonnière.
« Par là-bas ? » propose Michonne. Elle tend le bras en direction de la campagne que l'on aperçoit depuis les fenêtres : des champs, des haies, quelques rares petits bois, une ferme au loin.
J'acquiesce et lui emboite bientôt le pas.

Il fait un temps superbe. Nous longeons une allée plantée d'arbres fruitiers magnifiquement en fleurs, des pommiers je crois. Le parfum est magique. J'espère que nous repasserons là au retour, je pourrai faire un bouquet de branches, ça ravira Dani.
Nous marchons un petit moment en silence, chacun goûtant de son côté la beauté du printemps, chacun perdu dans ses pensées. Les miennes sont légères, pour une fois.
Il me semble que Michonne aussi apprécie. Au fur et à mesure de la promenade, elle paraît se détendre. Je le lui fais finalement remarquer.
« Ouais, approuve-t-elle. Ça fait du bien de sortir. J'en pouvais plus de rester dans cette école. Je supporte pas de voir tous les dessins d'enfants, c'est trop malsain.
- Charly aussi a horreur de ça.
- Et ben, pour une fois qu'on est du même avis.
- On ne dirait pas au premier abord, mais il n'est pas aussi dur qu'il en a l'air, défends-je mon ami. En fait, c'est un vrai cœur d'artichaut, et il adore les enfants.
- Ah bon ?
- Oh oui, vous devriez le voir avec Danica : un vrai papa-poule. Un peu trop d'ailleurs.
- C'est à dire ?
- Parfois, Madame Hermann et moi-même trouvons qu'il est trop… permissif, vous voyez ? Il est incapable de lui dire non, elle en fait ce qu'elle veut. C'est chouette pour elle, mais pas très pédagogique. Mais quand on lui fait remarquer, il dit qu'il préfère être officiellement l'adulte cool, et nous laisser faire le sale boulot. »
Michonne a un sourire en coin.
« La technique Bon flic Mauvais flic. On utilisait ça aussi avec mon fils. Est-ce que j'ai besoin de préciser que c'était moi qui faisais la méchante ?
- Pourquoi ça ne m'étonne pas ? » plaisanté-je.
Elle m'envoie une bourrade dans les côtes.
« Horrible personnage, rit-elle. Dites tout de suite que je fais peur !
- Hey, protesté-je, ne faites pas semblant d'être offusquée, vous adorez ça. »
La conversation se poursuit avec humour.
À ma grande surprise, Michonne commence à me parler de son petit garçon. Fasciné et ému, je la laisse égrener les souvenirs tendres et heureux d'une époque désormais morte, les petites anecdotes amusantes de cette vie de famille qui a pris fin brutalement. De toute évidence, son fils André était plus turbulent et espiègle que ma sœur, et il lui fallait une figure d'autorité d'une autre trempe que la mienne.
La mère qui se dévoile derrière la guerrière est profondément touchante, Michonne semble en transe, comme transportée, de retour là-bas.

J'aimerais lui poser enfin la question. Lui demander comment il est mort. Parce que plus j'apprends à connaître Michonne, plus je comprends que sa dureté, son mutisme, ne sont que les manifestations de l'immense poids qui pèse sur elle, un chagrin lourd comme une montagne. Et qu'elle pourrait s'en libérer en se confiant.
Mais je me retiens. Si notre jeune amitié a pu prendre forme, c'est parce que nous avons tous deux senti d'instinct que rien ne devait être brusqué, et surtout pas le dialogue.
Elle me le dira quand elle le voudra.

Tandis que nous discutions, nous avons parcouru un bon bout de chemin. Après avoir longé plusieurs champs, nous sommes parvenu jusqu'à un petit bois, où se trouvait un sentier que nous avons suivi au hasard.
Nous ne tardâmes pas à entendre un léger frémissement d'eau, qui nous mena jusqu'à un ruisseau, que nous accompagnâmes un peu dans sa route. Le petit cours d'eau finit par déboucher sur un vaste étang, bordé d'ajoncs et, un peu plus loin, d'une rive en pente douce tapissée de galets.
Michonne marche jusqu'à l'eau, faisant rouler les pierres sous ses semelles, avant de se baisser et d'en prendre une.
« Vous êtes bon en ricochets ?
- Absolument pas, avoué-je.
- C'est super facile. Il faut faire comme ça. »
Elle m'explique la technique, en joignant le geste à la parole. Le galet poli file au ras de l'eau, dans une succession de rebonds.
Comme je pouvais légitimement m'y attendre, ma première tentative se solde par un échec cuisant : une bille de plomb n'aurait pas coulé davantage à pic. Toutefois, je persévère et, au bout de quelques minutes, suis récompensé de mes efforts par des suites de ricochets qui commencent à ressembler à quelque chose.
Mais au final, je me rends compte que je préfère scruter le sol à la recherche des galets les plus aérodynamiques, pour les donner ensuite à Michonne, laquelle se charge de battre des records.
C'est seulement après être parvenue, grâce à un lancer d'une force et d'une précision admirables, à propulser un projectile jusqu'à l'autre rive de l'étang, qu'elle met fin au jeu.

Elle s'assied, souriante, et se laisse aller en arrière, s'allongeant sur les pierres lisses.
« Ça fait du bien, déclare-t-elle, ramenant ses mains derrière la tête, yeux fermés. Un putain de moment qui soit pas la foutue fin du monde. Ça repose. »
Je m'assieds non loin d'elle.
« Le calme, la quiétude, sont choses qui dépendent plus des dispositions intérieures de l'esprit que des circonstances extérieures et l'on peut les goûter même au milieu d'une apparente agitation. »
Michonne ouvre un œil.
« C'est de qui ?
- Alexandra David-Néel.
- Je crois bien qu'après tout ce que j'ai vécu ces derniers mois, je ne serai plus jamais calme intérieurement, même si je peux en donner l'image.
- Je sais. Moi aussi. J'ai l'impression que maintenant, pour être capable de dormir normalement, il faut être devenu soit complètement fou, soit totalement inhumain.
- Alors si c'est ça, ça va, dit Michonne. Ça veut dire qu'on a encore de la marge, vous et moi. J'ai encore un peu de cœur, et vous un peu de cervelle, on va peut-être s'en sortir tous comptes faits. »
Elle parvient à en sourire, et moi aussi. Puis son visage redevient grave.
« Par contre, le Gouverneur, lui, vous pouvez me croire, il n'a aucun problème de sommeil. Il est gagnant sur les deux tableaux : complètement timbré, et plus rien de civilisé. »
Le bien-être que je ressentais vient de s'assombrir soudainement. Rien qu'à la mention de ce nom. Le Gouverneur. Je ne sais presque rien de lui, mais le peu que j'en sais suffit à nourrir mon angoisse. Un homme dont Michonne elle-même a peur ne peut que me terrifier. Il est à mes yeux une sorte de Croquemitaine pour adultes.

« Il avait une fille, déclare soudain Michonne.
- Pardon ?
- Blake. Il a eu une petite fille, sa propre fille, là-bas à Woodbury. Et ce qu'il en a fait… »
Elle s'arrête, sa main contre ses lèvres. Son regard cherche le mien. Je me dis alors qu'elle ne va pas continuer. Mais j'ai tort.
Le moment est venu pour elle de me raconter.

Elle reprend tout depuis le début. Depuis son arrivée à Woodbury. Et elle me dit tout. Je pensais qu'elle allait parler de cette fillette, mais au lieu de ça, elle me parle d'elle.
Elle me dit ce qu'il lui a fait.
Je n'ai pas de mot pour le répéter. J'arrive à peine à croire qu'elle-même parvienne à en trouver pour me le dire.
Cette fois, ma main n'a pas de peine à prendre la sienne, elles se trouvent instinctivement et ne se quittent plus, soudées l'une à l'autre tout le temps que durera son récit. La mienne tremble, mais plutôt mourir que de lâcher sa main.
Au bord de cet étang si paisible où à peine quelques minutes plus tôt nous avions joué ingénument à faire des ricochets, Michonne raconte, et l'obscurité tombe sur nous en plein jour.
Je sais maintenant pourquoi elle ne sera plus jamais calme. Ce qui l'a traversée était comme une tempête noire, et a tout dévasté à l'intérieur. Tout ce qu'elle peut pour l'instant faire pousser au milieu de ce champ de ruines pour tenir debout, c'est de la colère.

Elle finit par me lâcher, et je me rends compte qu'elle a cessé de parler.
L'horreur est passée sur nous comme une vague. Ça n'a probablement duré qu'une poignée de minutes, pourtant j'ai mal au dos, et froid, comme si j'étais resté assis là des heures sans bouger.

« Quand j'ai réussi à m'échapper, reprend-elle, je suis allé dans son appartement, pour récupérer mon sabre. Au fond du bureau, il y avait une seconde pièce. Là, il y avait un mur entier tapissé d'aquariums, dans ces aquariums, il y avait des têtes qui flottaient. Des têtes vivantes. Vous comprenez ce que je veux dire ? »
Je hoche la tête, saisissant parfaitement. Des têtes coupées sur des cadavres réanimés. Tant que le cerveau n'est pas détruit, même une tête continue à réagir indépendamment de son corps.
« Mais… pour quoi faire ?
- J'en sais rien, dit-elle. Il n'y avait que ces aquariums, éclairés de l'intérieur, dans cette pièce sombre. Ça et un fauteuil face à eux. »
J'essaye de m'imaginer la scène. Cet homme, ce monstre, assis, des heures durant peut-être, perdu dans la contemplation de ce spectacle macabre, dans une parodie immonde de téléspectateur fou, regardant – quoi ? Ses victimes ? Ses trophées de chasse ? Ses anciens compagnons ?
« J'avais pas envie que ma tête devienne le poisson suivant de sa collection, reprend Michonne. J'allais repartir, et j'ai entendu un bruit, comme un grattement, un cliquetis. Il y avait une petite trappe au fond, une espèce de placard. Et à l'intérieur… il y avait une petite fille. »
Je pousse un hoquet malgré moi.
« Elle avait un sac sur la tête, et était attachée, ce que j'ai entendu c'était des chaines. Mais quand j'ai enlevé le sac, elle était morte.
- Quoi ? Comment ça ?
- C'était sa fille, sa propre fille, morte et revenue ensuite. Il la gardait là, enfermée, secrètement. Ne me demandez pas pourquoi.
- Qu'est-ce que vous avez fait ?
- Ce que je devais faire pour cette gamine. Je l'ai achevée. C'était la seule chose à faire. »
Je ravale ma salive, péniblement. Elle a raison, bien sûr, mais je n'aurais jamais été capable de l'imiter, d'exécuter une enfant, c'est un acte bien au-delà de mon piètre courage. Même Charly n'arrive qu'à grand peine à s'en prendre aux rôdeurs enfants lorsque nous en croisons, et seulement s'il y est irrémédiablement forcé.
Si mes mains devaient frapper une petite fille morte, je me dégoûterais tant que ces mains ne pourraient plus toucher ma petite sœur vivante.

« Je ne l'ai pas fait pour me venger, éprouve-t-elle alors le besoin de se justifier. Pas à cause de ce qu'il m'a fait. Je ne lui aurais pas fait de mal si elle avait été vivante.
- Bien sûr que non, dis-je immédiatement. Je le sais parfaitement.
- Mais lui, c'est ce qu'il croit. Dans sa tête, dans son esprit dérangé, j'ai tué sa fille. Pour me venger. Le punir. C'est pour ça qu'il va me poursuivre, jusqu'en enfer s'il le faut. Il ne me laissera jamais en paix pour ça. Ça ne peut plus finir que par la mort de l'un de nous deux. »

Je sais, à cet instant, qu'elle a raison, et j'en conçois une profonde tristesse.
Pour la première fois de toute mon existence, je me rends compte que je souhaite sincèrement la mort d'un autre être humain. C'est terrible, et je me fais l'effet d'être devenu un monstre, mais après ce que cet homme lui a fait, je comprends que Michonne ne puisse désormais plus vivre normalement, pas dans un monde où elle sait que le Gouverneur existe.
L'un des deux va mourir, et je ne veux pas que ce soit elle.
Je me rends alors compte que je viens de le dire à voix haute.
« Je ne veux pas que ce soit vous. »
Elle me dévisage un instant, et me fait un drôle de sourire.
« Ça tombe bien, moi non plus. »