11.

Soreyn jeta encore un coup d'œil par-dessus les caisses derrière lesquelles il s'abritait et replongea aussitôt derrière le fragile abri.

- Aldéran, on ne va pas y arriver si tu ne rouvres pas les portes de l'écluse ! Une fois le cargo reparti au fil du fleuve nous aurons des fenêtres de tirs pour les dégommer !

- Ah oui ? Et on fait comment ? Ce n'est pas vraiment comme retirer le bouchon d'une baignoire !

- C'est pourtant toi le plus proche, Général, intervint Jelka dans son oreillette. Prends l'échelle à ta gauche dès l'embranchement des containers, grimpe sur la colonne et tu n'auras plus qu'à galoper jusqu'aux piliers de la grue et des poids pour abaisser le levier !

- Non ! protesta Pryom. Ca va vous placer en plein dans leur ligne de mire !

- Je ne pense pas que le moment soit à discutailler. J'y vais. Jarvyl, tu es sur les échafaudages avec l'Unité Léviathan, couvre-moi !

- A tes ordres ! Dès que tu seras en position pour ton sprint, donne-moi le signal, nous ouvrirons le feu pour les occuper.

Depuis sa position, Talvérya bascula son oreillette sur une fréquence privée.

- Laisse-moi le temps de te rejoindre, Aldéran. Pour une course folle, je suis plus rapide et surtout bien plus jeune en temps Sylvidre !

- Pryom n'a pas de temps, jeta froidement le grand rouquin balafré. Trois des contrebandiers le prennent à revers et il est dans un cul-de-sac dans ce labyrinthe des containers !

Aldéran rangea son arme, contourna son container et aperçut l'échelle à quelques mètres et il escalada les échelons quatre à quatre.

Depuis un point d'observation, à plus d'un kilomètre de distance du site d'intervention, mais le viseur du fusil longue distance donnait une vision parfaite de la situation et de la position de chacun des agents du Général de l'AL-99 et de ce dernier d'ailleurs.

« On dirait qu'on tient une remarquable condition physique en dépit des ans. Et pourtant, vu l'accident, je suis sûr que tu n'es pas optimum. Mais sous peu, tu le seras redevenu. Je sens que ça vraiment devenir intéressant. Tu ne fais décidément jamais les choses à moitié, Général, j'aime ! ».

Aldéran prit une bonne inspiration.

- Je suis en place, Jarvyl. A trois, je fonce !

- Nous sommes prêts à assurer ta progression, Aldéran.

Aldéran se concentra un instant de plus puis fonça, galopant sur les toits des containers pour parvenir à la manette qui était son objectif et qui était la seule chose qu'il voyait, totalement insensible à tout ce qui l'entourait, n'entendant même pas les tirs des contrebandiers et de ceux de l'Unité Léviathan.

Parvenant au levier, Aldéran sauta jusqu'à sa hauteur, referma sa main sur le manche et l'abaissa en usant de tout son poids pour le faire basculer.

Les portes de l'écluse s'ouvrant, l'eau se libéra, obligeant le bateau cargo à poursuivre sa route et donc dégageant de sa masse la vision des Unités de l'AL-99.

Et Aldéran se joignit à ses agents pour finir de circonvenir les contrebandiers.

- Maintenant, tous, retour à l'AL-99 pour le débriefing, intima-t-il en fin d'après-midi.

Le snipeur démonta son fusil, le rangea et le remit à son épaule avant de se replier lui aussi.


Sortant de la douche, Aldéran s'était séché avant de s'approcher d'un des grands miroirs fixés au mur. Il avait passé deux doigts à son cou, là où Odhel l'avait mordu et bien qu'il ne subsiste aucune trace, il lui semblait toujours en sentir la brûlure, à voir les perforations qui avaient marqué sa peau durant tant de jours ! Il fixa ensuite ses mains où là aussi il n'y avait plus un pansement, mais là aussi la douleur revenait à son esprit en même temps que la terreur ressentie quand il avait bien évidemment vainement tenté de briser le cercueil, ignorant encore toute la terre qui le séparait alors de la surface !

Glissant sur le carrelage, Aldéran se sentit longuement trembler.

- Odhel, Thyèze et toi êtes repartis, j'étais sur le pont d'envol des visiteurs, mais c'est comme si tu étais toujours en moi. M'aurais-tu pris plus de sang que tu ne le pensais malgré tout, est-ce que à ta décharge tu m'aies malgré tout légèrement Initié ? Une légère influence de vampire dans mon héritage humano-surnaturel, il ne manquerait plus que cela, misère !

Se reprenant, il se releva, repassant sous la douche pour rincer la sueur qui avait couvert son épiderme, et s'épongea à nouveau avant de sécher ses mèches incandescentes.

- Ayvi, il me tarde que tu reviennes de cette énième session de conférences de profileurs. Tu me manques et l'appartement est bien trop vide. Je crois que je vais recommencer à adopter des poissons rouges ou un des bébés de Mia-Kun II chez Skyrone !

Aldéran passa son dressing en revue, toujours nu comme un ver, et choisissant sa tenue pour la journée à venir.

- Un nouveau jour, totalement sans surprise. Je sens que je vais m'ennuyer. Mais peut-être que je pourrai passer un peu de bon temps à La Bannière de la Liberté, que Doc a léguée à Kaïra. Ce quartier tellement mal famé, ma Drixie me manque…

Un sourire se dessina sur les lèvres d'Aldéran.

- Le chiot qui est nourri par une chienne tout juste mère, une chienne elle aussi, je pense l'appeler Drixie elle aussi, en hommage…

- Si tu n'as pas faim pour mes pains perdus, c'est que tu n'es pas bien, Aldie.

- J'essaye d'aller mieux, papa, je t'assure. Mais si je repense directement à ce cercueil je perds à nouveau tout contrôle sur moi-même, comme cette nuit-là… Et j'ai ressenti cela dans la salle de bain…

Albator se figea.

- Tu as senti Odhel en toi, encore ? Il t'a donc influencé bien plus qu'envisagé ?

- Je n'aurais jamais dû te parler de mes sensations de partage passées, s'attrista son fils roux, assis au haut comptoir de la cuisine ouverte. Tu devrais repartir, l'esprit plus libre, au lieu d'être là à veiller sur moi et à mes éternels troubles qui me mettent à terre…

- Tu t'es relevé, Aldie, assura le pirate à la chevelure de neige. Tu as repris ta vie en mains. Tu vas mieux, oh oui, Aldéran ! Il est normal que tu aies des rechutes, un tel traumatisme… Mais elles seront de moins en moins nombreuses, avec le temps. Tu as surmonté ce que Kestin Wolpar t'a infligé… Tu te relèves toujours, mon enfant !

- J'essaye, papa, simplement. Mais plus ça va, plus c'est dur… J'ai beau avoir le sang de Saharya mes cheveux commencent à grisonner sous mes colorations, mon corps ressent l'âge même si mon visage en porte très peu les marques, je crois que désormais je comprends entièrement ta position et tes décisions.

- Heu, Aldie, si tu veux manger avant d'aller au boulot, tu devrais cuisiner ton repas, moi je ne peux que te servir ton dessert ! Et je te signale au passage que j'ai faim !

- Décidément, quand ce ne sont pas mes gamins, c'est toi !

- Hérédité oblige !

Aldéran éclata de rire et se mit aux fourneaux.

- Essaye de ne pas me traverser de ton gravity saber avant que je ne te nourrisse ! ?

- Attends, pendant que tu cuisines, je vais le chercher !


Au soir, après une journée effectivement paisible à l'AL-99, Aldéran avait été boire quelques verres à La Bannière de la Liberté.

- Tes visites sont tellement épisodiques, quel sera le signal que tu ne reviendras plus jamais ? questionna Kaïra, l'associée à qui Doc Ban avait légué son bar.

Aldéran vida son verre.

- Aldie, c'est la bouteille de ma dernière bouteille de red bourbon… Et le jour où je n'en aurai plus, les clients iront vers le MBS de ton ami Octodian. Quel sera le signal ?

- Le jour où mon père partira avec l'Arcadia, pour son dernier voyage, le drapeau de La Bannière aura à être mis en berne. Ce sont ses directives.

- Je note… Ban ne m'avait pas affranchie de ces obligations pénibles, en me faisant signer les papiers de cessation… Aldéran, votre vie, celle de votre père, les pirates, je ne comprends pas bien mais ça m'attriste infiniment. Je ne veux pas mettre ce drapeau en berne !

- Ce n'est pas pour ce soir, si ça peut te rassurer. Et à moi aussi, j'ai à rentrer chez moi.

Aldéran régla son ardoise, se retira et monta dans son tout-terrain noir garé dans la cour intérieur du bar.

Aldéran stoppait à un feu rouge, patientant tranquillement, il vit soudain les signaux de signalisations changer, d'une façon un peu folle.

Et, dans la rue assez déserte du quartier mal famé où La Bannière de la Liberté avait été ouverte, le grand rouquin balafré vit une trentaine d'adversaires entourer son tout-terrain, dans la force de l'âge, aux armes diverses – blanche et de métal – et contre lesquels il n'avait aucune chance de s'en sortir !

- Non, pas ça, la seule configuration de situation où je suis totalement perdant…

Les agresseurs se rapprochant, Aldéran sortit de son tout-terrain, arme à la main, avec moins de balles dans le chargeur que d'ennemis, et trop d'adversaires à'affronter au corps-à-corps.

- Je suis là, on peut en découdre !