Merci shukrat, Eilonna, Laurine21, Nathea, Snapinou et patate tueuse pour vos reviews :)


Novem

Passons, passons, puisque tout passe

Je me retournerai souvent

Les souvenirs sont cors de chasse

Dont meurt le bruit parmi le vent

– Guillaume Apollinaire (Cors de chasse)


Albus Dumbledore triait les multiples papiers qui encombraient son bureau et tentait de songer à autre chose que Grindelwald.

Aurait-il fait les mêmes choix s'il s'était affirmé plus tôt, s'il ne s'était pas laissé aveuglé par Gellert ? S'il n'avait pas tué sa sœur ?

Il l'avait vaincu… Et si seulement Fawkes était capable de pleurer sur son cœur, alors peut-être que ces deux terribles chemins redeviendraient une seule route, la route qu'il avait perdue, la route vers le bien.

Et maintenant, sa fin approchait, et il laissait ses pions en place, seuls. Son plan allait-il se dérouler comme prévu ? Est-ce que Harry serait capable d'aller jusqu'au bout ? Comment se comporterait-il quand il apprendrait qu'il devait mourir ?

Est-ce que Severus serait capable d'aller jusqu'au bout ? Severus, cet homme à qui il avait confié sa vie et son plan ; à qui il faisait confiance, et qu'il ne comprenait pas. Severus, pour qui il n'avait jamais rien fait – oh, bien sûr, il était intervenu à son procès, mais uniquement pour servir ses propres intérêts. Severus, à qui il avait tout arraché, et qui s'était laissé faire.

Quelles étaient ses motivations ? Le garçon avait toujours semblé croire que l'histoire se répétait – il l'avait entendu aborder le sujet à de multiples reprises, quoique jamais directement avec lui. Si tel était le cas – y avait-il jamais eu un monde dans lequel Ariana vivait ? Existait-il un monde dans lequel Tom Jedusor choisissait Neville Londubat ? Y avait-il un monde dans lequel Gellert et lui étaient ensemble ?

Et il ne pouvait pas s'empêcher de se le demander – laissait-il Severus Snape se sacrifier à chaque fois ?

L'histoire lui avait glissée entre les mains ; il ne la contrôlait plus. Que pouvait-il faire, maintenant, pour changer ses actions ? Severus était perdu, et sa vie à lui, Albus Dumbledore, s'effritait déjà – usée qu'elle était de trop d'erreurs – parce qu'il n'avait jamais rien appris.

Il prit sa plume. Il n'avait plus de fils à tirer ; il avait des excuses à présenter, et l'espoir que Severus les accepterait. Il l'avait perdu car il l'avait trop manipulé ; à chaque geste qu'il faisait, il savait que l'âme de Severus se rétractait et le fuyait, persuadée d'être encore victime d'une manœuvre. Il n'avait pas la confiance de Severus. Il était un vieil homme fatigué, usé, empli d'erreurs, pétri de regrets ; et sa main noircie tremblait trop pour essuyer ses larmes.


Un serment de plus ou de moins – ça n'aurait pas dû avoir d'importance. Et pourtant, le poids du serment inviolable se faisait ressentir. Pourquoi Dumbledore n'avait pas la décence de les accompagner jusqu'au bout ? Pourquoi avait-il fallu qu'il touche cette bague ?

Il était tiraillé par trop de fils ; il voulait les sectionner tous, quitte à s'en effondrer là sur le sol.

La promesse à Dumbledore pesait. Vous devez être celui qui me tue ; c'était facile à dire, pour lui ! Ce n'était pas si simple, de lancer un sortilège impardonnable. Il ne l'avait pas fait depuis qu'il avait échangé un tatouage contre l'intégrité de son âme. Il ne pouvait pas tuer Dumbledore. Il voulait bien mourir, il voulait bien subir lui le Doloris, mais il ne voulait pas tuer – il ne recollerait jamais les morceaux de son âme s'il tuait de nouveau.

Pourquoi est-ce que Drago ne pouvait pas le tuer, lui ? Pour son âme, son âme ! Mais Dumbledore s'était-il jamais soucié de son âme, à lui, lorsqu'il avait dix-sept ans ? Que deviendrait-elle ?

Et puis Dumbledore ne se rendait pas compte ; il serait seul, lui, après l'avoir tué. Il n'y aurait plus un membre de l'Ordre du Phénix pour lui faire confiance. Minerva le regarderait avec dégoût, tous les enseignants de Poudlard – ce n'étaient pas des amis, mais… comment Dumbledore avait-il pu exiger cela de lui ? Comment vivrait-il chaque jour sous le poids du regard de Poppy, Minerva et de tous les autres ? Même Granger ne pourrait pas justifier ça, elle qui prétendait le défendre face au vide de l'esprit critique de Potter. Elle serait mise devant le fait accompli comme les autres ; elle serait révulsée de l'avoir un jour défendu. Elle ne reprendrait plus Potter de son insupportable ton d'institutrice aigrie : « Professeur Snape, Harry ! ». Non, même Miss Je-sais-tout ne verrait plus qu'un assassin. Parce que c'était ce qu'il était.

Mais plus que leurs expressions de répugnance, ce qui lui tordait la gorge, c'était la déception qu'ils ressentiraient.

Il serait seul avec un portrait et des instructions si secrètes qu'il n'était pas encore censé les savoir toutes.

Et puis il y avait le serment inviolable qui le liait à Drago. Même Narcissa le considérait comme un pion ! C'était pour cet enfant gâté qu'il devait se sacrifier ? Mais s'il ne voulait pas en assumer les conséquences, il n'aurait pas dû devenir mangemort !

Qui avait forcé Drago à prendre la marque ? Il pouvait le reprocher à ses parents, à son éducation, mais au final on est toujours seul à mériter son blâme ; s'il pensait qu'être mangemort serait comme ses petits duels avec Potter, c'était de sa faute de jeune arrogant. Était-ce à lui de payer l'erreur d'un autre ? Pourquoi Narcissa n'était-elle pas allée voir quelqu'un d'autre ? Bellatrix n'aurait-elle pas pu s'en charger ?

Quand on meurt d'un Avada Kedavra, la main qui le lance importe peu ; on meurt quand même, on meurt de la même façon. Il n'y en a pas un qui fait souffrir plus que les autres.

Mais non, Dumbledore voulait que ce soit lui, Narcissa voulait que ce soit lui ; qu'ils cèdent donc leur âme à sa place !

Et ce n'était pas la seule corde qui l'étranglait. Il y avait aussi cette mission maudite, qu'il savait importante au point d'y sacrifier sa vie.

Qu'est-ce qui valait la peine d'être à jamais celui qui disposait d'Albus Dumbledore ? Qu'est-ce qui justifiait l'impardonnable ?

Et s'il n'y avait rien ? S'il était fou, s'il était dérangé au point d'inventer des voix pour justifier tous ses crimes ?

Il savait qu'il réussirait à tuer Dumbledore. Mais le simple fait de réussir, c'était la preuve qu'il était aliéné, que son âme n'était pas rachetable, qu'elle était souillée pour toujours ; tuer ainsi, c'était haïr au point d'en tuer, c'était puiser de grandes réserves de magie. On ne pouvait pas réussir un sortilège de la Mort par accident, sur un malentendu.

Il fallait le vouloir, il fallait haïr ; pas haïr en général, mais détester l'idée même que la personne à bout de baguette était en train de vivre. On ne pouvait pas haïr l'inverse en cherchant à tuer la chose. Les sortilèges impardonnables voient toujours si la haine se trompe de cible.

Le vieil homme, il l'avait haï, oui, quand il était à l'école et qu'il donnait tout à ses si précieux Gryffondors ; un arbre pour Remus Lupin, l'impunité pour ses amis. Et lui ? Lui, on lui avait demandé gentiment de ne dire à personne que Lupin était un loup-garou dangereux, sans quoi l'on n'hésiterait pas à prendre des mesures. Qui avait-on félicité d'avoir eu des remords ? Potter. La plaisanterie des Maraudeurs n'avait pas été punie assez, et l'injustice qu'il ressentait encore ne pâlirait pas sous le passage du temps.

Et puis il l'avait détesté sur la colline, avec son mépris et son dédain. Il avait eu envie de les lui faire ravaler ce jour-là, oui, mais pas de le tuer.

Et il lui avait demandé sa vie et lui, il l'avait donnée parce qu'il savait que c'était sa mission, de rester la langue pendante obéissant aux pieds de Dumbledore.

Et il l'avait haï encore, de minimiser son chagrin, de lui faire entendre dans sa façon de ne pas lui offrir un seul mot de réconfort qu'il était réservé aux autres, que c'était de toute façon sa faute.

Il l'avait haï chaque fois qu'il lui avait dit qu'il ne pouvait pas occuper le poste de défense contre les forces du mal parce qu'il risquait de replonger dans de mauvaises habitudes. Et aujourd'hui que le poste maudit était à lui, sa victoire paraissait vaine une fois de plus, amère comme toutes les victoires qu'il décrochait. Il l'avait convoité tant d'années, et maintenant que le poste était à lui, Potter prenait plaisir à le défier, à l'humilier, comme son père ! Il gâchait chacun de ses cours. Les potions lui manquaient, Slughorn l'insupportait, l'idée de sa réserve dérangée le hantait.

Il avait haï Dumbledore pour chaque point injuste qu'il avait attribué à Potter et sa maison, pour le plaisir qu'il avait eu à l'humilier ainsi publiquement, les yeux pétillants de malice quand la coupe revenait à Gryffondor par un tour de passe-passe, par un arrangement du directeur qui semblait être pour tout le monde un tout est bien qui finit bien, mais qui n'était pour lui qu'amertume. L'injustice des Gryffondors était toujours noble, toujours pour la bonne cause.

Et puis il l'avait haï quand il avait aidé Potter à l'humilier encore une fois, devant Granger, l'autre dadais et même le ministre de la Magie. Cela le faisait rire, nul doute, que Black s'échappe sous ses yeux, qu'il se ridiculise devant Fudge, de lui faire miroiter un Ordre de Merlin dont le mirage tombait en poussière aussitôt. Et il l'avait su, il savait que cela allait arriver, et pourtant il devait endurer le sourire cruel de Dumbledore. C'était toujours complice pour quelqu'un et blessant pour un autre, le sourire d'un Gryffondor.

Il l'avait haï pour chaque compliment qu'il faisait de Potter ; c'était ça, le type d'élève qu'Albus admirait ? C'était ça qu'il fallait être pour mériter ses attentions et ses encouragements ? C'était Potter, médiocre en tout, incapable de créer quoi que ce soit, acceptable au mieux, piètre la plupart du temps, qui était l'élève modèle de Dumbledore ? Le garçon n'avait du talent que pour le Quidditch ! et pour cela, on lui avait permis d'outrepasser toutes les règles, Minerva lui avait acheté le meilleur balai sur le marché. Et c'était un scandale quand Lucius faisait un don à l'équipe des Serpentards ? Le détecteur d'inégalité des Gryffondors était décidément défectueux.

Et c'était de cet incapable dont s'était entiché Dumbledore ? Qui n'avait pas le moindre respect ni pour les règles ni pour les gens, et qui avait survécu en cours comme dans la vie avec de la chance et des amis plus brillants que lui ?

Il avait haï Albus de lui imposer ces leçons d'occlumancie ; il savait déjà qu'elles étaient vouées à l'échec ; Potter était trop fier de ses émotions si pures et puissantes pour jamais réussir à fermer son esprit. Et il avait redouté ce moment humiliant où Potter voyait son pire souvenir. Si seulement cela lui avait permis de réaliser à quel point son père était arrogant, à quel point ils étaient tous les deux vaniteux et pitoyables !

Il avait haï Dumbledore chaque fois qu'il s'était servi de Potter pour l'humilier. Il lui en avait voulu le jour où il avait fini par lui avouer que Potter devait mourir, et qu'il devait lui annoncer lui ; il avait pensé qu'il était méprisable, ce maître manipulateur en qui tout le monde voyait un héros et qui portait un masque bien à lui, celui d'un vieil homme bienveillant regorgeant de sucreries.

Et il l'avait blessé encore quand il s'était étonné ; « après tout ce temps ? », avait-il demandé. Qu'est-ce qu'il croyait, ce vieillard sénile ? Qu'il oublierait ? Il n'oubliait rien, lui ! Il restait fidèle à tout, et il gardait en lui chaque goutte de haine qui avait engorgée jour après jour la vase de son ressentiment envers Dumbledore.

Et maintenant qu'il devait le tuer il ne le haïssait plus.

Il bougeait automatiquement, mû par les serments et leur magie plus que par sa volonté propre, agacé de croiser Filius – il n'avait pas d'autre choix que de l'assommer. Qu'y pouvait-il, si quand il se réveillerait il le verrait pour toujours comme un assassin ? Ils n'échangeraient plus un autre mot civil. Et puis il finirait par le défier en duel avec Minerva, et il sauterait par une fenêtre – et il allait mourir sans que jamais Filius, ni personne, à part Potter qui allait mourir aussi, sache qu'il n'avait agi que sur les ordres de Dumbledore.

Et du serment inviolable.

Et de la mission.

Lovegood et Granger lui compliquaient la tâche ! Pourquoi lui fallait-il croiser tant de gens en chemin ? Cela ne changerait pas l'issue de ce qui devait être.

Et ses pas l'avaient mené quand même où il ne voulait pas être – c'était trop tôt – ; il ne voulait pas tenir sa promesse. Il leva sa baguette et la barrière qui protégeait l'accès à la tour vola en éclats. Il vit Greyback et Bellatrix – il vit Drago, pâle et terrifié, et Dumbledore, contre la rambarde, à peine capable de se tenir debout. Le travail était presque déjà fait ! N'aurait-il pas pu se fatiguer un tout petit peu plus ?

Potter devait être quelque part – sous sa maudite cape d'invisibilité, certainement.

Il ne sentait rien, il n'entendait qu'un bruit blanc qui grondait à ses oreilles. Il écarta Drago et son cœur se noya dans la dernière supplication de Dumbledore, et c'était tout ce dont il avait besoin pour s'étouffer sur sa haine, c'était juste assez pour que l'une de ses barrières d'occlumancie s'effondre, juste assez pour qu'il le déteste d'oser lui demander de le tuer alors qu'il était déjà si faible, alors qu'il était déjà désarmé, alors que les mangemorts étaient là déjà qui auraient pu le faire, alors que Potter le regardait sans comprendre encore…

Toute la haine qu'il avait accumulée au fil des ans envahit sa magie alors qu'il traçait l'éclair dans l'air, et qu'il disait les mots que même une mission ne peut pardonner.

Son souffle trop haché avait fait chanceler sa diction sur les mots de l'Avada Kedevra, mais le jet de lumière jaillit quand même et frappa Dumbledore en pleine poitrine ; et Dumbledore resta suspendu, comme une marionnette de chiffon envoyée dans les airs, puis il tomba, tomba, tomba de la tour, et le cœur de Severus se tordait, tordait, tordait d'horreur dans sa poitrine en le voyant chuter comme un pion.


J'espère que ce chapitre vous a plu et que Dumbledore vous paraît un peu plus nuancé – dans le prochain chapitre, on arrive au tome 7. :)

Las/ys