Lucas se sentait bien. Il était au chaud et sous ses yeux se dérobaient des phrases, des mots et des textes. Il aimait sentir tout son corps se tendre sous l'adrénaline alors que la chute, le rebondissement ou le mystère atteignaient son comble. Il aimait l'odeur du papier et de l'encre. Il aimait ces mots recélant de sentiments si intense et si doux, pourtant. Il aimait se sentir coupé du monde. Juste lui. Juste lui et son livre. Il pouvait oublier la faim, le froid et la douleur quand il lisait. Parce qu'il n'était plus.

Il n'y avait que Mme Bovary et ses frasques amoureuses. Il n'y avait que lui, spectateur particulier de la descente d'Etienne Lantier dans les entrailles de la terre. Il n'y avait que lui pour assister aux Huits clos dramatiques et éternels. Que lui pour plaindre et compatir aux pestiférés de Oran. Que lui pour suivre avec exaltation le parcours cahoteux et lumineux de Nivard de Chassepierre.

Et il s'évadait ainsi chaque fois qu'il le pouvait. Entre deux clients. Entre deux coups de ceinture. Entre deux crises de larmes.... Mais cela faisait tellement longtemps qu'il n'en avait plus versées.

Pourtant quand la porte s'ouvrit et que Dan et Nathan entrèrent, il se crispa. Pour une raison qu'il ne comprenait pas encore, voir Karen derrière les deux hommes le soulagea légèrement. L'homme le plus vieux, son père, semble-t-il, paraissait gêné et anxieux. L'autre était juste terriblement pâle. Lucas ne posa pas son livre et ses doigts se crispèrent sur ses pages. Du coin de l'œil, il les détailla, curieux de nature. Il était fier de sa curiosité, juste parce qu'elle était toujours là. Il n'avait pas réussi à lui ôter.....

-Lucas, souffla Karen d'une voix apaisante, c'est ton père. Tu te souviens de lui?

Lucas eut envie de hurler. Cette question était inutile. Inutile et totalement imbécile. Il ne se souvenait PAS de sa vie d'Avant. Il n'en avait que des bribes, des flash, des impressions. Par contre, il savait que l'homme l'avait abandonné quand il était petit.

Karen ne se démonta pas devant le silence de son fils. Au contraire, elle respira profondément et se lança dans un long monologue. Elle raconta à son fils les années perdues.

Deux ans après sa disparition, elle avait pu réellement sortir du gouffre où elle s'était plongée. Keith et elle s'était marié. Mais elle se refusait à avoir d'autres enfants.... Keith n'insistait pas trop même s'il aurait bien voulu avoir un petit bonhomme avec sa frimousse. Dan avait changé. Pas radicalement et pas du jour au lendemain mais le résultat était probant. Elle s'était liée d'amitié avec Déborah et la femme était devenue sa partenaire en affaire. Son café avait bien évolué et elle avait ouvert, en plus, un boîte de nuit pour jeune.

Lucas n'écoutait que d'une oreille distraite. Il n'avait pas envie de savoir ce qu'elle avait fait pendant ces années noires.... Il n'avait pas envie de voir comment elle avait reconstruit sa vie. Même s'il avait parfaitement compris qu'elle n'était pour rien dans ce qu'il lui était arrivé....

Enfin, quand le silence revint dans la petit pièce, il sentit plus qu'il ne vit Dan se rapprocher sensiblement de lui. Instinctivement, il se tendit.

-Tu n'a pas à avoir peur de moi, Lucas.... Souffla la voix douce de l'homme. Je... je ne te ferais jamais de mal. Ajouta-t-il avec ferveur. Je ne sais pas si tu t'en souviens mais je suis ton père.... On ne se connaissait pas très bien et....

Presque malgré lui, Lucas le foudroya du regard avec cynisme. Dan du comprendre qu'il se souvenait très bien de son abandon parce qu'il se tu instantanément.

-Tu te souviens de ça, n'est-ce pas? Écoute..... J'ai commis pas mal d'erreur et.... Je suis désolé. Mais je suis là maintenant et on va bien s'occuper de toi. Souffla-t-il comme une promesse.

Lucas se contenta de le fixer d'un regard éteint, imperméable à toutes sortes de promesses. Dan parût vouloir dire autre chose mais la main de Karen sur son épaule l'en empêcha. Le visage de l'homme s'assombrit légèrement alors qu'il se laissait aller dans le sofa. Mal à l'aise, Nathan prit la suite.

Lucas détailla avec intérêt le jeune homme qui se disait son frère. Il était bien plus grand que lui, fin et musclé. Il avait des cheveux châtain coupé assez court et des yeux d'un vert forêt brillant. Les traits de son visage étaient prononcés tandis que son visage arborait un air sérieux et intimidé.

-Salut Lucas...Souffla le jeune homme..... On ne se connaît pas mais.... T'es mon grand frère et....

Quel qu'ils soient, les mots de Nathan se perdirent dans le fond de sa gorge. Qu'aurait-il bien pu dire devant ce regard glacé et éteint? Son frère le regardait avec intérêt mais pas une flamme ne brillait dans son regard. Lucas était vraiment petit pour son âge et Nathan du se faire violence pour ne pas penser que cela avait sûrement un rapport avec la privation de nourriture. Il avait le visage marqué par la fatigue et ses yeux paraissaient avoir vu défilé bien des années supplémentaires. Son frère semblait si vieux et si jeune en même temps.

-Je vois que tu aimes les livres? Lança-t-il d'un ton plus enjoué.

Et cela alluma quelque chose dans les yeux de Lucas. Simplement parce que c'était la première personne, à part Sean, qui ne lui parlait pas comme s'il était déjà mort ou complètement débile. Qui lui parlait comme à n'importe qui, d'une chose banale.

-Je vais te présenter Haley, c'est ma petite-amie. Je suis sur que tu t'entendra bien avec elle, elle adore les bouquins aussi! S'anima Nathan. Elle en a lu plein et elle a toujours les meilleurs note en littérature!... Dans toutes les matières, d'ailleurs.... Rajouta-t-il avec une moue contrariée.

Et Lucas ne du pas se forcer pour esquisser un sourire. Un vrai. Timide mais tellement sincère. Dans un flash, il avait revu le visage d'une petite fille au cheveux châtain, lui sourire et lui tirer la langue avec espièglerie. Karen retint un cri de joie quand elle vit le sourire de son fils.

-Moi, je préfère le basket....Je ne sais pas si Karen te l'a dit, mais Dan a manquer de devenir pro et moi, c'est mon rêve. Je suis plutôt bon.... Ajouta Nathan avec fierté.